De l’amour de Dieu
Le quatrième degré de l’amour

Chapitre 10 · 4 min de lecture · 6 min d’écoute

Le quatrième degré de l’amour

HEUREUX celui qui peut s’élever jusqu’au quatrième degré de l’amour, et qui ne s’aime lui-même que pour Dieu. “Ta justice, Seigneur, est comme les hautes montagnes. ” Il en est ainsi de ce quatrième degré de l’amour, “une grande montagne où il plaît à Dieu d’habiter ”. “Qui pourra monter à la montagne de l’Éternel? ” “Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? et je volerai là-bas, et je me reposerai. ” “Son lieu est dans la paix, et sa demeure en Sion. ” “Malheur à moi, car mon exil s’est prolongé ! ” Quand cette chair et ce sang, cette poussière et cette boue dont je suis fait, pourront-ils monter là-haut ? Quand cette âme qui est la mienne, ravie d’amour pour Dieu, se regardera-t-elle comme un vase brisé, soupirera-t-elle après Dieu et se perdra-t-elle en lui, car “celui qui s’attache au Seigneur est avec lui un seul esprit ” ? Quand s’écriera-t-elle : “Ma chair et mon cœur ont défailli ; tu es le Dieu de mon cœur, et le Dieu qui est mon partage à jamais ” ? Saint et heureux celui qui, ne fût-ce qu’une fois, ne fût-ce qu’un instant, a éprouvé quelque chose de semblable en sa vie mortelle ; car ce n’est pas là un bonheur humain, c’est la vie éternelle que de se perdre ainsi soi-même, comme si l’on était vide de soi, comme si l’on n’était pas. Si quelque pauvre mortel y parvient, pour un instant et comme à son insu, ce siècle mauvais semble, à regret, retarder sa joie et la remplir d’amertume. Ce corps de mort le tire en bas, les soucis et les inquiétudes de la vie le retiennent, la corruption de la chair lui refuse son appui, et son devoir envers son prochain le rappelle à grands cris à redescendre, et à s’écrier : “Seigneur, je souffre violence, réponds pour moi ” ; ou encore : “Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort? ”

Nous lisons dans la sainte Écriture que Dieu a tout fait pour lui-même. Ses créatures sont donc tenues de se conformer, au moins dans une certaine mesure, à la pensée de leur Créateur. Nous devons nous offrir entièrement à lui, ne cherchant que son bon plaisir, non le nôtre. Nous trouverons le bonheur bien moins dans la recherche de notre propre avantage que dans l’accomplissement de sa volonté en nous, selon que nous prions chaque jour : “que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. ” Ô amour pur et saint ! ô très douce et bienheureuse affection ! Ô complète soumission d’une âme désintéressée ; très parfaite en ce qu’il n’y a nulle pensée de soi ; très douce et très tendre en ce que tout le sentiment de l’âme est divin !

Y parvenir, c’est pour l’âme être déifiée ; comme une petite goutte d’eau, mêlée au vin, semble se perdre en en prenant le goût et la couleur ; comme une barre de fer, plongée dans une fournaise, semble perdre sa nature pour prendre celle du feu ; ou comme l’air, rempli des rayons du soleil, semble devenir lumière plutôt qu’être illuminé. Ainsi en est-il de la vie naturelle des saints ; ils semblent se fondre et passer dans la volonté de Dieu. Car s’il restait dans l’homme quelque chose de purement humain, comment Dieu serait-il tout en tous ? Ce n’est pas que la nature humaine doive être détruite, mais elle atteindra une autre beauté, une puissance et une gloire plus hautes. Quand cela sera-t-il ? À qui sera-t-il donné de le voir et de le connaître ? Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu? Ô Dieu, mon Seigneur, mon cœur t’a dit : “Ma face t’a cherché ; ta face, Seigneur, je la chercherai. ” Sera-t-il donné à un homme tel que moi de voir ton saint temple ?

En cette vie, le cœur est obligé de prendre quelque souci du corps, l’esprit de veiller à ce que sa santé et ses forces se maintiennent intactes ; et je pense qu’il est impossible, tant que nos énergies sont ainsi partagées, de reposer entièrement en Dieu et dans sa contemplation, impossible d’obéir parfaitement au précepte : “Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. ” Nous ne pouvons espérer posséder le quatrième degré de l’amour, ou plutôt être possédés par lui, avant d’avoir revêtu un corps spirituel et immortel, pur et paisible, obéissant et soumis en tout à l’esprit, ce qui ne peut être notre œuvre, mais seulement l’œuvre de la puissance de Dieu en faveur de ceux qui lui plaisent. Notre âme atteindra aisément cet amour parfait quand ni le fardeau ni les tentations de ce corps ne l’oppresseront plus ; alors elle s’élancera sans entraves vers sa joie dans le Seigneur. Mais devons-nous douter que les âmes des saints martyrs, avant de quitter leurs corps triomphants, aient goûté, au moins dans une faible mesure, à ce bonheur ? Ce que nous savons avec certitude, c’est qu’un immense amour remplissait et ravissait leurs âmes, pour leur donner la force de livrer leur vie et d’endurer les tourments qu’ils souffrirent. Pourtant, la joie de leur triomphe dut en être diminuée.

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