Sermons choisis de George Whitefield
Le presque chrétien

Chapitre 43 · 27 min de lecture · 34 min d’écoute

Le presque chrétien

Actes 26:28 — « Il s’en faut peu que tu ne me persuades d’être chrétien. »

Le chapitre d’où notre texte est tiré renferme le récit admirable que le grand saint Paul fit de sa merveilleuse conversion du judaïsme au christianisme, lorsqu’il fut appelé à présenter sa défense devant Festus, gouverneur païen, et devant le roi Agrippa. Notre bienheureux Seigneur avait prédit depuis longtemps que, lorsque le Fils de l’homme serait élevé, « ses disciples seraient menés devant des rois et des gouverneurs, à cause de son nom, pour leur servir de témoignage ». Et le dessein de la sagesse infinie, en l’ordonnant ainsi, était fort bon ; car le christianisme étant, dès le commencement, une doctrine de la croix, les princes et les gouverneurs de la terre se croyaient trop élevés pour être instruits par de si humbles docteurs, ou trop heureux pour être troublés par des vérités si importunes ; et c’est pourquoi ils seraient toujours demeurés étrangers à Jésus-Christ, et à Jésus-Christ crucifié, si les apôtres, en étant traduits devant eux, n’avaient trouvé l’occasion de leur annoncer « Jésus et la résurrection ». Saint Paul savait fort bien que c’était là la principale raison pour laquelle son bienheureux Maître permettait que ses ennemis le traduisissent cette fois à une barre publique ; c’est pourquoi, se conformant à la volonté divine, il ne croit pas suffisant de présenter simplement sa défense, mais il s’efforce en même temps de convertir ses juges. Et il le fit avec une telle démonstration d’Esprit et de puissance, que Festus, ne voulant pas être convaincu par l’évidence la plus forte, s’écrie à haute voix : « Paul, ton grand savoir te fait déraisonner. » À quoi le courageux apôtre (en vrai disciple du saint Jésus) répond avec douceur : Je ne suis point fou, très excellent Festus ; ce sont, au contraire, des paroles de vérité et de bon sens que je prononce. » Mais selon toute probabilité, voyant le roi Agrippa plus touché de son discours, et remarquant en lui un désir de connaître la vérité, il s’adresse plus particulièrement à lui : « Le roi est instruit de ces choses, et je lui en parle librement; car je suis persuadé qu’il n’en ignore aucune. » Puis, afin d’achever, s’il était possible, la conversion qu’il souhaitait, il le presse de plus près encore, avec un élan d’éloquence inimitable : « Crois-tu aux prophètes, roi Agrippa?… Je sais que tu y crois. » Sur quoi les émotions du roi commencèrent à agir si fortement qu’il fut obligé d’avouer en pleine audience qu’il était touché par la prédication du prisonnier, et de s’écrier avec franchise : « Paul, il s’en faut peu que tu ne me persuades d’être chrétien. »

Ces paroles, prises avec le contexte, nous offrent une vive image de l’accueil différent que la doctrine des ministres de Christ, qui viennent dans la puissance et l’esprit de saint Paul, rencontre aujourd’hui dans l’esprit des hommes. Car, bien que, comme ce grand apôtre, ils prononcent « des paroles de vérité et de bon sens », et avec une telle énergie et une telle puissance que tous leurs adversaires ne peuvent justement les contredire ni leur résister, pourtant beaucoup trop de gens, avec le noble Festus dont nous venons de parler, étant comme lui ou trop orgueilleux pour être enseignés, ou trop sensuels, trop insouciants ou trop mondains pour vivre selon cette doctrine, s’écrient, pour s’excuser, que « beaucoup de savoir, beaucoup d’étude, ou, ce qui est plus inexplicable encore, beaucoup de piété, les a rendus fous ». Et quoique, Dieu soit béni ! tous ne refusent pas ainsi de croire à notre prédication, il y en a pourtant, parmi ceux qui reçoivent la parole avec joie et qui confessent que nous prononçons des paroles de vérité et de bon sens, si peu qui parviennent à un degré de piété plus élevé que celui d’Agrippa, ou qui soient persuadés plus avant que d’être presque chrétiens, que je ne puis m’empêcher de juger hautement nécessaire d’avertir mes chers auditeurs du danger d’un tel état. C’est pourquoi, d’après les paroles du texte, je m’efforcerai de montrer ces trois choses :

Premièrement, ce qu’il faut entendre par un presque chrétien.

Secondement, quelles sont les principales raisons pour lesquelles tant de gens ne sont que presque chrétiens.

Troisièmement, je considérerai l’inefficacité, le danger, l’absurdité et le malaise qui accompagnent ceux qui ne sont que presque chrétiens ; puis je conclurai par une exhortation générale, pour exciter tous mes auditeurs à s’efforcer d’être non seulement presque, mais tout à fait chrétiens.

I. Et, premièrement, je dois considérer ce qu’il faut entendre par un presque chrétien.

Un presque chrétien, si nous le considérons au regard de son devoir envers Dieu, est un homme qui clopine des deux côtés ; qui flotte entre Christ et le monde ; qui voudrait concilier Dieu et Mammon, la lumière et les ténèbres, Christ et Bélial. Il a, il est vrai, de l’inclination pour la religion, mais il prend bien garde de ne pas y aller trop loin : son cœur trompeur lui crie toujours : Épargne-toi, ne te fais point de mal. Il prie, il est vrai, pour que « la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel ». Mais avec cela il est très partial dans son obéissance, et il espère follement que Dieu ne prendra pas garde à la rigueur à tout ce qu’il fait de mal volontairement, quoiqu’un apôtre inspiré lui ait dit que « celui qui pèche contre un seul commandement devient coupable de tous ». Mais surtout, c’est un homme qui s’appuie beaucoup sur les ordonnances extérieures, et qui, pour cette raison, se regarde comme juste et méprise les autres, quoiqu’il soit en même temps aussi étranger à la vie divine que n’importe qui. En un mot, il aime la forme, mais il n’éprouve jamais dans son cœur la puissance de la piété. Il va son chemin d’année en année, assistant aux moyens de grâce ; mais, comme les vaches maigres de Pharaon, il n’en est jamais meilleur, il en est plutôt pire.

Si vous le considérez au regard de son prochain, c’est un homme strictement juste envers tous ; mais cela ne procède d’aucun amour pour Dieu ni d’aucun égard pour les hommes, mais seulement d’un principe d’amour-propre : parce qu’il sait que la malhonnêteté gâterait sa réputation, et par conséquent l’empêcherait de prospérer dans le monde.

C’est un homme qui compte beaucoup sur une bonté toute négative, et qui se contente d’avoir conscience de n’avoir fait de mal à personne ; quoiqu’il lise dans l’Évangile que « le serviteur inutile » fut jeté « dans les ténèbres du dehors », et que le figuier stérile fut maudit et séché jusqu’aux racines, non pour avoir porté de mauvais fruits, mais pour n’en avoir point porté.

Il n’est pas ennemi des collectes charitables publiques, pourvu qu’on ne les recommande pas trop souvent ; mais il ignore les bons offices qui consistent à visiter en secret les malades et les prisonniers, à vêtir ceux qui sont nus et à soulager ceux qui ont faim. Il pense que ces choses ne regardent que le clergé, quoique son propre cœur trompeur lui dise que rien que l’orgueil ne l’empêche d’accomplir ces actes d’humilité, et que Jésus-Christ, au vingt-cinquième chapitre de saint Matthieu, condamne des gens au châtiment éternel, non seulement pour avoir été impudiques, ivrognes ou ravisseurs, mais pour avoir négligé ces offices de charité : « Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche: Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. Ils répondront aussi: Seigneur, quand t’avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t’avons-nous pas assisté? Et il leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. Et ceux-ci iront au châtiment éternel. » J’ai jugé à propos de vous citer tout au long ce passage de l’Écriture, parce que notre Sauveur y insiste d’une manière toute particulière ; et pourtant on en tient si peu compte que, si nous devions en juger par la pratique des chrétiens, on serait tenté de croire qu’il n’y a pas de tels versets dans la Bible.

Mais poursuivons le portrait d’un presque chrétien. Si nous le considérons au regard de lui-même : comme nous avons dit qu’il était strictement honnête envers son prochain, ainsi il est également strictement sobre en lui-même ; mais son honnêteté et sa sobriété procèdent toutes deux du même principe d’un faux amour-propre. Il est vrai qu’il ne se jette pas dans le même débordement de débauche que les autres hommes ; mais ce n’est pas par obéissance aux lois de Dieu ; c’est ou parce que son tempérament ne supporte pas l’intempérance, ou plutôt parce qu’il craint de perdre sa réputation ou de se rendre impropre aux affaires temporelles. Mais quoiqu’il soit assez prudent pour éviter l’intempérance et l’excès, pour les raisons susdites, il va pourtant toujours jusqu’à l’extrême limite de ce qui est permis. Il n’est pas ivrogne, il est vrai ; mais il n’a aucun renoncement chrétien à soi-même. Il ne peut croire que notre Sauveur soit un Maître si austère qu’il nous refuse de nous accorder quelques satisfactions sur certains points ; et ainsi, par ce moyen, il est aussi dépourvu du sentiment de la vraie religion que s’il vivait dans la débauche ou dans quelque autre crime que ce soit. Quant à l’établissement de ses principes aussi bien que de sa conduite, il se laisse guider par le monde plus que par la parole de Dieu ; pour sa part, il ne peut croire que le chemin du ciel soit aussi étroit que certains voudraient le faire ; c’est pourquoi il considère moins ce que l’Écriture exige que ce que fait tel ou tel homme de bien, ou ce qui convient le mieux à ses propres inclinations corrompues. Pour cette raison, il n’est pas seulement très prudent pour lui-même, mais il est aussi plein de sollicitude pour les jeunes convertis dont le visage est tourné vers le ciel ; c’est pourquoi il joue toujours le rôle du diable, et leur dit de s’épargner, quoiqu’ils ne fassent rien de plus que ce que l’Écriture exige strictement d’eux. La conséquence en est qu’« il n’y entre pas lui-même, et il n’y laisse pas entrer ceux qui veulent entrer ».

Ainsi vit le presque chrétien. Non que je puisse dire que je vous l’aie entièrement dépeint ; mais d’après ces contours et ces esquisses de son caractère, si vos consciences ont rempli leur office et fait une application particulière de ce qui a été dit à vos propres cœurs, je ne puis m’empêcher de craindre que quelques-uns d’entre vous ne remarquent dans son portrait, tout odieux qu’il est, quelques traits qui ressemblent de trop près aux vôtres ; et c’est pourquoi je ne puis m’empêcher d’espérer que vous vous joindrez à l’apôtre, dans les paroles qui suivent immédiatement le texte, et que vous souhaiterez d’être « non seulement presque, mais tout à fait chrétiens ».

II. Je passe au second point général que je m’étais proposé : considérer les raisons pour lesquelles tant de gens ne sont que presque chrétiens.

1. Et la première raison que je mentionnerai, c’est que tant de gens se mettent en route avec de fausses notions de la religion ; bien qu’ils vivent dans un pays chrétien, ils ne savent pas ce qu’est le christianisme. On jugera peut-être que c’est là une parole dure, mais l’expérience n’en démontre que trop tristement la vérité ; car quelques-uns placent la religion dans le fait d’appartenir à telle ou telle communion ; un plus grand nombre dans la morale ; la plupart dans une suite de devoirs et un modèle d’œuvres ; et peu, bien peu, reconnaissent qu’elle est ce qu’elle est réellement : un changement intérieur et complet de nature, une vie divine, une participation vivante à Jésus-Christ, une union de l’âme avec Dieu ; ce que l’apôtre exprime en disant : « celui qui s’attache au Seigneur est avec lui un seul esprit ». De là vient que tant de gens, même parmi les plus instruits de ceux qui font profession de religion, lorsque vous venez à vous entretenir avec eux de l’essence, de la vie, de l’âme de la religion, je veux dire de notre nouvelle naissance en Jésus-Christ, avouent qu’ils ignorent entièrement cette matière, et s’écrient avec Nicodème : « Comment cela peut-il se faire? » Il n’est donc pas étonnant que tant de gens ne soient que presque chrétiens, puisque tant de gens ne savent pas ce qu’est le christianisme ; il n’est pas surprenant que tant de gens s’en tiennent à la forme, lorsqu’ils sont tout à fait étrangers à la puissance de la piété, ou qu’ils se contentent de l’ombre, lorsqu’ils connaissent si peu la substance. Et c’est là une des causes pour lesquelles tant de gens sont presque chrétiens, et si peu le sont tout à fait.

2. Une seconde raison que l’on peut donner de ce que tant de gens ne sont que presque chrétiens, c’est une crainte servile des hommes. Il y a, et il y a eu, des multitudes de gens qui, bien qu’éveillés au sentiment de la vie divine, et quoiqu’ils aient goûté et senti les puissances du siècle à venir, ont pourtant, par une crainte basse et coupable d’être regardés comme singuliers ou d’être méprisés des hommes, laissé s’effacer toutes ces bonnes impressions. Ils ont, il est vrai, quelque estime pour Jésus-Christ ; mais, comme Nicodème, ils ne voudraient venir à lui que de nuit ; ils veulent bien le servir, mais ils voudraient le faire en secret, par crainte des Juifs ; ils ont envie de voir Jésus, mais ils ne peuvent venir à lui à cause de la foule, et par crainte d’être raillés et tournés en ridicule par ceux avec qui ils avaient coutume de se mettre à table. Mais notre Sauveur a bien prophétisé au sujet de telles personnes : « Comment pouvez-vous m’aimer, vous qui tirez votre gloire les uns des autres ? » Hélas ! n’ont-ils jamais lu que « l’amour du monde est inimitié contre Dieu », et que notre Seigneur lui-même a fait cette menace : « Quiconque aura honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aura aussi honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père, avec les saints anges » ? Il n’est pas étonnant que tant de gens ne soient que presque chrétiens, puisque tant de gens aiment « la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu ».

3. Une troisième raison pour laquelle tant de gens ne sont que presque chrétiens, c’est un amour de l’argent qui règne en eux. Ce fut le cas pitoyable de ce jeune homme empressé de l’Évangile, qui vint en courant vers notre bienheureux Seigneur, et, se jetant à genoux devant lui, demanda ce qu’il devait « faire pour hériter la vie éternelle » ; à quoi notre bienheureux Maître répondit : « Tu connais les commandements: Tu ne tueras point; tu ne commettras point d’adultère; tu ne déroberas point. » À quoi le jeune homme répliqua : « J’ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse. » Mais lorsque notre Seigneur continua en lui disant : « Il te manque une chose; va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres ; il fut affligé de cette parole, et il s’en alla tout triste; car il avait de grands biens ! » Pauvre jeune homme ! Il avait bien envie d’être chrétien et d’hériter la vie éternelle, mais il trouva que c’était trop cher, si elle ne pouvait s’acheter à moins que du prix de son bien ! Et ainsi beaucoup de gens, jeunes et vieux, accourent de nos jours pour adorer notre bienheureux Seigneur en public, et s’agenouillent devant lui en particulier, et s’enquièrent dans son Évangile de ce qu’ils doivent faire pour hériter la vie éternelle ; mais quand ils voient qu’il leur faut renoncer à jouir eux-mêmes de leurs richesses, et tout abandonner de cœur pour le suivre, ils s’écrient : « Veuille l’Éternel nous pardonner en ceci ! Nous t’en prions, excuse-nous. »

Mais le ciel est-il, dans l’estime des hommes, une bagatelle si mince qu’il ne vaille pas un peu de terre dorée ? La vie éternelle est-elle une acquisition si méprisable qu’elle ne mérite pas que l’on renonce pour un temps à quelques richesses passagères ? Il le semble bien. Mais quelque inconséquente que puisse être une telle conduite, cet amour désordonné de l’argent n’est que trop évidemment la cause commune et funeste pour laquelle tant de gens ne sont que presque chrétiens.

4. L’amour du plaisir n’est pas non plus une cause moins commune ni moins funeste de ce que tant de gens ne sont que presque chrétiens. Il y en a des milliers et des dizaines de milliers qui méprisent les richesses, et qui voudraient bien être de vrais disciples de Jésus-Christ, si se défaire de leur argent suffisait à les rendre tels ; mais quand on leur dit que notre bienheureux Seigneur a déclaré que, si quelqu’un veut venir après lui, « qu’il renonce à lui-même », alors, comme le pitoyable jeune homme dont nous venons de parler, « ils s’en vont tout tristes », car ils ont un trop grand amour pour les plaisirs des sens. Peut-être enverront-ils chercher les ministres de Christ, comme Hérode fit pour Jean, et les écouteront-ils avec plaisir ; mais touchez-les dans leur Hérodias, dites-leur qu’il leur faut renoncer à tel ou tel plaisir chéri, et ils s’écrient avec le méchant Achab : « Nous as-tu trouvés, ô notre ennemi ? » Parlez-leur de la nécessité de la mortification et du renoncement à soi-même, et il leur est aussi difficile de l’entendre que si vous leur ordonniez de « couper une main droite, ou d’arracher un œil droit ». Ils ne peuvent croire que notre bienheureux Seigneur exige tant de leur part, quoiqu’un apôtre inspiré nous ait commandé de « faire mourir nos membres qui sont sur la terre ». Et lui-même, après avoir converti des milliers d’âmes, et lorsqu’il était tout près d’arriver au terme de sa course, déclarait pourtant que c’était sa pratique de chaque jour de « traiter durement son corps et de le tenir assujetti, de peur qu’après avoir prêché aux autres, il ne fût lui-même rejeté » !

Mais quelques hommes voudraient être plus sages que ce grand apôtre, et nous tracer ce qu’ils s’imaginent faussement être un chemin plus facile vers le bonheur. Ils voudraient nous faire croire, par leurs flatteries, que nous pouvons aller au ciel sans faire violence à nos appétits sensuels, et entrer par la porte étroite sans lutter contre nos inclinations charnelles. Et c’est là une autre raison pour laquelle tant de gens ne sont que presque chrétiens, et non tout à fait chrétiens.

5. La cinquième et dernière raison que j’assignerai à ce que tant de gens ne sont que presque chrétiens, c’est une légèreté et une instabilité de caractère.

Ç’a été sans doute un malheur arrivé à plus d’un ministre et à plus d’un chrétien sincère, d’avoir à pleurer et à gémir sur bon nombre de convertis qui promettaient beaucoup, qui en apparence avaient commencé par l’Esprit, mais qui, au bout de quelque temps, sont tombés et ont honteusement fini par la chair ; et cela, non faute de notions justes en matière de religion, ni par une crainte servile des hommes, ni par amour de l’argent ou du plaisir des sens, mais par instabilité et légèreté de caractère. Ils ne regardaient la religion que comme une nouveauté, comme une chose qui leur plaisait pour un temps ; mais, leur curiosité une fois satisfaite, ils l’ont de nouveau mise de côté ; comme le jeune homme qui vint voir Jésus, n’ayant sur le corps qu’un drap de lin, ils l’ont suivi pour un temps ; mais quand les tentations sont venues les saisir, faute d’un peu plus de résolution, ils ont été dépouillés de toutes leurs bonnes intentions, et se sont enfuis tout nus. Au commencement, comme un arbre planté près d’un courant d’eau, ils ont crû et fleuri pour un temps ; mais, n’ayant point de racine en eux-mêmes, aucun principe intérieur de sainteté et de piété, ils ont été bientôt desséchés et flétris, comme le ricin de Jonas. Leurs bonnes intentions ressemblent trop aux mouvements violents des esprits animaux d’un corps qui vient d’être décapité, lesquels, bien qu’impétueux, ne durent pas. En un mot, ils se sont bien mis en route pour le ciel ; mais, trouvant le chemin ou plus étroit ou plus long qu’ils ne s’y attendaient, ils ont fait, par l’inconstance de leur caractère, une halte éternelle, et ainsi « sont retournés, comme le chien, à ce qu’ils avaient vomi, ou, comme la truie lavée, se sont vautrés dans le bourbier » !

Mais je tremble de prononcer le sort de ceux qui font ainsi profession de religion avec instabilité, qui, ayant mis la main à la charrue, regardent honteusement en arrière, faute d’un peu plus de résolution. Comment leur répéterai-je cette terrible menace : « Si quelqu’un se retire, mon âme ne prend pas plaisir en lui » ? Et encore : « Il est impossible (c’est-à-dire du moins extrêmement difficile) que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste, et les puissances du siècle à venir, et qui sont tombés, soient encore renouvelés et amenés à la repentance. » Mais quoique l’Évangile soit si sévère contre les apostats, pourtant beaucoup qui avaient bien commencé ont été, par cette légèreté de caractère (oh ! puisse aucun de nous ici présents ne jamais être de ce nombre !), mis au nombre de ceux qui se retirent pour se perdre. Et c’est là la cinquième et dernière raison que je donnerai de ce que tant de gens ne sont que presque chrétiens, et non tout à fait chrétiens.

III. Passons maintenant au point général proposé, à savoir, considérer la folie qu’il y a à n’être qu’un presque chrétien.

1. Et la première preuve que je donnerai de la folie d’une telle conduite, c’est qu’elle est inefficace pour le salut. De tels hommes, il est vrai, sont presque bons ; mais presque atteindre le but, c’est réellement le manquer. Dieu exige que nous « l’aimions de tout notre cœur, de toute notre âme, et de toute notre force ». Il nous aime trop pour admettre aucun rival ; parce que, autant nos cœurs sont vides de Dieu, autant ils doivent être malheureux. Le diable, il est vrai, comme la fausse mère qui comparut devant Salomon, voudrait que nos cœurs fussent partagés, comme elle aurait voulu que l’enfant le fût ; mais Dieu, comme la vraie mère, veut tout ou rien. « Mon fils, donne-moi ton cœur », ton cœur tout entier : tel est l’appel général adressé à tous ; et si cela ne se fait pas, nous ne pouvons jamais espérer la miséricorde divine.

Les hommes peuvent jouer l’hypocrite ; mais Dieu, au grand jour, les frappera de mort (comme il fit d’Ananias et de Saphira par la bouche de son serviteur Pierre), pour avoir prétendu lui offrir tout leur cœur, tandis qu’ils en retiennent la plus grande partie. Ils peuvent peut-être en imposer pour un temps à leurs semblables ; mais celui qui rendit Élie capable de s’écrier : « Entre, femme de Jéroboam », lorsqu’elle vint déguisée pour s’informer de son fils malade, les découvrira aussi à travers leurs dissimulations les plus habiles ; et, si leurs cœurs ne sont pas entièrement à lui, il leur assignera leur part avec les hypocrites et les incrédules.

2. Mais, secondement, ce qui rend une piété à demi encore plus inexcusable, c’est qu’elle n’est pas seulement insuffisante pour notre propre salut, mais qu’elle est aussi très préjudiciable à celui des autres.

Un presque chrétien est l’une des créatures les plus nuisibles du monde : c’est un loup sous des vêtements de brebis ; c’est l’un de ces faux prophètes dont notre bienheureux Seigneur nous ordonne de nous garder dans son sermon sur la montagne, qui voudraient persuader aux hommes que le chemin du ciel est plus large qu’il ne l’est réellement ; et par là, comme il a été remarqué plus haut, ils « n’y entrent pas eux-mêmes, et n’y laissent pas entrer ceux qui veulent entrer ». Ce sont eux, oui, ce sont eux qui font tomber le monde dans un esprit tiède de Laodicée ; qui suspendent de faux fanaux, et font ainsi naufrager les âmes irréfléchies, surprises par la nuit, dans leur traversée vers le port de l’éternité. Ce sont eux qui sont de plus grands ennemis de la croix de Christ que les incrédules eux-mêmes ; car d’un incrédule chacun se gardera ; mais un presque chrétien, par son hypocrisie subtile, en entraîne beaucoup après lui ; et c’est pourquoi il doit s’attendre à subir une plus grande condamnation.

3. Mais, troisièmement, de même que c’est ce qu’il y a de plus préjudiciable à nous-mêmes et de plus nuisible aux autres, c’est aussi la plus grande marque d’ingratitude que nous puissions montrer envers notre Seigneur et Maître Jésus-Christ. Car est-il descendu du ciel, et a-t-il répandu son précieux sang pour acheter ces cœurs qui sont les nôtres, et ne lui en donnerons-nous que la moitié ? Oh ! comment pouvons-nous dire que nous l’aimons, quand nos cœurs ne sont pas entièrement à lui ? Comment pouvons-nous l’appeler notre Sauveur, quand nous ne voulons pas nous efforcer sincèrement de lui être agréables, et lui laisser ainsi voir le fruit du travail de son âme, et en être rassasié !

Si l’un de nous avait acheté à un prix très élevé un esclave qui auparavant était plongé dans les plus extrêmes misères et tourments, et qui y serait demeuré pour toujours si nous lui avions fermé nos entrailles de compassion ; et si cet esclave venait ensuite à se révolter, ou à refuser de nous donner plus de la moitié de son service, comment, oh ! comment nous récririons-nous contre sa basse ingratitude ! Et pourtant cet esclave vil et ingrat, c’est toi, ô homme, qui reconnais avoir été racheté par la mort de Jésus-Christ d’une misère et d’un châtiment infinis et inévitables, et qui pourtant ne veux pas te donner entièrement à lui. Mais agirons-nous envers Dieu notre Créateur d’une manière dont nous ne voudrions pas qu’un homme semblable à nous agît envers nous ? À Dieu ne plaise ! Non. Permettez-moi donc,

d’ajouter un mot ou deux d’exhortation pour vous exciter à être non seulement presque, mais tout à fait chrétiens. Oh ! dédaignons toute conduite basse et perfide envers notre Roi et Sauveur, envers notre Dieu et Créateur. Ne prenons pas quelque peine toute notre vie pour aller au ciel, pour nous précipiter pourtant en enfer à la fin. Donnons à Dieu notre cœur tout entier, et ne clochons plus des deux côtés : si le monde est Dieu, servons-le ; si le plaisir est un Dieu, servons-le ; mais si le Seigneur est Dieu, servons-le, oh ! servons-le lui seul. Hélas ! pourquoi, pourquoi résisterions-nous plus longtemps ? Pourquoi serions-nous si épris de l’esclavage que de ne pas renoncer entièrement au monde, à la chair et au diable, qui, comme autant de chaînes spirituelles, tiennent nos âmes captives et les empêchent de s’envoler vers Dieu ? Hélas ! que craignons-nous ? Dieu n’est-il pas capable de récompenser une obéissance entière ? S’il l’est, comme la manière boiteuse dont le presque chrétien le sert semble l’accorder, pourquoi donc ne voulons-nous pas le servir entièrement ? Pour la même raison qui nous fait faire tant, pourquoi ne faisons-nous pas davantage ? Ou pensez-vous qu’être religieux à moitié vous rendra heureux, mais qu’aller plus loin vous rendra misérables et inquiets ? Hélas ! mes frères, c’est là une illusion d’un bout à l’autre ; car qu’est-ce, sinon cette demi-piété, ce flottement entre Dieu et le monde, qui rend tant de gens, en apparence bien disposés, si complètement étrangers aux consolations de la religion ? Ils choisissent juste assez de religion pour être troublés dans leurs convoitises, et suivent leurs convoitises juste assez loin pour se priver des consolations de la religion. Tandis qu’au contraire, s’ils voulaient sincèrement tout quitter de cœur et donner leur cœur entièrement à Dieu, ils éprouveraient alors (et ils ne le peuvent pas avant) le plaisir ineffable d’avoir une âme d’accord avec elle-même, et jouiraient d’une telle paix de Dieu, qui, même en cette vie, surpasse toute intelligence, et à laquelle ils étaient auparavant entièrement étrangers. Il est vrai que, si nous voulons nous consacrer entièrement à Dieu, nous devons nous attendre au mépris ; mais c’est que le mépris est nécessaire pour guérir notre orgueil. Il nous faut renoncer à quelques plaisirs des sens ; mais c’est qu’ils nous rendent impropres aux plaisirs spirituels, qui sont infiniment meilleurs. Il nous faut renoncer à l’amour du monde ; mais c’est afin que nous soyons remplis de l’amour de Dieu ; et quand celui-ci aura une fois élargi nos cœurs, nous ne trouverons, comme Jacob lorsqu’il servit pour sa bien-aimée Rachel, rien de trop difficile à subir, aucune épreuve trop pénible à supporter, à cause de l’amour que nous aurons alors pour notre cher Rédempteur. Si aisées, si délicieuses seront les voies de Dieu même en cette vie ; mais lorsque nous aurons une fois dépouillé ces corps, et que nos âmes seront remplies de toute la plénitude de Dieu, oh ! quel cœur peut concevoir, quelle langue peut exprimer avec quelle joie et quelle consolation ineffables nous regarderons alors en arrière sur nos services passés, sincères et cordiaux ! Pensez-vous alors, mes chers auditeurs, que nous nous repentirons d’en avoir trop fait ? ou plutôt ne pensez-vous pas que nous aurons honte de n’en avoir pas fait davantage, et que nous rougirons d’avoir été si lents à tout abandonner à Dieu, lorsqu’il avait l’intention de se donner lui-même à nous dans la suite ?

Permettez-moi donc, pour conclure, de vous exhorter, mes frères, à avoir toujours devant les yeux le bonheur ineffable de jouir de Dieu. Et pensez en même temps que chaque degré de sainteté que vous négligez, chaque acte de piété que vous omettez, est un joyau ôté de votre couronne, un degré de félicité perdu dans la vision de Dieu. Oh ! pensez et agissez toujours ainsi, et vous ne travaillerez plus à arranger les choses entre Dieu et le monde ; mais au contraire, vous vous efforcerez chaque jour de vous donner de plus en plus à lui ; vous veillerez toujours, vous prierez toujours, vous aspirerez toujours à de plus hauts degrés de pureté et d’amour, et par conséquent vous vous préparerez toujours à une vue et à une jouissance plus pleines de ce Dieu devant la face duquel il y a d’abondantes joies, et à la droite duquel il y a des délices éternelles. Amen ! Amen !

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