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La récente œuvre de Dieu en Amérique du Nord

Chapitre 132 · 23 min de lecture · 30 min d’écoute

La récente œuvre de Dieu en Amérique du Nord

Sermon 131

La récente œuvre de Dieu en Amérique du Nord

« Chaque roue paraissait être au milieu d’une autre roue. »

Ézéchiel 1:16.

1. Quel que soit le sens premier de ce mystérieux passage de l’Écriture, beaucoup de chrétiens sérieux, dans tous les âges, l’ont appliqué, dans un sens secondaire, à la manière dont l’adorable providence de Dieu agit d’ordinaire dans le gouvernement du monde. Ils ont jugé que cette expression faisait manifestement allusion aux rouages compliqués de sa providence, qui ajuste un événement à un autre, et opère une chose au moyen d’une autre. Dans tout ce travail, il y a une variété infinie de roues au milieu des roues. Mais elles sont souvent disposées et enchevêtrées de telle sorte que nous ne pouvons les comprendre à première vue ; bien plus, nous pouvons rarement les comprendre pleinement avant que l’événement ne les ait expliquées.

2. Peut-être aucun âge n’a-t-il jamais offert un exemple plus frappant de cette sorte que l’âge présent, dans les dispensations de la providence divine à l’égard de nos colonies de l’Amérique du Nord. Afin de le voir clairement, efforçons-nous, selon la mesure de notre faible intelligence,

Premièrement, de suivre chaque roue à part ; et,

Secondement, de les considérer toutes deux, dans leur rapport l’une avec l’autre et dans leur correspondance mutuelle.

I. Et, premièrement, nous devons suivre chaque roue à part.

Il n’entre nullement dans mon dessein de donner un récit détaillé des récents événements d’Amérique ; mais seulement de présenter un exposé simple et nu de quelques faits bien connus.

Je sais que c’est là un sujet très délicat, et qu’il est difficile, sinon impossible, de le traiter de manière à n’offenser personne, en particulier ceux qui sont chaudement attachés à l’un ou à l’autre parti. Mais je ne voudrais pas offenser de propos délibéré ; c’est pourquoi j’éviterai avec soin tout langage âpre et injurieux, et j’userai des termes les plus doux que je pourrai, sans trahir ni déguiser la vérité.

1. En l’année 1736, il plut à Dieu de commencer une œuvre de grâce dans la colonie nouvellement fondée de la Géorgie, qui était alors le plus méridional de nos établissements sur le continent américain. Aux Anglais qui s’y étaient établis l’année précédente vinrent alors s’ajouter un groupe de ceux qu’on appelle Moraves, et un groupe plus nombreux de gens qui avaient été chassés d’Allemagne par l’archevêque de Salzbourg. C’étaient des hommes qui craignaient véritablement Dieu et pratiquaient la justice. En même temps, il se produisit un réveil parmi les Anglais, tant à Savannah qu’à Frederica ; beaucoup demandaient ce qu’ils devaient faire pour être sauvés, et produisaient « du fruit digne de la repentance ».

2. La même année, une œuvre merveilleuse de Dieu éclata en plusieurs parties de la Nouvelle-Angleterre. Elle commença à Northampton, et en peu de temps parut dans les villes voisines. M. Edwards, pasteur de Northampton, en publia un récit détaillé et touchant. Beaucoup de pécheurs furent profondément convaincus de péché, et beaucoup furent véritablement convertis à Dieu. Je suppose qu’il n’y avait pas eu en Amérique d’exemple d’une œuvre de grâce aussi rapide et aussi profonde depuis cent ans ; bien plus, peut-être même depuis que les Anglais s’y étaient établis.

3. L’année suivante, l’œuvre de Dieu s’étendit peu à peu de la Nouvelle-Angleterre vers le sud. En même temps, elle avança lentement de la Géorgie vers le nord. Chez quelques âmes, elle s’approfondit aussi ; et quelques-unes d’entre elles rendirent un bon témoignage, à la fois dans leur vie et dans leur mort.

4. En l’année 1738, M. Whitefield passa en Géorgie, dans le dessein de m’aider à prêcher, soit aux Anglais, soit aux Indiens. Mais comme je m’étais embarqué pour l’Angleterre avant son arrivée, il prêcha entièrement aux Anglais, d’abord en Géorgie, à qui il devait son principal service, puis dans la Caroline du Sud et la Caroline du Nord, et ensuite dans les provinces intermédiaires, jusqu’à ce qu’il arrivât en Nouvelle-Angleterre. Et tous reconnurent que Dieu était avec lui partout où il allait, tandis qu’il adressait un appel général aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres, à « se repentir, et à croire à la bonne nouvelle ». Beaucoup ne furent pas rebelles à la vocation céleste : ils se repentirent, en effet, et crurent à la bonne nouvelle. Et par son ministère une ligne de communication se forma, depuis la Géorgie jusqu’à la Nouvelle-Angleterre.

5. En peu d’années, il fit plusieurs autres voyages en Amérique, et parcourut encore plusieurs fois les provinces. Et dans chaque voyage, il trouva de nouvelles raisons de bénir Dieu, qui faisait toujours prospérer l’œuvre de ses mains ; car il y en avait de plus en plus, dans toutes les provinces, qui trouvaient que sa parole était « une puissance de Dieu pour le salut ».

6. Mais lors du dernier voyage qu’il fit, il avoua à quelques-uns de ses amis qu’il avait beaucoup de tristesse et d’accablement dans le cœur, à cause de la multitude de ceux qui, pour un temps, avaient bien couru, mais qui ensuite « s’étaient retirés pour se perdre ». En vérité, en peu d’années, la plus grande partie de ceux qui avaient une fois « reçu la parole avec joie », oui, qui avaient échappé à « la corruption qui existe dans le monde », s’y étaient « engagés de nouveau et avaient été vaincus ». Quelques-uns étaient semblables à ceux qui reçurent la semence dans les endroits pierreux, qui « au moment de la tentation » se desséchèrent. D’autres étaient semblables à ceux qui « la reçurent parmi les épines : « les épines » bientôt « montèrent, et l’étouffèrent. » Si bien qu’il en trouva extrêmement peu qui portassent « du fruit qui vînt à maturité ». Une immense majorité s’était entièrement détournée « du saint commandement qui leur avait été donné ».

7. Et quoi d’étonnant ! car c’était une parole vraie, et commune dans l’Église ancienne : « L’âme et le corps font l’homme ; l’esprit et la discipline font le chrétien. » Or ceux qui étaient plus ou moins touchés par la prédication de M. Whitefield n’avaient aucune discipline. Ils n’en avaient pas l’ombre ; rien de semblable. Ils n’étaient formés en aucune société : ils n’avaient entre eux aucun lien chrétien, et on ne leur avait jamais appris à veiller sur les âmes les uns des autres. De sorte que, si quelqu’un tombait dans la tiédeur, ou même dans le péché, il n’avait personne pour le relever : il pouvait tomber de plus en plus bas, oui, jusque dans l’enfer, s’il le voulait ; car qui s’en souciait ?

8. Les choses en étaient là lorsque, il y a environ onze ans, je reçus d’Amérique plusieurs lettres qui donnaient un triste récit de l’état de la religion dans la plupart des colonies, et qui demandaient instamment que quelques-uns de nos prédicateurs vinssent les secourir. On croyait qu’ils pourraient affermir beaucoup de ceux qui étaient faibles ou chancelants, et relever beaucoup de ceux qui étaient tombés ; bien plus, qu’ils verraient plus de fruit de leurs travaux en Amérique qu’ils n’en avaient vu en Angleterre ou en Irlande.

9. La chose fut longuement examinée dans notre Conférence annuelle de Bristol, en l’année 1769 ; et deux de nos prédicateurs s’offrirent de bon cœur, savoir, Richard Boardman et Joseph Pillmoor. C’étaient des hommes qui avaient bon témoignage de tous, et (nous le croyions) pleinement qualifiés pour l’œuvre. En conséquence, après quelques jours passés à Londres, ils partirent joyeusement. Ils travaillèrent d’abord à Philadelphie et à New York, ensuite en beaucoup d’autres lieux ; et partout Dieu fut éminemment avec eux, et leur donna de voir beaucoup de fruit de leur travail. Ce qui manquait auparavant fut alors fourni : ceux qui désiraient sauver leur âme ne furent plus une corde de sable, mais s’attachèrent les uns aux autres, et commencèrent à veiller les uns sur les autres dans l’amour. Des sociétés furent formées, et la discipline chrétienne introduite dans toutes ses branches. Peu d’années après, plusieurs autres prédicateurs voulurent bien aller les aider. Et Dieu suscita beaucoup d’hommes nés dans le pays, qui furent heureux de travailler en union avec eux ; si bien qu’il y eut en Amérique vingt-deux prédicateurs itinérants, qui faisaient leurs circuits aussi régulièrement que ceux d’Angleterre.

10. L’œuvre de Dieu, alors, non seulement s’étendit davantage, en particulier dans la Caroline du Nord, le Maryland, la Virginie, la Pennsylvanie et les Jerseys, mais pénétra beaucoup plus profondément qu’elle ne l’avait jamais fait auparavant. De sorte qu’au commencement des récents troubles, il y avait trois mille âmes unies ensemble en sociétés religieuses ; et un grand nombre d’entre elles rendaient témoignage que le Fils de Dieu a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés.

11. Mais ce fut alors qu’un obstacle parut sur le chemin, un grand empêchement au progrès de la religion. L’immense commerce de l’Amérique, plus grand en proportion que celui même de la mère patrie, fit affluer un immense flot de richesses, qui allait aussi sans cesse croissant. De là vint que les marchands et les commerçants de toutes sortes amassèrent de l’argent sans fin, et passèrent de l’indigence à l’opulence plus vite que personne n’eût pu le faire en Europe. Les richesses se déversèrent sur eux comme un fleuve, et les trésors s’amoncelèrent comme le sable de la mer. Et de là naquit naturellement une abondance sans bornes de toutes les choses nécessaires, commodes, oui, et superflues de la vie.

12. Une conséquence générale de cela fut l’orgueil. Plus ils acquéraient de richesses, plus leurs voisins les regardaient comme des hommes de poids et d’importance ; et ils devaient naturellement se voir eux-mêmes sous un jour au moins aussi favorable que celui sous lequel leurs voisins les voyaient. Aussi, à mesure qu’ils s’élevaient dans le monde, s’élevaient-ils dans l’opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes. Comme on l’admet généralement,

Mille livres sterling suppléent

Au défaut de vingt mille qualités ;

de même, plus ils devenaient riches, plus ils gagnaient d’admiration, et plus ils recevaient d’applaudissements. La richesse, apportant alors plus d’applaudissements, apportait naturellement plus d’orgueil, jusqu’à ce qu’ils se crussent réellement d’autant plus sages que leurs voisins qu’ils étaient plus riches qu’eux.

13. Une autre conséquence naturelle de la richesse fut le luxe, en particulier dans la nourriture. Nous sommes portés à imaginer que rien ne peut dépasser la vie luxueuse qui règne à présent en Grande-Bretagne et en Irlande. Mais hélas ! qu’est-ce que cela, auprès de ce qui régnait naguère à Philadelphie et dans d’autres parties de l’Amérique du Nord ? Un marchand ou un commerçant de condition moyenne y tenait une table égale à celle d’un noble en Angleterre, offrant à ses hôtes dix, douze, oui, quelquefois vingt plats de viande à un seul repas ! Et cela était si loin d’être blâmé par qui que ce fût, qu’on l’applaudissait comme de la générosité et de l’hospitalité.

14. Et l’oisiveté n’est-elle pas naturellement jointe à « l’abondance du pain » ? La paresse ne naît-elle pas aisément du luxe ? Elle en naquit ici à un degré éminent ; une paresse telle qu’on la connaît à peine de nom en Angleterre. Des personnes dans la fleur de la jeunesse, et en parfaite santé, pouvaient à peine supporter de mettre elles-mêmes leurs vêtements. Il fallait appeler l’esclave pour faire ceci, et cela, et toute chose : c’est un trop grand travail pour le maître ou pour la maîtresse. C’est merveille qu’ils voulussent bien prendre la peine de porter eux-mêmes la nourriture à leur bouche. Pourquoi n’imitaient-ils pas ces grands fainéants de Chine, que nourrit un esclave placé de chaque côté ?

15. Qui pourrait s’étonner que la paresse seule engendre la lubricité ? N’a-t-elle pas toujours eu cet effet ? Ne disait-on pas, il y a près de deux mille ans,

Quaeritur, Aegisthus quare sit factus adulter?

In promptu causa est; Desidiosus erat.

[Voici la traduction que Tate a donnée de cette citation d’Ovide : —

« La passion adultère qui saisit Égisthe,

Et amena le meurtre, naquit de la mollesse oisive. » — Éd.]

Et lorsque la paresse et le luxe sont joints ensemble, ne produiront-ils pas une abondante postérité ? C’est ce qu’ils ont certainement fait en ces contrées. Je fus surpris, il y a quelques années, d’une lettre que je reçus de Philadelphie, où se trouvaient (à peu près) ces paroles : « Vous pensez que les femmes d’Angleterre (beaucoup d’entre elles, veux-je dire) ne brillent pas par la chasteté. Et pourtant la plupart de vos femmes, comparées aux nôtres, pourraient presque passer pour des vestales. » Or cet assemblage d’orgueil, de luxe, de paresse et de lubricité, qui naissait naturellement d’une vaste richesse et d’une grande abondance, était le grand obstacle à la propagation de la vraie religion dans les villes de l’Amérique du Nord.

II. Voyons maintenant l’autre roue de la providence divine.

1. On peut raisonnablement supposer que les colonies de la Nouvelle-Angleterre avaient, dès leur commencement même, un penchant pour l’indépendance. On ne pouvait s’attendre à ce qu’il en fût autrement, si l’on considère leurs familles, leur éducation, leurs parentés, et les liens qu’ils avaient formés avant de quitter leur pays natal. Ils y étaient encore inclinés par le traitement dur et injuste que beaucoup d’entre eux avaient subi en Angleterre. Cela pouvait bien faire naître en eux la crainte de subir encore le même traitement, une défiance envers leurs gouvernants, et le désir de secouer cette dépendance, à laquelle ils ne s’étaient jamais entièrement résignés. Ils communiquèrent ce même esprit à leurs enfants, par qui il est descendu jusqu’à la génération présente. Et toutes les faveurs et tous les bienfaits qu’ils recevaient continuellement du gouvernement anglais ne purent l’effacer.

2. Cet esprit régnait généralement, en particulier à Boston, dès l’année 1737. Cette année-là, mon frère, qui y fut retenu quelque temps, fut très surpris d’entendre presque dans chaque compagnie, qu’il s’agît de ministres, de gentilshommes, de marchands ou de gens du peuple, lorsqu’on venait à parler de quelque chose de ce genre : « Il faut que nous soyons indépendants ! Nous serons indépendants ! Nous ne porterons plus le joug anglais ! Nous serons nos propres gouvernants ! » Cela paraissait être, déjà à cette époque, le désir général du peuple ; quoiqu’il ne soit pas probable qu’il y eût alors aucun dessein arrêté. Non ; ils ne pouvaient être assez vains pour penser qu’ils étaient capables de tenir seuls contre la puissance de la Grande-Bretagne.

3. Un gentilhomme qui s’y trouvait l’année suivante observa le même esprit dans tous les coins de la ville : « Pourquoi ces lourdauds d’Anglais nous gouverneraient-ils ? » tel était alors le langage commun. Et comme ils s’encourageaient l’un l’autre en cela, l’esprit d’indépendance monta de plus en plus, jusqu’à ce qu’il commençât à se répandre dans les autres colonies voisines de la Nouvelle-Angleterre. Néanmoins, la crainte de leurs incommodes voisins, alors en possession du Canada, les retint dans de justes bornes, et empêcha pour un temps la flamme d’éclater. Mais lorsque les Anglais les eurent délivrés de cette crainte, lorsque le Canada eut été cédé au roi de la Grande-Bretagne, le désir mûrit alors en un dessein arrêté ; il ne manquait plus qu’une occasion favorable.

4. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. L’acte du Timbre fut voté et envoyé en Amérique. Les mécontents virent leur avantage et le poussèrent ; ils le présentèrent comme une cause commune, et, par des émissaires choisis, répandirent leur propre esprit d’une colonie à une autre. Par des écrits incendiaires de toute sorte, ils soulevèrent les esprits du peuple. Ils vilipendèrent d’abord le ministère anglais, représentant ses membres, tous tant qu’ils étaient, comme les plus misérables d’entre les vivants, dénués de toute probité, de tout honneur et de toute humanité. Par les mêmes moyens, ils enflammèrent ensuite le peuple en général contre le Parlement britannique, représentant ses membres comme les plus infâmes scélérats de la terre, comme une troupe de vils mercenaires sans principes. Mais ils affectaient encore de vénérer le roi, et parlaient de lui très honorablement. Pas pour longtemps : quelques mois après, ils le traitèrent de la même manière qu’ils avaient traité ses ministres et son Parlement.

5. Les choses étant alors, à ce qu’on jugea, suffisamment avancées, une association fut formée entre les colonies du nord et celles du sud ; les unes et les autres prirent les armes, et constituèrent un pouvoir suprême qu’ils appelèrent le Congrès. Mais ils affirmaient encore que tout leur dessein était d’assurer leur liberté ; et la seule insinuation qu’ils visaient à quelque chose de plus était déclarée tout à fait cruelle et injuste. Mais en peu de temps ils jetèrent le masque, et affirmèrent hardiment leur indépendance. Ainsi le docteur Witherspoon, président du collège du New Jersey, dans son adresse au Congrès (jointe à un sermon de jeûne qu’il publia le 3 août 1776), emploie les paroles suivantes : — « Il paraît maintenant de la manière la plus claire que, jusqu’à tout récemment, ceux qui semblaient prendre le parti de l’Amérique dans le Parlement britannique ne l’ont jamais fait d’après des principes américains. Ou bien ils ne comprenaient pas, ou bien ils ne voulaient pas admettre l’étendue de notre revendication. Même le bill de réconciliation du grand lord Chatham n’aurait pas été accepté ici, et ne différait pas sensiblement de ce à quoi le ministère aurait consenti. » Il est ici avoué que leur revendication était l’indépendance, et qu’ils n’accepteraient rien de moins.

6. Par cette défection ouverte et avouée à l’égard de leur mère patrie, et par ce défi qu’ils lui lancèrent (qu’on pût ou non le justifier, c’est une autre question), au moins les neuf dixièmes de leur immense commerce avec l’Europe, l’Asie, l’Afrique et d’autres parties de l’Amérique furent retranchés d’un seul coup. En échange, ils gagnèrent d’abord, peut-être, cent mille livres sterling par an grâce à leurs nombreux corsaires. Mais même alors, ce n’était, à tout prendre, aucun gain ; car ils perdaient autant de navires qu’ils en prenaient. Par la suite, ils en prirent de moins en moins ; et pendant ce temps ils perdaient chaque année quatre ou cinq millions (peut-être six ou sept) que leur commerce leur rapportait. Quelle en fut la conséquence nécessaire ? Eh bien, que, la source de leur richesse étant tarie, les ruisseaux qui en découlaient devaient baisser de plus en plus, jusqu’à être entièrement épuisés ; si bien qu’à présent ces provinces ne sont pas plus riches que les parties les plus pauvres de l’Écosse ou de l’Irlande.

7. L’abondance déclina dans la même proportion que la richesse, jusqu’à ce qu’une disette universelle s’installât. En peu de temps on sentit partout un profond besoin, non seulement des choses superflues, non seulement des commodités ordinaires, mais même des choses nécessaires à la vie. On ne pouvait se procurer une nourriture saine qu’à un prix très élevé. On ne pouvait avoir de vêtements convenables, pas même dans les grandes villes. Non seulement les velours, et les soieries, et les ornements à la mode (dont on pouvait bien se passer), mais même les étoffes de lin et de laine ne se pouvaient acheter à aucun prix.

8. Ainsi avons-nous observé chacune de ces roues à part ; — d’un côté, le commerce, la richesse, l’orgueil, le luxe, la paresse et la lubricité se répandant au loin à travers les provinces américaines ; de l’autre, l’esprit d’indépendance se propageant du nord au sud.

Observons maintenant comment chacune de ces roues se rapporte à l’autre et lui correspond ; comment la sage et miséricordieuse providence de Dieu se sert de l’une pour arrêter la course de l’autre, et emploie même (s’il est permis d’user d’une expression si forte) Satan pour chasser Satan. Probablement cet esprit subtil espérait, en ajoutant à tous ces autres vices l’esprit d’indépendance, renverser toute l’œuvre de Dieu, aussi bien que le gouvernement britannique, en Amérique du Nord. Mais celui qui siège dans les cieux se rit de lui, et prit le sage dans sa propre ruse. Par le moyen de cet esprit même, il y a lieu de croire que Dieu renversera tout ce qui fait obstacle à cette œuvre.

9. Nous avons vu comment, par l’éclat de cet esprit, en défi ouvert au gouvernement britannique, un coup décisif fut porté au commerce de ces colonies. Eux-mêmes, par un merveilleux trait de politique, renoncèrent à tout le commerce de leur mère patrie et de toutes ses dépendances ; ils firent une loi interdisant à tout navire britannique d’entrer dans aucun de leurs ports ; bien plus, ils armèrent d’innombrables corsaires, qui s’emparèrent de tous les navires britanniques qu’ils purent trouver. Les vaisseaux du roi s’emparèrent d’un nombre égal des leurs. Ainsi leur commerce extérieur, lui aussi, fut réduit presque à rien. Leurs richesses s’évanouirent avec leur commerce, d’autant plus qu’ils n’avaient aucune ressource intérieure ; la fleur de leur jeunesse, employée auparavant à l’agriculture, étant maintenant enrôlée dans leurs armées, de sorte que les terres les plus fertiles ne servaient à rien, faute de bras pour cultiver le sol. Et quand la richesse s’enfuit (comme on l’a observé plus haut), l’abondance s’enfuit aussi ; — l’abondance de toutes choses faisant place à la disette de toutes choses.

10. La roue commença alors à se mouvoir au milieu de la roue. Le commerce et la richesse des Américains venant à manquer, les grands aliments de l’orgueil manquèrent aussi ; car peu de gens admirent ou flattent les pauvres. Et, abandonnés de la plupart de leurs admirateurs, ils ne s’admirèrent plus tout à fait autant eux-mêmes ; surtout lorsqu’ils trouvèrent, à l’épreuve, qu’ils avaient gravement surestimé leurs propres forces, dont ils n’avaient pas douté qu’elles suffiraient à tout emporter devant elles. Il est vrai que beaucoup d’entre eux s’élevaient encore ; mais d’autres furent véritablement et profondément humiliés.

11. La pauvreté, et la disette qui en fut la suite, frappèrent plus directement encore à la racine de leur luxe. Il n’y avait plus de place pour cette superfluité immodérée, ni dans la nourriture ni dans le vêtement. Ils ne cherchaient plus, et pouvaient rarement obtenir, qu’une nourriture simple, suffisante pour soutenir la nature. Et ils étaient contents s’ils pouvaient se procurer un vêtement grossier, pour se tenir propres et au chaud. Ainsi furent-ils réduits à la même condition où étaient leurs ancêtres lorsque la providence de Dieu les amena dans ce pays. Ils étaient à peu près dans les mêmes circonstances extérieures. Heureux, s’ils étaient aussi dans le même esprit !

12. La pauvreté et le besoin frappèrent aussi à la racine de la paresse. Ce n’était plus le temps de dire : « Un peu de sommeil, un peu d’assoupissement, Un peu croiser les mains pour dormir. » Si un homme ne voulait pas travailler maintenant, il était clair qu’il ne pouvait manger. Toute la peine qu’il pouvait prendre suffisait à peine à lui procurer le strict nécessaire de la vie ; vu que, d’un côté, il en restait si peu, leurs propres armées ayant tout balayé devant elles ; et que, de l’autre, ce qui restait se vendait si cher qu’extrêmement peu de gens étaient en état de l’acheter.

13. Ainsi, par l’adorable providence de Dieu, les principaux obstacles à son œuvre sont ôtés. Et de quelle manière merveilleuse ; — telle qu’il ne serait jamais monté au cœur de l’homme de la concevoir ! Ces obstacles avaient grandi et s’étaient continuellement accrus pendant bien des années. Ce que Dieu prévoyait devoir en être le remède grandit avec le mal ; et ce ne fut que lorsque le mal fut parvenu à son comble que le remède commença d’agir. Un commerce, une richesse et une abondance immenses engendrèrent et nourrirent un orgueil, un luxe, une paresse et une lubricité proportionnés. Dans le même temps, ce même commerce, cette même richesse et cette même abondance engendrèrent ou nourrirent l’esprit d’indépendance. Qui eût imaginé que cette funeste maladie poserait le fondement de la guérison de toutes les autres ? Et pourtant il en fut ainsi. Car cet esprit, maintenant parvenu à maturité, et dédaignant toute contrainte, détruit rapidement à présent le commerce, et la richesse, et l’abondance qui l’ont nourri, et prépare ainsi l’heureux retour de l’humilité, de la tempérance, de l’activité et de la chasteté. Tant est inexprimable le bien que le Dieu souverainement sage fait sortir de tout ce mal ! C’est ainsi que « la fureur de l’homme », des Américains, « tourne à sa louange », dans un sens bien différent de celui que suppose le docteur Witherspoon !

14. Ne pouvons-nous pas observer combien exactement, dans cette grande scène de la providence, une roue répond à l’autre ? L’esprit d’indépendance, que notre poète appelle si justement

La glorieuse faute des anges et des dieux,

(c’est-à-dire, en termes clairs, des démons,) celui-là même que tant de gens appellent liberté, est dirigé par la justice et la miséricorde de Dieu, d’abord à punir ces péchés criants, et ensuite à les guérir. Il les punit par la pauvreté, qui vient comme un homme en armes et inonde le pays ; par une disette telle qu’on en a à peine connu de semblable dans ce pays depuis cent ans ; par le besoin de toute sorte, même du vêtement nécessaire, même du pain à manger. Mais dans quelle intention le fait-il ? Assurément, afin que la miséricorde triomphe du jugement. Il punit afin d’amender, afin de leur faire d’abord sentir leurs péchés, que quiconque a des yeux pour voir peut lire dans leur châtiment ; et de les ramener ensuite à l’esprit de leurs ancêtres, l’esprit d’humilité, de tempérance, d’activité, de chasteté ; oui, et à une disposition générale à entendre et à recevoir la parole qui peut sauver leurs âmes. « O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles! » — sauf dans la mesure où ils sont révélés dans sa parole et expliqués par sa providence.

15. Nous apprenons par là que ce sont les bénédictions spirituelles que Dieu se propose principalement dans toutes ces sévères dispensations. Il veut qu’elles concourent toutes à la destruction du royaume de Satan, et à l’avancement du royaume de son Fils bien-aimé ; qu’elles servent toutes à la propagation générale de « la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit ». Mais quand les habitants de ces provinces auront été amenés de nouveau à chercher « le royaume et la justice de Dieu », on ne peut douter que toutes les autres choses, toutes les bénédictions temporelles, ne leur soient données par-dessus. Il enverra dans tout cet heureux pays, avec toutes les choses nécessaires et commodes à la vie, non l’indépendance (qui ne serait pas une bénédiction, mais une lourde malédiction, pour eux et pour leurs enfants), mais la liberté, une liberté réelle et légale, qui est une bénédiction inexprimable. Il ajoutera à la liberté chrétienne, à la liberté à l’égard du péché, la vraie liberté civile ; une liberté exempte d’oppression de toute sorte, de toute violence illégale ; la liberté de jouir de leur vie, de leur personne et de leurs biens ; en un mot, la liberté d’être gouvernés en toutes choses par les lois de leur pays. Ils jouiront de nouveau de la vraie liberté britannique, telle qu’ils en jouissaient avant ces troubles : ni moins ni plus que celle dont ils ont joui depuis leur premier établissement en Amérique. Ni moins ni plus que celle dont jouissent à présent les habitants de leur mère patrie. Si leur mère patrie avait jamais eu le dessein de les en priver, elle aurait pu le faire depuis longtemps ; et que cela n’ait jamais été fait, c’est la preuve que cela ne fut jamais projeté. Mais Dieu a permis que cette étrange terreur de maux imaginaires se répandît sur tout le peuple, afin de faire miséricorde à tous, afin de faire du bien à tous, en les sauvant de la servitude du péché, et en les amenant à « la liberté de la gloire des enfants de Dieu » !

Chapitre 132 terminé

La récente œuvre de Dieu en Amérique du Nord

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