La vie, l’expérience et les travaux évangéliques du révérend Richard Allen
Récit de la conduite des gens de couleur

Chapitre 7 · 29 min de lecture · 37 min d’écoute

Récit de la conduite des gens de couleur

Relation de la conduite des gens de couleur pendant la terrible calamité qui frappa Philadelphie en l’année 1793 ; et réfutation de certains blâmes jetés sur eux dans quelques publications. Par Absalom Jones et Richard Allen.

À la suite d’une relation partiale de la conduite des personnes qui furent employées à soigner les malades pendant la calamité où se trouva plongée la ville de Philadelphie, nous fûmes sollicités par un certain nombre de ceux qui s’en sentaient lésés, et, sur le conseil de plusieurs citoyens respectables, nous fûmes priés de nous avancer et d’exposer les faits tels qu’ils s’étaient réellement passés ; d’autant que notre situation, à cause de la charge que nous avions assumée, nous avait mis plus pleinement et plus généralement à même de connaître et d’observer la conduite et le comportement de ceux qui étaient ainsi employés.

Au début de septembre parut dans les journaux un appel adressé aux gens de couleur, les invitant à se présenter pour secourir les malades en détresse, mourants et abandonnés, avec une sorte d’assurance que les gens de notre couleur n’étaient pas sujets à prendre la contagion ; sur quoi, nous et quelques autres, nous nous réunîmes pour délibérer de la conduite à tenir en une occasion si véritablement alarmante et si triste. Après quelque entretien, nous nous sentîmes la liberté d’aller, nous confiant en celui qui peut préserver au milieu d’une fournaise ardente. Sachant qu’il était de notre devoir de faire tout le bien possible à nos semblables souffrants, nous partîmes voir où nous pourrions être utiles. Le premier que nous visitâmes fut un homme d’Emsley’s Alley, qui se mourait, tandis que sa femme gisait morte dans la maison. Il n’y avait pour les secourir que deux pauvres enfants sans défense. Nous leur apportâmes le soulagement que nous pûmes, et nous nous adressâmes aux administrateurs des pauvres pour faire enterrer la femme. Nous visitâmes ce jour-là plus de vingt familles — c’étaient vraiment des scènes de désolation ! Il plut au Seigneur de nous fortifier, d’ôter de nous toute crainte, et de disposer nos cœurs à être aussi utiles que possible. Afin de mieux régler notre conduite, nous allâmes le lendemain trouver le maire, pour le consulter sur la manière de procéder qui nous rendrait le plus utiles. Le premier objet qu’il recommanda

fut une stricte attention aux malades, et le recrutement de gardes-malades. Absalom Jones et William Gray s’en chargèrent ; et, afin que les affligés sussent à qui s’adresser, le maire fit savoir au public qu’en s’adressant à eux on serait pourvu. Peu après, la mortalité augmentant, il devint si difficile de faire enlever un cadavre que peu de gens voulaient s’en charger, même quand on leur offrait de fortes récompenses. On se tourna vers les gens de couleur. Nous offrîmes alors nos services dans les journaux, en annonçant que nous enlèverions les morts et procurerions des gardes-malades. Nos services étaient le fruit d’une sensibilité réelle ; nous ne cherchions ni salaire ni récompense, jusqu’à ce que les progrès de la maladie eussent rendu notre travail si pénible que nous ne suffisions plus au service dont nous nous étions chargés. La mortalité, qui croissait rapidement, nous obligea à appeler à notre aide cinq hommes à gages dans la terrible tâche d’enterrer les morts. Ce ne fut qu’avec une grande répugnance qu’ils se laissèrent persuader de se joindre à nous. Il était alors très rare de trouver quelqu’un qui voulût s’approcher d’un malade ou d’un mort, et bien moins encore le toucher.

Lorsque la maladie devint générale, que plusieurs des médecins furent morts et que la plupart des survivants furent épuisés par la maladie ou la fatigue, cet homme de bien, le docteur Rush, nous appela à nous occuper plus directement des malades, sachant que nous savions tous deux saigner. Il nous dit que nous pourrions nous rendre plus utiles en suivant ses instructions, et il nous indiqua en conséquence où nous procurer des remèdes dûment préparés, avec des directives convenables sur la manière de les administrer et sur les stades de la maladie où il fallait saigner ; et, lorsque nous nous trouverions incapables de juger de ce qu’il convenait de faire, de nous adresser à lui : il irait lui-même voir les malades, s’il le pouvait, ou il enverrait Edward Fisher, son élève, ce qu’il fit souvent ; et M. Fisher montra son humanité par l’attention affectueuse qu’il porta à leur soulagement. Ce n’a pas été pour nous une petite satisfaction ; car nous pensons que, là où l’on ne pouvait avoir de médecin, nous avons été des instruments entre les mains de Dieu pour sauver la vie de quelques centaines de nos semblables souffrants.

Nous nous sentons vivement blessés par les épithètes malveillantes de beaucoup de gens qui n’ont pas apporté la moindre aide au temps du besoin, et qui pourtant ne nous ménagent pas leur blâme pour les prix payés pour nos services, alors que personne

ne savait comment faire une proposition à quiconque on voulait prendre pour aide. Au début, nous ne demandions rien, mais laissions ceux que nous servions en enlevant leurs morts donner ce qu’ils jugeaient bon. Nous ne fixâmes aucun prix avant que la rétribution eût été fixée par ceux que nous avions servis. Une fois payés les gens qui devaient nous aider, notre rémunération fut bien moindre que beaucoup ne le croiront.

Nous assurons le public que tout l’argent que nous avons reçu pour les enterrements, et pour les cercueils que nous avons nous-mêmes achetés et procurés, n’a pas couvert les salaires que nous avons dû payer à ceux que nous employions pour nous aider. Le relevé suivant est établi avec exactitude :

Argent reçu. — Le montant total de l’argent reçu pour l’enterrement des morts et pour l’enfouissement des lits s’élève à £233 10 4

Argent payé pour des cercueils, pour lesquels nous n’avons rien reçu 33 00 0

Pour la location de cinq hommes, trois d’entre eux pendant 70 jours chacun, et les deux autres pendant 63 jours chacun, à 22s. 6d. par jour 378 00 0

[Total] 411 00 0

Créances qui nous sont dues, dont nous n’attendons que peu de chose, 110 00 0

De ce relevé, dont nous attestons solennellement la vérité, il ressort avec évidence, et nous en ressentons vivement les effets, que nous sommes en perte de 177 9 8

Sans compter le coût des corbillards, l’entretien de nos familles pendant soixante-dix jours (durée de nos travaux) et l’entretien des cinq hommes engagés pendant le temps respectif de leur emploi ; dépenses qui, jointes à divers dons que nous fîmes à l’occasion à des familles pauvres, pourraient raisonnablement et à bon droit être mentionnées pour montrer notre situation réelle quant au profit ; mais il suffit de faire voir au public, d’après les articles ci-dessus d’argent payé et d’argent reçu, et sans tenir compte des autres dépenses, que dans l’emploi où nous étions engagés nous avons perdu £177 9s. 8d. Mais si l’on ajoute à cette somme les autres dépenses que nous avons effectivement payées, combien ne pouvons-nous pas dire alors que nous avons souffert ! Nous laissons le public en juger.

Il peut sembler étrange à certains, qui savent combien nous étions constamment occupés, que nous n’ayons pas reçu plus de £233 10s. 4d. en argent. Mais nous répétons l’assurance que tel est le fait ; et nous en ajoutons une autre, qui servira à mieux l’expliquer : nous avons enterré plusieurs centaines de pauvres et d’étrangers, service pour lequel nous n’avons jamais reçu ni jamais demandé aucune rémunération.

Ce qui nous blesse le plus, c’est un paragraphe partial et malveillant de la 2e édition de la relation de M. Carey sur la maladie, &c., à Philadelphie, pages 76 et 77, où il diffame les Noirs seuls, pour avoir profité de la situation désespérée de la population.

Que certains prix exorbitants aient été payés, nous l’admettons ; mais comment en vint-on à les exiger ? La raison est simple. On avait de la peine à trouver des personnes pour subvenir comme gardes-malades aux besoins des malades ; les demandes devenaient de plus en plus nombreuses ; il en résulta que, lorsque nous en avions engagé à six dollars par semaine et que nous les appelions pour aller là où l’on avait besoin d’eux, nous trouvions qu’ils étaient partis ailleurs. C’était là une déception. En nous enquérant de la cause, nous apprîmes qu’ils avaient été attirés par d’autres qui offraient de plus gros gages, jusqu’à ce qu’ils en vinssent à obtenir de deux à quatre dollars par jour. Nous n’avions aucune autorité sur ces gens. Il était naturel que des gens de condition modeste acceptassent une récompense volontaire et généreuse ; surtout devant l’état repoussant de beaucoup de malades, quand la nature frémissait à la pensée de la contagion, et que la tâche assignée était aggravée par la démence et par le fait d’être laissé longtemps seul avec eux. Si l’on avait sollicité M. Carey pour une pareille entreprise, contre salaire, question — qu’aurait-il exigé ? Mais M. Carey, bien qu’élu membre de cette troupe d’hommes de bien qui se sont si éminemment distingués par leurs travaux pour le soulagement des malades et des impuissants, les laissa pourtant, peu après son élection, lutter seuls avec leur tâche ardue et périlleuse, en quittant la ville. Il est vrai que M. Carey n’était pas un mercenaire, qu’il avait le droit de fuir et, à son retour, de plaider la cause de ceux qui avaient fui ; pourtant, nous pensons qu’il a eu tort de donner une relation si partiale et si injurieuse des gardes-malades de couleur ; s’ils ont tiré parti de la détresse publique, est-ce plus que ce qu’il a fait lui-même de son désir d’information ? Nous

croyons qu’il a gagné plus d’argent par la vente de ses « Bribes » qu’une douzaine des plus grands extorqueurs parmi les gardes-malades de couleur. Les prix élevés qu’on payait n’échappèrent pas à l’attention de ce digne et vigilant magistrat, Matthew Clarkson, maire de la ville et président du comité. Il nous fit venir et nous pria d’user de notre influence pour faire baisser les gages des gardes-malades. Mais lorsque nous lui en eûmes exposé la cause, c’est-à-dire que les gens surenchérissaient les uns sur les autres, on conclut qu’il était inutile de rien tenter sur ce point ; on laissa donc la chose aux intéressés. Qu’il y ait eu quelques rares gens de couleur coupables d’avoir pillé les affligés, nous le reconnaissons ; mais qu’on ne désigne et ne mentionne qu’eux seuls, nous le tenons pour partial et injurieux. Nous connaissons tout autant de Blancs qui s’en sont rendus coupables ; mais on ferme les yeux là-dessus, tandis qu’on livre les Noirs au blâme. Est-ce un plus grand crime pour un Noir de chaparder que pour un Blanc d’écumer les mers ?

Nous ne voulons offenser personne ; mais quand on tente, sans provocation, de nous rendre plus noirs que nous ne sommes, il devient moins nécessaire d’user à cet égard d’une prudence excessive ; nous prendrons donc la liberté de rapporter la conduite de certains Blancs.

Nous savons qu’une femme blanche exigea et reçut six livres pour avoir mis un cadavre dans un cercueil ; et que quatre hommes blancs exigèrent et reçurent quarante dollars pour l’avoir descendu par l’escalier.

M. et Mme Taylor moururent tous deux en une seule nuit. Une femme blanche les avait soignés. Après leur mort, elle alla trouver Jacob Servoss, Esq., pour se faire payer, et demanda six livres pour les avoir ensevelis. Voyant qu’elle avait un paquet avec elle, il la soupçonna d’avoir volé. On la fouilla, et l’on trouva dans sa poche les boucles de M. Taylor, avec d’autres objets.

Une dame âgée, Mme Malony, avait été confiée aux soins d’une femme blanche. Elle mourut. On nous appela pour enlever le corps. Quand nous arrivâmes, la femme était étendue, si ivre qu’elle ne savait pas ce que nous faisions ; mais nous vîmes bien qu’elle avait au doigt une des bagues de Mme Malony.

Il est désagréable de signaler la conduite mauvaise et insensible de gens de quelque couleur que ce soit ; pourtant la défense que nous avons entreprise

nous oblige à faire remarquer que, bien qu’on ne pût guère alors se procurer de personnes de bonne réputation, il n’y avait pourtant à cette époque que deux femmes de couleur à l’hôpital ; et elles furent gardées, et les autres renvoyées, quand on y eut rétabli l’ordre et une bonne administration.

Les fâcheuses conséquences que beaucoup de gens de notre couleur redoutent d’une relation partiale de notre conduite, c’est qu’elle prévienne les esprits du public en général contre nous ; car il est impossible qu’un seul individu connaisse tout le monde ; si bien qu’un jour à venir, lorsque l’un des plus vertueux, de ceux qui, poussés par les motifs les plus louables, se sont mis au service des malades, entrera au service d’une famille qui ne le ou la connaît pas, et qu’on découvrira qu’il s’agit d’un de ces misérables qu’on a stigmatisés, quelle en sera, pouvons-nous supposer, la conséquence ? N’est-il pas raisonnable de penser que cette personne sera abhorrée, méprisée, et peut-être renvoyée de son emploi, à son grand préjudice ? cela ne serait-il pas dur ? et n’avons-nous pas, par conséquent, de bonnes raisons de chercher réparation ? Nous pouvons assurer le public avec certitude que nous avons vu plus d’humanité, plus de sensibilité réelle chez les pauvres gens de couleur que chez les pauvres Blancs. Tandis que beaucoup des premiers rendaient de leur propre mouvement des services là où l’extrême nécessité le réclamait, la plupart des pauvres Blancs étaient si consternés qu’au lieu de chercher à se rendre utiles, ils se cachaient, pour ainsi dire. En voici un exemple remarquable. — Un pauvre homme, affligé et mourant, se tenait à la fenêtre de sa chambre, priant et suppliant chaque passant de l’aider à avoir un verre d’eau. Un certain nombre de Blancs passèrent, et au lieu d’être émus de la détresse du pauvre homme, ils se hâtèrent tant qu’ils purent de se mettre hors de portée de ses cris, jusqu’à ce qu’enfin arrivât un monsieur qui semblait être un étranger. Il ne put passer outre, mais n’eut pas assez de résolution pour entrer dans la maison. Il tenait huit dollars à la main, et les offrit à plusieurs en récompense s’ils donnaient au pauvre homme un verre d’eau ; mais chacun refusa, jusqu’à ce qu’arrivât un pauvre homme de couleur. Le monsieur lui offrit les huit dollars s’il voulait soulager le pauvre homme avec un peu d’eau. « Maître, répondit le brave garçon, je donnerai de l’eau à ce monsieur, mais assurément je ne prendrai pas votre argent pour cela ; » et l’on ne put le décider

à accepter sa largesse. Il entra, donna de l’eau au pauvre malheureux, et lui rendit tous les services qu’il put.

Un pauvre homme de couleur, nommé Sampson, allait constamment de maison en maison, là où il y avait de la détresse et point de secours, sans salaire ni récompense. Il fut frappé par la maladie, et mourut. Après sa mort, sa famille fut délaissée par ceux qu’il avait servis.

Sarah Bass, veuve de couleur, apporta toute l’aide qu’elle put dans plusieurs familles, sans en rien recevoir ; et quand on lui offrait quelque chose, elle s’en remettait au bon vouloir de ceux qu’elle servait.

Une femme de couleur soigna Richard Mason et son fils. Ils moururent. La veuve de Richard, considérant le risque que la pauvre femme avait couru, et ayant observé les craintes qui pesaient parfois sur son esprit, s’attendait à ce qu’elle demandât une somme considérable ; mais lorsqu’elle lui demanda ce qu’elle voulait, celle-ci répondit : « cinquante cents par jour. » Mme Mason lui fit entendre que ce n’était pas suffisant pour ses soins. Elle répondit que c’était assez pour ce qu’elle avait fait, et qu’elle ne prendrait pas davantage. Mme Mason en fut si touchée qu’elle lui constitua une rente de six livres par an, sa vie durant. Elle s’appelait Mary Scott.

Une femme de couleur âgée soigna — avec beaucoup de diligence et d’attention. Une fois rétabli, il lui demanda ce qu’il devait lui donner pour ses services — elle répondit : « un dîner, maître, par une froide journée d’hiver. » Et elle allait ainsi d’un endroit à l’autre, rendant tous les services en son pouvoir, sans regarder à la récompense.

On pria une jeune femme de couleur de veiller une nuit un homme blanc et sa femme, qui étaient très malades. On ne pouvait avoir personne d’autre. On lui offrit de gros gages — elle répondit : « Je n’irai pas pour de l’argent : si j’y vais pour de l’argent, Dieu le verra, et peut-être me fera-t-il prendre la maladie et mourir ; mais si j’y vais sans prendre d’argent, il épargnera peut-être ma vie.[»] Elle y alla vers 9 heures, et les trouva tous deux par terre. Elle ne put se procurer ni chandelle ni autre lumière ; mais elle resta avec eux environ deux heures, puis les quitta. Ils moururent tous deux cette nuit-là. Elle fut ensuite très malade de la fièvre. Sa vie fut épargnée.

Cæsar Cranchal, homme de couleur, offrit ses services pour soigner les malades, et dit : « Je ne prendrai pas votre argent —

je ne vendrai pas ma vie pour de l’argent. » On dit qu’il mourut de la dysenterie.

Un jeune garçon de couleur, chez la veuve Gilpin, se vit confier les clefs de son jeune maître lorsque celui-ci quitta la ville, et il conduisit ses affaires avec la plus grande honnêteté et la plus grande promptitude : il lui déchargea un navire dans l’intervalle, et le rechargea.

Une femme qui soigna David Bacon demanda un prix d’une modération exemplaire, et dit qu’elle ne voulait rien de plus.

On peut dire, pour justifier la conduite de ceux qui firent preuve d’ignorance ou d’incapacité dans les soins aux malades, que c’est en soi un art considérable, qui procède de l’expérience autant que de l’exercice des sentiments les plus délicats de l’humanité. Cette expérience, il est probable que les neuf dixièmes des personnes employées en étaient entièrement dépourvues.

Nous ne nous souvenons pas de tels actes d’humanité de la part des pauvres Blancs, dans toute la tournée où nous avons été engagés. Nous pourrions citer bien d’autres exemples de même nature, mais nous le jugeons inutile.

Il nous est désagréable de faire ces remarques, mais la justice due à notre couleur l’exige. M. Carey adresse un compliment à William Gray et à nous ; il dit que nos services, et ceux d’autres gens de notre couleur, ont été très grands, &c. En nous nommant, il laisse ces autres dans la situation hasardeuse d’être rangés parmi ceux qu’on appelle « les plus vils ». Le petit nombre de ceux qu’on trouva mériter le blâme public furent traduits en justice, ce qui aurait dû suffire, sans qu’on les épluchât dans sa « bagatelle » de brochure ; c’est ce qui nous oblige à entrer dans plus de détails, et à nous efforcer de rendre l’estime du public à nos amis et aux gens de couleur, autant qu’ils s’en trouveront dignes ; car nous pensons, et l’expérience le prouve, qu’une mauvaise réputation se donne plus facilement qu’elle ne s’ôte. Nous avons beaucoup d’ennemis que nous n’avons point provoqués, qui nous envient la liberté dont nous jouissons, et qui sont heureux d’entendre toute plainte contre notre couleur, qu’elle soit juste ou injuste ; c’est pourquoi nous nous efforçons plus ardemment, de tout notre pouvoir, d’avertir, de reprendre et d’exhorter nos amis africains à garder une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes ; et, en même temps, nous ne serions pas lents à intervenir lorsque des flétrissures ou l’oppression paraissent dirigées ou tentées injustement contre eux ;

et nous sommes assurés que nous serons justifiés, pour une telle conduite, aux yeux des personnes impartiales et judicieuses.

Nous pouvons assurer le public qu’on surprit à voler autant de Blancs que de Noirs, bien que le nombre de ces derniers employés comme gardes-malades fût vingt fois plus grand que celui des premiers ; et qu’il y a, à notre avis, une aussi grande proportion de Blancs que de Noirs enclins à de telles pratiques ; et il y a plutôt lieu de s’étonner qu’il se soit produit si peu de cas de larcin et de vol, vu les grandes occasions qui s’offraient pour de telles choses. Nous ne connaissons pas plus de cinq gens de couleur soupçonnés de quoi que ce soit de clandestin, sur le grand nombre de ceux qui furent employés. Les gens étaient heureux de trouver n’importe qui pour les aider. On préférait une personne de couleur, parce qu’on supposait qu’elle était moins susceptible de prendre la maladie. Les plus indignes étaient acceptés ; de sorte qu’il n’y aurait pas eu lieu de s’étonner qu’il se fût produit vingt sujets de plainte pour un seul qui s’est produit. On a allégué que beaucoup de malades furent négligés par les gardes-malades ; nous ne nous en étonnons pas, vu leur situation : dans bien des cas debout nuit et jour, sans personne pour les relayer, épuisés de fatigue et de manque de sommeil, ils ne pouvaient souvent rendre l’assistance nécessaire. Là où nous passâmes, les sujets de plainte à cet égard ne furent pas nombreux. Le sort des gardes-malades, dans bien des cas, méritait la commisération : le malade délirant et effrayant à voir. Il a souvent fallu deux personnes pour les empêcher de s’enfuir ; d’autres ont tenté de sauter par une fenêtre ; dans bien des chambres, les fenêtres étaient clouées, et l’on tenait la porte fermée à clef, pour les empêcher de s’enfuir ou de se rompre le cou ; d’autres gisaient, vomissant le sang et poussant des cris à les glacer d’horreur. Telle était la situation de beaucoup de gardes-malades, seuls jusqu’à la mort du malade ; puis appelés vers une autre scène de détresse, et laissés ainsi pendant une semaine ou dix jours à faire de leur mieux, sans repos suffisant, beaucoup d’entre eux ayant au même moment quelques-uns de leurs proches les plus chers malades et souffrant du besoin, tandis que leur mari, leur femme, leur père, leur mère, &c., étaient engagés au service des Blancs. Nous mentionnons ceci pour montrer la différence qu’il y a entre ces soins et ceux des cas ordinaires. Nous avons souffert

autant que les Blancs ; notre détresse a été très grande, mais en grande partie ignorée des Blancs. Peu nombreux ont été les Blancs qui ont pris garde à nous, tandis que les gens de couleur étaient engagés au service d’autrui. Nous pouvons assurer le public que nous avons emporté en un jour quatre et cinq personnes de couleur pour les enterrer. En plusieurs cas, lorsqu’ils avaient été saisis par la maladie en soignant les malades, on les a mis à la porte, errants et sans ressources, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé un abri là où ils pouvaient (car beaucoup d’entre eux n’auraient pas été admis dans leurs anciens foyers) — ils ont langui seuls, et nous en connaissons un qui mourut même dans une écurie. D’autres agirent avec plus de tendresse : quand leurs gardes-malades tombaient malades, ils les faisaient soigner convenablement chez eux. Nous en connaissons deux exemples. C’est encore aujourd’hui une opinion généralement reçue dans cette ville que notre couleur n’était pas aussi sujette à la maladie que les Blancs. Nous espérons que nos amis nous pardonneront de présenter cette affaire sous son vrai jour.

On informa le public que, dans les Antilles et en d’autres lieux où cette terrible maladie avait sévi, on avait observé que les Noirs n’en étaient pas atteints. Il eût été heureux pour vous, et bien plus encore pour nous, que cette observation fût vérifiée par notre expérience.

Quand les gens de couleur prenaient la maladie et mouraient, on nous trompait, et l’on nous disait que ce n’était pas de l’épidémie régnante, jusqu’à ce que la chose devînt trop notoire pour être niée ; on nous dit alors qu’il en était mort quelques-uns, mais pas beaucoup. C’est ainsi que nos services furent extorqués au péril de nos vies. Et pourtant vous nous accusez de vous avoir extorqué un peu d’argent.

Le bulletin de mortalité de l’année 1793, publié par Matthew Whitehead et John Ormrod, greffiers, et par Joseph Dolby, sacristain, convaincra tout homme raisonnable qui voudra l’examiner qu’il mourut proportionnellement autant de gens de couleur que d’autres. En 1792, on enterra 67 personnes de notre couleur, et en 1793 leur nombre s’éleva à 305 : ainsi les enterrements parmi nous ont plus que quadruplé. N’était-ce pas, dans une large mesure, l’effet des services des gens de couleur injustement vilipendés ?

Peut-être sera-t-il agréable au lecteur de savoir comment nous trouvâmes les malades atteints par la maladie. Nous avons eu de très grandes occasions de les entendre et de les voir. Ils étaient pris d’un frisson, d’un mal de tête, d’un mal de

cœur, avec des douleurs dans les membres et dans le dos. C’est ainsi que la maladie commençait en général ; mais tous n’étaient pas atteints de la même manière. Certains ne paraissaient que légèrement atteints de quelques-uns de ces symptômes. Ce qui nous confirmait dans l’opinion qu’une personne était frappée, c’était la couleur de ses yeux. Chez certains, la maladie sévissait avec plus de furie que chez d’autres. Certains ont langui sept et dix jours, et ont paru aller mieux le jour, ou quelques heures, avant leur mort, tandis que d’autres étaient emportés en un, deux ou trois jours ; mais leurs maux étaient semblables. Certains perdaient la raison, se débattaient avec toute la fureur que peut produire la folie, et mouraient dans de violentes convulsions ; d’autres gardaient leur raison jusqu’à la fin, et semblaient plutôt s’endormir que mourir. Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que les premiers étaient de passions fortes, et les seconds d’un tempérament doux. Un grand nombre mouraient dans une sorte d’abattement : ils concluaient qu’il leur fallait partir (c’était ainsi qu’on disait pour mourir), et ils s’en allaient donc dans une sorte de disposition d’esprit fixe et résolue.

Cela frappait nos esprits d’effroi, de voir des personnes en bonne santé venir nous demander de nous charger d’elles pendant leur maladie, et de leurs funérailles. De telles demandes nous ont été faites. Beaucoup paraissaient croire qu’il leur fallait mourir, et ne plus vivre ; certains se sont couchés sur le plancher pour être mesurés pour leur cercueil et leur fosse.

Un monsieur vint un soir demander qu’on lui procurât une bonne garde-malade lorsqu’il serait malade, et qu’on se chargeât de ses funérailles, et il donna des instructions précises sur la manière dont il voulait qu’elles fussent conduites. Cela parut une circonstance surprenante ; car l’homme paraissait alors en parfaite santé ; mais, étant passés le voir deux ou trois jours après, nous trouvâmes une femme morte dans la maison, et l’homme si avancé qu’il était inutile de lui administrer quoi que ce soit pour sa guérison — il mourut le soir même. Nous mentionnons ceci comme un exemple de l’abattement et du découragement qui s’emparèrent de l’esprit de milliers de personnes, et nous sommes d’avis que cela aggrava l’état de beaucoup ; tandis que d’autres, qui tinrent bon avec courage, se relevèrent, qui autrement seraient probablement morts.

Quand la mortalité atteignit son plus haut degré, il fut impossible de se procurer une aide suffisante ; aussi beaucoup de ceux que leurs amis et leurs parents avaient abandonnés moururent-ils sans être vus ni secourus. Nous les avons trouvés dans des

situations diverses — les uns étendus sur le plancher, aussi ensanglantés que s’ils avaient été plongés dans le sang, sans qu’il parût qu’on leur eût donné même un verre d’eau pour les soulager ; d’autres couchés sur un lit tout habillés, comme s’ils étaient rentrés fatigués et s’étaient étendus pour se reposer ; certains paraissaient, d’après la position où nous les trouvions, être tombés morts sur le plancher.

Assurément notre tâche était dure ; pourtant, par miséricorde, nous pûmes continuer.

Nous observâmes une chose en plusieurs cas : lorsqu’on nous appelait, dès la première apparition de la maladie, pour saigner, la personne, souvent, à l’ouverture de la veine et avant que l’opération fût près de finir, ressentait un changement en mieux et disait être soulagée de ses principaux maux ; et nous prîmes l’habitude de leur tirer plus de sang qu’on ne le fait d’ordinaire dans d’autres cas. Ceux-là, en général, guérissaient ; ceux qui avaient différé la saignée un temps considérable après avoir été pris par la maladie exprimaient rarement quelque changement ressenti pendant l’opération.

Nous éprouvons une grande satisfaction à croire que nous avons été utiles aux malades, et nous remercions ainsi publiquement le docteur Benjamin Rush de nous avoir permis de l’être. Nous avons saigné plus de huit cents personnes, et nous déclarons n’avoir pas reçu pour cela la valeur d’un dollar et demi. Nous avons voulu imiter la bienveillance du docteur, qui, malade ou bien portant, tint sa maison ouverte jour et nuit, pour donner toute l’aide qu’il pouvait en ce temps de détresse.

Plusieurs cas touchants se produisirent lorsque nous étions occupés à enterrer les morts. On nous a appelés pour enterrer des gens que nous trouvions seuls à notre arrivée ; en d’autres lieux, nous trouvions un parent mort, et l’on ne voyait que de petits enfants innocents, que leur ignorance portait à croire que leur parent dormait ; à cause de leur situation et de leur petit babil, nous avons été si blessés, et nos sentiments si meurtris, que nous avons presque résolu de renoncer à notre entreprise ; mais, voyant les autres si peu empressés, nous avons continué.

Un cas touchant. — Une femme mourut ; on nous envoya chercher pour l’enterrer. Comme nous entrions dans la maison, apportant le cercueil, une chère petite innocente nous aborda en disant : « maman dort — ne la réveillez pas ! » mais quand elle nous vit la mettre dans le cercueil, la détresse de l’enfant fut si

grande qu’elle faillit nous accabler. Quand elle demanda pourquoi nous mettions sa maman dans la boîte, nous ne sûmes que lui répondre ; nous la confiâmes aux soins d’une voisine, et la quittâmes le cœur lourd. En d’autres endroits où nous étions allés prendre le corps d’un parent, et où nous avions trouvé un groupe de petits seuls, dont certains étaient dans une certaine mesure capables de comprendre leur situation, leurs cris et l’innocente confusion des petits semblaient presque trop lourds à porter pour la nature humaine. Nous avons recueilli de petits enfants qui erraient sans savoir où (dont les parents avaient été emportés), et nous les avons conduits à l’orphelinat ; car à cette époque la terreur qui régnait dans les esprits était si générale qu’il était rare de voir un voisin rendre visite à un autre, et les amis, lorsqu’ils se rencontraient dans les rues, avaient peur les uns des autres ; bien moins encore voulaient-ils recevoir chez eux l’orphelin affligé qui avait été là où était la maladie. Cet excès sembla en quelques cas avoir l’apparence de la barbarie. C’est à contrecœur que nous rappelons les nombreuses occasions qu’avaient les particuliers d’être utiles à leurs semblables, et qui, par la terreur du temps, furent négligées.

Un homme de couleur, qui passait à cheval dans la rue, vit un homme pousser une femme hors de la maison ; la femme chancela et tomba face contre terre dans le ruisseau, incapable de se retourner. L’homme de couleur la crut ivre, mais, voyant qu’elle risquait d’étouffer, il mit pied à terre, et, relevant la femme, il la trouva parfaitement sobre, mais si gravement atteinte par la maladie qu’elle ne pouvait s’aider elle-même. L’homme au cœur dur qui l’avait jetée là ferma la porte et l’abandonna. Dans une telle situation, elle aurait pu périr en quelques minutes. Nous l’apprîmes, et nous la conduisîmes à Bush Hill. Beaucoup de Blancs, qui devraient être pour nous des modèles à suivre, ont agi d’une manière à faire frémir l’humanité. Nous nous rappelons un exemple de cruauté dont, nous en avons la confiance, aucun homme de couleur ne se rendrait coupable : deux sœurs, femmes blanches rangées et convenables, étaient malades de la fièvre. L’une d’elles se rétablit, assez pour venir à la porte. Un voisin blanc la vit, et lui demanda d’un ton irrité si sa sœur était morte ou non ? Elle répondit : « non » ; sur quoi il répliqua : « qu’elle soit damnée, si elle ne meurt pas avant

demain matin, je la ferai bien mourir ! » La pauvre femme, choquée d’une telle parole de la part de ce monstre d’homme, fit une réponse modeste, sur quoi il saisit un baquet d’eau, et le lui aurait jeté dessus s’il n’en avait été empêché par un homme de couleur. Il alla ensuite prendre une couple de volailles dans un poulailler (qu’on leur avait données pour se nourrir) et les jeta dans une ruelle ouverte. Il eut ce qu’il souhaitait — la pauvre femme qu’il voulait faire mourir mourut cette nuit-là.

Un homme blanc menaça de tirer sur nous si nous passions devant sa maison avec un cadavre. Nous l’enterrâmes trois jours après.

Nous avons eu la douleur de voir des veuves venir à nous, pleurant et se tordant les mains, dans une très grande détresse, à cause de la mort de leurs maris ; n’ayant personne pour les aider, elles étaient obligées de venir faire enterrer elles-mêmes leurs maris. Leurs voisins avaient peur d’aller les secourir, ou de leur témoigner leur sympathie. Nous attribuons une conduite si peu amicale à la fragilité de la nature humaine.

Malgré le compliment que M. Carey nous a fait, nous avons trouvé répandus des bruits selon lesquels nous aurions emporté entre cent et deux cents lits des maisons où des gens étaient morts. De tels calomniateurs, qui propagent des mensonges si délibérés, sont dangereux, bien qu’indignes ; et nous souhaitons que, si quelqu’un a le moindre soupçon contre nous, il s’efforce de nous faire subir le châtiment que mériterait une conduite si atroce ; par ce moyen, l’innocent sera lavé de tout reproche, et le coupable connu.

Nous conclurons maintenant par le proverbe suivant, que nous croyons applicable à ceux de notre couleur qui exposèrent leur vie lors de la récente et douloureuse dispensation :


Dieu et le soldat, tous les hommes les adorent
Au temps de la guerre, et non pas avant ;
La guerre finie, et toutes choses remises en ordre,
Dieu est oublié, et le soldat dédaigné.

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