Chapitre 5 · 46 min de lecture · 59 min d’écoute
L’Éthique du pays des elfes
Quand l’homme d’affaires reproche son idéalisme à son petit commis, c’est d’ordinaire à peu près en ces termes : « Ah oui, quand on est jeune, on a ces idéaux abstraits et ces châteaux en Espagne ; mais à l’âge mûr tout cela se dissipe comme les nuages, et l’on finit par croire à la politique pratique, par se servir des rouages dont on dispose et par s’accommoder du monde tel qu’il est. » C’est du moins ainsi que me parlaient, quand j’étais enfant, de vénérables et philanthropes vieillards qui reposent aujourd’hui dans des tombes honorées. Mais depuis, j’ai grandi, et j’ai découvert que ces vieillards philanthropes mentaient. Ce qui s’est réellement produit est exactement l’inverse de ce qu’ils avaient prédit. Ils disaient que je perdrais mes idéaux et que je me mettrais à croire aux méthodes des politiciens pratiques. Or je n’ai pas perdu le moins du monde mes idéaux ; ma foi dans les principes fondamentaux est exactement ce qu’elle a toujours été. Ce que j’ai perdu, c’est ma vieille foi enfantine en la politique pratique. La bataille d’Armageddon me préoccupe toujours autant ; mais les élections générales me préoccupent beaucoup moins. Tout bébé, je bondissais sur les genoux de ma mère à leur seule mention. Non ; la vision est toujours solide et digne de confiance. La vision est toujours un fait. C’est la réalité qui est souvent une imposture. Autant que jamais, plus que jamais, je crois au libéralisme. Mais il fut un temps rose d’innocence où je croyais aux libéraux.
Je prends cet exemple de l’une des fois durables parce que, devant maintenant retracer les racines de ma spéculation personnelle, je crois pouvoir le compter comme mon seul parti pris positif. J’ai été élevé en libéral, et j’ai toujours cru à la démocratie, à la doctrine libérale élémentaire d’une humanité qui se gouverne elle-même. Si quelqu’un trouve la formule vague ou usée jusqu’à la corde, je ne puis que m’arrêter un instant pour expliquer que le principe de la démocratie, tel que je l’entends, peut s’énoncer en deux propositions. La première est celle-ci : les choses communes à tous les hommes sont plus importantes que les choses propres à quelques-uns. Les choses ordinaires ont plus de valeur que les choses extraordinaires ; que dis-je, elles sont plus extraordinaires. L’Homme est quelque chose de plus redoutable que les hommes ; quelque chose de plus étrange. Le sentiment du miracle de l’humanité elle-même devrait toujours être plus vif en nous que toutes les merveilles de la puissance, de l’intelligence, de l’art ou de la civilisation. Le simple homme sur deux jambes, en tant que tel, devrait nous paraître plus déchirant que n’importe quelle musique et plus saisissant que n’importe quelle caricature. La mort est plus tragique encore que la mort par la faim. Avoir un nez est plus comique encore qu’avoir un nez normand.
Voilà le premier principe de la démocratie : les choses essentielles chez les hommes sont celles qu’ils ont en commun, non celles qu’ils ont chacun à part. Et le second principe est simplement celui-ci : l’instinct ou le désir politique est l’une de ces choses qu’ils ont en commun. Tomber amoureux est plus poétique que tomber dans la poésie. La thèse démocratique, c’est que gouverner (aider à diriger la tribu) est une chose comme tomber amoureux, et non une chose comme tomber dans la poésie. Ce n’est pas une chose analogue à tenir l’orgue de l’église, peindre sur vélin, découvrir le pôle Nord (cette manie insidieuse), faire des loopings, être Astronome royal, et ainsi de suite. Car ces choses-là, nous ne voulons pas qu’un homme les fasse du tout, à moins qu’il ne les fasse bien. C’est au contraire une chose analogue à écrire soi-même ses lettres d’amour ou à se moucher soi-même. Ces choses-là, nous voulons qu’un homme les fasse lui-même, même s’il les fait mal. Je ne discute pas ici de la vérité de l’une ou l’autre de ces conceptions ; je sais que certains modernes demandent que leurs épouses soient choisies par des savants, et ils pourraient bientôt demander, que sais-je, à se faire moucher par des nurses. Je dis simplement que l’humanité reconnaît bel et bien ces fonctions humaines universelles, et que la démocratie range le gouvernement parmi elles. Bref, la foi démocratique est celle-ci : les choses les plus terriblement importantes doivent être laissées aux hommes ordinaires eux-mêmes — l’union des sexes, l’éducation des enfants, les lois de l’État. Voilà la démocratie ; et c’est à cela que j’ai toujours cru.
Mais il y a une chose que, depuis ma jeunesse, je n’ai jamais pu comprendre. Je n’ai jamais pu comprendre où les gens étaient allés chercher l’idée que la démocratie s’opposait d’une manière ou d’une autre à la tradition. Il est évident que la tradition n’est que la démocratie étendue à travers le temps. C’est se fier à un consensus de voix humaines communes plutôt qu’à quelque document isolé ou arbitraire. L’homme qui cite tel historien allemand contre la tradition de l’Église catholique, par exemple, en appelle strictement à l’aristocratie. Il en appelle à la supériorité d’un seul expert contre l’autorité redoutable d’une foule. Il est très facile de voir pourquoi une légende est traitée, et doit être traitée, avec plus de respect qu’un livre d’histoire. La légende est généralement faite par la majorité des gens du village, qui sont sains d’esprit. Le livre est généralement écrit par le seul homme du village qui soit fou. Ceux qui objectent à la tradition que les hommes du passé étaient ignorants peuvent aller le soutenir au Carlton Club, en même temps que l’affirmation selon laquelle les électeurs des taudis sont ignorants. Cela ne nous convient pas. Si nous attachons une grande importance à l’opinion des hommes ordinaires quand ils sont unanimes sur les affaires quotidiennes, il n’y a aucune raison de la mépriser quand il s’agit d’histoire ou de fable. La tradition peut se définir comme une extension du droit de vote. La tradition, c’est donner le droit de vote à la plus obscure de toutes les classes, nos ancêtres. C’est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à la petite oligarchie arrogante de ceux qui se trouvent simplement être en train de se promener. Tous les démocrates refusent que des hommes soient exclus par l’accident de la naissance ; la tradition refuse qu’ils soient exclus par l’accident de la mort. La démocratie nous dit de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre palefrenier ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre père. Pour ma part, en tout cas, je ne puis séparer les deux idées de démocratie et de tradition ; il me paraît évident qu’elles sont une seule et même idée. Nous aurons les morts à nos conseils. Les anciens Grecs votaient avec des pierres ; ceux-là voteront avec des pierres tombales. Tout cela est parfaitement régulier et officiel, car la plupart des pierres tombales, comme la plupart des bulletins de vote, sont marquées d’une croix.
Je dois donc dire d’abord que, si j’ai eu un parti pris, ce fut toujours un parti pris en faveur de la démocratie, et donc de la tradition. Avant d’en venir à des commencements théoriques ou logiques, je veux bien faire la part de cette équation personnelle ; j’ai toujours été plus enclin à croire la masse des gens qui peinent à la tâche qu’à croire cette classe littéraire particulière et assommante à laquelle j’appartiens. Je préfère même les lubies et les préjugés des gens qui voient la vie de l’intérieur aux démonstrations les plus limpides des gens qui voient la vie de l’extérieur. Je me fierais toujours aux contes de bonnes femmes plutôt qu’aux faits de vieilles filles. Tant que l’esprit reste du bon sens natif, il peut être aussi extravagant qu’il lui plaît.
Or j’ai à exposer une position générale, et je ne prétends à aucune formation en ces matières. Je me propose donc de le faire en notant, l’une après l’autre, les trois ou quatre idées fondamentales que j’ai découvertes par moi-même, à peu près de la manière dont je les ai découvertes. Puis j’en ferai une synthèse sommaire, résumant ma philosophie personnelle ou ma religion naturelle ; puis je décrirai ma découverte stupéfiante : tout cela avait déjà été découvert. Le christianisme l’avait découvert. Mais de ces convictions profondes que je dois relater dans l’ordre, la plus ancienne concernait cet élément de la tradition populaire. Et sans l’explication qui précède touchant la tradition et la démocratie, je pourrais difficilement rendre claire mon expérience intellectuelle. En l’état, je ne sais si je pourrai la rendre claire, mais je me propose maintenant d’essayer.
Ma première et ma dernière philosophie, celle à laquelle je crois avec une certitude sans faille, je l’ai apprise à la nursery. Je l’ai généralement apprise d’une nourrice ; c’est-à-dire de la prêtresse solennelle, désignée par les étoiles, à la fois de la démocratie et de la tradition. Les choses auxquelles je croyais le plus alors, les choses auxquelles je crois le plus aujourd’hui, sont celles qu’on appelle contes de fées. Elles me semblent être les choses parfaitement raisonnables. Ce ne sont pas des fantaisies : comparées à elles, les autres choses sont fantasques. Comparées à elles, la religion et le rationalisme sont tous deux anormaux, quoique la religion ait anormalement raison et le rationalisme anormalement tort. Le pays des fées n’est rien d’autre que la contrée ensoleillée du sens commun. Ce n’est pas la terre qui juge le ciel, mais le ciel qui juge la terre ; ainsi, pour moi du moins, ce n’était pas la terre qui critiquait le pays des elfes, mais le pays des elfes qui critiquait la terre. J’ai connu le haricot magique avant d’avoir goûté aux haricots ; j’étais sûr de l’Homme de la Lune avant d’être certain de la lune. Cela s’accordait avec toute la tradition populaire. Les petits poètes modernes sont des naturalistes, et parlent du buisson ou du ruisseau ; mais les chantres des vieilles épopées et des fables étaient des surnaturalistes, et parlaient des dieux du ruisseau et du buisson. C’est ce que veulent dire les modernes quand ils affirment que les anciens n’« appréciaient pas la Nature », parce qu’ils disaient que la Nature était divine. Les vieilles nourrices ne parlent pas aux enfants de l’herbe, mais des fées qui dansent sur l’herbe ; et les anciens Grecs ne voyaient pas les arbres à cause des dryades.
Mais je traite ici de l’éthique et de la philosophie qui naissent du fait d’avoir été nourri de contes de fées. Si je les décrivais en détail, je pourrais relever bien des principes nobles et sains qui en découlent. Il y a la leçon chevaleresque de « Jack le tueur de géants » : il faut tuer les géants parce qu’ils sont gigantesques. C’est une mutinerie virile contre l’orgueil en tant que tel. Car le rebelle est plus ancien que tous les royaumes, et le jacobin a plus de tradition que le jacobite. Il y a la leçon de « Cendrillon », qui est la même que celle du Magnificat — exaltavit humiles. Il y a la grande leçon de « la Belle et la Bête » : une chose doit être aimée avant d’être aimable. Il y a la terrible allégorie de « la Belle au bois dormant », qui raconte comment la créature humaine fut comblée de tous les dons à sa naissance, et pourtant maudite par la mort ; et comment la mort aussi peut peut-être s’adoucir en un sommeil. Mais je ne m’intéresse à aucun des statuts particuliers du pays des elfes ; je m’intéresse à l’esprit tout entier de sa loi, que j’ai appris avant de savoir parler, et que je garderai quand je ne saurai plus écrire. Je m’intéresse à une certaine manière de regarder la vie, qui a été créée en moi par les contes de fées, mais qui a depuis été humblement ratifiée par les simples faits.
On pourrait l’exposer ainsi. Il existe certaines suites ou certains développements (des cas où une chose en suit une autre) qui sont, au vrai sens du mot, raisonnables. Ils sont, au vrai sens du mot, nécessaires. Telles sont les suites mathématiques et purement logiques. Nous, au pays des fées (qui sommes les plus raisonnables de toutes les créatures), admettons cette raison et cette nécessité. Par exemple, si les vilaines sœurs sont plus âgées que Cendrillon, il est (en un sens implacable et redoutable) nécessaire que Cendrillon soit plus jeune que les vilaines sœurs. Impossible d’y échapper. Haeckel peut débiter autant de fatalisme qu’il lui plaît à propos de ce fait : il faut vraiment qu’il en soit ainsi. Si Jack est le fils d’un meunier, un meunier est le père de Jack. La froide raison le décrète du haut de son trône redoutable : et nous, au pays des fées, nous nous soumettons. Si les trois frères montent tous à cheval, cela fait six animaux et dix-huit pattes : voilà le vrai rationalisme, et le pays des fées en est plein. Mais lorsque je passai la tête par-dessus la haie des elfes et commençai à prêter attention au monde naturel, je remarquai une chose extraordinaire. Je remarquai que de savants hommes à lunettes parlaient des choses qui arrivaient réellement — l’aube, la mort, et ainsi de suite — comme si elles étaient rationnelles et inévitables. Ils parlaient comme si le fait que les arbres portent des fruits était tout aussi nécessaire que le fait que deux arbres et un arbre font trois. Mais il ne l’est pas. Il y a une énorme différence selon le critère du pays des fées ; qui est le critère de l’imagination. Vous ne pouvez pas imaginer que deux et un ne fassent pas trois. Mais vous pouvez aisément imaginer des arbres qui ne donnent pas de fruits ; vous pouvez les imaginer donnant des chandeliers d’or ou des tigres suspendus par la queue. Ces hommes à lunettes parlaient beaucoup d’un certain Newton, qui reçut une pomme et découvrit une loi. Mais on ne parvenait pas à leur faire voir la différence entre une loi véritable, une loi de la raison, et le simple fait que des pommes tombent. Si la pomme a heurté le nez de Newton, le nez de Newton a heurté la pomme. Voilà une vraie nécessité : car nous ne pouvons concevoir que l’un se produise sans l’autre. Mais nous pouvons très bien concevoir que la pomme ne tombe pas sur son nez ; nous pouvons l’imaginer filant avec ardeur à travers les airs pour heurter quelque autre nez, envers lequel elle aurait une aversion plus marquée. Nous avons toujours maintenu, dans nos contes de fées, cette nette distinction entre la science des relations mentales, où il y a réellement des lois, et la science des faits physiques, où il n’y a pas de lois, mais seulement d’étranges répétitions. Nous croyons aux miracles corporels, mais non aux impossibilités mentales. Nous croyons qu’un haricot a grimpé jusqu’au Ciel ; mais cela ne trouble nullement nos convictions sur la question philosophique de savoir combien de haricots font cinq.
Voilà la singulière perfection de ton et de vérité des contes de nourrice. L’homme de science dit : « Coupez la tige, et la pomme tombera » ; mais il le dit calmement, comme si une idée menait réellement à l’autre. La sorcière du conte de fées dit : « Sonnez du cor, et le château de l’ogre s’écroulera » ; mais elle ne le dit pas comme s’il s’agissait d’une chose où l’effet découlerait manifestement de la cause. Sans doute a-t-elle donné ce conseil à bien des champions, et vu s’écrouler bien des châteaux, mais elle ne perd ni son émerveillement ni sa raison. Elle ne s’embrouille pas la tête au point d’imaginer un lien mental nécessaire entre un cor et une tour qui s’écroule. Mais les hommes de science, eux, s’embrouillent la tête, au point d’imaginer un lien mental nécessaire entre une pomme qui quitte l’arbre et une pomme qui atteint le sol. Ils parlent vraiment comme s’ils avaient trouvé non seulement une série de faits merveilleux, mais une vérité reliant ces faits. Ils parlent bel et bien comme si le lien physique entre deux choses étranges les reliait philosophiquement. Ils sentent que, parce qu’une chose incompréhensible en suit constamment une autre tout aussi incompréhensible, les deux ensemble forment en quelque sorte une chose compréhensible. Deux énigmes noires font une réponse blanche.
Au pays des fées, nous évitons le mot « loi » ; mais au pays de la science, on l’affectionne singulièrement. Ainsi appellera-t-on loi de Grimm quelque intéressante conjecture sur la façon dont des peuples oubliés prononçaient l’alphabet. Mais la loi de Grimm est bien moins intellectuelle que les contes de Grimm. Les contes sont, en tout cas, assurément des contes ; tandis que la loi n’est pas une loi. Une loi implique que nous connaissions la nature de la généralisation et de la promulgation ; et non pas seulement que nous ayons remarqué certains des effets. S’il existe une loi selon laquelle les pickpockets iront en prison, cela implique qu’il y a un lien mental concevable entre l’idée de prison et l’idée de faire les poches. Et nous savons quelle est cette idée. Nous pouvons dire pourquoi nous ôtons la liberté à un homme qui prend des libertés. Mais nous ne pouvons pas plus dire pourquoi un œuf peut se changer en poulet que nous ne pouvons dire pourquoi un ours pourrait se changer en prince charmant. En tant qu’idées, l’œuf et le poulet sont plus éloignés l’un de l’autre que l’ours et le prince ; car aucun œuf en soi n’évoque un poulet, alors que certains princes évoquent bel et bien des ours. Admettons donc que certaines transformations se produisent : il est essentiel que nous les considérions à la manière philosophique des contes de fées, non à la manière non philosophique de la science et des « lois de la Nature ». Quand on nous demande pourquoi les œufs se changent en oiseaux ou pourquoi les fruits tombent en automne, nous devons répondre exactement comme répondrait la fée marraine si Cendrillon lui demandait pourquoi les souris se changeaient en chevaux ou pourquoi ses vêtements tombaient d’elle à minuit. Nous devons répondre que c’est de la magie. Ce n’est pas une « loi », car nous ne comprenons pas sa formule générale. Ce n’est pas une nécessité, car, bien que nous puissions en pratique compter sur sa réalisation, nous n’avons aucun droit de dire qu’elle doit toujours se produire. Ce n’est pas un argument en faveur d’une loi inaltérable (comme se l’imaginait Huxley) que de compter sur le cours ordinaire des choses. Nous ne comptons pas dessus ; nous parions dessus. Nous courons le risque lointain d’un miracle comme celui d’une crêpe empoisonnée ou d’une comète qui détruirait le monde. Nous n’en tenons pas compte, non parce que c’est un miracle, et donc une impossibilité, mais parce que c’est un miracle, et donc une exception. Tous les termes employés dans les livres de science, « loi », « nécessité », « ordre », « tendance », et ainsi de suite, sont en réalité anti-intellectuels, parce qu’ils supposent une synthèse intérieure que nous ne possédons pas. Les seuls mots qui m’aient jamais satisfait pour décrire la Nature sont les termes employés dans les livres de fées, « charme », « sortilège », « enchantement ». Ils expriment l’arbitraire du fait et son mystère. Un arbre donne des fruits parce que c’est un arbre magique. L’eau descend la pente parce qu’elle est ensorcelée. Le soleil brille parce qu’il est ensorcelé.
Je nie absolument que cela soit fantasque, ni même mystique. Nous aurons peut-être un peu de mysticisme plus tard ; mais ce langage de conte de fées appliqué aux choses est simplement rationnel et agnostique. C’est la seule façon dont je puisse exprimer par des mots ma perception claire et nette qu’une chose est tout à fait distincte d’une autre ; qu’il n’y a aucun lien logique entre voler et pondre des œufs. Le mystique, c’est l’homme qui parle d’« une loi » qu’il n’a jamais vue. Que dis-je, l’homme de science ordinaire est strictement un sentimental. Il est sentimental en ce sens essentiel qu’il est imprégné et emporté par de simples associations. Il a si souvent vu des oiseaux voler et pondre des œufs qu’il sent qu’il doit y avoir quelque lien rêveur et tendre entre les deux idées, alors qu’il n’y en a aucun. Un amoureux délaissé pourrait être incapable de dissocier la lune de l’amour perdu ; de même le matérialiste est incapable de dissocier la lune de la marée. Dans les deux cas, il n’y a aucun lien, sinon qu’on les a vues ensemble. Un sentimental pourrait verser des larmes à l’odeur de la fleur de pommier parce que, par une obscure association qui lui est propre, elle lui rappelle son enfance. De même le professeur matérialiste (bien qu’il cache ses larmes) n’en est pas moins un sentimental, parce que, par une obscure association qui lui est propre, les fleurs de pommier lui rappellent les pommes. Mais le froid rationaliste venu du pays des fées ne voit pas pourquoi, dans l’abstrait, le pommier ne produirait pas des tulipes écarlates ; cela lui arrive parfois, dans son pays.
Cet émerveillement élémentaire, cependant, n’est pas une simple fantaisie tirée des contes de fées ; au contraire, tout le feu des contes de fées est tiré de lui. De même que nous aimons tous les histoires d’amour parce qu’il existe un instinct sexuel, nous aimons tous les histoires étonnantes parce qu’elles touchent le nerf de l’antique instinct d’étonnement. La preuve en est que, tout petits enfants, nous n’avons pas besoin de contes de fées : nous avons seulement besoin d’histoires. La simple vie est assez intéressante. Un enfant de sept ans est captivé quand on lui raconte que Tommy ouvrit une porte et vit un dragon. Mais un enfant de trois ans est captivé quand on lui raconte que Tommy ouvrit une porte. Les garçons aiment les histoires romanesques ; mais les bébés aiment les histoires réalistes — parce qu’ils les trouvent romanesques. En fait, le bébé est à peu près la seule personne, j’imagine, à qui l’on pourrait lire un roman réaliste moderne sans l’ennuyer. Cela prouve que même les contes de nourrice ne font que répercuter un bond presque prénatal d’intérêt et de stupeur. Ces contes disent que les pommes étaient d’or uniquement pour raviver l’instant oublié où nous avons découvert qu’elles étaient vertes. Ils font couler du vin dans les rivières uniquement pour nous rappeler, l’espace d’un instant fou, qu’il y coule de l’eau. J’ai dit que cela était entièrement raisonnable et même agnostique. Et, en vérité, sur ce point je suis tout acquis à l’agnosticisme supérieur ; son vrai nom est Ignorance. Nous avons tous lu dans des livres scientifiques, et même dans tous les romans, l’histoire de l’homme qui a oublié son nom. Cet homme se promène dans les rues et peut tout voir et tout apprécier ; seulement, il ne se souvient pas de qui il est. Eh bien, chaque homme est cet homme de l’histoire. Chaque homme a oublié qui il est. On peut comprendre le cosmos, mais jamais le moi ; le moi est plus lointain que n’importe quelle étoile. Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu ; mais tu ne te connaîtras pas toi-même. Nous sommes tous frappés de la même calamité mentale ; nous avons tous oublié notre nom. Nous avons tous oublié ce que nous sommes réellement. Tout ce que nous appelons sens commun, rationalité, sens pratique et positivisme signifie seulement que, sur certains plats niveaux de notre vie, nous oublions que nous avons oublié. Tout ce que nous appelons esprit, art et extase signifie seulement que, l’espace d’un instant terrible, nous nous souvenons que nous oublions.
Mais bien que (comme l’homme sans mémoire du roman) nous parcourions les rues avec une sorte d’admiration à demi hébétée, c’est tout de même de l’admiration. C’est de l’admiration au sens où l’entend notre langue, et pas seulement au sens latin. L’émerveillement contient un élément positif de louange. Telle est la borne suivante à planter nettement sur notre route à travers le pays des fées. Je parlerai dans le prochain chapitre des optimistes et des pessimistes sous leur aspect intellectuel, pour autant qu’ils en aient un. Ici, j’essaie seulement de décrire les émotions immenses qui ne peuvent se décrire. Et l’émotion la plus forte était que la vie était aussi précieuse que déconcertante. C’était une extase parce que c’était une aventure ; c’était une aventure parce que c’était une chance. La bonté du conte de fées n’était pas entamée par le fait qu’il pouvait y avoir plus de dragons que de princesses ; il était bon d’être dans un conte de fées. La pierre de touche de tout bonheur est la gratitude ; et je me sentais reconnaissant, bien que je ne susse guère envers qui. Les enfants sont reconnaissants quand le père Noël met dans leurs bas des jouets ou des bonbons. Ne pouvais-je être reconnaissant au père Noël quand il mettait dans mes bas le don de deux jambes miraculeuses ? Nous remercions les gens pour des cadeaux d’anniversaire, des cigares ou des pantoufles. Ne puis-je remercier personne pour le cadeau d’anniversaire qu’est la naissance ?
Il y avait donc ces deux premiers sentiments, indéfendables et indiscutables. Le monde était un choc, mais il n’était pas seulement choquant ; l’existence était une surprise, mais une agréable surprise. En fait, toutes mes premières vues étaient exactement exprimées dans une devinette qui m’était restée en tête depuis l’enfance. La question était : « Qu’a dit la première grenouille ? » Et la réponse était : « Seigneur, comme tu m’as fait sauter ! » Cela dit succinctement tout ce que je suis en train de dire. Dieu a fait sauter la grenouille ; mais la grenouille préfère sauter. Mais une fois ces choses établies, entre en scène le second grand principe de la philosophie des fées.
N’importe qui peut le voir, pour peu qu’il lise simplement les Contes de Grimm ou les belles collections de M. Andrew Lang. Pour le plaisir du pédantisme, je l’appellerai la Doctrine de la Joie conditionnelle. Pierre de Touche parlait de la grande vertu d’un « si » ; selon l’éthique des elfes, toute vertu est dans un « si ». La note de la parole féerique est toujours : « Vous pourrez vivre dans un palais d’or et de saphir, si vous ne prononcez pas le mot “vache” » ; ou bien : « Vous pourrez vivre heureux avec la fille du roi, si vous ne lui montrez pas d’oignon. » La vision est toujours suspendue à un veto. Toutes les choses vertigineuses et colossales qui sont accordées dépendent d’une petite chose refusée. Toutes les choses folles et tourbillonnantes qui sont déchaînées dépendent d’une seule chose interdite. M. W. B. Yeats, dans sa poésie elfique exquise et pénétrante, décrit les elfes comme des êtres sans loi ; ils plongent dans une innocente anarchie sur les chevaux débridés de l’air —
« Chevauchent la crête de la marée échevelée,
Et dansent sur les montagnes comme une flamme. »
C’est une chose terrible à dire que M. W. B. Yeats ne comprend pas le pays des fées. Mais je le dis. C’est un Irlandais ironique, plein de réactions intellectuelles. Il n’est pas assez bête pour comprendre le pays des fées. Les fées préfèrent les gens du genre rustre, comme moi ; les gens qui restent bouche bée, sourient béatement et font ce qu’on leur dit. M. Yeats prête au pays des elfes toute la juste insurrection de sa propre race. Mais l’anarchie de l’Irlande est une anarchie chrétienne, fondée sur la raison et la justice. Le fenian se révolte contre une chose qu’il ne comprend que trop bien ; mais le vrai citoyen du pays des fées obéit à une chose qu’il ne comprend pas du tout. Dans le conte de fées, un bonheur incompréhensible repose sur une condition incompréhensible. On ouvre une boîte, et tous les maux s’envolent. On oublie un mot, et des villes périssent. On allume une lampe, et l’amour s’enfuit. On cueille une fleur, et des vies humaines sont perdues. On mange une pomme, et l’espérance de Dieu s’en est allée.
Tel est le ton des contes de fées, et ce n’est certes pas l’anarchie, ni même la liberté, bien que des hommes soumis à une mesquine tyrannie moderne puissent, par comparaison, le prendre pour la liberté. Des gens sortant de la prison de Portland pourraient trouver Fleet Street libre ; mais une étude plus attentive prouvera que les fées comme les journalistes sont esclaves du devoir. Les fées marraines semblent au moins aussi strictes que les autres marraines. Cendrillon reçut un carrosse venu du pays des merveilles et un cocher venu de nulle part, mais elle reçut un ordre — qui aurait pu venir de Brixton — d’être rentrée à minuit. De plus, elle avait une pantoufle de verre ; et ce ne peut être une coïncidence que le verre soit une substance si commune dans le folklore. Cette princesse-ci vit dans un château de verre, celle-là sur une colline de verre ; celle-ci voit toutes choses dans un miroir ; toutes peuvent habiter des maisons de verre, pourvu qu’elles ne jettent pas de pierres. Car ce mince scintillement de verre partout exprime le fait que le bonheur est brillant mais fragile, comme la substance qu’une servante ou un chat brise le plus aisément. Et ce sentiment de conte de fées s’enfonça lui aussi en moi et devint mon sentiment envers le monde entier. J’ai senti et je sens que la vie elle-même est aussi brillante que le diamant, mais aussi fragile que la vitre ; et quand on comparait les cieux au terrible cristal, je me souviens d’un frisson. J’avais peur que Dieu ne laisse tomber le cosmos avec fracas.
Souvenez-vous cependant qu’être cassable n’est pas la même chose qu’être périssable. Frappez un verre, et il ne durera pas un instant ; ne le frappez simplement pas, et il durera mille ans. Telle semblait être la joie de l’homme, au pays des elfes comme sur terre ; le bonheur dépendait de ne pas faire quelque chose qu’on pouvait faire à tout moment et dont, très souvent, on ne voyait pas bien pourquoi on ne devait pas le faire. Or le point est ici que cela ne me paraissait pas injuste. Si le troisième fils du meunier disait à la fée : « Expliquez-moi pourquoi je ne dois pas me tenir sur la tête dans le palais des fées », l’autre pourrait répondre à bon droit : « Eh bien, s’il faut en venir là, expliquez-moi le palais des fées. » Si Cendrillon dit : « Comment se fait-il que je doive quitter le bal à minuit ? », sa marraine pourrait répondre : « Comment se fait-il que tu y ailles jusqu’à minuit ? » Si je lègue par testament à un homme dix éléphants parlants et cent chevaux ailés, il ne peut se plaindre si les conditions participent de la légère excentricité du don. À cheval ailé donné, on ne regarde pas les dents. Et il me semblait que l’existence était elle-même un legs si excentrique que je ne pouvais me plaindre de ne pas comprendre les limites de la vision, alors que je ne comprenais pas la vision qu’elles limitaient. Le cadre n’était pas plus étrange que le tableau. Le veto pouvait bien être aussi extravagant que la vision ; il pouvait être aussi saisissant que le soleil, aussi insaisissable que les eaux, aussi fantastique et terrible que les arbres gigantesques.
Pour cette raison (on peut l’appeler la philosophie de la fée marraine), je n’ai jamais pu me joindre aux jeunes gens de mon temps dans ce qu’ils appelaient le sentiment général de révolte. J’aurais résisté, espérons-le, à toutes les règles mauvaises, et de celles-ci comme de leur définition je traiterai dans un autre chapitre. Mais je ne me sentais pas disposé à résister à une règle simplement parce qu’elle était mystérieuse. On tient parfois des domaines par des formalités absurdes, la rupture d’un bâton ou le paiement d’un grain de poivre : j’étais tout prêt à tenir l’immense domaine de la terre et du ciel par n’importe quelle fantaisie féodale de ce genre. Elle ne pouvait guère être plus extravagante que le fait qu’on me permît seulement de le tenir. À ce stade, je ne donne qu’un exemple moral pour montrer ce que je veux dire. Je n’ai jamais pu me mêler au murmure commun de cette génération montante contre la monogamie, parce qu’aucune restriction imposée au sexe ne me semblait aussi étrange et inattendue que le sexe lui-même. Avoir la permission, comme Endymion, de faire la cour à la lune, puis se plaindre que Jupiter garde ses propres lunes dans un harem, me semblait (à moi qui avais été nourri de contes de fées comme celui d’Endymion) une chute vulgaire. S’en tenir à une seule femme est un faible prix pour le simple fait de voir une seule femme. Se plaindre de ne pouvoir se marier qu’une fois, c’était comme se plaindre de n’être né qu’une fois. C’était sans commune mesure avec le terrible émoi dont on parlait. Cela trahissait, non une sensibilité exagérée au sexe, mais une curieuse insensibilité à son égard. Il est fou, l’homme qui se plaint de ne pouvoir entrer en Éden par cinq portes à la fois. La polygamie est un défaut de réalisation du sexe ; c’est comme un homme qui cueillerait cinq poires par pure distraction. Les esthètes ont touché les dernières limites insensées du langage dans leur éloge des belles choses. Le duvet du chardon les faisait pleurer ; un scarabée bruni les mettait à genoux. Pourtant leur émotion ne m’a jamais impressionné un seul instant, pour cette raison qu’il ne leur est jamais venu à l’esprit de payer leur plaisir par une quelconque sorte de sacrifice symbolique. Les hommes (pensais-je) pourraient jeûner quarante jours pour entendre chanter un merle. Les hommes pourraient traverser le feu pour trouver une primevère. Pourtant ces amants de la beauté ne pouvaient même pas rester sobres pour le merle. Ils ne voulaient pas passer par le mariage chrétien ordinaire en guise de dédommagement à la primevère. Assurément, on pourrait payer une joie extraordinaire par une morale ordinaire. Oscar Wilde disait qu’on n’apprécie pas les couchers de soleil parce qu’on ne peut pas les payer. Mais Oscar Wilde avait tort ; nous pouvons payer les couchers de soleil. Nous pouvons les payer en n’étant pas Oscar Wilde.
Eh bien, j’ai laissé les contes de fées traîner sur le plancher de la nursery, et je n’ai trouvé depuis aucun livre aussi sensé. J’ai quitté la nourrice gardienne de la tradition et de la démocratie, et je n’ai trouvé aucun type moderne aussi sainement radical ni aussi sainement conservateur. Mais ce qui méritait un commentaire important, c’était ceci : quand je sortis pour la première fois dans l’atmosphère intellectuelle du monde moderne, je découvris que le monde moderne s’opposait positivement, sur deux points, à ma nourrice et aux contes de nourrice. Il m’a fallu longtemps pour découvrir que le monde moderne a tort et que ma nourrice avait raison. Ce qui était vraiment curieux, c’était ceci : la pensée moderne contredisait ce credo fondamental de mon enfance sur ses deux doctrines les plus essentielles. J’ai expliqué que les contes de fées avaient fondé en moi deux convictions ; premièrement, que ce monde est un lieu extravagant et saisissant, qui aurait pu être tout à fait différent, mais qui est tout à fait délicieux ; deuxièmement, que devant cette extravagance et ce délice on peut bien être modeste et se soumettre aux plus bizarres limitations d’une si bizarre bonté. Mais je trouvai le monde moderne tout entier déferlant comme une marée haute contre mes deux tendresses ; et le choc de cette collision fit naître deux sentiments soudains et spontanés, que j’ai toujours éprouvés depuis et qui, tout grossiers qu’ils fussent, se sont depuis durcis en convictions.
D’abord, je trouvai le monde moderne tout entier parlant de fatalisme scientifique ; disant que tout est comme cela a toujours dû être, se déroulant sans faille depuis le commencement. La feuille sur l’arbre est verte parce qu’elle n’aurait jamais pu être autre chose. Or le philosophe des contes de fées se réjouit que la feuille soit verte précisément parce qu’elle aurait pu être écarlate. Il a l’impression qu’elle est devenue verte un instant avant qu’il la regarde. Il est content que la neige soit blanche, pour la raison strictement raisonnable qu’elle aurait pu être noire. Chaque couleur a en elle une qualité hardie, comme celle d’un choix ; le rouge des roses de jardin n’est pas seulement décisif, mais dramatique, comme du sang soudain répandu. Il sent que quelque chose a été fait. Mais les grands déterministes du dix-neuvième siècle s’opposaient vigoureusement à ce sentiment natif que quelque chose s’était passé un instant auparavant. En fait, selon eux, rien ne s’était jamais réellement passé depuis le commencement du monde. Rien ne s’était jamais passé depuis que l’existence s’était passée ; et même sur la date de celle-ci, ils n’étaient pas très sûrs.
Le monde moderne, tel que je le trouvai, faisait bloc pour le calvinisme moderne, pour la nécessité que les choses soient comme elles sont. Mais quand j’en vins à interroger ses tenants, je découvris qu’ils n’avaient en réalité aucune preuve de cette inévitable répétition des choses, sinon le fait que les choses se répétaient. Or la simple répétition rendait plutôt les choses, à mes yeux, plus étranges que plus rationnelles. C’était comme si, ayant vu dans la rue un nez de forme curieuse et l’ayant écarté comme un accident, j’avais ensuite vu six autres nez de la même forme stupéfiante. J’aurais cru un instant qu’il devait s’agir de quelque société secrète locale. Ainsi, qu’un éléphant ait une trompe, c’était bizarre ; mais que tous les éléphants aient une trompe, cela ressemblait à un complot. Je ne parle ici que d’une émotion, et d’une émotion à la fois tenace et subtile. Mais la répétition dans la Nature semblait parfois une répétition fébrile, comme celle d’un maître d’école en colère qui répète la même chose encore et encore. L’herbe semblait me faire signe de tous ses doigts à la fois ; les étoiles en foule semblaient résolues à être comprises. Le soleil me forcerait à le voir, dût-il se lever mille fois. Les récurrences de l’univers s’élevaient jusqu’au rythme affolant d’une incantation, et je commençai à entrevoir une idée.
Tout le matérialisme altier qui domine l’esprit moderne repose en dernier ressort sur une seule supposition ; une supposition fausse. On suppose que si une chose ne cesse de se répéter, elle est probablement morte ; un mécanisme d’horlogerie. Les gens sentent que si l’univers était personnel, il varierait ; que si le soleil était vivant, il danserait. C’est une erreur, même au regard des faits connus. Car la variation dans les affaires humaines y est généralement introduite, non par la vie, mais par la mort ; par l’affaiblissement ou la rupture de leur force ou de leur désir. Un homme varie ses mouvements à cause de quelque léger élément d’échec ou de fatigue. Il monte dans un omnibus parce qu’il est fatigué de marcher ; ou il marche parce qu’il est fatigué de rester assis. Mais si sa vie et sa joie étaient si gigantesques qu’il ne se lassât jamais d’aller à Islington, il pourrait aller à Islington aussi régulièrement que la Tamise va à Sheerness. La vitesse même et l’extase de sa vie auraient l’immobilité de la mort. Le soleil se lève chaque matin. Moi, je ne me lève pas chaque matin ; mais cette variation est due non à mon activité, mais à mon inaction. Or, pour dire la chose en termes populaires, il se pourrait que le soleil se lève régulièrement parce qu’il ne se lasse jamais de se lever. Sa routine pourrait venir, non d’une absence de vie, mais d’un afflux de vie. Ce que je veux dire se voit, par exemple, chez les enfants, quand ils trouvent un jeu ou une plaisanterie qui leur plaît particulièrement. Un enfant agite les jambes en cadence par excès, non par manque, de vie. Parce que les enfants ont une vitalité débordante, parce qu’ils sont en esprit farouches et libres, ils veulent que les choses soient répétées et inchangées. Ils disent toujours : « Recommence ! » ; et la grande personne recommence jusqu’à en être presque morte. Car les grandes personnes ne sont pas assez fortes pour exulter dans la monotonie. Mais peut-être Dieu est-il assez fort pour exulter dans la monotonie. Il est possible que Dieu dise chaque matin au soleil : « Recommence ! » ; et chaque soir à la lune : « Recommence ! » Ce n’est peut-être pas une nécessité automatique qui rend toutes les pâquerettes semblables ; il se peut que Dieu fasse chaque pâquerette séparément, mais ne se soit jamais lassé de les faire. Il se peut qu’Il ait l’éternel appétit de l’enfance ; car nous avons péché et vieilli, et notre Père est plus jeune que nous. La répétition dans la Nature n’est peut-être pas une simple récurrence ; c’est peut-être un bis de théâtre. Le Ciel bisse peut-être l’oiseau qui a pondu un œuf. Si l’être humain conçoit et met au monde un enfant humain au lieu de mettre au monde un poisson, une chauve-souris ou un griffon, la raison n’en est peut-être pas que nous soyons fixés dans un destin animal sans vie ni but. Il se peut que notre petite tragédie ait touché les dieux, qu’ils l’admirent depuis leurs galeries étoilées, et qu’à la fin de chaque drame humain l’homme soit rappelé encore et encore devant le rideau. La répétition peut continuer pendant des millions d’années, par pur choix, et à tout instant elle peut s’arrêter. L’homme peut se tenir sur la terre génération après génération, et pourtant chaque naissance être positivement sa dernière apparition.
Telle fut ma première conviction ; née du choc de mes émotions d’enfant rencontrant le credo moderne en pleine course. J’avais toujours vaguement senti que les faits étaient des miracles, au sens où ils sont merveilleux : je commençai alors à les tenir pour des miracles au sens plus strict où ils étaient voulus. Je veux dire qu’ils étaient, ou pouvaient être, les exercices répétés d’une volonté. Bref, j’avais toujours cru que le monde impliquait de la magie : je pensais maintenant qu’il impliquait peut-être un magicien. Et cela révélait une émotion profonde, toujours présente et subconsciente : que ce monde qui est le nôtre a un but ; et que s’il y a un but, il y a une personne. J’avais toujours senti la vie d’abord comme une histoire : et s’il y a une histoire, il y a un conteur.
Mais la pensée moderne frappait aussi ma seconde tradition humaine. Elle allait à l’encontre du sentiment féerique des limites et des conditions strictes. La seule chose dont elle aimait parler, c’était l’expansion et la grandeur. Herbert Spencer aurait été fort contrarié si quelqu’un l’avait traité d’impérialiste, et il est donc très regrettable que personne ne l’ait fait. Mais c’était un impérialiste de la pire espèce. Il popularisa cette notion méprisable selon laquelle la taille du système solaire devrait intimider le dogme spirituel de l’homme. Pourquoi un homme abdiquerait-il sa dignité devant le système solaire plutôt que devant une baleine ? Si la simple taille prouve que l’homme n’est pas l’image de Dieu, alors une baleine peut être l’image de Dieu ; une image quelque peu informe ; ce qu’on pourrait appeler un portrait impressionniste. Il est parfaitement vain d’objecter que l’homme est petit comparé au cosmos ; car l’homme a toujours été petit comparé à l’arbre le plus proche. Mais Herbert Spencer, dans son impérialisme effréné, voulait à tout prix que nous ayons été en quelque sorte conquis et annexés par l’univers astronomique. Il parlait des hommes et de leurs idéaux exactement comme le plus insolent des unionistes parle des Irlandais et de leurs idéaux. Il fit de l’humanité une petite nationalité. Et sa funeste influence se voit jusque chez les plus fougueux et les plus honorables des auteurs scientifiques venus après lui ; notamment dans les premiers romans de M. H. G. Wells. Bien des moralistes ont, de façon exagérée, représenté la terre comme mauvaise. Mais M. Wells et son école ont rendu les cieux mauvais. Nous devrions lever nos yeux vers les étoiles, d’où nous viendrait la ruine.
Mais l’expansion dont je parle était bien plus funeste que tout cela. J’ai fait remarquer que le matérialiste, comme le fou, est en prison ; dans la prison d’une seule pensée. Ces gens semblaient trouver singulièrement exaltant de répéter sans cesse que la prison était très vaste. La taille de cet univers scientifique n’apportait aucune nouveauté, aucun soulagement. Le cosmos s’étendait à l’infini, mais pas même dans sa constellation la plus folle il ne pouvait y avoir quoi que ce soit de vraiment intéressant ; quoi que ce soit, par exemple, comme le pardon ou le libre arbitre. La grandeur ou l’infinité du secret de son cosmos n’y ajoutait rien. C’était comme annoncer à un prisonnier de la geôle de Reading qu’il serait heureux d’apprendre que la geôle couvrait désormais la moitié du comté. Le gardien n’aurait rien à montrer à cet homme, sinon des couloirs de pierre toujours plus nombreux et plus longs, éclairés de lumières blafardes et vides de tout ce qui est humain. De même ces dilatateurs de l’univers n’avaient rien à nous montrer, sinon des couloirs d’espace toujours plus infinis, éclairés de soleils blafards et vides de tout ce qui est divin.
Au pays des fées, il y avait eu une vraie loi ; une loi qui pouvait être enfreinte, car la définition d’une loi, c’est quelque chose qui peut être enfreint. Mais la machinerie de cette prison cosmique était quelque chose qui ne pouvait être brisé ; car nous n’étions nous-mêmes qu’une partie de sa machinerie. Ou bien nous étions incapables de faire les choses, ou bien nous étions destinés à les faire. L’idée de la condition mystique disparut tout à fait ; on ne peut avoir ni la fermeté d’observer les lois ni le plaisir de les enfreindre. La grandeur de cet univers n’avait rien de cette fraîcheur et de cet élan aérien que nous avons loués dans l’univers du poète. Cet univers moderne est littéralement un empire ; c’est-à-dire qu’il est vaste, mais qu’il n’est pas libre. On passait dans des salles sans fenêtres toujours plus grandes, des salles gonflées d’une perspective babylonienne ; mais on ne trouvait jamais la plus petite fenêtre ni un souffle d’air du dehors.
Leurs parallèles infernales semblaient s’écarter avec la distance ; mais pour moi, toutes les bonnes choses se terminent en pointe, les épées par exemple. Trouvant donc la vantardise du grand cosmos si peu satisfaisante pour mes émotions, je me mis à en discuter un peu ; et je découvris bientôt que toute cette attitude était encore plus superficielle qu’on n’aurait pu s’y attendre. Selon ces gens, le cosmos était une seule chose, puisqu’il avait une seule règle ininterrompue. Seulement (disaient-ils), s’il est une seule chose, il est aussi la seule chose qui existe. Pourquoi, dès lors, se donner tant de mal pour le dire grand ? Il n’y a rien à quoi le comparer. Il serait tout aussi sensé de le dire petit. Un homme peut dire : « J’aime ce vaste cosmos, avec sa foule d’étoiles et sa multitude de créatures variées. » Mais, s’il faut en venir là, pourquoi un homme ne dirait-il pas : « J’aime ce petit cosmos douillet, avec son nombre convenable d’étoiles et une provision de bétail aussi bien ordonnée que je puisse le souhaiter » ? L’un vaut l’autre ; ce ne sont tous deux que de simples sentiments. C’est pur sentiment de se réjouir que le soleil soit plus grand que la terre ; c’est un sentiment tout aussi sensé de se réjouir que le soleil ne soit pas plus grand qu’il n’est. Un homme choisit d’éprouver une émotion devant la grandeur du monde ; pourquoi ne choisirait-il pas d’éprouver une émotion devant sa petitesse ?
Il se trouva que j’éprouvais cette émotion. Quand on aime quelque chose, on l’appelle par des diminutifs, même si c’est un éléphant ou un garde du corps du roi. La raison en est que toute chose, si énorme soit-elle, qui peut être conçue comme complète, peut être conçue comme petite. Si les moustaches militaires ne suggéraient pas un sabre, ni les défenses une queue, alors l’objet serait vaste parce qu’il serait incommensurable. Mais dès l’instant où vous pouvez imaginer un garde, vous pouvez imaginer un petit garde. Dès l’instant où vous voyez vraiment un éléphant, vous pouvez l’appeler « Tout-Petit ». Si vous pouvez faire une statue d’une chose, vous pouvez en faire une statuette. Ces gens professaient que l’univers était une seule chose cohérente ; mais ils n’aimaient pas l’univers. Moi, j’aimais l’univers à la folie et je voulais l’appeler par un diminutif. Je l’ai souvent fait ; et cela n’a jamais semblé le gêner. Réellement et en vérité, je sentais que ces obscurs dogmes de vitalité étaient mieux exprimés en disant le monde petit qu’en le disant grand. Car il y avait dans l’infini une sorte d’insouciance qui était l’inverse du soin farouche et pieux que j’éprouvais touchant le prix inestimable et le péril de la vie. Ils ne montraient qu’un morne gaspillage ; mais je ressentais une sorte d’épargne sacrée. Car l’économie est bien plus romanesque que la prodigalité. Pour eux, les étoiles étaient un revenu inépuisable de sous ; mais j’éprouvais envers le soleil d’or et la lune d’argent ce qu’éprouve un écolier qui possède un souverain et un shilling.
Ces convictions subconscientes sont le mieux rendues par la couleur et le ton de certains récits. Ainsi, j’ai dit que seules les histoires de magie peuvent exprimer mon sentiment que la vie n’est pas seulement un plaisir, mais une sorte de privilège excentrique. Je puis exprimer cet autre sentiment, celui d’un cosmos douillet, en évoquant un autre livre qu’on lit toujours dans l’enfance, Robinson Crusoé, que je lus vers cette époque, et qui doit son éternelle vivacité au fait qu’il célèbre la poésie des limites, que dis-je, le romanesque échevelé de la prudence. Crusoé est un homme sur un petit rocher avec quelques commodités tout juste arrachées à la mer : le meilleur du livre, c’est simplement la liste des choses sauvées du naufrage. Le plus grand des poèmes est un inventaire. Chaque ustensile de cuisine devient idéal parce que Crusoé aurait pu le laisser tomber dans la mer. C’est un bon exercice, aux heures vides ou laides de la journée, que de regarder n’importe quoi, le seau à charbon ou la bibliothèque, et de penser combien on serait heureux de l’avoir rapporté du navire en perdition sur l’île solitaire. Mais c’est un exercice meilleur encore de se rappeler que toutes choses ont ainsi échappé de justesse : tout a été sauvé d’un naufrage. Chaque homme a vécu une horrible aventure : il aurait pu ne pas exister, être comme un avorton caché, comme des enfants qui n’ont pas vu la lumière. On parlait beaucoup, dans mon enfance, d’hommes de génie entravés ou ruinés : et il était courant de dire que tel ou tel était un Grand Aurait-Pu-Être. Pour moi, c’est un fait plus solide et plus saisissant que n’importe quel passant soit un Grand Aurait-Pu-Ne-Pas-Être.
Mais je sentais vraiment (l’idée peut sembler sotte) que tout l’ordre et le nombre des choses étaient le vestige romanesque du navire de Crusoé. Qu’il y ait deux sexes et un soleil, c’était comme le fait qu’il y avait deux fusils et une hache. Il était d’une urgence poignante que rien ne fût perdu ; mais, d’une certaine façon, il était plutôt amusant que rien ne pût être ajouté. Les arbres et les planètes semblaient des choses sauvées du naufrage : et quand je vis le Cervin, je fus heureux qu’on ne l’eût pas oublié dans la confusion. J’étais économe des étoiles comme si c’étaient des saphirs (c’est ainsi qu’on les appelle dans l’Éden de Milton) : je thésaurisais les collines. Car l’univers est un joyau unique, et s’il est d’un jargon naturel de parler d’un joyau comme sans pareil et sans prix, de ce joyau-là c’est littéralement vrai. Ce cosmos est en effet sans pareil et sans prix : car il ne peut y en avoir un autre.
Ainsi s’achève, dans une inévitable insuffisance, la tentative d’exprimer les choses inexprimables. Telles sont mes attitudes ultimes envers la vie ; les sols destinés aux semences de la doctrine. Ces choses, d’une manière obscure, je les ai pensées avant de savoir écrire, et senties avant de savoir penser : afin que nous puissions avancer plus aisément par la suite, je vais les récapituler sommairement maintenant. Je sentais jusque dans mes os, premièrement, que ce monde ne s’explique pas lui-même. Il peut être un miracle avec une explication surnaturelle ; il peut être un tour de prestidigitation, avec une explication naturelle. Mais l’explication du tour de prestidigitation, si elle doit me satisfaire, devra être meilleure que les explications naturelles que j’ai entendues. La chose est magique, vraie ou fausse. Deuxièmement, j’en vins à sentir que la magie devait avoir un sens, et que le sens devait avoir quelqu’un pour le vouloir. Il y avait quelque chose de personnel dans le monde, comme dans une œuvre d’art ; quoi qu’il signifiât, il le signifiait avec violence. Troisièmement, je trouvais ce dessein beau dans son plan ancien, en dépit de ses défauts, tels que les dragons. Quatrièmement, que la forme convenable de remerciement envers lui est une forme d’humilité et de retenue : nous devrions remercier Dieu pour la bière et le bourgogne en n’en buvant pas trop. Nous devions aussi une obéissance à ce qui nous avait faits, quoi que ce fût. Et enfin, chose plus étrange encore, il m’était venu à l’esprit une impression vague et vaste que, d’une certaine façon, tout bien était un vestige à mettre en réserve et à tenir pour sacré, rescapé de quelque ruine primordiale. L’homme avait sauvé son bien comme Crusoé sauva ses biens : il les avait sauvés d’un naufrage. Tout cela, je le sentais, et l’époque ne m’encourageait nullement à le sentir. Et pendant tout ce temps, je n’avais même pas pensé à la théologie chrétienne.
Chapitre 5 terminé
L’Éthique du pays des elfes