Chapitre 3 · 21 min de lecture · 27 min d’écoute
La nécessité de la mortification : le devoir des meilleurs croyants
L’assertion principale touchant la nécessité de la mortification proposée pour être confirmée — La mortification, devoir des meilleurs croyants, Colossiens 3:5 ; 1 Corinthiens 9:27 — Le péché qui habite en nous demeure toujours ; point de perfection en cette vie, Philippiens 3:12 ; 1 Corinthiens 13:12 ; 2 Pierre 3:18 ; Galates 5:17, etc. — L’activité du péché qui demeure dans les croyants, Romains 7:23 ; Jacques 4:5 ; Hébreux 12:1 — Sa fécondité et sa tendance — Toute convoitise vise au plus haut degré dans son genre — L’Esprit et la nouvelle nature donnés pour lutter contre le péché qui habite en nous, Galates 5:17 ; 2 Pierre 1:4-5 ; Romains 7:23 — L’issue redoutable de la négligence de la mortification, Apocalypse 3:2 ; Hébreux 3:13 — Le premier principe général de tout le discours ainsi confirmé — Le manque de ce devoir déploré.
Ce fondement posé, une brève confirmation des principales conclusions énoncées plus haut me conduira à ce que j’ai surtout en vue :
I. Que les croyants les plus éminents, qui sont assurément affranchis de la puissance condamnatrice du péché, doivent néanmoins faire, tous les jours de leur vie, leur affaire de mortifier la puissance du péché qui habite en eux.
Ainsi l’apôtre, en Colossiens 3:5 : « Faites donc mourir les membres qui sont sur la terre. » À qui parle-t-il ? À ceux qui étaient « ressuscités avec Christ », verset 1 ; à ceux qui étaient « morts » avec lui, verset 3 ; à ceux dont Christ était la vie, et à qui il est dit : « vous paraîtrez aussi avec lui dans la gloire », verset 4. Mortifiez-le ; faites-en votre œuvre de chaque jour ; soyez-y sans relâche tant que vous vivez ; ne cessez pas un seul jour cette œuvre ; faites mourir le péché, ou c’est lui qui vous fera mourir. Le fait d’être virtuellement morts avec Christ, et vivifiés avec lui, ne vous dispensera pas de cette œuvre. Et notre Sauveur nous dit comment son Père traite tout sarment qui, en lui, porte du fruit, tout sarment véritable et vivant : « il l’émonde, afin qu’il porte encore plus de fruit », Jean 15:2. Il l’émonde, et non pour un jour ou deux, mais aussi longtemps qu’il est un sarment en ce monde. Et l’apôtre vous dit quelle était sa pratique, en 1 Corinthiens 9:27 : « je traite durement mon corps et je le tiens assujetti. » « Je le fais, dit-il, chaque jour ; c’est l’œuvre de ma vie ; je ne l’omets pas ; c’est là mon affaire. » Et si telle était l’œuvre et l’affaire de Paul, qui était si incomparablement élevé, en grâce, en révélations, en jouissances, en privilèges et en consolations, au-dessus de la mesure ordinaire des croyants, sur quoi pourrions-nous bien fonder une exemption de cette œuvre et de ce devoir tant que nous sommes en ce monde ? On peut en rendre brièvement quelques raisons :
1. Le péché qui habite en nous demeure toujours tant que nous sommes en ce monde ; c’est pourquoi il doit toujours être mortifié. Je ne me mêle pas à présent des disputes vaines, insensées et ignorantes des hommes sur l’observation parfaite des commandements de Dieu, sur la perfection en cette vie, sur le fait d’être entièrement et parfaitement morts au péché. Il est plus que probable que les hommes de ces abominations n’ont jamais su ce qu’il faut pour observer un seul des commandements de Dieu, et qu’ils sont si loin de la perfection des degrés qu’ils ne sont jamais parvenus à la perfection des parties dans l’obéissance, c’est-à-dire à l’obéissance universelle dans la sincérité. Aussi plusieurs, de nos jours, qui ont parlé de perfection ont-ils été plus habiles, et ont-ils affirmé qu’elle consiste à ne connaître aucune différence entre le bien et le mal. Non qu’ils soient parfaits dans les choses que nous appelons bonnes, mais tout leur est égal, et le comble de la méchanceté est leur perfection. D’autres, qui y ont trouvé un chemin nouveau en niant le péché originel qui habite en nous, et en accommodant la spiritualité de la loi de Dieu au cœur charnel des hommes, ont suffisamment montré qu’ils ignorent la vie de Christ et sa puissance dans les croyants, et ils ont inventé une justice nouvelle que l’Évangile ne connaît pas, enflés d’un vain orgueil par leurs pensées charnelles. Quant à nous, qui n’osons être sages au-delà de ce qui est écrit, ni nous vanter, d’après la vie d’autres hommes, de ce que Dieu n’a pas fait pour nous, nous disons que le péché qui habite en nous vit en nous, dans une certaine mesure et à un certain degré, tant que nous sommes en ce monde. Nous n’osons parler « comme si nous avions déjà remporté le prix, ou déjà atteint la perfection », Philippiens 3:12. « notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » doit être notre lot tant que nous vivons ici-bas, 2 Corinthiens 4:16 ; et aux renouvellements du nouvel homme répondent les brèches et le dépérissement du vieux. Tant que nous sommes ici, nous ne connaissons qu’« en partie », 1 Corinthiens 13:12, ayant en nous un reste de ténèbres qui doit être ôté graduellement par notre croissance dans « la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ », 2 Pierre 3:18 ; et « la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit », de sorte que nous ne faisons point ce que nous voudrions, Galates 5:17 ; nous sommes donc en défaut dans notre obéissance aussi bien que dans notre lumière, 1 Jean 1:8. Nous avons un « corps de cette mort », Romains 7:24, dont nous ne sommes délivrés que par la mort de notre corps, Philippiens 3:21. Or, puisque c’est notre devoir de mortifier, d’être occupés à faire mourir le péché tant qu’il est en nous, il nous faut être à l’ouvrage. Celui qui est chargé de tuer un ennemi, s’il cesse de frapper avant que l’autre ait cessé de vivre, ne fait que la moitié de son ouvrage, Galates 6:9 ; Hébreux 12:1 ; 2 Corinthiens 7:1.
2. Non seulement le péché demeure toujours en nous, mais il est toujours agissant, toujours à l’œuvre pour produire les actions de la chair. Quand le péché nous laisse en paix, nous pouvons laisser le péché en paix ; mais comme le péché n’est jamais moins tranquille que lorsqu’il paraît le plus tranquille, et que ses eaux sont le plus souvent profondes quand elles sont calmes, ainsi nos stratagèmes contre lui doivent être vigoureux en tout temps et en toutes circonstances, même là où on le soupçonne le moins. Non seulement le péché demeure en nous, mais « la loi des membres se révolte encore contre la loi de l’entendement », Romains 7:23 ; et « l’esprit qui habite en nous a des désirs qui portent à l’envie », Jacques 4:5. Il est toujours en continuel travail ; « la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit », Galates 5:17 ; la convoitise est toujours à tenter et à concevoir le péché, Jacques 1:14 ; en toute action morale, elle est toujours soit à incliner au mal, soit à détourner de ce qui est bon, soit à déranger l’esprit dans sa communion avec Dieu. Elle incline au mal. « je fais le mal que je ne veux pas », dit l’apôtre, Romains 7:19. D’où cela vient-il ? Eh bien, de ce que « Ce qui est bon, je le sais, n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair ». Et elle détourne du bien : « je ne fais pas le bien que je veux », verset 19 ; — « Pour la même raison, ou bien je ne le fais pas, ou bien je ne le fais pas comme je le devrais, toutes mes choses saintes étant souillées par ce péché. » « la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit… afin que vous ne fassiez point ce que vous voudriez », Galates 5:17. Et elle dérange notre esprit, et c’est pourquoi elle est appelée « le péché qui nous enveloppe si facilement », Hébreux 12:1 ; c’est à cause d’elle que l’apôtre fait ces douloureuses plaintes, en Romains 7. De sorte que le péché est toujours agissant, toujours concevant, toujours séduisant et tentant. Qui peut dire qu’il ait jamais eu affaire avec Dieu ou travaillé pour Dieu sans que le péché qui habite en nous ait eu sa part dans la corruption de ce qu’il faisait ? Et ce commerce, il le mènera plus ou moins tous les jours de notre vie. Si donc le péché est toujours agissant, et si nous ne sommes pas toujours occupés à le mortifier, nous sommes des créatures perdues. Celui qui reste immobile et qui laisse ses ennemis redoubler leurs coups sur lui sans résister sera indubitablement vaincu à la fin. Si le péché est subtil, vigilant, fort et toujours à l’œuvre pour tuer notre âme, et que nous soyons paresseux, négligents et insensés quand il s’agit de travailler à sa ruine, pouvons-nous attendre une heureuse issue ? Il n’est pas de jour où le péché ne soit vainqueur ou vaincu, où il ne l’emporte ou ne soit surmonté ; et il en sera ainsi tant que nous vivrons en ce monde.
Je dispenserai de ce devoir celui qui pourra amener le péché à un accommodement, à une suspension d’armes dans cette guerre ; s’il veut l’épargner un seul jour, dans un seul devoir (pourvu qu’il soit une personne qui connaisse la spiritualité de l’obéissance et la subtilité du péché), qu’il dise à son âme, quant à ce devoir : « Mon âme, repose-toi. » Les saints, dont l’âme aspire à être délivrée de sa rébellion qui les tourmente, savent qu’il n’y a de sûreté contre lui que dans une guerre constante.
3. Non seulement le péché sera toujours à lutter, à agir, à se rebeller, à troubler, à inquiéter, mais si on le laisse faire, s’il n’est pas continuellement mortifié, il produira des péchés graves, maudits, scandaleux, qui perdent l’âme. L’apôtre nous dit quelles en sont les œuvres et les fruits, en Galates 5:19-21 : « les œuvres de la chair sont manifestes, ce sont l’impudicité, l’impureté, la dissolution, l’idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les sectes, l’envie, l’ivrognerie, les excès de table, et les choses semblables. » Vous savez ce qu’il a fait en David et en divers autres. Le péché vise toujours à l’extrême ; chaque fois qu’il se lève pour tenter ou séduire, s’il pouvait suivre son cours, il irait jusqu’au péché le plus extrême de son genre. Toute pensée ou tout regard impur serait adultère s’il le pouvait ; tout désir de convoitise serait oppression, toute pensée d’incrédulité serait athéisme, s’il pouvait croître jusqu’à son terme. Les hommes peuvent en venir à ce point que le péché ne se fasse pas entendre dire une parole scandaleuse dans leur cœur — c’est-à-dire pousser à quelque grand péché, le scandale à la bouche ; mais toute montée de la convoitise, si elle pouvait suivre son cours, irait jusqu’au comble de la scélératesse : elle est comme le séjour des morts, qui n’est jamais rassasié. Et c’est là une part non négligeable de la séduction du péché, par laquelle il réussit à endurcir les hommes, et ainsi à les perdre, Hébreux 3:13 : il est pour ainsi dire modeste dans ses premiers mouvements et ses premières propositions ; mais une fois qu’il a pris pied par eux dans le cœur, il garde constamment le terrain conquis et pousse plus avant vers quelques degrés de plus dans le même genre. Ce nouvel agissement, cette poussée en avant, font que l’âme ne remarque guère quelle brèche est déjà faite vers l’abandon de Dieu ; elle pense que tout va passablement bien s’il n’y a pas de progrès ultérieur ; et dans la mesure où l’âme est rendue insensible à quelque péché que ce soit — c’est-à-dire quant à la sensibilité que l’Évangile requiert —, dans cette mesure elle est endurcie. Mais le péché pousse toujours en avant, et cela parce qu’il n’a d’autres bornes que l’abandon total de Dieu et l’opposition à lui ; s’il s’avance vers son comble par degrés, s’assurant par l’endurcissement le terrain qu’il a gagné, cela ne vient pas de sa nature, mais de sa séduction. Or rien ne peut empêcher cela, sinon la mortification ; elle dessèche la racine et frappe à toute heure la tête du péché, de sorte qu’il est contrecarré dans tout ce qu’il entreprend. Il n’est pas au monde de saint si excellent qui, s’il abandonnait ce devoir, ne tombât dans autant de péchés maudits que n’importe qui de sa sorte en ait jamais commis.
4. C’est là l’une des principales raisons pour lesquelles l’Esprit et la nouvelle nature nous sont donnés : afin que nous ayons au-dedans de nous un principe par lequel nous opposer au péché et à la convoitise. « la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit. » Fort bien ! Et alors ? Eh bien, « l’Esprit en a de contraires à ceux de la chair », Galates 5:17. Il y a dans l’Esprit, ou dans la nouvelle nature spirituelle, une inclination à agir contre la chair, aussi bien qu’il y en a dans la chair à agir contre l’Esprit ; ainsi en 2 Pierre 1:4-5. C’est notre participation à la nature divine qui nous fait échapper aux souillures qui sont dans le monde par la convoitise ; et, en Romains 7:23, il y a une loi de l’entendement aussi bien qu’une loi des membres. Or c’est, premièrement, la chose la plus injuste et la plus déraisonnable du monde, lorsque deux combattants sont aux prises, de lier l’un et de l’empêcher de faire tout son possible, tandis qu’on laisse l’autre libre de le blesser à son gré ; et, secondement, la chose la plus insensée du monde, de lier celui qui combat pour notre condition éternelle, [salut ?] et de laisser en liberté celui qui cherche et poursuit avec violence notre ruine éternelle. Le combat porte sur notre vie et notre âme. Ne pas employer chaque jour l’Esprit et la nouvelle nature à mortifier le péché, c’est négliger l’excellent secours que Dieu nous a donné contre notre plus grand ennemi. Si nous négligeons de faire usage de ce que nous avons reçu, Dieu peut à juste titre retenir sa main de nous donner davantage. Ses grâces, aussi bien que ses dons, nous sont accordées pour que nous en usions, que nous les exercions et que nous les fassions valoir. Ne pas mortifier chaque jour le péché, c’est pécher contre la bonté, la bienveillance, la sagesse, la grâce et l’amour de Dieu, qui nous a pourvus d’un principe pour le faire.
5. La négligence dans ce devoir jette l’âme dans une condition entièrement contraire à celle que l’apôtre affirme avoir été la sienne, en 2 Corinthiens 4:16 : « lors même que notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » Chez ceux-là, l’homme intérieur se détruit, et l’homme extérieur se renouvelle de jour en jour. Le péché est comme la maison de David, et la grâce comme la maison de Saül. L’exercice et le succès sont les deux principaux aliments de la grâce dans le cœur ; quand on la laisse en repos, elle se flétrit et dépérit ; ce qui lui appartient est « près de mourir », Apocalypse 3:2 ; et le péché gagne du terrain vers l’endurcissement du cœur, Hébreux 3:13. Voici ce que je veux dire : par l’omission de ce devoir, la grâce se flétrit, la convoitise fleurit, et les dispositions du cœur vont de mal en pis ; et le Seigneur sait à quelles issues désespérées et redoutables cela a conduit beaucoup de gens. Là où le péché, par la négligence de la mortification, remporte une victoire considérable, il brise les os de l’âme, Psaume 31:11 ; 51:10, et rend l’homme faible, malade et près de mourir, Psaume 38:4-6, de sorte qu’il ne peut lever les yeux, Psaume 40:13 ; Ésaïe 33:24 ; et quand de pauvres créatures reçoivent coup sur coup, blessure sur blessure, défaite sur défaite, sans jamais se réveiller pour opposer une résistance vigoureuse, peuvent-elles attendre autre chose que d’être endurcies par la séduction du péché, et de voir leur âme saigner jusqu’à la mort ? 2 Jean 8. En vérité, c’est une chose triste que de considérer les issues redoutables de cette négligence, qui sont chaque jour sous nos yeux. Ne voyons-nous pas des hommes que nous avons connus chrétiens humbles, attendris, au cœur brisé, sensibles et craignant d’offenser, zélés pour Dieu et pour toutes ses voies, ses sabbats et ses ordonnances, devenus, faute d’avoir veillé à ce devoir, terrestres, charnels, froids, irascibles, complaisants envers les hommes du monde et les choses du monde, au scandale de la religion et à la redoutable tentation de ceux qui les connaissent ? La vérité est que, entre ceux qui placent la mortification dans une disposition d’esprit rigide et opiniâtre, qui est le plus souvent terrestre, légale, censurante, partiale, compatible avec la colère, l’envie, la malice et l’orgueil, d’une part, et les prétentions à la liberté, à la grâce et à je ne sais quoi encore, d’autre part, la vraie mortification évangélique est presque perdue parmi nous ; nous en reparlerons plus loin.
6. C’est notre devoir d’« achever notre sanctification dans la crainte de Dieu », 2 Corinthiens 7:1 ; de « croître dans la grâce » chaque jour, 1 Pierre 2:2 ; 2 Pierre 3:18 ; de « renouveler notre homme intérieur de jour en jour », 2 Corinthiens 4:16. Or cela ne peut se faire sans mortifier chaque jour le péché. Le péché dresse sa force contre tout acte de sainteté et contre chaque degré auquel nous parvenons. Que cet homme-là ne pense pas faire le moindre progrès dans la sainteté, qui ne marche pas sur le ventre de ses convoitises. Celui qui ne fait pas mourir le péché de cette manière ne fait aucun pas vers le terme de son voyage. Celui qui ne rencontre pas d’opposition de sa part, et qui ne s’applique pas, en chaque point particulier, à le mortifier, est en paix avec lui, et non en train de mourir à lui.
Tel est donc le premier principe général de notre discours : Nonobstant la mortification méritoire, si je puis ainsi parler, de tous les péchés et de chacun d’eux en la croix de Christ ; nonobstant le fondement réel de la mortification universelle posé dans notre première conversion, par la conviction du péché, l’humiliation pour le péché et l’implantation d’un principe nouveau qui lui est opposé et tend à le détruire ; — le péché demeure cependant, agit et opère tellement dans les meilleurs des croyants, tant qu’ils vivent en ce monde, que sa mortification constante et quotidienne leur incombe tous les jours de leur vie. Avant de passer à l’examen du principe suivant, je ne puis m’empêcher de me plaindre, en passant, de beaucoup de ceux qui font profession de piété en ces jours, et qui, au lieu de produire les grands et évidents fruits de mortification qu’on attend d’eux, en portent à peine les feuilles. Il est vrai qu’une vive lumière est tombée sur les hommes de cette génération, et que beaucoup de dons spirituels leur ont été communiqués en même temps, ce qui, joint à quelques autres considérations, a merveilleusement élargi les bornes de ceux qui font profession de piété et de la profession elle-même ; les uns et l’autre se sont extraordinairement multipliés et accrus. De là vient qu’on entend parler de religion et de devoirs religieux dans tous les coins, qu’on prêche en abondance — et non d’une manière creuse, légère, frivole et vaine, comme autrefois, mais avec une bonne mesure de don spirituel —, de sorte que si vous mesurez le nombre des croyants à la lumière, aux dons et à la profession, l’Église peut avoir sujet de dire : « Qui me les a engendrés? » Mais si vous en prenez la mesure par cette grande grâce qui distingue les chrétiens, peut-être trouverez-vous que leur nombre n’est pas tellement multiplié. Où trouver, ou peu s’en faut, l’homme faisant profession de piété qui doit sa conversion à ces jours de lumière, et qui parle et professe une spiritualité telle que peu d’hommes, autrefois, en avaient la moindre connaissance (je ne veux pas les juger, mais peut-être se vantent-ils de ce que le Seigneur a fait en eux), qui ne donne pas la preuve d’un cœur misérablement non mortifié ? Si la vaine dissipation du temps, l’oisiveté, l’inutilité dans la charge que l’on occupe, l’envie, les querelles, les disputes, les jalousies, la colère, l’orgueil, l’amour du monde, l’égoïsme, 1 Corinthiens 1, sont les insignes des chrétiens, nous les portons sur nous et parmi nous en abondance. Et s’il en est ainsi de ceux qui ont beaucoup de lumière, et d’une lumière qui, nous l’espérons, est salutaire, que dirons-nous de certains qui voudraient passer pour religieux, et qui pourtant méprisent la lumière de l’Évangile, et qui, quant au devoir dont nous traitons, n’en connaissent rien d’autre que le fait de se priver quelquefois de jouissances extérieures, ce qui n’en est que l’une des branches les plus extérieures, et qu’ils pratiquent pourtant rarement ? Que le bon Seigneur envoie un esprit de mortification pour guérir nos maladies, ou nous sommes dans un triste état !
Il y a deux maux qui accompagnent certainement tout homme non mortifié qui fait profession de piété : le premier en lui-même ; l’autre à l’égard des autres :
1. En lui-même. Qu’il prétende ce qu’il voudra, il a de légères pensées du péché; tout au moins des péchés d’infirmité quotidienne. La racine d’une conduite non mortifiée, c’est la digestion du péché sans amertume dans le cœur. Quand un homme a affermi son imagination dans une telle conception de la grâce et de la miséricorde qu’il peut, sans amertume, avaler et digérer des péchés quotidiens, cet homme est au bord même de changer la grâce de Dieu en dissolution et d’être endurci par la séduction du péché. Et il n’y a pas au monde de plus grande preuve d’un cœur faux et corrompu que de mener un tel commerce. Se servir du sang de Christ, qui est donné pour nous purifier , 1 Jean 1:7 ; Tite 2:14 ; de l’exaltation de Christ, qui a pour but de nous donner la repentance, Actes 5:31 ; de la doctrine de la grâce, qui nous enseigne à renoncer à l’impiété, Tite 2:11-12 — pour favoriser le péché, c’est une rébellion qui finira par briser les os. C’est par cette porte que sont sortis du milieu de nous la plupart de ceux qui faisaient profession de piété et qui ont apostasié en ces jours où nous vivons. Pendant quelque temps, ils furent pour la plupart sous l’effet de convictions ; celles-ci les maintinrent dans l’accomplissement de leurs devoirs et les amenèrent à faire profession ; ils se trouvèrent ainsi au nombre de ceux qui se sont « retirés des souillures du monde, par la connaissance du Seigneur et Sauveur Jésus-Christ », 2 Pierre 2:20 ; mais, s’étant familiarisés avec la doctrine de l’Évangile et étant las du devoir, pour lequel ils n’avaient aucun principe intérieur, ils commencèrent à se justifier à eux-mêmes, par la doctrine de la grâce, de multiples négligences. Or, une fois que ce mal se fut emparé d’eux, ils roulèrent promptement dans la perdition.
2. À l’égard des autres. Il exerce sur eux une mauvaise influence, à un double titre :
(1.) Il les endurcit , en faisant naître en eux la persuasion qu’ils sont dans un aussi bon état que les meilleurs de ceux qui font profession de piété. Tout ce qu’ils voient en eux est si taché, faute de cette mortification, que cela n’a pour eux aucune valeur. Ces gens-là ont du zèle pour la religion, mais il est accompagné d’un manque de support et de justice universelle. Ils renoncent à la prodigalité, mais pour tomber dans l’amour du monde ; ils se séparent du monde, mais vivent entièrement pour eux-mêmes, sans prendre aucun soin d’exercer la bonté sur la terre ; ou bien ils parlent spirituellement et vivent vainement ; ils font mention de la communion avec Dieu, et se conforment en tout au monde ; ils se vantent du pardon des péchés, et ne pardonnent jamais aux autres. Et c’est par de telles considérations que de pauvres créatures endurcissent leur cœur dans leur état non régénéré.
(2.) Ils les trompent , en leur faisant croire que, s’ils peuvent parvenir à leur condition, tout ira bien pour eux ; et ainsi il devient facile d’avoir à lutter contre la grande tentation de la réputation en matière de religion, alors qu’ils peuvent aller bien au-delà de ces gens quant à ce qui paraît en eux, et cependant rester en deçà de la vie éternelle. Mais de ces choses, et de tous les maux d’une conduite non mortifiée, nous parlerons plus loin.
Chapitre 3 terminé
La nécessité de la mortification : le devoir des meilleurs croyants