Chapitre 3 · 55 min de lecture · 1 h 11 min d’écoute
Sections 15 à 21
15. Environ un an après, à savoir en l’an 1742, nous publiâmes un autre volume d’hymnes. La controverse étant alors à son comble, nous parlâmes de ce sujet plus longuement que jamais auparavant. Aussi un grand nombre des hymnes de ce volume traitent-ils expressément de cette question. Il en va de même de la préface, qu’il ne sera peut-être pas hors de propos d’insérer en entier, puisqu’elle est courte :—
« (1.) Peut-être le préjugé général contre la perfection chrétienne vient-il surtout d’une méprise sur sa nature. Nous accordons volontiers, et nous déclarons sans cesse, qu’il n’existe en cette vie aucune perfection qui implique soit une dispense de faire le bien et d’assister à toutes les ordonnances de Dieu, soit une exemption de l’ignorance, de l’erreur, de la tentation et de mille infirmités nécessairement liées à la chair et au sang.
« (2.) Premièrement. Non seulement nous accordons, mais nous soutenons avec force, qu’il n’existe en cette vie aucune perfection qui implique une dispense quelconque d’assister à toutes les ordonnances de Dieu, ou de faire du bien à tous les hommes pendant que nous en avons le temps, bien que “surtout envers les frères en la foi”. Nous croyons que non seulement les petits enfants en Christ, qui ont nouvellement trouvé la rédemption dans son sang, mais aussi ceux qui sont parvenus “à l’état d’homme fait”, sont indispensablement obligés, chaque fois qu’ils en ont l’occasion, de “manger le pain et boire le vin en mémoire de lui”, et de “sonder les Écritures” ; de “traiter durement leur corps et le tenir assujetti”, par le jeûne aussi bien que par la tempérance ; et, par-dessus tout, de répandre leur âme dans la prière, tant dans le secret que dans la grande assemblée.
« (3.) Nous croyons, en second lieu, qu’il n’existe en cette vie aucune perfection qui implique une entière délivrance, soit de l’ignorance ou de l’erreur dans les choses non essentielles au salut, soit des tentations multiples, soit des innombrables infirmités par lesquelles le corps corruptible appesantit plus ou moins l’âme. Nous ne trouvons dans l’Écriture aucun fondement pour supposer qu’un seul habitant d’une maison d’argile soit entièrement exempt, soit des infirmités corporelles, soit de l’ignorance de bien des choses ; ni pour imaginer que quiconque soit incapable d’erreur, ou de tomber dans diverses tentations.
« (4.) Mais qui entendez-vous donc par “un homme parfait” ? Nous entendons celui en qui sont “les sentiments qui étaient en Jésus-Christ”, et qui marche “aussi comme il a marché lui-même” ; un homme qui a “les mains innocentes et le cœur pur”, ou qui est purifié “de toute souillure de la chair et de l’esprit” ; celui en qui “aucune occasion de chute” ne se trouve, et qui, par conséquent, “ne pratique pas le péché”. Pour exposer ceci un peu plus en détail : nous entendons par cette expression scripturaire, “un homme parfait”, celui en qui Dieu a accompli sa parole fidèle : “je vous purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos idoles… Je vous délivrerai de toutes vos souillures.” Nous entendons par là celui que Dieu a “sanctifié tout entier, corps, âme et esprit” ; celui qui marche “dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, en qui il n’y a point de ténèbres, le sang de Jésus son Fils l’ayant purifié de tout péché”.
« (5.) Cet homme peut maintenant rendre ce témoignage à tous les hommes : “J’ai été crucifié avec Christ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi.” Il est “saint, comme Dieu qui” l’“a appelé est saint”, tant dans son cœur que “dans toute” sa “conduite”. Il “aime le Seigneur, son Dieu, de tout son cœur”, et le sert “de toute sa force”. Il “aime son prochain”, tout homme, “comme lui-même” ; bien plus, “comme Christ nous a aimés” ; et en particulier ceux qui “le maltraitent et le persécutent, parce qu’ils n’ont connu ni le Fils ni le Père”. En vérité, son âme n’est qu’amour, remplie d’“entrailles de miséricorde, de bonté, de douceur, de mansuétude, de patience”. Et sa vie y répond, pleine de “l’œuvre de la foi, de la patience de l’espérance, du travail de la charité”. “Et quoi que” il “fasse, en parole ou en œuvre”, il “fait tout au nom”, dans l’amour et la puissance, “du Seigneur Jésus”. En un mot, il fait “la volonté de Dieu sur la terre comme au ciel”.
« (6.) Voilà ce que c’est qu’être un homme parfait, être “sanctifié tout entier” ; c’est même “avoir un cœur si tout embrasé de l’amour de Dieu” (pour employer les termes de l’archevêque Usher) “qu’il offre continuellement chaque pensée, chaque parole et chaque œuvre comme un sacrifice spirituel, agréable à Dieu par Christ”. C’est, dans chaque pensée de nos cœurs, dans chaque parole de nos langues, dans chaque œuvre de nos mains, “annoncer les vertus de celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière”. Oh ! puissions-nous, nous et tous ceux qui cherchent le Seigneur Jésus avec sincérité, être ainsi rendus “parfaitement un” ! »
C’est là la doctrine que nous avons prêchée dès le commencement, et que nous prêchons aujourd’hui encore. Il est vrai qu’en l’examinant sous tous ses aspects, et en la comparant sans cesse avec la parole de Dieu d’une part, et avec l’expérience des enfants de Dieu de l’autre, nous vîmes plus avant dans la nature et les propriétés de la perfection chrétienne. Mais il n’y a néanmoins aucune contradiction entre nos premiers sentiments et les derniers. Notre première conception en était celle-ci : c’est avoir « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ », et « marcher comme il a marché » ; avoir tous les sentiments qui étaient en lui, et marcher toujours comme il a marché ; en d’autres termes, être consacré à Dieu au-dedans et au-dehors, tout consacré de cœur et de vie. Et nous en avons aujourd’hui la même conception, sans rien y ajouter ni en retrancher.
16. Les hymnes de ce volume qui s’y rapportent sont trop nombreux pour être transcrits. Je n’en citerai qu’une partie de trois :—
Sauveur du péché, j’attends d’éprouver
Que Jésus est ton nom qui guérit ;
De perdre, rendu parfait dans l’amour,
Tout ce que j’ai, ou puis, ou suis ;
Je m’appuie sur ta fidèle parole :
« Le serviteur sera comme son Seigneur. »
Accomplis en moi ce dessein de grâce
Pour lequel ta précieuse vie fut donnée ;
Rachète-moi de toute iniquité,
Restaure-moi, rends-moi digne du ciel.
Si tu ne purifies chacune de mes taches,
Ta souffrance et ma foi sont vaines.
N’es-tu pas mort pour que je vive,
Non plus pour moi-même, mais pour toi ?
Pour que je donne corps, âme et esprit
À celui qui s’est donné pour moi ?
Viens donc, mon Maître et mon Dieu,
Prends le cher rachat de ton sang.
Réclame ton serviteur comme ton bien propre,
Pour l’amour de ta vérité, de ta miséricorde ;
Sanctifie en moi ton glorieux nom ;
Prends-moi pour tien en ce moment même ;
Change-moi, purifie-moi tout entier ;
Que je vive et meure à toi seul. (Page 80.)
Choisi du monde, si je me tiens debout,
Paré d’une justice divine ;
Si, entré dans la terre promise,
J’appelle à bon droit le Sauveur mien,
Répands l’Esprit qui sanctifie,
Pour étancher ma soif et me laver ;
Maintenant, Sauveur, que l’ondée de grâce
Descende, et me rende pur du péché.
Ôte de moi toute tache coupable :
Que mes idoles soient toutes rejetées :
Purifie-moi de toute mauvaise pensée,
De toute l’ordure du moi et de l’orgueil.
La haine de l’esprit charnel,
Ôte-la d’un coup de ma chair :
Donne-moi un cœur tendre, résigné,
Et pur, et plein de foi et d’amour.
Oh ! que maintenant, délivré du péché,
J’éprouve ta parole jusqu’au bout,
Que j’entre dans ton repos promis,
Le Canaan de ton amour parfait !
Que j’atteigne à présent le sommet de la perfection !
Que je tombe à présent dans le néant ;
Que je sois moins que rien à mes yeux,
Et sente que Christ est tout en tous. (Page 258.)
Seigneur, je crois que ton œuvre de grâce
Est parfaite dans l’âme ;
Il a le cœur pur, celui qui voit ta face,
Son esprit est rendu sain.
De toute maladie, par ta parole,
De tout mal impur,
Sauvé, rendu à la parfaite santé,
À la parfaite sainteté :
Il marche dans une glorieuse liberté,
Entièrement mort au péché :
La Vérité, le Fils l’a rendu libre,
Et il est réellement libre.
Dans toute son âme brillent tes gloires,
Son âme est toute renouvelée,
Et parée d’une justice divine,
Et vêtue et remplie de Dieu.
C’est là le repos, la vie, la paix,
Qu’éprouve tout ton peuple ;
L’amour est le lien de la perfection,
Et toute leur âme est amour.
Ô joyeux son de la grâce de l’Évangile !
Christ en moi paraîtra ;
Moi, oui, moi, je verrai sa face,
Je serai saint ici-bas !
Il visite à présent la maison d’argile,
Il ébranle sa future demeure ;—
Oh ! viens, Seigneur, en ce jour joyeux,
Viens dans ton temple !
Viens, ô mon Dieu, révèle-toi,
Remplis tout ce vide immense ;
Toi seul peux remplir mon esprit :
Viens, ô mon Dieu, mon Dieu !
Comble, comble mes vastes désirs,
Vastes comme l’infini !
Donne, donne-moi tout ce que mon âme réclame,
Tout, tout ce qui est en toi ! (Page 298.)
17. Le lundi 25 juin 1744 s’ouvrit notre première Conférence, en présence de six ecclésiastiques et de tous nos prédicateurs. Le lendemain matin, nous examinâmes sérieusement la doctrine de la sanctification, ou perfection. Les questions posées à ce sujet, et la substance des réponses données, furent les suivantes :—
« QUESTION. Qu’est-ce qu’être sanctifié ?
« RÉPONSE. C’est être renouvelé à l’image de Dieu, “dans une justice et une sainteté que produit la vérité”.
« Q. Qu’implique le fait d’être un chrétien parfait ?
« R. Aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre pensée et de toute notre âme. (Deut. 6:5.)
« Q. Cela implique-t-il que tout péché intérieur soit ôté ?
« R. Sans aucun doute ; sinon, comment pourrait-on dire de nous que nous sommes “délivrés de toutes nos souillures” ? (Ézéch. 36:29.) »
Notre deuxième Conférence s’ouvrit le 1er août 1745. Le lendemain matin, nous parlâmes de la sanctification en ces termes :—
« Q. Quand la sanctification intérieure commence-t-elle ?
« R. Au moment où un homme est justifié. (Pourtant le péché demeure en lui, oui, la semence de tout péché, jusqu’à ce qu’il soit sanctifié tout entier.) Dès ce moment, le croyant meurt graduellement au péché et croît dans la grâce.
« Q. Ceci n’est-il ordinairement accordé que peu de temps avant la mort ?
« R. Il ne l’est pas à ceux qui ne l’attendent pas plus tôt.
« Q. Mais pouvons-nous l’attendre plus tôt ?
« R. Pourquoi pas ? Car, bien que nous accordions (1.) que la généralité des croyants que nous avons connus jusqu’ici n’ont été ainsi sanctifiés qu’aux approches de la mort ; (2.) que peu de ceux à qui saint Paul écrivit ses épîtres l’étaient à ce moment-là ; ni (3.) lui-même au moment où il écrivit ses premières épîtres ; tout cela ne prouve pourtant pas que nous ne puissions l’être aujourd’hui même.
« Q. De quelle manière devons-nous prêcher la sanctification ?
« R. Presque pas du tout à ceux qui ne vont pas de l’avant ; à ceux qui le font, toujours sous forme de promesse ; toujours en attirant plutôt qu’en poussant. »
Notre troisième Conférence s’ouvrit le mardi 13 mai 1746.
Nous y relûmes avec soin les Procès-verbaux (Minutes) des deux Conférences précédentes, pour voir si quelque chose qui s’y trouvait pouvait être retranché ou modifié après plus mûre réflexion. Mais nous ne vîmes aucune raison de modifier en quoi que ce soit ce dont nous étions convenus auparavant.
Notre quatrième Conférence s’ouvrit le mardi 16 juin 1747. Comme plusieurs des personnes présentes ne croyaient pas à la doctrine de la perfection, nous convînmes de l’examiner depuis le fondement.
À cette fin, on demanda :
« Que nous accordent, au sujet de l’entière sanctification, nos frères qui diffèrent de nous ?
« R. Ils accordent (1.) que chacun doit être entièrement sanctifié à l’article de la mort ; (2.) que jusque-là le croyant croît chaque jour dans la grâce, et s’approche de plus en plus de la perfection ; (3.) que nous devons y tendre continuellement, et exhorter tous les autres à le faire.
« Q. Que leur accordons-nous ?
« R. Nous accordons (1.) que beaucoup de ceux qui sont morts dans la foi, et même la plupart de ceux que nous avons connus, n’ont été rendus parfaits dans l’amour que peu de temps avant leur mort. (2.) Que le terme sanctifiés est continuellement appliqué par saint Paul à tous ceux qui étaient justifiés. (3.) Que, par ce seul terme, il entend rarement, sinon jamais, “sauvés de tout péché”. (4.) Qu’en conséquence il ne convient pas de l’employer en ce sens sans y ajouter le mot entièrement, tout entiers, ou un mot semblable. (5.) Que les écrivains inspirés parlent presque continuellement de ceux ou à ceux qui étaient justifiés, mais très rarement de ceux ou à ceux qui étaient entièrement sanctifiés. [C’est-à-dire à ceux-là seuls, à l’exclusion des autres ; mais ils leur parlent, conjointement avec les autres, presque continuellement.] (6.) Qu’en conséquence il nous convient de parler presque continuellement de l’état de justification ; mais plus rarement, [plus rarement, je l’accorde ; mais pourtant, en certains endroits, très fréquemment, fortement et explicitement] “du moins en termes pleins et explicites, de l’entière sanctification”.
« Q. Quel est donc le point où nous nous séparons ?
« R. Le voici : devons-nous nous attendre à être sauvés de tout péché avant l’article de la mort ?
« Q. Y a-t-il dans l’Écriture quelque promesse claire de ceci, — que Dieu nous sauvera de tout péché ?
« R. Il y en a une : “C’est lui qui rachètera Israël De toutes ses iniquités.” (Ps. 130:8.)
« Cela est exprimé plus amplement dans la prophétie d’Ézéchiel : “Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés; je vous purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos idoles… Je vous délivrerai de toutes vos souillures.” (Ézéch. 36:25, 29.)
Aucune promesse ne saurait être plus claire. Et c’est à elle que l’apôtre se réfère clairement dans cette exhortation : “Ayant donc de telles promesses… purifions-nous de toute souillure de la chair et de l’esprit, en achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu.” (2 Cor. 7:1.) Tout aussi claire et expresse est cette antique promesse : “L’Éternel, ton Dieu, circoncira ton cœur et le cœur de ta postérité, et tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme.” (Deut. 30:6)
« Q. Mais trouve-t-on dans le Nouveau Testament quelque affirmation qui y corresponde ?
« R. Oui, et énoncée dans les termes les plus clairs. Ainsi 1 Jean 3:8 : “Le Fils de Dieu a paru afin de détruire les œuvres du diable” ; les œuvres du diable, sans aucune limitation ni restriction ; or tout péché est l’œuvre du diable. Parallèle à celle-ci est l’affirmation de saint Paul : “Christ a aimé l’Église, et s’est livré lui-même pour elle… afin de faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible.” (Éph. 5:25-27.)
« Et son affirmation au huitième chapitre de l’épître aux Romains, versets 3 et 4, va dans le même sens : “Dieu a envoyé son propre Fils… afin que la justice de la loi fût accomplie en nous, qui marchons, non selon la chair, mais selon l’esprit.” [Rom. 8:3, 4]
« Q. Le Nouveau Testament fournit-il quelque autre fondement pour s’attendre à être sauvé de tout péché ?
« R. Sans aucun doute ; à la fois dans ces prières et dans ces commandements qui équivalent aux affirmations les plus fortes.
« Q. Quelles prières voulez-vous dire ?
« R. Des prières pour l’entière sanctification, qui, si une telle chose n’existait pas, ne seraient que pure moquerie envers Dieu. Telles sont en particulier : (1.) “Délivre-nous du malin.” Or, quand cela est fait, quand nous sommes délivrés de tout mal, il ne peut rester aucun péché. (2.) “Ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous… moi en eux, et toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement un.” (Jean 17:20-23.) (3.) “Je fléchis les genoux devant le Père” de notre Seigneur Jésus-Christ, “afin qu’il vous donne… qu’étant enracinés et fondés dans l’amour, vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, et connaître l’amour de Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu.” (Éph. 3:14, etc.) (4.) “Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même tout entiers, et que tout votre être, l’esprit, l’âme et le corps, soit conservé irrépréhensible, lors de l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ!” (1 Thess. 5:23.)
« Q. Quel commandement y a-t-il dans le même sens ?
« R. (1.) “Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.” (Matt. 5:48.) (2.) “Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée.” (Matt. 22:37.) Or, si l’amour de Dieu remplit tout le cœur, il ne peut y avoir là aucun péché.
« Q. Mais comment paraît-il que cela doive s’accomplir avant l’article de la mort ?
« R. (1.) Par la nature même d’un commandement, qui n’est pas donné aux morts, mais aux vivants. Donc : “Tu aimeras Dieu de tout ton cœur” ne peut signifier : Tu le feras quand tu mourras ; mais : pendant que tu vis.
« (2.) Par des textes exprès de l’Écriture : (i.) “La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. Elle nous enseigne à renoncer à l’impiété et aux convoitises mondaines, et à vivre dans le siècle présent selon la sagesse, la justice et la piété, en attendant… la manifestation de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, qui s’est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité, et de se faire un peuple qui lui appartienne, purifié par lui et zélé pour les bonnes œuvres.” (Tite 2:11-14.) (ii.) “Il nous a suscité un puissant Sauveur… il manifeste sa miséricorde envers nos pères… Selon le serment par lequel il avait juré à Abraham, notre père, De nous permettre, après que nous serions délivrés de la main de nos ennemis, De le servir sans crainte, En marchant devant lui dans la sainteté et dans la justice tous les jours de notre vie.” (Luc 1:69, etc.)
« Q. Y a-t-il dans l’Écriture quelque exemple de personnes qui y soient parvenues ?
« R. Oui : saint Jean, et tous ceux dont il dit : “c’est en cela que l’amour est parfait en nous, afin que nous ayons de l’assurance au jour du jugement” ; car “tel il est, tels nous sommes aussi dans ce monde”. (1 Jean 4:17.)
« Q. Pouvez-vous en montrer un seul exemple aujourd’hui ? Où est celui qui est ainsi parfait ?
« R. À certains de ceux qui font cette demande, on pourrait répondre : Si j’en connaissais un ici, je ne vous le dirais pas ; car ce n’est pas par amour que vous vous informez. Vous êtes comme Hérode ; vous ne cherchez le petit enfant que pour le faire périr.
« Mais nous répondons plus directement : il y a bien des raisons pour lesquelles il ne devrait y avoir que peu d’exemples incontestables, s’il y en a. Quels inconvénients cela n’attirerait-il pas sur la personne elle-même, mise en butte aux traits de tous ! Et combien cela serait inutile pour les contradicteurs ! “S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes”, Christ et ses apôtres, “ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait.”
« Q. N’avons-nous pas tendance à éprouver un secret dégoût pour ceux qui disent être sauvés de tout péché ?
« R. Il est très possible que oui, et cela pour plusieurs raisons : en partie par souci du bien des âmes, qui peuvent être blessées si ces personnes ne sont pas ce qu’elles professent être ; en partie par une sorte d’envie implicite envers ceux qui parlent d’un état plus élevé que le nôtre ; et en partie par notre lenteur naturelle et le manque de disposition de notre cœur à croire aux œuvres de Dieu.
« Q. Pourquoi ne pourrions-nous pas demeurer dans la joie de la foi jusqu’à ce que nous soyons rendus parfaits dans l’amour ?
« R. Pourquoi pas, en effet ? puisque la sainte tristesse n’éteint pas cette joie ; puisque, même lorsque nous sommes sous la croix, lorsque nous avons une profonde part aux souffrances de Christ, nous pouvons nous réjouir d’une joie ineffable. »
Ces extraits font apparaître de manière indéniable non seulement quel était mon jugement et celui de mon frère, mais quel était celui de tous les prédicateurs en communion avec nous, dans les années 1744, 45, 46 et 47. Et je ne me souviens pas que, dans aucune de ces Conférences, il y ait eu une seule voix discordante ; mais, quelques doutes que l’un ou l’autre eût en arrivant, tous furent levés avant que nous nous séparions.
18. En l’an 1749, mon frère fit imprimer deux volumes d’« Hymnes et poèmes sacrés ». Comme je ne les avais pas vus avant leur publication, il s’y trouvait certaines choses que je n’approuvais pas. Mais j’approuvai tout à fait l’essentiel des hymnes sur ce sujet, dont voici quelques strophes :—
Viens, Seigneur, manifeste-toi ici,
Et détruis toutes les œuvres du diable ;
Maintenant, sans péché, parais en moi,
Et remplis-moi d’une joie éternelle :
Déploie ta face bienheureuse ;
Ta présence est le jour parfait. (Vol. I, p. 203.)
Viens en hâte à mon secours,
Saisis en ce moment ton bien ;
Ramène au foyer mon esprit errant,
Et garde-le dans une paix parfaite.
Qu’il ne lui soit plus permis d’errer
Au loin sur toute la terre ;
Arrête le prisonnier de ton amour,
Et enferme-moi en Dieu ! (Page 247.)
Délivre tes captifs, Accorde-nous ta paix ;
Et nos douleurs et nos péchés en un instant cesseront.
Que cet instant soit maintenant ! Exauce notre requête,
Toi, notre Rédempteur présent et notre Consolateur ! (Vol. II, p. 124.)
De ce péché inné délivre-moi ;
Que le joug Soit brisé à présent ;
Fais-moi tien pour toujours.
Participant de ta parfaite nature,
Que je sois Maintenant en toi
Une créature nouvelle, sans péché. (Page 156.)
Tourne-moi, Seigneur, tourne-moi maintenant,
Courbe mon esprit sous ton joug ;
Donne-moi maintenant de trouver la perle
D’un esprit doux et paisible.
Calme, oh ! calme mon cœur troublé ;
Que j’obtienne ce second repos :
Que je cesse à jamais de mes œuvres,
Rendu parfait dans la sainteté. (Page 162.)
Viens en cette heure favorable,
Fais venir ton royaume céleste !
Remplis-nous de la glorieuse puissance,
Déracinant les semences du péché. (Page 168.)
Viens, cher Agneau immolé pour les pécheurs,
Fais venir le flot qui purifie ;
Applique, pour laver toute tache,
Ton sang efficace.
Oh ! qu’il pénètre en notre âme
Aussi profond que le péché inné :
Guéris tout esprit blessé,
Et purifie tout lépreux ! (Page 171.)
Captifs de l’espérance, levez-vous,
Et voyez paraître votre Seigneur :
Voici ! sur les ailes de l’amour il vole,
Et apporte la rédemption tout près.
La rédemption en son sang,
Il vous appelle à la recevoir :
« Venez à moi, le Dieu qui pardonne :
Croyez », s’écrie-t-il, « croyez ! »
Jésus, vers toi nous regardons,
Jusqu’à être sauvés des restes du péché,
Pour rejeter le joug du tyran inné,
Et jeter loin ses chaînes.
Notre nature n’aura plus
De domination sur nous :
Par la foi nous saisissons la puissance
Qui sauvera pour toujours. (Page 188.)
Jésus, notre vie, parais en nous,
Qui chaque jour mourons de ta mort :
Révèle-toi celui qui achève ;
Souffle ton Esprit vivifiant !
Dévoile le mystère caché,
Accorde le second don ;
Révèle en moi ton être glorieux,
En tout cœur qui attend. (Page 195.)
En lui nous avons la paix, En lui nous avons la force !
Gardés par sa grâce Tout au long de l’heure sombre,
Dans toutes nos tentations Il nous garde, pour éprouver
Son salut suprême, Sa plénitude d’amour.
Prononce l’heureuse parole, Et dis-nous d’être libres !
Ah ! n’as-tu pas, Seigneur, Une bénédiction pour moi ?
La paix que tu as donnée, Accorde-la en ce moment,
Et ouvre ton ciel, Ô Amour, dans mon cœur ! (Page 324.)
Une seconde édition de ces hymnes parut en l’an 1752, et cela sans autre changement que la correction de quelques fautes d’impression.
Je me suis étendu davantage sur ces extraits parce qu’il en ressort, au-delà de toute possibilité d’objection, que jusqu’à ce jour mon frère et moi avons soutenu (1.) que la perfection chrétienne est cet amour de Dieu et du prochain qui implique la délivrance de tout péché ; (2.) qu’elle se reçoit uniquement par la foi ; (3.) qu’elle est donnée instantanément, en un moment ; (4.) que nous devons l’attendre, non à la mort, mais à chaque instant ; que c’est maintenant le temps favorable, maintenant le jour de ce salut.
19. À la Conférence de l’an 1759, voyant quelque danger qu’une diversité de sentiments ne s’insinuât insensiblement parmi nous, nous examinâmes de nouveau longuement cette doctrine ; et peu après je publiai les « Pensées sur la perfection chrétienne », précédées de l’avertissement suivant :—
« Le traité qui suit n’est nullement destiné à satisfaire la curiosité de qui que ce soit. Il n’a pas pour but de prouver la doctrine en détail, contre ceux qui la rejettent et la tournent en ridicule ; non, ni même de répondre aux nombreuses objections qu’on peut lui opposer, même parmi des hommes sérieux. Tout ce que je me propose ici, c’est simplement de déclarer quels sont mes sentiments sur ce point ; ce que la perfection chrétienne, selon ma compréhension, inclut et ce qu’elle n’inclut pas ; et d’y ajouter quelques observations et directions pratiques relatives à ce sujet.
« Comme ces pensées furent d’abord rassemblées sous forme de questions et de réponses, je les laisse sous la même forme. Ce sont exactement les mêmes que j’entretiens depuis plus de vingt ans.
« QUESTION. Qu’est-ce que la perfection chrétienne ?
« RÉPONSE. C’est aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre pensée, de toute notre âme et de toute notre force. Cela implique qu’aucune disposition mauvaise, aucune disposition contraire à l’amour, ne demeure dans l’âme, et que toutes les pensées, les paroles et les actions sont gouvernées par le pur amour.
« Q. Affirmez-vous que cette perfection exclut toutes les infirmités, l’ignorance et l’erreur ?
« R. J’affirme continuellement tout le contraire, et je l’ai toujours fait.
« Q. Mais comment chaque pensée, chaque parole et chaque œuvre peuvent-elles être gouvernées par le pur amour, et l’homme être en même temps sujet à l’ignorance et à l’erreur ?
« R. Je ne vois là aucune contradiction : “Un homme peut être rempli de pur amour, et rester néanmoins sujet à l’erreur.” En vérité, je ne m’attends pas à être délivré des erreurs effectives avant que ce corps mortel ait revêtu l’immortalité. Je crois que c’est une conséquence naturelle de ce que l’âme habite dans la chair et le sang. Car nous ne pouvons maintenant penser du tout que par l’intermédiaire de ces organes corporels qui ont souffert tout autant que le reste de notre être. Et de là vient que nous ne pouvons éviter de penser parfois de travers, jusqu’à ce que ce corps corruptible ait revêtu l’incorruptibilité.
« Mais nous pouvons pousser cette pensée plus loin encore. Une erreur de jugement peut occasionner une erreur de pratique. Par exemple, l’erreur de M. de Renty touchant la nature de la mortification, née des préjugés de son éducation, occasionna cette erreur pratique : il portait une ceinture de fer. Et il peut y avoir mille exemples semblables, même chez ceux qui sont dans le plus haut état de grâce. Pourtant, là où chaque parole et chaque action procèdent de l’amour, une telle erreur n’est pas proprement un péché. Toutefois, elle ne peut soutenir la rigueur de la justice de Dieu, mais a besoin du sang de l’expiation.
« Q. Quel fut, sur ce point, le jugement de tous nos frères réunis à Bristol en août 1758 ?
« R. Il fut exprimé en ces termes : (1.) Chacun peut se tromper aussi longtemps qu’il vit. (2.) Une erreur d’opinion peut occasionner une erreur de pratique. (3.) Toute erreur de ce genre est une transgression de la loi parfaite. Donc (4.) toute erreur de ce genre, n’était le sang de l’expiation, exposerait à la damnation éternelle. (5.) Il s’ensuit que les plus parfaits ont continuellement besoin des mérites de Christ, même pour leurs transgressions effectives, et peuvent dire pour eux-mêmes aussi bien que pour leurs frères : “Pardonne-nous nos offenses.”
« Cela explique aisément ce qui pourrait autrement sembler tout à fait inexplicable : à savoir que ceux qui ne sont pas choqués quand nous parlons du plus haut degré d’amour ne veulent pourtant pas entendre parler de vivre sans péché. La raison en est qu’ils savent que tous les hommes sont sujets à l’erreur, et cela dans la pratique aussi bien que dans le jugement. Mais ils ne savent pas, ou ne remarquent pas, que ce n’est pas un péché, si l’amour est l’unique principe de l’action.
« Q. Mais encore, s’ils vivent sans péché, cela n’exclut-il pas la nécessité d’un Médiateur ? Du moins, n’est-il pas clair qu’ils n’ont plus besoin de Christ dans son office sacerdotal ?
« R. Loin de là. Nul ne sent son besoin de Christ comme eux ; nul ne dépend de lui aussi entièrement. Car Christ ne donne pas la vie à l’âme séparément de lui-même, mais en lui et avec lui. C’est pourquoi ses paroles sont également vraies de tous les hommes, en quelque état de grâce qu’ils soient : “Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi… sans” (ou séparés de) “moi vous ne pouvez rien faire.”
« En tout état, nous avons besoin de Christ sous les rapports suivants : (1.) Quelque grâce que nous recevions, c’est un don gratuit de sa part. (2.) Nous la recevons comme le fruit de son acquisition, uniquement en considération du prix qu’il a payé. (3.) Nous avons cette grâce, non seulement de Christ, mais en lui. Car notre perfection n’est pas semblable à celle d’un arbre, qui prospère par la sève tirée de sa propre racine, mais, comme on l’a dit plus haut, à celle d’un sarment qui, uni au cep, porte du fruit, mais qui, séparé de lui, se dessèche et se flétrit. (4.) Toutes nos bénédictions, temporelles, spirituelles et éternelles, dépendent de son intercession pour nous, qui est une branche de son office sacerdotal, dont nous avons donc toujours un égal besoin. (5.) Les meilleurs des hommes ont encore besoin de Christ dans son office sacerdotal, pour expier leurs omissions, leurs manquements (comme certains disent, non sans raison), leurs erreurs de jugement et de pratique, et leurs défauts de divers genres. Car ce sont là autant de déviations de la loi parfaite, qui ont par conséquent besoin d’une expiation. Pourtant, qu’ils ne soient pas proprement des péchés, cela peut ressortir, nous semble-t-il, des paroles de saint Paul : “Celui qui aime… a accompli la loi ; car l’amour est… l’accomplissement de la loi.” (Rom. 13:10.) Or les erreurs, et toutes les infirmités qui découlent nécessairement de l’état corruptible du corps, ne sont en rien contraires à l’amour ; ni, par conséquent, au sens de l’Écriture, un péché.
« Pour m’expliquer un peu plus sur ce point : (1.) Non seulement le péché proprement dit (c’est-à-dire la transgression volontaire d’une loi connue), mais aussi le péché improprement dit (c’est-à-dire la transgression involontaire d’une loi divine, connue ou inconnue), a besoin du sang de l’expiation. (2.) Je crois qu’il n’existe en cette vie aucune perfection qui exclue ces transgressions involontaires, que j’estime être la suite naturelle de l’ignorance et des erreurs inséparables de la condition mortelle. (3.) C’est pourquoi la perfection sans péché est une expression que je n’emploie jamais, de peur de paraître me contredire. (4.) Je crois qu’une personne remplie de l’amour de Dieu est encore sujette à ces transgressions involontaires. (5.) Ces transgressions, vous pouvez les appeler des péchés, si vous voulez : moi, je ne le fais pas, pour les raisons susdites.
« Q. Quel conseil donneriez-vous à ceux qui les appellent ainsi, et à ceux qui ne les appellent pas ainsi ?
« R. Que ceux qui ne les appellent pas des péchés ne pensent jamais qu’eux-mêmes ou d’autres personnes soient dans un état tel qu’ils puissent subsister devant la justice infinie sans un Médiateur. Cela dénoterait ou la plus profonde ignorance, ou la plus haute arrogance et présomption.
« Que ceux qui les appellent ainsi prennent garde de confondre ces défauts avec les péchés proprement dits.
« Mais comment l’éviteront-ils ? Comment distinguera-t-on ceux-ci de ceux-là, si on les appelle tous indistinctement des péchés ? Je crains fort que, si nous admettions que des péchés puissent être compatibles avec la perfection, peu de gens limiteraient l’idée à ces seuls défauts au sujet desquels l’assertion pourrait être vraie.
« Q. Mais comment le fait d’être sujet à l’erreur peut-il s’accorder avec l’amour parfait ? Une personne rendue parfaite dans l’amour n’est-elle pas à chaque instant sous son influence ? Et une erreur peut-elle découler du pur amour ?
« R. Je réponds : (1.) Beaucoup d’erreurs peuvent s’accorder avec le pur amour ; (2.) quelques-unes peuvent accidentellement en découler : je veux dire que l’amour lui-même peut nous incliner à l’erreur. Le pur amour du prochain, qui jaillit de l’amour de Dieu, ne soupçonne point le mal, croit tout et espère tout. Or cette disposition même, sans soupçon, prête à croire et à espérer le meilleur de tous les hommes, peut nous amener à juger certains hommes meilleurs qu’ils ne le sont réellement. Voilà donc une erreur manifeste qui découle accidentellement du pur amour.
« Q. Comment éviterons-nous de placer la perfection trop haut ou trop bas ?
« R. En nous en tenant à la Bible, et en la plaçant exactement aussi haut que le fait l’Écriture. Elle n’est rien de plus et rien de moins que ceci, — le pur amour de Dieu et des hommes ; aimer Dieu de tout notre cœur et de toute notre âme, et notre prochain comme nous-mêmes. C’est l’amour gouvernant le cœur et la vie, pénétrant toutes nos dispositions, nos paroles et nos actions.
« Q. Supposé que quelqu’un y soit parvenu, lui conseilleriez-vous d’en parler ?
« R. Au début, peut-être pourrait-il à peine s’en empêcher, tant le feu serait ardent au-dedans de lui, son désir de proclamer la bonté du Seigneur l’emportant comme un torrent. Mais ensuite il le pourrait ; et il serait alors à conseiller de ne pas en parler à ceux qui ne connaissent pas Dieu (il est fort probable que cela ne ferait que les provoquer à contredire et à blasphémer), ni à d’autres, sans quelque raison particulière, sans quelque bien en vue. Et il devrait alors avoir un soin tout particulier d’éviter toute apparence de vanterie ; de parler avec la plus profonde humilité et le plus profond respect, rendant toute la gloire à Dieu.
« Q. Mais ne vaudrait-il pas mieux garder un silence complet, n’en pas parler du tout ?
« R. Par le silence, il pourrait éviter bien des croix, qui s’ensuivront naturellement et nécessairement s’il déclare simplement, même parmi des croyants, ce que Dieu a opéré dans son âme. Si donc un tel homme consultait la chair et le sang, il garderait un silence complet. Mais cela ne pourrait se faire en bonne conscience ; car, sans aucun doute, il doit parler. Les hommes n’allument pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; encore bien moins le Dieu infiniment sage. Il n’élève pas un tel monument de sa puissance et de son amour pour le cacher à tous les hommes. Il le destine plutôt à être une bénédiction générale pour ceux qui sont simples de cœur. Il se propose par là, non seulement le bonheur de cette personne en particulier, mais d’animer et d’encourager les autres à rechercher la même bénédiction. Sa volonté est que “beaucoup le voient” et se réjouissent, “et se confient en l’Éternel”. Et rien sous le ciel n’aiguillonne davantage les désirs de ceux qui sont justifiés que de converser avec ceux qu’ils croient avoir fait l’expérience d’un salut plus élevé encore. Cela place ce salut en pleine vue devant eux, et augmente leur faim et leur soif de l’obtenir ; avantage qui aurait été entièrement perdu si la personne ainsi sauvée s’était ensevelie dans le silence.
« Q. Mais n’y a-t-il aucun moyen de prévenir ces croix qui tombent d’ordinaire sur ceux qui parlent d’avoir été ainsi sauvés ?
« R. Il semble qu’on ne puisse les prévenir entièrement, tant qu’il reste tant de la nature, même chez les croyants. Mais on pourrait faire quelque chose si le prédicateur, en chaque lieu, voulait (1.) s’entretenir librement avec tous ceux qui parlent ainsi ; et (2.) s’efforcer de prévenir le traitement injuste ou malveillant de ceux en faveur desquels il existe une preuve raisonnable.
« Q. Qu’est-ce qu’une preuve raisonnable ? Comment pouvons-nous connaître avec certitude quelqu’un qui est sauvé de tout péché ?
« R. Nous ne pouvons connaître infailliblement quelqu’un qui est ainsi sauvé (non, ni même quelqu’un qui est justifié), à moins qu’il ne plaise à Dieu de nous accorder le discernement miraculeux des esprits. Mais nous estimons que les preuves suivantes suffiraient à tout homme raisonnable, et ne laisseraient guère de place au doute, ni sur la réalité ni sur la profondeur de l’œuvre : (1.) Si nous avions une preuve claire de sa conduite exemplaire pendant quelque temps avant ce changement supposé. Cela nous donnerait lieu de croire qu’il ne voudrait pas “mentir pour Dieu”, mais qu’il ne dirait ni plus ni moins que ce qu’il éprouvait ; (2.) s’il rendait un compte distinct du moment et de la manière dont le changement s’est opéré, avec un langage sain et irréprochable ; et (3.) s’il apparaissait que toutes ses paroles et actions ultérieures étaient saintes et irrépréhensibles.
« Le fond de la chose est celui-ci : (1.) J’ai d’abondantes raisons de croire que cette personne ne mentira pas ; (2.) elle atteste devant Dieu : “Je ne sens aucun péché, mais seulement de l’amour ; je prie, je me réjouis et je rends grâces sans cesse ; et j’ai un témoignage intérieur aussi clair d’être pleinement renouvelé que d’être justifié.” Or, si je n’ai rien à opposer à ce témoignage simple, je dois raisonnablement le croire.
« Il ne sert à rien d’objecter : “Mais je connais plusieurs choses en quoi il se trompe tout à fait.” Car on a admis que tous ceux qui sont dans le corps sont sujets à l’erreur, et qu’une erreur de jugement peut parfois occasionner une erreur de pratique ; bien qu’il faille prendre grand soin qu’on ne fasse pas mauvais usage de cette concession. Par exemple, celui-là même qui est rendu parfait dans l’amour peut se tromper au sujet d’une autre personne, et la croire, dans un cas particulier, plus ou moins coupable qu’elle ne l’est réellement. Et de là il peut lui parler avec plus ou moins de sévérité que la vérité ne l’exige. Et en ce sens (bien que ce ne soit pas le sens premier de saint Jacques), “nous bronchons tous de plusieurs manières”. Ceci n’est donc nullement une preuve que la personne qui parle ainsi ne soit pas parfaite.
« Q. Mais n’est-ce pas une preuve, s’il est surpris ou troublé par un bruit, une chute, ou quelque danger soudain ?
« R. Non ; car on peut sursauter, trembler, changer de couleur, ou être autrement troublé dans son corps, tandis que l’âme est calmement appuyée sur Dieu et demeure dans une paix parfaite. Bien plus, l’esprit lui-même peut être profondément affligé, peut être triste à l’excès, peut être perplexe et accablé de tristesse et d’angoisse, jusqu’à l’agonie, tandis que le cœur s’attache à Dieu par un amour parfait et que la volonté lui est entièrement soumise. N’en fut-il pas ainsi du Fils de Dieu lui-même ? Quel enfant des hommes endure la détresse, l’angoisse, l’agonie qu’il a endurées ? Et pourtant il n’a point connu le péché.
« Q. Mais celui qui a le cœur pur peut-il préférer une nourriture agréable à une nourriture désagréable, ou user de quelque plaisir des sens qui ne soit pas strictement nécessaire ? Si oui, en quoi diffèrent-ils des autres ?
« R. La différence entre eux et les autres, quant à l’usage d’une nourriture agréable, est la suivante : (1.) Ils n’ont besoin d’aucune de ces choses pour être heureux, car ils ont au-dedans d’eux une source de bonheur. Ils voient Dieu et l’aiment. C’est pourquoi ils sont toujours joyeux, et rendent grâces en toutes choses. (2.) Ils peuvent en user, mais ils ne les recherchent pas. (3.) Ils en usent sobrement, et non pour l’amour de la chose elle-même. Cela posé, nous répondons directement, — un tel homme peut user d’une nourriture agréable sans le danger qui menace ceux qui ne sont pas sauvés du péché. Il peut la préférer à une nourriture désagréable, quoique également saine, comme un moyen d’accroître sa reconnaissance, l’œil fixé uniquement sur Dieu, qui nous donne avec abondance toutes choses pour que nous en jouissions. Sur le même principe, il peut respirer une fleur, ou manger une grappe de raisin, ou prendre tout autre plaisir qui ne diminue pas, mais augmente sa joie en Dieu. Aussi ne pouvons-nous pas dire non plus que celui qui est rendu parfait dans l’amour serait incapable de mariage et d’affaires temporelles : s’il y était appelé, il en serait plus capable que jamais, étant à même de tout faire sans précipitation ni inquiétude, sans aucune distraction d’esprit.
« Q. Mais si deux chrétiens parfaits avaient des enfants, comment ceux-ci pourraient-ils naître dans le péché, puisqu’il n’y en aurait point chez les parents ?
« R. C’est un cas possible, mais non probable ; je doute qu’il se soit jamais présenté ou qu’il se présente jamais. Mais, laissant cela de côté, je réponds : le péché m’est transmis, non par la génération immédiate, mais par mon premier père. “En Adam tous sont morts ; par la désobéissance d’un seul, tous les hommes ont été rendus pécheurs” ; tous les hommes, sans exception, qui étaient dans ses reins quand il mangea le fruit défendu.
« Nous en avons une illustration remarquable en horticulture : des greffes sur un sauvageon donnent d’excellents fruits ; mais semez les pépins de ces fruits, et qu’arrivera-t-il ? Ils produisent des pommes sauvages aussi âpres qu’on en ait jamais mangé.
« Q. Mais que fait celui qui est parfait de plus que les autres ? de plus que les croyants ordinaires ?
« R. Peut-être rien ; tant la providence de Dieu peut l’avoir enclos par les circonstances extérieures. Peut-être pas autant ; bien qu’il désire et brûle de dépenser et d’être dépensé pour Dieu ; du moins pas extérieurement : il ne prononce pas autant de paroles, et ne fait pas autant d’œuvres. De même notre Seigneur lui-même ne prononça pas autant de paroles, et ne fit pas autant d’œuvres, non, ni d’aussi grandes, que certains de ses apôtres. (Jean 14:12.) Mais qu’importe ? Ce n’est pas une preuve qu’il n’ait pas plus de grâce ; et c’est par elle que Dieu mesure l’œuvre extérieure. Écoutez-le : “Je vous le dis en vérité, cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres.” En vérité, ce pauvre homme, avec ses quelques paroles entrecoupées, a dit plus que tous les autres. En vérité, cette pauvre femme qui a donné un verre d’eau froide a fait plus que tous les autres. Oh ! cessez de juger “selon l’apparence”, et apprenez à juger “selon la justice” !
« Q. Mais n’est-ce pas une preuve contre lui, — que je ne sens aucune puissance ni dans ses paroles ni dans sa prière ?
« R. Non ; car peut-être est-ce votre propre faute. Vous n’êtes guère en état d’y sentir quelque puissance, si l’un de ces obstacles se trouve sur le chemin : (1.) Votre propre mort spirituelle. Les pharisiens, morts spirituellement, ne sentaient aucune puissance même dans les paroles de celui qui “a parlé comme jamais homme n’a parlé”. (2.) La culpabilité de quelque péché dont on ne s’est pas repenti, pesant sur la conscience. (3.) Un préjugé quelconque à son égard. (4.) Le fait de ne pas croire accessible l’état où il professe être. (5.) Le peu de disposition à penser ou à reconnaître qu’il y est parvenu. (6.) Le fait de le surestimer ou de l’idolâtrer. (7.) Le fait de vous surestimer vous-même, ainsi que votre propre jugement. Si l’un de ces cas se présente, quelle merveille que vous ne sentiez aucune puissance dans ce qu’il dit ? Mais d’autres ne la sentent-ils pas ? S’ils la sentent, votre argument tombe. Et s’ils ne la sentent pas, aucun de ces obstacles ne se trouve-t-il aussi sur leur chemin ? Vous devez en être certain avant de pouvoir bâtir là-dessus un argument ; et même alors votre argument ne prouvera rien de plus, sinon que la grâce et les dons ne vont pas toujours ensemble.
« “Mais il n’atteint pas à l’idée que je me fais d’un chrétien parfait.” Et peut-être personne n’y a-t-il jamais atteint, ni n’y atteindra jamais. Car votre idée peut aller au-delà, ou du moins à côté, de la description scripturaire. Elle peut inclure plus que la Bible n’y inclut, ou, en tout cas, quelque chose qu’elle n’y inclut pas. La perfection scripturaire, c’est le pur amour remplissant le cœur et gouvernant toutes les paroles et les actions. Si votre idée inclut quoi que ce soit de plus ou quoi que ce soit d’autre, elle n’est pas scripturaire ; et alors il n’est pas étonnant qu’un chrétien parfait selon l’Écriture n’y réponde pas.
« Je crains que beaucoup ne trébuchent sur cette pierre d’achoppement. Ils font entrer, dans leur idée de celui qui est parfait, autant d’ingrédients qu’il leur plaît, non selon l’Écriture, mais selon leur propre imagination ; et puis ils nient volontiers que quiconque soit tel, s’il ne répond pas à cette idée imaginaire.
« Nous devons d’autant plus prendre soin de garder continuellement sous nos yeux la description simple et scripturaire. Le pur amour régnant seul dans le cœur et dans la vie, — voilà toute la perfection scripturaire.
« Q. Quand une personne peut-elle juger qu’elle y est parvenue ?
« R. Lorsque, après avoir été pleinement convaincue du péché inné, par une conviction beaucoup plus profonde et plus claire que celle qu’elle avait éprouvée avant la justification, et après avoir fait l’expérience de sa mortification graduelle, elle fait l’expérience d’une mort totale au péché et d’un entier renouvellement dans l’amour et l’image de Dieu, de manière à être toujours joyeuse, à prier sans cesse, et à rendre grâces en toutes choses. Non que “sentir tout amour et aucun péché” soit une preuve suffisante. Plusieurs en ont fait l’expérience pendant un temps, avant que leur âme fût pleinement renouvelée. Nul ne devrait donc croire que l’œuvre est faite, jusqu’à ce que s’y ajoute le témoignage de l’Esprit, attestant son entière sanctification aussi clairement que sa justification.
« Q. Mais d’où vient que certains s’imaginent être ainsi sanctifiés, alors qu’en réalité ils ne le sont pas ?
« R. Cela vient de ce qu’ils ne jugent pas d’après toutes les marques précédentes, mais soit d’après une partie d’entre elles, soit d’après d’autres qui sont ambiguës. Mais je ne connais aucun exemple d’une personne attentive à toutes, et pourtant trompée en cette matière. Je crois qu’il ne peut y en avoir aucun au monde. Si un homme est profondément et pleinement convaincu, après la justification, du péché inné ; s’il fait ensuite l’expérience d’une mortification graduelle du péché, et ensuite d’un entier renouvellement à l’image de Dieu ; si à ce changement, immensément plus grand que celui qui fut opéré quand il fut justifié, s’ajoute un témoignage clair et direct de ce renouvellement, je juge aussi impossible que cet homme soit trompé en cela, que Dieu mente. Et si quelqu’un que je sais être un homme véridique m’atteste ces choses, je ne dois pas, sans quelque raison suffisante, rejeter son témoignage.
« Q. Cette mort au péché et ce renouvellement dans l’amour sont-ils graduels ou instantanés ?
« R. Un homme peut être mourant pendant quelque temps ; pourtant il ne meurt pas, à proprement parler, avant l’instant où l’âme est séparée du corps ; et en cet instant il vit la vie de l’éternité. De même, il peut mourir au péché pendant quelque temps ; pourtant il n’est pas mort au péché avant que le péché soit séparé de son âme ; et en cet instant il vit la pleine vie de l’amour. Et comme le changement subi, quand le corps meurt, est d’une autre nature, et infiniment plus grand qu’aucun de ceux que nous avions connus auparavant, oui, tel qu’il est impossible de le concevoir jusque-là ; de même le changement opéré, quand l’âme meurt au péché, est d’une autre nature, et infiniment plus grand qu’aucun autre auparavant, et que quiconque peut le concevoir avant d’en faire l’expérience. Pourtant il croît encore dans la grâce, dans la connaissance de Christ, dans l’amour et l’image de Dieu ; et il continuera ainsi, non seulement jusqu’à la mort, mais pendant toute l’éternité.
« Q. Comment devons-nous attendre ce changement ?
« R. Non dans une indifférence insouciante ou une inactivité indolente ; mais dans une obéissance vigoureuse et universelle, dans une observation zélée de tous les commandements, dans la vigilance et l’effort, en renonçant à nous-mêmes et en nous chargeant chaque jour de notre croix ; aussi bien que dans la prière ardente et le jeûne, et une fidèle assiduité à toutes les ordonnances de Dieu. Et si quelqu’un rêve d’y parvenir de quelque autre manière (oui, ou de le conserver une fois qu’il y est parvenu, lorsqu’il l’a reçu même dans la plus large mesure), il trompe sa propre âme. Il est vrai que nous le recevons par la simple foi ; mais Dieu ne donne pas, ne veut pas donner cette foi, à moins que nous ne la cherchions avec toute diligence, dans la voie qu’il a ordonnée.
« Cette considération peut satisfaire ceux qui demandent pourquoi si peu de personnes ont reçu cette bénédiction. Demandez combien la cherchent de cette manière ; et vous aurez une réponse suffisante.
« La prière surtout fait défaut. Qui y persévère ? Qui lutte avec Dieu pour cette chose même ? Ainsi, “vous ne possédez pas, parce que vous ne demandez pas ; ou parce que vous demandez mal”, à savoir, pour être renouvelés avant de mourir. Avant de mourir ! Cela vous contentera-t-il ? Non, mais demandez que cela soit fait maintenant ; aujourd’hui, pendant qu’on peut dire : Aujourd’hui. N’appelez pas cela “fixer un temps à Dieu”. Assurément, aujourd’hui est son temps aussi bien que demain. Hâte-toi, homme, hâte-toi ! Que
ton âme éclate en un ardent désir
D’éprouver la parfaite félicité ;
Que ton cœur avide soit tout en feu
Pour se fondre dans l’amour !
« Q. Mais ne pouvons-nous pas demeurer dans la paix et la joie jusqu’à ce que nous soyons rendus parfaits dans l’amour ?
« R. Certainement nous le pouvons ; car le royaume de Dieu n’est pas divisé contre lui-même ; que les croyants ne soient donc pas découragés de “se réjouir toujours dans le Seigneur”. Et pourtant nous pouvons être sensiblement peinés de la nature pécheresse qui demeure encore en nous. Il est bon pour nous d’en avoir un sentiment pénétrant, et un désir véhément d’en être délivrés. Mais cela ne doit que nous inciter d’autant plus à fuir avec zèle, à chaque instant, vers notre puissant Secours, et à courir d’autant plus ardemment “vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ”. Et lorsque le sentiment de notre péché abonde le plus, le sentiment de son amour doit surabonder bien davantage.
« Q. Comment devons-nous traiter ceux qui pensent y être parvenus ?
« R. Les examiner avec franchise, et les exhorter à prier avec ferveur, afin que Dieu leur montre tout ce qui est dans leur cœur. Les exhortations les plus pressantes à abonder en toute grâce, et les avertissements les plus forts à éviter tout mal, sont adressés dans tout le Nouveau Testament à ceux qui sont dans le plus haut état de grâce. Mais cela doit se faire avec la plus grande tendresse, et sans aucune dureté, sévérité ou aigreur. Nous devons soigneusement éviter jusqu’à l’apparence de la colère, de la malveillance ou du mépris. Laissons à Satan le soin de tenter ainsi, et à ses enfants celui de s’écrier : “Éprouvons-le par les outrages et les tourments, afin de connaître sa douceur et de mettre sa patience à l’épreuve.” S’ils sont fidèles à la grâce reçue, ils ne courent par là aucun danger de périr ; non, pas même s’ils demeurent dans cette erreur jusqu’à ce que leur esprit retourne à Dieu.
« Q. Mais quel mal peut-il y avoir à les traiter durement ?
« R. Ou bien ils se trompent, ou bien ils ne se trompent pas. S’ils se trompent, cela peut perdre leurs âmes. Cela n’a rien d’impossible, non, ni même d’improbable. Cela peut les irriter ou les décourager au point qu’ils sombrent pour ne plus se relever. S’ils ne se trompent pas, cela peut affliger ceux que Dieu n’a pas affligés, et faire beaucoup de mal à nos propres âmes. Car, sans aucun doute, celui qui les touche touche, pour ainsi dire, la prunelle de l’œil de Dieu. S’ils sont réellement remplis de son Esprit, se conduire envers eux avec malveillance ou mépris, c’est faire un outrage non médiocre à l’Esprit de la grâce. Par là aussi nous nourrissons et accroissons en nous-mêmes les mauvais soupçons et bien des dispositions mauvaises. Pour n’en citer qu’un exemple : quelle suffisance que de nous ériger en inquisiteurs généraux, en juges péremptoires dans ces choses profondes de Dieu ! Sommes-nous qualifiés pour cet office ? Pouvons-nous prononcer, dans tous les cas, jusqu’où s’étend l’infirmité ? ce qui peut, et ce qui ne peut pas, s’y ramener ? ce qui peut, en toutes circonstances, et ce qui ne peut pas, s’accorder avec l’amour parfait ? Pouvons-nous déterminer avec précision comment elle influera sur le regard, le geste, le ton de la voix ? Si nous le pouvons, sans doute nous sommes “les hommes, et la sagesse mourra avec nous”.
« Q. Mais s’ils sont mécontents de ce que nous ne les croyons pas, n’est-ce pas là une preuve décisive contre eux ?
« R. C’est selon ce qu’est ce mécontentement : s’ils sont irrités, c’est une preuve contre eux ; s’ils sont affligés, ce n’en est pas une. Ils doivent être affligés, si nous refusons de croire à une œuvre réelle de Dieu, et nous privons ainsi de l’avantage que nous aurions pu en retirer. Et nous pouvons aisément prendre cette affliction pour de la colère, car les expressions extérieures de l’une et de l’autre se ressemblent beaucoup.
« Q. Mais n’est-il pas bon de découvrir ceux qui s’imaginent y être parvenus alors qu’ils n’y sont pas parvenus ?
« R. Il est bon de le faire par un examen doux et affectueux. Mais il n’est pas bon de triompher, même de ceux-là. Il est extrêmement mal, si nous trouvons un tel exemple, de nous réjouir comme si nous avions trouvé un grand butin. Ne devrions-nous pas plutôt nous affliger, être profondément peinés, laisser couler les larmes de nos yeux ? Voici quelqu’un qui semblait être une preuve vivante de la puissance de Dieu pour sauver parfaitement ; mais, hélas ! il n’en est pas comme nous l’espérions. Il a été pesé dans la balance, et trouvé léger ! Et est-ce là un sujet de joie ? Ne devrions-nous pas nous réjouir mille fois plus, si nous ne pouvons trouver que le pur amour ?
« “Mais il est trompé.” Eh bien ? C’est une erreur innocente, tant qu’il ne sent que de l’amour dans son cœur. C’est une erreur qui dénote généralement une grande grâce, un haut degré à la fois de sainteté et de bonheur. Cela devrait être un sujet de joie réelle pour tous ceux qui sont simples de cœur ; non l’erreur elle-même, mais la hauteur de grâce qui l’occasionne pour un temps. Je me réjouis que cette âme soit toujours heureuse en Christ, toujours pleine de prière et d’actions de grâces. Je me réjouis qu’elle ne sente aucune disposition impie, mais continuellement le pur amour de Dieu. Et je me réjouirai si le péché est suspendu jusqu’à ce qu’il soit totalement détruit.
« Q. N’y a-t-il donc aucun danger pour un homme à être ainsi trompé ?
« R. Pas au moment où il ne sent aucun péché. Il y avait du danger auparavant, et il y en aura de nouveau quand il entrera dans de nouvelles épreuves. Mais tant qu’il ne sent que l’amour animant toutes ses pensées, ses paroles et ses actions, il n’est en aucun danger ; il n’est pas seulement heureux, mais en sûreté, “à l’ombre du Tout-Puissant” ; et, pour l’amour de Dieu, qu’il demeure dans cet amour aussi longtemps qu’il le pourra. Cependant, vous ferez bien de l’avertir du danger qui surviendra si son amour se refroidit et si le péché revit : à savoir, le danger de rejeter l’espérance, et de supposer que, parce qu’il n’y est pas encore parvenu, il n’y parviendra jamais.
« Q. Mais quoi, si personne n’y est encore parvenu ? Quoi, si tous ceux qui le pensent sont trompés ?
« R. Convainquez-moi de cela, et je ne la prêcherai plus. Mais comprenez-moi bien : je ne fonde aucune doctrine sur telle ou telle personne. Tel homme ou tel autre peut être trompé, et je n’en suis pas ébranlé. Mais, s’il n’y en a encore aucun de rendu parfait, Dieu ne m’a pas envoyé prêcher la perfection.
« Prenez un cas parallèle : depuis bien des années, j’ai prêché : “Il y a une paix de Dieu qui surpasse toute intelligence.” Convainquez-moi que cette parole est tombée à terre ; que, pendant toutes ces années, nul n’est parvenu à cette paix ; qu’il n’en existe aucun témoin vivant aujourd’hui ; et je ne la prêcherai plus.
« “Oh ! mais plusieurs personnes sont mortes dans cette paix.” Peut-être ; mais je veux des témoins vivants. Je ne puis, il est vrai, être infailliblement certain que telle ou telle personne en soit un témoin ; mais, si j’étais certain qu’il n’y en a aucun, il me faudrait en finir avec cette doctrine.
« “Vous me comprenez mal. Je crois que certains qui sont morts dans cet amour en ont joui longtemps avant leur mort. Mais je n’ai été certain que leur témoignage antérieur était vrai que quelques heures avant leur mort.”
« Vous n’aviez pas alors une certitude infaillible ; mais une certitude raisonnable, vous auriez pu l’avoir auparavant ; une certitude telle qu’elle aurait pu vivifier et consoler votre propre âme, et répondre à toutes les autres fins chrétiennes. Une certitude comme celle-là, toute personne de bonne foi peut l’avoir, supposé qu’il existe quelque témoin vivant, en s’entretenant une heure avec cette personne dans l’amour et la crainte de Dieu.
« Q. Mais qu’importe que quelqu’un y soit parvenu ou non, puisque tant de passages de l’Écriture en rendent témoignage ?
« R. Si j’étais convaincu que personne en Angleterre n’est parvenu à ce qui a été prêché si clairement et si fortement par un tel nombre de prédicateurs, en tant de lieux, et depuis si longtemps, je serais clairement convaincu que nous nous sommes tous mépris sur le sens de ces passages de l’Écriture ; et donc, à l’avenir, je devrais moi aussi enseigner que “le péché demeurera jusqu’à la mort”. »
20. En l’an 1762, il y eut à Londres un grand accroissement de l’œuvre de Dieu. Beaucoup, qui jusque-là ne se souciaient d’aucune de ces choses, furent profondément convaincus de leur état de perdition ; beaucoup trouvèrent la rédemption dans le sang de Christ ; bon nombre de rétrogrades furent guéris ; et un nombre considérable de personnes crurent que Dieu les avait sauvées de tout péché. Prévoyant aisément que Satan s’efforcerait de semer l’ivraie parmi le blé, je pris beaucoup de peine pour les avertir du danger, particulièrement en ce qui concerne l’orgueil et l’enthousiasme. Et tant que je restai en ville, j’eus lieu d’espérer qu’ils demeuraient à la fois humbles et sobres d’esprit. Mais presque aussitôt que je fus parti, l’enthousiasme fit irruption. Deux ou trois commencèrent à prendre leurs propres imaginations pour des impressions venues de Dieu, et à en conclure qu’ils ne mourraient jamais ; et ceux-ci, s’efforçant d’amener d’autres à la même opinion, causèrent beaucoup de bruit et de confusion. Peu après, les mêmes personnes, avec quelques autres, se jetèrent dans d’autres extravagances, s’imaginant qu’elles ne pouvaient être tentées, qu’elles ne sentiraient plus aucune douleur, et qu’elles avaient le don de prophétie et de discernement des esprits. À mon retour à Londres, à l’automne, quelques-uns d’entre eux acceptèrent la réprimande ; mais d’autres s’étaient mis au-dessus de toute instruction. Cependant, un flot d’opprobre fondit sur moi presque de tous côtés : de leur part, parce que je les reprenais en toute occasion ; et de la part des autres, parce que, disaient-ils, je ne les reprenais pas. Toutefois, la main du Seigneur ne fut pas arrêtée, mais de plus en plus de pécheurs furent convaincus, tandis que quelques-uns se convertissaient à Dieu presque chaque jour, et que d’autres étaient rendus capables de l’aimer de tout leur cœur.
21. Vers ce temps-là, un ami qui demeurait à quelque distance de Londres m’écrivit ce qui suit :—
« Ne soyez pas trop alarmé de ce que Satan sème de l’ivraie parmi le blé de Christ. Il en a toujours été ainsi, surtout lors de toute effusion remarquable de son Esprit ; et il en sera toujours ainsi, jusqu’à ce qu’il soit enchaîné pour mille ans. Jusque-là, il ne cessera de singer l’œuvre de l’Esprit de Christ et de s’efforcer de la contrecarrer.
« Un triste effet en a été qu’un monde qui dort toujours dans les bras du malin a tourné en ridicule toute œuvre du Saint-Esprit.
« Mais que peuvent faire les vrais chrétiens ? Eh bien, s’ils veulent agir d’une manière digne d’eux-mêmes, ils doivent (1.) prier pour que toute âme égarée soit délivrée ; (2.) s’efforcer de les ramener avec un esprit de douceur ; et enfin, prendre le plus grand soin, par la prière et la vigilance, que l’égarement des autres ne diminue pas leur zèle à rechercher cette sainteté universelle de l’âme, du corps et de l’esprit, “sans laquelle personne ne verra le Seigneur”.
« En vérité, cette nouvelle créature accomplie n’est que pure folie aux yeux d’un monde fou. Mais elle est néanmoins la volonté et la sagesse de Dieu. Puissions-nous tous la rechercher !
« Mais certains de ceux qui soutiennent cette doctrine dans toute son étendue sont trop souvent coupables de limiter le Tout-Puissant. Il dispense ses dons comme il lui plaît ; c’est pourquoi il n’est ni sage ni modeste d’affirmer qu’une personne doive être croyante depuis un certain temps avant d’être capable de recevoir un haut degré de l’Esprit de sainteté.
« La méthode habituelle de Dieu est une chose, mais son bon plaisir souverain en est une autre. Il a de sages raisons, tant pour hâter que pour retarder son œuvre. Tantôt il vient soudainement et à l’improviste ; tantôt il ne vient qu’après que nous l’avons longtemps attendu.
« En vérité, c’est mon opinion depuis bien des années que l’une des grandes causes pour lesquelles les hommes font si peu de progrès dans la vie divine est leur propre froideur, leur négligence et leur incrédulité. Et pourtant, je parle ici de croyants.
« Que l’Esprit de Christ nous donne un jugement droit en toutes choses, et “nous remplisse jusqu’à toute la plénitude de Dieu” ; afin que nous soyons ainsi “parfaits et accomplis, sans faillir en rien” ! »
Chapitre 3 terminé
Sections 15 à 21