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Prêché à l’occasion de la mort du révérend M. John Fletcher, vicaire de Madeley, dans le Shropshire

Chapitre 134 · 43 min de lecture · 56 min d’écoute

Prêché à l’occasion de la mort du révérend M. John Fletcher, vicaire de Madeley, dans le Shropshire

Sermon 133

Prêché à l’occasion de la mort du révérend M. John Fletcher, vicaire de Madeley, dans le Shropshire 142142Au lecteur : Le sentiment de mon incapacité à décrire d’une manière digne du sujet un homme tel que M. Fletcher fut l’une des principales raisons pour lesquelles je n’ai pas écrit ceci plus tôt. Je jugeais qu’il fallait un Apelle pour peindre un Alexandre. Mais je finis par céder aux instances, et je rassemblai à la hâte quelques souvenirs de ce grand homme, avec l’intention, si Dieu le permet, lorsque j’aurai plus de loisir et plus de matériaux, d’écrire un récit plus complet de sa vie (Londres, 9 novembre 1785, John Wesley).

« Observe celui qui est intègre, et regarde celui qui est droit; Car la fin de cet homme est la paix. »

Psaume 37:37.

Dans les versets qui précèdent, pris avec celui-ci, il y a un beau contraste entre la mort d’un méchant et celle d’un homme de bien. « J’ai vu moi-même, dit le psalmiste, l’impie dans une grande puissance, et florissant comme un laurier verdoyant. Je passai, et voici, il n’était plus : je le cherchai, mais on ne put trouver nulle part le lieu où il était. » Désires-tu être trouvé heureux, et dans la vie et dans la mort ? Alors « garde l’innocence, et prends garde à ce qui est droit ; car c’est là ce qui donnera enfin la paix à l’homme ». Ces paroles sont rendues dans la nouvelle traduction avec bien plus de force et d’élégance : « Observe celui qui est intègre, et regarde celui qui est droit; Car la fin de cet homme est la paix. » Il n’est pas improbable que David, en prononçant ces paroles, eût sous les yeux un exemple particulier. Tel fut l’exemple de ce grand et saint homme que Dieu a pris à lui il n’y a pas longtemps.

En traitant de ces paroles, je me propose, premièrement, de rechercher brièvement quelle est la personne dont il est ici parlé, « l’homme intègre, l’homme droit ». Je m’efforcerai, secondement, d’expliquer la promesse : « C’est là ce qui donnera enfin la paix à l’homme » ; ou, comme le dit l’autre version : « La fin de cet homme est la paix. » Je montrerai ensuite, avec l’assistance divine, un peu plus au long, de quelle glorieuse manière elle s’est accomplie dans la fin de cet « homme intègre et droit » qui nous a été récemment enlevé.

I. 1. Je dois, premièrement, rechercher brièvement quelle est la personne dont il est ici parlé, « l’homme droit et intègre ». En traitant ce point, je ne m’efforcerai pas de décrire le caractère d’un Juif droit, tel que fut David lui-même, ou quelqu’un de ces saints hommes qui vécurent sous la dispensation mosaïque : il nous importe davantage de considérer un homme droit tel que le sont ceux qui vivent sous la dispensation chrétienne ; tels que ceux qui ont vécu et sont morts depuis que « la vie et l’immortalité » ont été « mises en évidence par l’Évangile ».

2. En ce sens, celui-là est un homme intègre et droit qui croit au nom du Fils de Dieu ; c’est un homme à qui il a plu au Père de révéler le Fils de son amour, et qui, par conséquent, peut déclarer : « Si je vis maintenant, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi. » C’est un homme qui trouve que « l’Esprit de Dieu rend témoignage à son esprit qu’il est enfant de Dieu », et pour qui Jésus-Christ a été fait de par Dieu « sagesse, justice et sanctification et rédemption ».

3. Cette foi agira sans aucun doute par l’amour. Aussi tout chrétien croyant a-t-il « l’amour de Dieu répandu dans son cœur par le Saint-Esprit qui lui a été donné ». Et, aimant Dieu, il aime aussi son frère ; sa bienveillance s’étend à tout enfant des hommes. Par là, aussi bien que par les fruits de l’amour, — l’humilité, la douceur et la résignation, — il montre qu’il y a en lui « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ ».

4. Quant à sa conduite extérieure, le chrétien croyant et droit est sans blâme et sans reproche. Il est saint, comme Christ qui l’a appelé est saint, dans toute sa conduite ; s’efforçant toujours d’« avoir constamment une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes ». Non seulement il évite tout péché extérieur, mais il « s’abstient de toute espèce de mal ». Il marche constamment, d’une manière irréprochable, dans toutes les ordonnances publiques et particulières du Seigneur. Il est zélé pour les bonnes œuvres ; selon qu’il en a le temps, il fait du bien, de toute manière et à tout degré, à tous les hommes. Et dans tout le cours de sa vie, il suit une règle invariable : « soit qu’il mange, soit qu’il boive, ou quelque autre chose qu’il fasse, faire tout pour la gloire de Dieu ».

II. Et assurément « la fin de cet homme est la paix » ; ce sont ces paroles dont nous avons maintenant, en second lieu, à considérer le sens.

Je ne pense pas qu’elles se rapportent immédiatement à cette paix glorieuse qui lui est préparée en la présence de Dieu pour toute l’éternité ; mais plutôt à celle dont il jouira dans le monde présent, avant que son esprit retourne à Dieu qui l’a donné. Elles ne semblent pas non plus se rapporter directement à la paix extérieure, ou à la délivrance des épreuves extérieures ; bien qu’il soit vrai que beaucoup d’hommes de bien, longtemps battus par l’adversité et pressés de toute manière, en aient éprouvé une entière délivrance, et aient joui d’un calme remarquable avant de s’en aller d’ici. Mais elles semblent se rapporter principalement à la paix intérieure ; à « la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence ». C’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’on ne puisse l’exprimer pleinement et adéquatement dans le langage humain. Nous pouvons seulement dire que c’est un calme et une sérénité d’esprit inexprimables, une tranquillité dans le sang de Christ, qui garde les âmes des croyants, à leur dernière heure, comme une garnison garde une ville ; qui garde non seulement leurs cœurs, toutes leurs passions et toutes leurs affections, mais aussi leurs pensées, tous les mouvements de leur entendement et de leur imagination, et toutes les opérations de leur raison, en Jésus-Christ. Cette paix, ils l’ont éprouvée à un degré plus ou moins élevé (à supposer qu’ils aient persévéré dans la foi), depuis le temps où ils trouvèrent pour la première fois la rédemption dans le sang de Jésus, la rémission des péchés. Mais quand ils ont presque achevé leur course, elle coule généralement comme un fleuve, et même à un degré tel qu’il n’était pas encore monté à leur cœur de le concevoir. Un exemple remarquable de cela, entre mille, se produisit il y a bien des années : — Enoch Williams, l’un des premiers de nos prédicateurs qui furent placés à Cork (qui avait reçu cette paix à l’âge de onze ans, et ne l’avait jamais perdue pendant une heure), après s’être réjoui en Dieu d’une joie ineffable pendant tout le cours de sa maladie, était trop épuisé pour dire beaucoup de paroles ; mais il dit seulement : « Paix ! paix ! » et mourut.

III. Ainsi l’Écriture fut accomplie. Mais elle le fut d’une manière bien plus glorieuse dans ce serviteur éminent de Dieu qui nous a récemment quittés ; comme il paraîtra clairement si nous considérons quelques circonstances, premièrement, de sa vie, et secondement, de sa mort triomphante.

1. À la vérité, nous n’avons encore qu’une connaissance très imparfaite de sa vie. Nous ne savons guère de ses premières années, sinon que, dès son enfance, il était si remarquablement indifférent à la nourriture qu’il en prenait à peine assez pour soutenir sa vie ; et qu’il eut toujours beaucoup de la crainte de Dieu, et un sentiment réel de la religion. Il naquit le 12 septembre de l’année 1729, à Nyon, en Suisse, d’une famille très honorable. Il fit le cours ordinaire des études académiques à l’université de Genève. L’un de ses oncles, qui était alors officier général au service de l’Empire, l’invita à entrer dans ce même service, lui promettant de lui procurer un brevet d’officier. Mais au moment où il arrivait en Allemagne, la guerre prit fin. Étant déjà si avancé sur son chemin, il fut alors invité en Hollande par un autre oncle, à qui, peu auparavant, un correspondant d’Angleterre avait demandé de procurer un précepteur pour les fils d’un gentilhomme. Il demanda à M. Fletcher s’il voulait bien aller en Angleterre et se charger de cet emploi. Celui-ci y consentit, et en conséquence passa en Angleterre, et se chargea des deux fils de M. Hill, à Tern, dans le Shropshire ; et il continua dans cet emploi jusqu’à ce que les jeunes gentilshommes allassent à l’Université.

2. Lorsque M. Hill se rendit à Londres pour assister aux séances du Parlement, il prit avec lui sa femme et M. Fletcher. Pendant qu’ils dînaient à St. Albans, celui-ci sortit se promener dans la ville, mais ne revint qu’après le départ de la voiture pour Londres. Toutefois, comme on avait laissé un cheval de selle, il les suivit, et les rattrapa le soir même. Mme Hill lui demandant pourquoi il était resté en arrière, il répondit : « Je traversais la place du marché, et j’ai entendu une pauvre vieille femme parler si doucement de Jésus-Christ que je ne savais comment le temps passait. » « Je veux être pendue, dit Mme Hill, si notre précepteur ne devient pas méthodiste avant peu ! » « Méthodiste, madame, dit-il ; qu’est-ce que cela, je vous prie ? » Elle répondit : « Eh bien, les méthodistes sont des gens qui ne font que prier. Ils prient tout le jour et toute la nuit. » « Vraiment ? dit-il ; alors, avec l’aide de Dieu, je les découvrirai, s’ils sont sur la terre. » Il les découvrit en effet peu après, et eut ce qu’il désirait, étant admis dans la société. Pendant qu’il était à Londres, il se réunit dans la classe de M. Richard Edwards, et ne manqua aucune occasion de s’y rendre. Et il conserva pour M. Edwards une affection particulière jusqu’au jour de sa mort.

3. Il ne tarda pas à être pressé en son esprit d’appeler les pécheurs à la repentance. Voyant le monde tout autour de lui plongé dans le mal, il éprouva un ardent désir

D’arracher de pauvres tisons au feu,

De les ravir au bord de l’enfer.

Et bien qu’il fût encore loin de posséder parfaitement la langue anglaise, en particulier pour ce qui est de la prononciation, cependant le sérieux avec lequel il parlait, qu’on voit rarement en Angleterre, et l’affection indiciblement tendre envers les pauvres pécheurs perdus qui respirait dans chacune de ses paroles et dans chacun de ses gestes, firent une impression si profonde sur tous ceux qui l’entendaient que très peu s’en allèrent à vide.

4. Vers l’année 1753 (ayant alors atteint l’âge suffisant), il fut ordonné diacre et prêtre, et peu après présenté au petit bénéfice de Madeley, dans le Shropshire. C’était là, avait-il souvent dit, le seul bénéfice qu’il eût jamais désiré. Il fut ordonné à Whitehall, et le même jour, apprenant que je n’avais personne pour m’assister à la chapelle de West Street, il vint aussitôt que l’ordination fut terminée, et m’assista dans l’administration de la sainte cène. Et il fut alors doublement diligent à prêcher, non seulement dans les chapelles de West Street et de Spitalfields, mais partout où la providence de Dieu ouvrait une porte pour proclamer l’Évangile éternel. Il le fit souvent en français (aussi bien qu’en anglais), langue dont tous les connaisseurs reconnaissaient qu’il était parfaitement maître.

5. De là il passa au presbytère de Madeley. Il y fut pleinement occupé parmi ses paroissiens, tant dans le bourg qu’à Madeley-Wood, à un mille ou deux de là, — lieu fort semblable à Kingswood, presque entièrement habité par de pauvres mineurs [de charbon] et leurs nombreuses familles. Ces malheureux (guère plus sages que les bêtes qui périssent), il prit une grande peine à les réformer et à les instruire. Et ils sont maintenant un peuple aussi judicieux et d’aussi bonne conduite que la plupart de ceux de leur condition dans les trois royaumes.

6. Mais au bout de quelque temps, la comtesse de Huntingdon l’engagea à quitter sa chère retraite et à se rendre dans le pays de Galles, afin de diriger son école de Trevecka. Il le fit de tout son pouvoir, instruisant les jeunes gens à la fois dans les lettres et dans la philosophie ; jusqu’à ce qu’il reçût une lettre de la comtesse, accompagnée de la lettre circulaire signée par M. Shirley, qui convoquait tous ceux qui craignaient Dieu en Angleterre à se réunir à Bristol au moment de la Conférence méthodiste, « afin de rendre témoignage contre l’affreuse hérésie contenue dans les procès-verbaux de la Conférence précédente ». Sa Seigneurie déclara que tous ceux qui ne renonceraient pas absolument à ces huit propositions contenues dans les procès-verbaux de cette Conférence devaient quitter immédiatement sa maison. M. Fletcher fut extrêmement surpris de cette déclaration péremptoire. Il passa le jour suivant dans le jeûne et la prière, et le soir il écrivit à Sa Seigneurie que non seulement il ne pouvait renoncer entièrement à ces huit propositions, mais qu’il devait les approuver toutes pleinement ; et que, par conséquent, il avait obéi à son ordre en quittant sa maison et en retournant à la sienne, à Madeley.

7. Cette lettre circulaire fut l’heureuse occasion qui lui fit écrire ces excellents « Freins à l’antinomianisme », où l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de la pureté de la langue (telle qu’à peine un étranger en écrivit jamais auparavant), de la force et de la clarté de l’argumentation, ou de la douceur et de la suavité de l’esprit qui respire dans tout l’ouvrage ; si bien que je ne m’étonne nullement d’un ecclésiastique, résolu à ne jamais se séparer de ses chers décrets, qui, pressé de les lire, répondit : « Non, je ne lirai jamais les écrits de M. Fletcher ; car si je les lisais, je serais de son avis. » Il écrivit aussi, à cette époque, plusieurs autres traités de valeur. En même temps, il redoubla de travaux dans son ministère, tant en public qu’en particulier ; visitant toute sa paroisse, tôt et tard, par tous les temps ; ne regardant ni à la chaleur ni au froid, ni à la pluie ni à la neige, qu’il fût à cheval ou à pied. Mais cela affaiblit insensiblement sa constitution, et mina les fondements de sa santé ; ce que firent plus efficacement encore ses études intenses et ininterrompues, auxquelles il s’appliquait souvent, presque sans aucune interruption, quatorze, quinze ou seize heures par jour. En même temps, il ne s’accordait pas la nourriture nécessaire. Il prenait rarement des repas réguliers, à moins d’avoir de la compagnie ; mais deux ou trois fois en vingt-quatre heures il mangeait un peu de pain et de fromage, ou des fruits ; au lieu de quoi il prenait quelquefois un verre de lait, puis se remettait à écrire. Quelqu’un lui ayant reproché de ne pas s’accorder une quantité suffisante de nourriture nécessaire, il répondit avec surprise : « Ne pas m’accorder de nourriture ? Mais notre nourriture coûte rarement à ma gouvernante et à moi moins de deux shillings par semaine ! »

8. Apprenant que sa santé était fort altérée, je jugeai que rien n’était plus propre à la rétablir qu’un long voyage : je lui proposai donc de faire avec moi un voyage en Écosse, à quoi il consentit volontiers. Nous partîmes au printemps, et après avoir parcouru onze ou douze cents milles, nous revînmes à Londres en automne. Je crois vraiment que, s’il avait voyagé avec moi quelques mois de plus, il aurait tout à fait recouvré la santé ; mais, retenu par ses amis, il retomba bientôt, et fut atteint d’une véritable phtisie pulmonaire.

9. Mais cette maladie n’était point à la mort ; elle ne lui fut envoyée qu’afin que la gloire du Seigneur parût. Pendant tout le cours de cette maladie, il demeura à Newington, et fut visité par des personnes de tous rangs ; et tous s’émerveillaient de la grâce de Dieu qui était en lui. Dans toutes ses douleurs, aucune plainte ne sortit de sa bouche ; mais chacun de ses souffles était employé soit à louer Dieu, soit à exhorter et à consoler son prochain.

10. Quand rien d’autre ne servit, on lui conseilla de faire un voyage par mer et par terre dans son propre pays. Il le fit en compagnie de M. Ireland, ami éprouvé et fidèle, qui l’aimait comme un frère, et qui ne regardait aucune peine comme mal employée s’il pouvait conserver une vie si précieuse. Il demeura environ un an dans son pays, et fut une bénédiction pour tous ceux qui l’entouraient. S’étant beaucoup rétabli, il passa quelques mois en France, puis revint à Madeley en parfaite santé.

11. En l’année 1781, avec la pleine approbation de tous ses amis, il épousa Mlle Bosanquet ; dont, comme elle est encore en vie, je ne dirai rien de plus à présent, sinon qu’elle était la seule personne en Angleterre que je jugeais digne de M. Fletcher. Par ses soins tendres et judicieux, sa santé s’affermit de plus en plus ; et je suis fermement convaincu que, s’il avait employé cette santé à voyager par tout le royaume cinq, six ou sept mois chaque année (ce pour quoi jamais homme ne fut plus éminemment qualifié ; non, pas même M. Whitefield), il aurait fait plus de bien qu’aucun autre homme en Angleterre. Je ne puis douter que ce n’eût été là la voie par excellence. Toutefois, bien qu’il n’acceptât pas cet honneur, il fit beaucoup de bien dans cette sphère d’action plus étroite qu’il avait choisie ; et il fut un modèle bien digne d’être imité par tous les ministres de paroisse du royaume.

12. Sa manière de vivre, pendant le temps que lui et sa femme vécurent ensemble, le plus satisfaisant sera peut-être de la rapporter dans les propres paroles de celle-ci : —

« Ce n’est pas pour moi un petit chagrin que mon mari bien-aimé n’ait laissé aucun récit écrit de lui-même ; et je ne suis pas en état de donner beaucoup de détails sur une vie, la plus angélique que j’aie jamais connue.

« Il naquit à Nyon, dans le canton de Berne, en Suisse. Dès son enfance, il montra un esprit vif et une grande tendresse de cœur. Un jour, ayant offensé son père, qui menaçait de le corriger, il se tint à distance dans le jardin, jusqu’à ce que, voyant son père s’approcher, et craignant que sa colère ne fût ranimée à sa vue, il s’enfuît ; mais il fut aussitôt saisi d’un profond remords, et pensa : “Quoi ! je fuis devant mon père ? Quel misérable je suis ! Il se peut que je vive assez pour grandir et avoir un fils qui me fuira !” Et il fallut quelques années pour que l’impression de tristesse alors produite en lui s’effaçât.

« Quand il avait environ sept ans, sa bonne le réprimanda en lui disant : “Vous êtes un méchant garçon, et le diable emporte tous ceux qui vous ressemblent.” Une fois au lit, il se mit à réfléchir sur ces paroles : son cœur le reprit, et il dit : “Je suis un méchant garçon ; et peut-être Dieu permettra-t-il au diable de venir me prendre.” Il se mit à genoux sur son lit, et lutta longtemps avec Dieu dans la prière, jusqu’à ce qu’il sentît un tel sentiment de l’amour de Dieu qu’il en fut tout à fait tranquille. »

J’omets une partie du paragraphe suivant, qui est à peu près la même chose que ce que j’ai inséré plus haut.

« Quand il entra dans la famille de M. Hill, il ne connaissait pas Christ dans son cœur. Un dimanche soir, comme il écrivait de la musique, le domestique entra pour arranger le feu, et, le regardant, lui dit : “Monsieur, je suis bien fâché de vous voir ainsi occupé le jour du Seigneur.” Il mit aussitôt sa musique de côté, et dès cette heure devint un strict observateur de ce saint jour.

« Peu après, il rencontra une personne qui lui demanda de l’accompagner pour entendre les méthodistes. Il y consentit volontiers. Plus il entendait, plus il devenait inquiet ; et, redoublant de diligence, il espérait, en faisant beaucoup, se rendre agréable à Dieu ; jusqu’à ce qu’un jour, entendant M. Green, il fut convaincu qu’il ne savait pas ce qu’était la vraie foi. Cela fit naître en son esprit bien des réflexions. “Est-il possible, se disait-il, que moi, qui ai fait de la théologie mon étude, et qui ai reçu de l’Université le prix de piété (comme on l’appelle) pour mes écrits sur des sujets divins, — que je sois encore assez ignorant pour ne pas savoir ce qu’est la foi ?” Mais plus il examinait, plus il était convaincu : alors le péché reprit vie, et l’espérance s’éteignit. Il chercha dès lors, par les austérités les plus rigoureuses, à vaincre une nature mauvaise, et à faire entrer dans son âme la paix qui vient du ciel. Mais plus il luttait, plus il était convaincu que toute son âme déchue n’était que péché, et que rien, sinon une révélation de l’amour de Jésus, ne pouvait faire de lui un chrétien. C’est après quoi il soupirait avec une assiduité infatigable ; jusqu’à ce qu’un jour, après avoir beaucoup lutté avec Dieu, prosterné la face contre terre devant le trône, il sentit l’application du sang de Jésus. Alors ses liens furent rompus, et son âme libre commença à respirer un air pur. Le péché était sous ses pieds, et il pouvait triompher dans le Seigneur, le Dieu de son salut.

« Dès ce temps, il marcha vaillamment dans les voies de Dieu ; et, pensant qu’il n’avait pas assez de loisir pendant le jour, il se fit une règle constante de veiller deux nuits par semaine pour la lecture, la prière et la méditation, afin de pénétrer plus profondément dans cette communion avec Dieu qui était devenue les délices de son âme. En même temps, il ne prenait que des aliments végétaux ; et, pendant plus de six mois, il vécut entièrement de pain, avec du lait coupé d’eau.

« Malgré les nuits qu’il passait à veiller, il se fit une règle de ne jamais dormir tant qu’il pourrait absolument rester éveillé. Pour cela, il prenait toujours au lit une chandelle et un livre ; mais une nuit, ayant été vaincu par le sommeil avant d’avoir éteint la chandelle, il rêva que ses rideaux, son oreiller et son bonnet étaient en feu, sans lui faire aucun mal. Et il en était ainsi : le matin, une partie de ses rideaux, de son oreiller et de son bonnet était brûlée. Mais pas un cheveu de sa tête n’avait été roussi. C’est ainsi que Dieu donnait à ses anges l’ordre de le garder !

« Quelque temps après, il fut favorisé d’une manifestation particulière de l’amour de Dieu ; si puissante qu’il lui sembla que son corps et son âme allaient être séparés. Dès lors tous ses désirs se concentrèrent en un seul, celui de se consacrer au service de son précieux Maître. Il pensa qu’il le pourrait le mieux en entrant dans les ordres. Dieu lui aplanit le chemin, et peu après il s’établit à Madeley. Il reçut cette paroisse comme de la main immédiate de Dieu, et y travailla sans relâche, ainsi que dans les lieux voisins, jusqu’à ce qu’il se fût consumé au service de son Maître, et qu’il mûrît rapidement pour la gloire. Il rencontra beaucoup d’opposition pendant bien des années, et souvent sa vie fut en danger. Quelquefois il se sentait intérieurement contraint d’avertir des pécheurs obstinés que, s’ils ne se repentaient pas, la main de Dieu les retrancherait. Et l’événement prouva la vérité de la prédiction. Mais, malgré toute leur opposition, nombreux furent les sceaux de son ministère.

« Il désirait ardemment que le pur Évangile demeurât parmi son peuple après qu’il lui aurait été enlevé. Dans ce but, il surmonta de grandes difficultés pour bâtir la maison de Madeley-Wood. Non seulement il y consacra jusqu’au dernier sou qu’il possédait, mais, lorsqu’il était à l’étranger, il proposa de louer le presbytère, se proposant, à son retour, de vivre dans une petite chaumière voisine, et d’affecter le loyer à l’acquittement de la dette de cette maison.

« Depuis que j’ai eu l’honneur et le bonheur de vivre avec lui, chaque jour m’a rendue plus sensible à la puissante œuvre de l’Esprit en lui. Les fruits en étaient manifestes dans toute sa vie et dans toute sa conduite ; mais en rien plus que dans sa douceur et dans son humilité. C’était une douceur qu’aucun affront ne pouvait émouvoir ; une humilité qui aimait à être inconnue, oubliée et méprisée. [Je pense que c’était aller à l’extrême.] Qu’il est difficile de trouver une personne éminente qui aime un égal ! Mais ses délices étaient de préférer les autres à lui-même. Cela paraissait si naturel chez lui qu’il semblait que ce fût sa nourriture de mettre chacun avant lui-même. Il ne parlait de la faute d’un absent que lorsque c’était nécessaire, et alors avec la plus grande précaution. Il ne faisait aucun cas de ses propres travaux ; et peut-être poussait-il à l’extrême son aversion à les entendre mentionner.

« La patience est fille de l’humilité. Chez lui, elle se manifestait d’une manière que je voudrais pouvoir décrire ou imiter. Elle produisait en lui une disposition prompte à embrasser chaque croix avec empressement et avec plaisir. Et pour le bien de son prochain (des pauvres en particulier), rien ne semblait dur, rien ne semblait fatigant. Lorsque j’étais peinée d’avoir à l’appeler hors de son cabinet, et à l’interrompre dans ses exercices de piété, deux ou trois fois dans une heure, il répondait : “Oh ! ma chère, n’y pense jamais ; peu importe ce que nous faisons, pourvu que nous soyons toujours prêts à aller au-devant de la volonté de Dieu ; c’est seulement la conformité à cette volonté qui rend une occupation excellente.”

« Il avait un amour singulier pour les agneaux du troupeau, — les enfants ; et il s’appliquait avec la plus grande diligence à les instruire, ce pour quoi il avait un don particulier : et cette paroisse populeuse lui fournissait de quoi l’exercer pleinement. Les plus pauvres trouvaient en lui la même attention que les riches. À cause d’eux, il se refusait presque le nécessaire, et témoignait souvent de la peine à en user, tant que quelqu’un de sa paroisse en manquait.

« Mais tandis que je parle de sa douceur et de son amour, que je n’oublie pas la faveur particulière que lui fit son Maître en lui donnant le courage le plus ferme et le plus résolu. Quand il s’agissait de reprendre le péché et de braver les pécheurs, il était un “fils du tonnerre” ; et il ne regardait ni à la crainte ni à la faveur, lorsqu’il avait de la part de Dieu un message à délivrer.

« Pour ce qui est de sa communion avec Dieu, il est fort à regretter que nous n’en ayons aucun récit de sa propre main. Mais je puis dire ceci : son soin constant était de conserver un sentiment ininterrompu de la présence divine. Pour cela, il était lent à parler, et gouvernait ses paroles avec la plus grande exactitude. Il y était si attentif intérieurement qu’il paraissait quelquefois stupide à ceux qui ne le connaissaient pas ; bien que peu de gens eussent une conversation plus vive, lorsqu’il jugeait que ce serait pour la gloire de Dieu. Son effort continuel était d’élever son propre esprit, et tout autre esprit, à un commerce immédiat avec Dieu ; et tout son commerce avec moi était si mêlé de prière et de louange que chaque occupation et chaque repas en étaient, pour ainsi dire, parfumés. Il disait souvent : “C’est bien peu de chose que de se tenir attaché à Dieu par la foi au point de ne sentir aucun éloignement de lui. Mais je désire être rempli de la plénitude de son Esprit.” “Je sens, disait-il, quelquefois de telles lueurs de lumière, comme des souffles d’air céleste, qu’elles semblent prêtes à emporter mon âme avec elles dans la gloire.” Peu avant sa dernière maladie, lorsque la fièvre commença à sévir parmi nous, il prêcha un sermon sur le devoir de visiter les malades, où il dit : “Que craignez-vous ? Avez-vous peur de gagner la maladie et de mourir ! Oh ! ne la craignez plus ! Quel honneur de mourir dans l’œuvre de votre Maître ! Si cela m’était accordé, je le regarderais comme une faveur singulière.” Dans sa précédente maladie, il écrivait ainsi : “J’attends paisiblement, dans une résignation inébranlable, le plein salut de Dieu ; prêt à m’abandonner à son amour fidèle, et aux grâces assurées de David. Son temps est le meilleur, et il est mon temps. La mort a perdu son aiguillon ; et, je bénis Dieu, je ne sais ce que c’est que l’agitation de l’esprit, ni les craintes de l’incrédulité.”

« Pendant ses derniers mois, il ne se couchait ni ne se levait presque jamais sans avoir à la bouche ces paroles : —

Je n’ai rien, et je ne suis rien ;

Mon trésor est l’Agneau qui saigne,

Maintenant et à jamais.

« Dans l’une des lettres qu’il écrivit il y a quelque temps à son cher peuple de Madeley, il dit entre autres choses : “Je quitte pour un temps cette île bénie, mais j’espère ne jamais quitter le royaume de Dieu, — l’ombre de la croix de Christ, — les fentes du Rocher frappé et percé pour nous. C’est là que je vous rencontre en esprit ; c’est de là, je l’espère, que je m’élancerai joyeusement dans l’océan de l’éternité, pour aller rejoindre ces esprits au service de Dieu qui assistent les héritiers du salut. Et s’il ne m’est plus permis d’exercer mon ministère parmi vous sur la terre, je me réjouis à la pensée qu’il me sera peut-être permis d’accompagner les anges qui, si vous demeurez dans la foi, recevront mission de vous porter dans le sein d’Abraham.”

« Cette pensée ranime ma foi ! Seigneur, donne-moi de marcher sur ses traces ! Alors je le reverrai, et mon cœur se réjouira, et nous contemplerons ensemble l’Agneau pour l’éternité. La foi rapproche le moment désiré ! Et maintenant il me fait signe de venir, et Jésus m’appelle ! »

Je ne sache pas que l’on puisse ou que l’on doive rien ajouter à ceci, sinon le récit que fait Mme Fletcher de sa mort, et qui suit aussi dans ses propres termes : —

« Quelque temps avant sa dernière maladie, il était particulièrement pénétré de la proximité de l’éternité. Il n’y avait presque pas une heure où il ne nous appelât à laisser toute pensée et tout souci, afin de ne nous occuper de rien d’autre que de pénétrer plus avant en Dieu. Nous passions beaucoup de temps à lutter avec Dieu, et nous étions conduits d’une manière particulière à nous abandonner tout entiers entre les mains de Dieu, pour faire ou souffrir tout ce qui lui serait agréable.

Le jeudi 4 août, il fut occupé à l’œuvre de Dieu depuis trois heures de l’après-midi jusqu’à neuf heures du soir. En rentrant à la maison, il dit : “J’ai pris froid.” Le vendredi et le samedi, il ne se sentit pas bien, mais parut extraordinairement porté à la prière. Le samedi soir, sa fièvre parut très forte. Je le suppliai de ne pas aller à l’église le matin ; mais il me dit “que c’était la volonté du Seigneur” ; et dans ce cas, je n’osai jamais insister. En lisant les prières, il faillit s’évanouir. Je traversai la foule et le suppliai de sortir du pupitre. Mais il me fit savoir, à moi et à d’autres, avec sa douceur habituelle, que nous ne devions pas interrompre l’ordre de Dieu. Je me retirai alors dans mon banc, où tous autour de moi étaient en larmes. Lorsqu’il fut un peu rafraîchi par l’ouverture des fenêtres, il continua ; puis il prêcha avec une force et un recueillement qui nous surprirent tous.

« Après le sermon, il monta à la table de communion en disant ces paroles : “Je vais me jeter sous les ailes des chérubins, devant le propitiatoire.” Le service dura jusque vers deux heures. Par moments il pouvait à peine se tenir debout, et il était souvent obligé de s’arrêter. Le peuple était profondément ému ; on pleurait de tous côtés. Seigneur plein de grâce ! comment mon âme fut-elle gardée si calme au milieu des sentiments les plus tendres ? Malgré son extrême faiblesse, il annonça plusieurs strophes de cantiques, et prononça de vives paroles d’exhortation. Quand le service fut terminé, nous le portâmes en hâte au lit, où il s’évanouit aussitôt. Il tomba ensuite dans un sommeil qui dura quelque temps, et, en s’éveillant, il s’écria avec un sourire agréable : “Maintenant, ma chère, tu vois que je ne me porte pas plus mal pour avoir fait l’œuvre du Seigneur : il ne me fait jamais défaut quand je me confie en lui.” Après avoir pris un peu à dîner, il sommeilla la plus grande partie de la soirée, s’éveillant de temps à autre plein des louanges de Dieu. La nuit, sa fièvre revint, mais sans violence ; ses forces cependant diminuèrent étonnamment. Le lundi et le mardi, nous eûmes ensemble un petit paradis : il était couché sur un sofa dans son cabinet, et, bien qu’il changeât souvent de position, il était d’une douce sérénité, et dormait souvent assez longtemps. Quand il était éveillé, il aimait à m’entendre lire des cantiques et des traités sur la foi et l’amour. Ses paroles étaient toutes vivifiantes, et sa patience au-delà de toute expression. Quand il avait à prendre quelque remède répugnant, il semblait jouir de la croix, selon une parole qu’il répétait souvent, que nous devons rechercher une parfaite conformité à la volonté de Dieu, et le laisser nous donner telle consolation qu’il trouve bon. Je lui demandai s’il avait quelque conseil à me laisser, au cas où il me serait enlevé. Il répondit : “Je n’ai rien de particulier à dire : le Seigneur t’ouvrira toutes choses.” Je dis : “Avez-vous quelque conviction que Dieu va vous prendre ?” Il dit : “Non, pas en particulier ; seulement je vois toujours la mort si inexprimablement proche que nous semblons tous deux nous tenir au bord même de l’éternité.” Pendant qu’il dormait un peu, je suppliai le Seigneur, si c’était son bon plaisir, de me le laisser encore un peu de temps ; mais ma prière semblait n’avoir pas d’ailes, et je ne pouvais m’empêcher d’y mêler continuellement ces mots : “Seigneur, donne-moi une parfaite résignation.” Cette incertitude me faisait trembler que Dieu ne fût sur le point de mettre dans ma main la coupe amère dont il avait naguère menacé mon mari. Quelques semaines auparavant, j’avais été moi-même atteinte de la fièvre. Mon mari sentit alors toute la scène de la séparation, et lutta pour obtenir une parfaite résignation. Il dit : “Ô Polly, verrai-je jamais le jour où il faudra te porter en terre ? Comme les petites choses que tes tendres soins m’ont préparées dans chaque partie de la maison, — comme elles me blesseront et m’affligeront ! Qu’est-ce donc ? Il me semble que je ressens de la jalousie ! Je suis jaloux des vers. Je recule, ce me semble, à la pensée de livrer ma chère Polly aux vers !”

« Maintenant toutes ces réflexions revenaient sur mon cœur avec le poids d’une meule. Je criai au Seigneur, et ces paroles furent profondément imprimées dans mon esprit : “Là où je suis, là aussi seront mes serviteurs, afin qu’ils voient ma gloire.” Cette promesse remplit mon âme de consolation. Je vis qu’en la présence immédiate de Christ était notre demeure, et que nous trouverions notre réunion en étant profondément concentrés en lui. Je la reçus comme un nouveau mariage pour l’éternité. Comme tel, j’espère le tenir à jamais. Tout ce jour-là, chaque fois que je pensais à cette expression, “afin qu’ils voient ma gloire”, elle semblait essuyer toutes mes larmes, et elle était comme l’anneau par lequel nous étions unis de nouveau.

« S’éveillant quelque temps après, il dit : “Polly, je pensais que ce fut la faute d’Israël de demander des signes. Nous ne le ferons pas ; mais, nous abandonnant tout entiers entre les mains de Dieu, nous nous tiendrons patiemment devant lui, assurés qu’il fera bien toutes choses.”

« “Mon cher amour, lui dis-je, si jamais j’ai fait ou dit quelque chose qui t’ait affligé, comme ce souvenir blessera mon cœur, si tu m’étais enlevé !”

« Il me supplia et m’adjura, avec une tendresse inexprimable, de ne point m’arrêter à cette pensée ; me déclarant sa reconnaissance pour notre union, en une foule de paroles gravées dans mon cœur comme avec la plume de diamant de l’amitié, profondément trempée dans le sang.

« Le mercredi, après avoir gémi tout le jour sous le poids de la puissance de Dieu, il me dit qu’il avait reçu une telle manifestation du sens plein de ces paroles, “Dieu est amour”, qu’il ne pourrait jamais l’exprimer. “Cela me remplit, dit-il, à chaque instant. Ô Polly, ma chère Polly, Dieu est amour ! Pousse des cris, pousse des cris de joie ! Je voudrais qu’un souffle de louange allât jusqu’aux extrémités de la terre ! Mais il me semble que je ne pourrai plus parler longtemps. Convenons d’un signe entre nous” ; (me frappant deux fois de ses doigts) ; “— maintenant je veux dire : Dieu est amour ; et nous nous attirerons l’un l’autre en Dieu. Remarque bien ! Par ce signe, nous nous attirerons l’un l’autre en Dieu !”

« Sally étant entrée, il s’écria : “Ô Sally, Dieu est amour ! Poussez des cris, toutes deux. Je veux vous entendre crier sa louange.” Pendant tout ce temps, l’ami médecin qui le soignait avec diligence espérait qu’il n’était pas en danger ; car il n’avait pas de grand mal de tête, dormait beaucoup, sans le moindre délire, et avait un pouls presque régulier. Ainsi la maladie, quoique chargée de lui ôter la vie, était retenue par la puissance de Dieu !

« Le jeudi, sa parole commença à faiblir. Tant qu’il le put, il parla à tous ceux qu’il rencontrait. Apprenant qu’une étrangère était dans la maison, il la fit appeler auprès de lui, bien que prononcer deux phrases le fît presque défaillir. Avec son bon médecin, il ne voulait pas garder le silence tant qu’il lui restait quelque force de parler ; il lui disait : “Ô monsieur, vous prenez grand souci de mon corps ; permettez-moi de prendre souci de votre âme.” Quand je pouvais à peine comprendre ce qu’il disait, je prononçai ces paroles : “Dieu est amour.” Aussitôt, comme si toutes ses facultés s’étaient réveillées, il éclata en transports : “Dieu est amour ! amour ! amour ! Oh ! que ne puis-je faire retentir ce souffle de louange que je désire !” — Ici sa voix défaillit de nouveau. Il souffrait de bien des manières, mais avec une patience que nul ne peut concevoir, sinon ceux qui étaient alors présents. Si je nommais ses souffrances, il souriait, et faisait le signe.

« Le vendredi, voyant son corps couvert de taches, je sentis une épée me transpercer l’âme. Comme j’étais à genoux à son côté, ma main dans la sienne, suppliant le Seigneur d’être avec nous en cette heure redoutable, il s’efforça de dire beaucoup de choses, mais ne le put ; il me pressait la main, et répétait souvent le signe. Enfin il exhala ces mots : “Chef de l’Église, sois le chef de ma femme !” Comme j’avais été forcée de le quitter pour quelques instants, Sally lui dit : “Mon cher maître, me reconnaissez-vous ?” Il répondit : “Sally, Dieu mettra sa main droite sous toi.” Elle ajouta : “Ô mon cher maître, si vous étiez enlevé, quelle créature désolée serait ma pauvre chère maîtresse !” Il répondit : “Dieu sera pour elle tout en tous.” Il avait toujours beaucoup aimé ces paroles, —

Le sang de Jésus, par la terre et les cieux,

Crie : Miséricorde, libre, immense miséricorde !

Chaque fois que je les lui répétais, il répondait : “Immense ! immense ! immense !” Il ajouta alors, quoique avec une grande difficulté,

Bientôt j’éprouverai la pleine puissance de la miséricorde,

Aimé d’un amour éternel.

« Le samedi après-midi, sa fièvre sembla tout à fait tombée ; et quelques amis se tenant près du lit, il tendit la main à chacun, et, regardant un ministre, il dit : “Êtes-vous prêt à aider demain ?” Sa mémoire nous surprit, car le jour de la semaine n’avait pas été nommé dans sa chambre. Beaucoup croyaient qu’il se rétablirait ; et l’un d’eux lui dit : “Pensez-vous que le Seigneur vous relèvera ?” Il s’efforça de répondre, et dit : “Me relever dans la résur…” — voulant dire dans la résurrection. À un autre, qui lui faisait la même question, il dit : “Je laisse tout à Dieu.”

« Le soir, la fièvre revint avec violence, et les mucosités qui tombaient dans sa gorge faillirent l’étrangler. On supposa que ce même mouvement douloureux deviendrait de plus en plus violent jusqu’à la fin. Comme je le ressentais vivement, je criai au Seigneur pour qu’il l’ôtât ; et, gloire à son nom, il le fit. Depuis ce moment, il ne revint plus. À mesure que la nuit approchait, je m’aperçus qu’il s’en allait très rapidement. Ses doigts pouvaient à peine faire le signe (qu’il n’oubliait presque jamais), et sa parole semblait entièrement perdue. Je dis : “Ma chère âme, je ne demande pas pour moi-même, je connais ton âme ; mais pour l’amour des autres, si Jésus est tout près de toi, lève ta main droite.” Il le fit. “Si la perspective de la gloire s’ouvre doucement devant toi, répète le signe.” Il la leva aussitôt de nouveau ; et, une demi-minute après, une seconde fois : puis il la lança en haut, comme s’il voulait atteindre le haut du lit. Après cela, ses chères mains ne remuèrent plus ; mais comme je lui disais : “Souffres-tu beaucoup ?” il répondit : “Non.” Dès ce moment, il resta dans une sorte de sommeil, quoique les yeux ouverts et fixes. La plupart du temps, il était assis droit contre des oreillers, la tête un peu inclinée d’un côté ; et son visage était si remarquablement calme et triomphant qu’on y discernait à peine la moindre trace de la mort.

« Il resta vingt-quatre heures dans cet état, respirant comme une personne dans un sommeil ordinaire. Vers dix heures trente-cinq, le dimanche soir 14 août, son âme précieuse entra dans la joie de son Seigneur, sans une lutte ni un gémissement, dans la cinquante-sixième année de son âge.

« Et ici j’interromps mon triste récit : mais sur mon cœur qui saigne, le beau portrait de son excellence céleste sera pour toujours tracé. Quand je me rappelle son zèle ardent, ses efforts laborieux pour chercher et sauver ce qui était perdu, sa diligence dans l’emploi de son temps, sa condescendance toute semblable à celle de Christ envers moi, et son commerce ininterrompu avec le ciel, — il peut bien m’être permis d’ajouter que ma perte est au-delà de ce que les paroles peuvent peindre. J’ai passé par des eaux profondes ; mais toutes mes afflictions n’étaient rien en comparaison de celle-ci. Eh bien : je ne veux d’autre perspective agréable que celle d’en haut, ni rien d’autre où fixer mon espérance que l’immortalité.

« Le 17 [18], ses chers restes furent déposés dans le cimetière de Madeley, au milieu des larmes et des lamentations de milliers de personnes. Le service fut célébré par le révérend M. Hatton, recteur de Waters-Upton, à qui Dieu donna de parler d’une manière touchante à son troupeau en pleurs. En terminant, à ma demande, il lut la déclaration suivante :

« Comme c’était le désir de mon mari bien-aimé d’être enterré de cette manière simple, de même, par tendresse, il demanda que je ne fusse pas présente : et en toutes choses je voudrais lui obéir.

« Permettez-moi donc, par la bouche d’un ami, de rendre ouvertement témoignage, à la gloire de Dieu, que moi, qui l’ai connu de la manière la plus parfaite, je suis contrainte de déclarer que je n’ai jamais connu personne qui marchât aussi étroitement que lui dans les voies de Dieu. Le Seigneur lui avait donné une conscience aussi tendre que la prunelle de l’œil. Il préférait littéralement l’intérêt de chacun au sien propre.

« Il était rigoureusement juste, mais parfaitement détaché de tout attachement au monde. Il partageait tout son avoir avec les pauvres, qui lui tenaient si fort au cœur qu’à l’approche de la mort, alors qu’il ne pouvait parler qu’avec peine, il s’écriait : “Ô mes pauvres ! que deviendront mes pauvres ?” Il était doué d’un si grand degré d’humilité qu’on en trouve à peine de semblable. Je suis témoin combien de fois il s’est réjoui d’être traité avec mépris. En vérité, il semblait que ce fût la nourriture même de son âme d’être petit et inconnu. Lorsqu’il me pria d’écrire un mot à son frère, s’il mourait, et que je répondis : “Je lui écrirai toutes les dispensations du Seigneur envers toi”, il dit : “Non, non, n’écris rien sur moi. Je désire seulement être oublié. Dieu est tout.”

Son zèle pour les âmes, je n’ai pas besoin de vous le dire. Que les travaux de vingt-cinq années, et à la fin une mort de martyr, l’impriment dans vos cœurs. Ses visites assidues aux malades occasionnèrent la fièvre qui, par mission de Dieu, l’arracha à vous et à moi. Et son ardent désir de prendre de vous un dernier congé, de ses lèvres et de ses mains mourantes, porta, à ce que l’on suppose, le coup final, en disposant son sang à la putréfaction. Ainsi a-t-il vécu et est-il mort votre serviteur ; et quelqu’un d’entre vous refusera-t-il de le rencontrer à la droite de Dieu en ce jour-là ?

« Il marchait ayant toujours la mort sous les yeux. Il y a environ deux mois, il vint à moi et me dit : “Mon cher amour, je ne sais comment cela se fait, mais j’ai l’étrange impression que la mort est tout près de nous, comme si elle devait frapper soudainement l’un de nous. Et cela porte toute mon âme à la prière, afin que nous soyons prêts.” Puis il s’écria : “Seigneur, prépare l’âme que tu appelleras ! Et oh ! assiste la pauvre désolée qui sera laissée en arrière !”

« Peu de jours avant son départ, il fut rempli d’amour d’une manière extraordinaire ; il me disait : “J’ai eu une telle découverte de la profondeur de cette parole, Dieu est amour, que je ne puis t’en dire la moitié. Oh ! crie sa louange !” Il en rendit le même témoignage tant qu’il eut de la voix, et continua d’en rendre témoignage jusqu’à la fin, par une patience semblable à celle d’un agneau, avec laquelle il sourit à la mort, et mit son dernier sceau aux glorieuses vérités qu’il avait si longtemps prêchées parmi vous.

« J’ai possédé pendant trois ans, neuf mois et deux jours mon mari à l’esprit céleste ; mais maintenant le soleil de ma joie terrestre est couché pour toujours, et mon âme est remplie d’une angoisse qui ne trouve sa consolation que dans une entière résignation à la volonté de Dieu. Comme je demandais au Seigneur, s’il lui plaisait, de me le laisser encore un peu de temps, la promesse suivante fut imprimée avec une grande puissance dans mon esprit (c’est dans son accomplissement que j’attends notre réunion) : — “Là où je suis, là aussi seront mes serviteurs, afin qu’ils voient ma gloire.” Seigneur, hâte l’heure.

Il n’est guère besoin d’ajouter quelque autre trait du caractère de cet homme de Dieu au récit qui précède, donné par une personne qui écrivait de l’abondance de son cœur. Je ferai seulement observer que, pendant bien des années, j’avais désespéré de trouver un habitant de la Grande-Bretagne qui pût soutenir à quelque degré la comparaison avec Grégoire Lopez ou M. de Renty. Mais que toute personne impartiale juge si M. Fletcher leur fut en rien inférieur. N’a-t-il pas fait l’expérience d’une communion avec Dieu aussi profonde, et d’une mesure de sainteté intérieure aussi élevée que l’une ou l’autre de ces lampes qui brûlaient et qui luisaient ? Et il est certain que sa sainteté extérieure brilla devant les hommes d’un éclat tout aussi vif que la leur. Mais si quelqu’un voulait établir un parallèle entre eux, il y a deux circonstances qui méritent d’être considérées. L’une est que nous ne sommes pas assurés que ceux qui ont écrit leurs vies n’aient pas atténué, sinon supprimé, ce qu’il y avait de répréhensible en eux ; et nous sommes assurés qu’il y avait en eux quelque chose de répréhensible, savoir, beaucoup de traits de superstition, et quelques-uns d’idolâtrie, dans le culte des saints, de la Vierge Marie en particulier : mais je n’ai rien supprimé ni rien atténué dans le caractère de M. Fletcher ; car, en vérité, je n’y connaissais rien de répréhensible, — rien qui eût besoin d’être atténué, et moins encore supprimé. Une seconde circonstance est que ceux qui ont écrit leurs vies ne pouvaient avoir d’eux une connaissance aussi complète que celle que Mme Fletcher et moi avions de M. Fletcher, puisque nous étions témoins oculaires et auriculaires de toute sa conduite. Par conséquent, nous savons que sa vie ne fut souillée d’aucun mélange ni d’idolâtrie ni de superstition. Je fus intimement lié avec lui pendant plus de trente ans ; je conversai avec lui matin, midi et soir, sans la moindre réserve, au cours d’un voyage de plusieurs centaines de milles. Et pendant tout ce temps, je ne l’ai jamais entendu prononcer une parole déplacée, ni vu faire une action déplacée. — Pour conclure : j’ai connu, dans l’espace de quatre-vingts ans, beaucoup d’hommes exemplaires, saints de cœur et de vie ; mais un homme qui lui fût égal, je ne l’ai pas connu, — un homme aussi consacré à Dieu au-dedans et au-dehors. Un caractère aussi irréprochable à tous égards, je ne l’ai trouvé ni en Europe ni en Amérique ; et je ne m’attends guère à en trouver un autre semblable de ce côté-ci de l’éternité.

Mais il est possible que nous soyons tous tels qu’il fut : efforçons-nous donc de le suivre, comme il a suivi Christ !

Norwich, le 24 octobre 1785

Chapitre 134 terminé

Prêché à l’occasion de la mort du révérend M. John Fletcher, vicaire de Madeley, dans le Shropshire

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