Chapitre 11 · 24 min de lecture · 32 min d’écoute
Courte adresse aux amis de celui qui n’a point d’aide
J’ÉPROUVE une gratitude inexprimable envers vous qui vous êtes engagés dans la cause de la race africaine ; vous avez opéré pour beaucoup une délivrance d’une servitude pire que celle d’Égypte ; vos travaux ne se relâchent point pour leur entière rédemption de la cruelle sujétion où ils se trouvent. Vous ressentez nos afflictions — vous compatissez avec nous dans la détresse déchirante
où le mari est séparé de la femme, et les parents de leurs enfants, pour ne plus jamais se revoir en ce monde. La larme de la sensibilité coule de vos yeux à la vue des souffrances qui nous empêchent de croître. Votre juste indignation s’éveille devant les moyens employés pour remplacer l’enfant assassiné ; vous voyez notre race plus efficacement détruite qu’il ne fut au pouvoir de Pharaon de le faire aux fils d’Israël ; vous sonnez de la trompette contre ce mal puissant ; vous faites trembler les tyrans ; vous vous efforcez d’élever l’esclave à la dignité d’homme ; vous prenez nos enfants par la main pour les conduire dans le sentier de la vertu, par le soin que vous prenez de notre instruction ; vous n’avez pas honte d’appeler frères les plus abjects de notre race, enfants d’un même Père, qui a fait sortir d’un seul sang toutes les nations de la terre. Vous ne demandez pour cela rien pour vous-mêmes, rien qui ne soit digne de la cause où vous êtes engagés ; rien, sinon que nous soyons nos propres amis, et que nous ne resserrions pas les liens de l’oppression par une mauvaise conduite, une fois sortis de la maison de servitude. Que celui qui s’est levé pour plaider notre cause, et qui vous a engagés comme volontaires à son service, accroisse votre nombre, jusqu’à ce que des grands viennent de l’Égypte, et que l’Éthiopie accoure, les mains tendues vers Dieu.
RICHARD ALLEN.
Ministres appelés à la prédication,
Docteurs et exhortateurs aussi,
Réveillez-vous ! voyez votre moisson qui se perd ;
Levez-vous ! il n’est point de repos pour vous.
Songez à ce commandement sévère
Que Dieu a imposé à ceux qui enseignent :
Le sang des pécheurs qui meurent sans être avertis
Retombera sur la tête de leur berger.
Mais, ô chers frères, mettons-nous à l’œuvre —
Voyez les nations dans la détresse ;
Que l’Éternel des armées détourne leur ruine,
Avant que le jour de grâce soit passé.
Nous lisons qu’il y aura des guerres et de grands troubles
Avant le grand et redoutable jour :
Oh ! pécheurs, quittez vos voies coupables,
Et ne gaspillez pas votre temps.
Mais oh ! chers pécheurs, ce n’est pas là tout ce qui est redoutable ;
Il vous faudra paraître devant votre Dieu,
Pour rendre compte de vos actions,
Et de l’emploi de votre temps ici-bas.
La première et la grande œuvre de notre Sauveur fut le salut des âmes des hommes ; cependant nous voyons que, parmi les multitudes qui venaient à lui, ou qu’on lui amenait, souffrant de maladies et d’infirmités, il ne laissa jamais échapper une seule occasion de faire du bien à leur corps, et ne renvoya jamais personne de ceux qui s’adressaient à lui sans une guérison parfaite ; bien que parfois, pour l’épreuve de leur foi, il se laissât importuner. Et qu’il ait souvent pourvu aussi en argent aux besoins des pauvres, cela ressort clairement de plusieurs passages de sa vie, dont un seul suffira pour le moment, à savoir : lorsque Satan fut entré dans Judas, et que notre bienheureux Sauveur eut dit : « Ce que tu fais, fais-le promptement », aucun des autres disciples ne sut dans quelle intention il avait parlé ainsi ; car quelques-uns pensaient, comme Judas avait la bourse, ou bourse commune, ou bien qu’il lui avait ordonné d’acheter ce qui était nécessaire pour la fête, ou bien (comme c’était l’usage, sans doute, sans quoi ils n’auraient pu le supposer) qu’il lui commandait de donner quelque chose aux pauvres.
À cette preuve irréfutable tirée de la conduite de notre Sauveur, on peut ajouter ses préceptes et ses exhortations répétés ; car ses exemples et ses doctrines s’accordaient toujours. Je vous donne un commandement nouveau, dit-il : Aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. C’est ici mon commandement: Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Je vous dis, à vous qui m’écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. Aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, et vous serez fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et pour les méchants. Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. De ces quelques passages on peut recueillir la nature, l’étendue et la nécessité de la charité chrétienne. Dans sa nature, elle est pure et désintéressée, éloignée de tout espoir et de toute vue de retour ou de récompense terrestre de la part des personnes que nous secourons. Nous devons faire du bien, et prêter sans rien espérer. Dans son étendue, elle est illimitée et universelle ; et bien qu’elle exige qu’on ait un égard particulier pour nos frères chrétiens, elle ne se borne à aucune personne, à aucun pays ni à aucun lieu,
mais embrasse tout le genre humain, les étrangers aussi bien que les parents ou les connaissances, les ennemis aussi bien que les amis, les méchants et les ingrats aussi bien que les bons et les reconnaissants. Elle n’a d’autre mesure que l’amour de Dieu envers nous, lui qui a donné son Fils unique, et l’amour de notre Sauveur, qui a donné sa vie pour nous, alors même que nous étions ses ennemis. Elle s’étend non seulement au bien de l’âme, mais encore à toute l’assistance qui peut être nécessaire pour subvenir aux besoins corporels de nos semblables.
Et la nécessité absolue de pratiquer ce devoir est la même que celle d’être chrétiens ; car c’est là la seule marque sûre par laquelle nous puissions être reconnus et distingués de ceux qui ne sont pas chrétiens, ou disciples de Christ. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres.
Écoutez saint Paul parlant de cette voie, ou de ce devoir, par excellence, et jugez ensuite, mes frères, de la nécessité de le mettre en pratique. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Et quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien.
Mais ces articles recevront une lumière considérable de l’examen du second point, à savoir : les bienfaits et les avantages qui découlent de la pratique de la charité chrétienne.
Sur quoi, comme l’occasion présente nous y invite plus particulièrement, nous pouvons jeter un bref coup d’œil général sur les avantages et les bienfaits qui accompagnent l’exercice de cette branche particulière de la charité chrétienne qui consiste à employer et à donner quelque part de notre bien, ou du produit de nos travaux, pour le soulagement et le soutien des pauvres et des nécessiteux ; ou à contribuer à ces œuvres de piété et de miséricorde qui sont destinées et conçues pour le bien réel et l’amélioration de la condition de nos frères indigents, par les voies publiques ou privées de la charité. Et par là nous faisons valoir nos talents pour la gloire de Dieu et le bien de nos âmes immortelles.
Considérez, mes frères, que tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes nous est confié par le Dieu tout-puissant. En lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être. A l’Éternel la terre et ce qu’elle renferme (ou son abondance). Nous ne sommes donc que ses serviteurs ou ses économes ; les talents sont tous à lui ; c’est son bien qu’il distribue parmi nous, aux uns davantage, aux autres moins, selon qu’il lui a plu de nous confier à chacun notre portion ou notre part ; et c’est à lui que nous devrons rendre compte, au grand jour des comptes, de chaque sou — du profit aussi bien que du capital.
Notre bienheureux Seigneur ne nous a pas confié ses biens comme un fonds mort, pour être entassé, ou pour demeurer sans profit entre nos mains. Il attend que nous les placions à des usages convenables et profitables, et que nous en augmentions la valeur en faisant le bien avec eux, aussi souvent que nous avons l’occasion de les employer au véritable intérêt et au bien-être de ses pauvres enfants et sujets. En accomplissant des actes de miséricorde et de charité, nous reconnaissons notre dépendance à l’égard de Dieu et son droit absolu sur tout ce que nous possédons par sa libéralité et sa bonté ; nous le glorifions dans ses créatures, et nous le révérons par une obéissance juste et joyeuse à ses commandements. En employant notre bien aux pompes et aux vanités de ce monde méchant, ou à la satisfaction des convoitises coupables de la chair, nous nions le droit de Dieu sur ce qu’il a jugé bon de mettre entre nos mains ; et nous le renions pour notre maître en dépensant son bien de manières expressément contraires à ses ordres ; nous glorifions par là Satan, auquel nous avons renoncé à notre baptême, et nous déshonorons de la façon la plus honteuse notre Créateur par l’abus de ses talents. Lors donc que nous serons appelés à rendre nos comptes devant ce redoutable tribunal où les plus riches et les plus puissants de la terre paraîtront aussi nus et aussi dénués d’amis que le plus pauvre des mendiants, et où rien, sinon la bonté de notre cause et la miséricorde de notre juge, ne pourra nous offrir le moindre appui, si dans cet examen strict et solennel nous n’avons pas de meilleurs comptes à présenter que ceux-ci — tant dépensé en luxe et en prodigalité, en rapine et en oppression ; tant dans un procès vexatoire et chicanier, ou en d’autres divertissements vains et inutiles, mais peu de chose ou rien en charité ; des shillings et des livres pour notre vanité et notre folie, mais à peine quelques sous pour faire le bien ! Avec quelle honte et quelle confusion
baisserons-nous la tête, souhaitant que les rochers et les montagnes nous cachent, non seulement aux regards de notre maître justement offensé, mais aux yeux des anges et des hommes, tous témoins de notre opprobre !
Quelqu’un dira peut-être : « Eh bien, je me suis gardé de la débauche, de la folie et de l’oisiveté ; j’ai gagné honnêtement mon argent, je l’ai gardé, et j’ai mis de côté de quoi pourvoir confortablement aux besoins de ma famille. » Soit — cela est louable et digne d’éloge, et il serait à souhaiter que beaucoup d’autres en ce pays en fissent autant. Mais ne peut-on pas demander à un tel homme : avez-vous été charitable en même temps ? avez-vous été aussi diligent à amasser des trésors dans le ciel que vous l’avez été à entasser les richesses périssables de ce monde ? Avez-vous étendu la main, selon que vous en aviez l’occasion, au-delà du cercle de votre maison et de votre famille ? Vos voisins plus pauvres ont-ils sujet de vous bénir pour votre assistance bienveillante et charitable ? Avez-vous consacré quelque portion de vos travaux à Dieu, qui les a bénis, en faisant du bien à d’autres qu’aux vôtres ? L’étranger, la veuve ou l’orphelin ont-ils jamais goûté de votre libéralité ? Si vous n’avez jamais rien fait de semblable, mais avez jusqu’ici négligé, dédaigné ou remis à plus tard les occasions de cette sorte, votre talent est encore caché dans un linge, il est encore enfoui dans la terre, renfermé en vous-même. Et considérez encore que les vrais pauvres et nécessiteux sont les représentants de Christ. Nous ne pouvons assurément en douter, si nous examinons le récit que notre Sauveur lui-même fait du jugement dernier, au chapitre 25 de l’Évangile de saint Matthieu, qui nous montre clairement que l’enquête, en ce grand et solennel jour, portera tout particulièrement sur nos œuvres de miséricorde et de charité : « Toutes les fois que vous avez fait, ou toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites, ou c’est à moi que vous ne les avez pas faites. » Lors donc qu’un objet de charité, ou une occasion de faire le bien, se présente, le chrétien prudent ne délibère pas un seul instant : soulagerai-je cet homme ou cette femme ? assisterai-je cette veuve, cet orphelin ou ce pauvre enfant ? Non : il le considère plutôt comme une demande que Christ lui-même lui adresse, et il craindrait autant de différer ou de refuser le paiement en pareil cas que s’il voyait son Seigneur et Sauveur le lui demander en personne. La question, pour lui, est donc celle-ci : Les saintes Écritures ne m’enseignent-elles pas expressément
que tout ce que je fais à mes frères qui sont dans le besoin me sera compté comme si je l’avais fait à Christ lui-même ? Puis-je les soulager sans le soulager lui-même, ou puis-je les négliger sans le dédaigner lui-même ? Quelle espérance pourrais-je avoir d’être reçu et agréé de lui au dernier jour, ou qu’il écoute alors mes cris pour obtenir miséricorde et pardon, si je ne tenais aucun compte des requêtes qu’il m’adresse maintenant par ses membres et ses représentants ? Je désire ardemment que mon Seigneur ait pitié de moi ; c’est pourquoi je ferai de bon cœur miséricorde à ce frère qui est le sien, si petit ou si méprisable qu’il paraisse. Je souhaite ardemment que mon Seigneur use de bonté envers moi au grand jour des comptes ; c’est pourquoi je saisirai l’occasion présente de faire le bien, que dans sa bienveillance envers moi il offre maintenant à mon acceptation.
L’habitude de ces actes détache nos affections des choses terrestres, nous apprend à ne tenir au monde que d’une main légère, et nous assure des trésors dans le ciel.
Pour ceux qui sont épris de ce monde de tout leur cœur, qui ne voient pas de plus grand bonheur que celui que peuvent leur procurer la richesse ou le pouvoir sur la terre, de tels avantages, je l’avoue, n’ont rien d’attrayant. Leur parler de placer leurs affections sur des possessions au-delà du tombeau, ou de diminuer leurs gains présents dans l’espoir de profits à venir, revient à peu près à mettre le plus beau paysage sous les yeux d’un aveugle, ou les mets les plus délicats devant quelqu’un qui a perdu le goût.
Celui qui a un juste souci de son salut éternel ; qui sait par expérience combien l’amour des choses terrestres est enclin à détourner ses affections de celles qui sont d’une nature céleste ; qui se souvient qu’il ne doit aimer ni le monde, ni les choses qui sont dans le monde, parce que l’amour du monde est inimitié contre Dieu, et que quiconque veut être ami (ou amoureux) du monde se rend ennemi de Dieu ; qui réfléchit qu’un temps viendra où il lui faudra se séparer de tout ce qui lui est cher ici-bas, et combien il est donc nécessaire de détacher son esprit de ces choses périssables, afin qu’elles ne lui causent ni peine ni inquiétude quand il les quittera ; et qui est convaincu que le monde entier a infiniment moins de valeur que le moindre héritage dans le royaume des cieux : un tel homme est toujours prêt à s’exercer à des actes de miséricorde et de charité, abandonnant
une partie de ce qu’il a, chaque fois que s’offre l’occasion de faire le bien, en signe qu’il est prêt à abandonner le tout dès qu’il plaira à Dieu de le lui demander ; il se réjouit des moyens qui lui sont donnés d’amasser des trésors qui ne sont sujets ni au dépérissement, ni à la rapine, ni à la corruption, au prix modique d’une petite somme ici-bas ; bien plus, il est prêt, s’il le faut, à suivre le conseil que notre Sauveur donnait à son petit troupeau : « Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumônes. Faites-vous des bourses qui ne s’usent point, un trésor inépuisable dans les cieux. »
Bref, l’amour de ce monde est un lourd fardeau sur l’âme, qui l’enchaîne et l’empêche de prendre son essor vers le ciel. Les actes habituels de charité l’en détachent peu à peu, et l’aident dans ses efforts pour se dégager et s’élever en haut.
Un mourant donnerait le monde entier, s’il le possédait, pour une assurance raisonnable d’être agréé de Dieu et d’avoir un héritage dans le royaume des cieux ; pourquoi donc un homme qui sait qu’il doit mourir un jour négligera-t-il de se l’assurer, pendant qu’il a la santé et la force, par de telles œuvres de miséricorde, dont il peut être sûr qu’elles l’aideront à obtenir miséricorde à l’heure de la mort ? Heureux les miséricordieux, dit notre cher Rédempteur, car ils obtiendront miséricorde.
Un autre avantage qui découle des actes de miséricorde et de charité, c’est qu’ils nous assurent la bénédiction et la protection du ciel.
Heureux celui, dit le roi David, qui s’intéresse au pauvre et à l’indigent ! Au jour du malheur l’Éternel le délivre. L’Éternel le garde et lui conserve la vie. Il est heureux sur la terre, Et tu ne le livres pas au bon plaisir de ses ennemis. L’Éternel le soutient sur son lit de douleur; Tu le soulages dans toutes ses maladies. Être lent et mal à l’aise à faire l’aumône dénote une forte défiance envers la providence, comme si Dieu ne pouvait pas ou ne voulait pas nous rendre ce que nous donnons ainsi. Supposer qu’il ne le peut pas, c’est nier sa toute-puissance, et par conséquent qu’il soit Dieu. Imaginer qu’il ne le veut pas, c’est soupçonner sa véracité, lui qui non seulement a promis des trésors éternels dans le ciel, mais qui a encore engagé sa parole certaine qu’il le rendra, même sur la terre, comme si on le lui avait prêté à lui-même. Celui qui
a pitié du pauvre prête à l’Éternel, Qui lui rendra selon son œuvre.
Avec quelle raison notre Sauveur recommanda-t-il si solennellement à ses disciples de se garder de l’avarice, puisque nous voyons qu’elle touche de si près à l’incrédulité ! Combien l’homme au cœur étroit est étrangement en contradiction avec lui-même, avec ses propres principes établis ! Il désire une bénédiction sur tout ce qu’il a ; il souhaite ardemment la richesse et la prospérité, et pourtant il ne peut se résoudre à dépenser un peu de ce qu’il a pour s’assurer cette bénédiction, cette prospérité qu’il recherche pour lui-même et pour sa famille, en accomplissant ces bonnes et charitables actions que la Providence met sur son chemin, et dont Dieu l’a assuré qu’elles la lui procureront ! Combien plus raisonnablement agit le chrétien au cœur ouvert et bienveillant, et sur quels principes sûrs et fermes il se fonde ! Cette bagatelle, se dit-il, que je donne maintenant, me causera peut-être quelque petite gêne pour le moment ; mais elle est donnée à Dieu, et il ne permettra jamais que j’en sente le manque. Mon Sauveur m’a garanti avec bonté tout ce qui m’est nécessaire en ce monde, en promettant que, si je cherche premièrement le royaume et la justice de Dieu, toutes ces choses, après lesquelles d’autres peinent et suent, souvent sans autre fruit que le dépit et la déception, me seront données par-dessus. Voilà des bénédictions terrestres et célestes placées devant moi, de sorte que je ne puis manquer de recevoir un retour de la part de Dieu, bien qu’il m’ait expressément ordonné de ne rien espérer de ceux à qui je donne. Je moissonnerai donc assurément selon ce que j’aurai semé — en ce monde, si Dieu le juge bon pour moi, mais très certainement dans les bénédictions du monde à venir, si je ne me relâche pas et ne perds pas patience. Mes aumônes monteront devant Dieu en mémorial ; et puisqu’il a pris le paiement à sa charge, je suis convaincu que même un verre d’eau froide ainsi donné, par ceux qui n’ont rien de plus à donner, ne perdra point sa récompense ; car Jésus l’a promis, et en lui toutes les promesses de Dieu sont oui et amen.
Ayant ainsi parcouru les points proposés, et montré la nature, l’étendue et la nécessité de la charité chrétienne ; ayant indiqué les bienfaits et les avantages qui découlent de sa pratique, et comment elle nous assure les bénédictions de ce monde et du monde à venir,
il reste maintenant à examiner quelques objections courantes, avec une courte application au dessein présent. Les objections, je le sais, sont nombreuses ; et quiconque répugne à contribuer à une œuvre charitable en trouvera bien une de quelque sorte, pour parer le coup qui semble viser son cœur même. Si nombreuses qu’elles soient, toutefois, elles paraissent si futiles qu’elles méritent peu d’examen particulier, et pourraient fort bien être examinées en bloc.
On peut bien supposer que toutes les objections aux contributions charitables naissent de l’avarice, ou de la répugnance à se séparer du sou présent. L’avarice est en effet un Goliath, un géant de la première grandeur, toujours prêt à défier et à tenir pour rien les arguments les mieux formés et les motifs tirés de la raison et de l’Écriture, toutes les armées du Dieu vivant. Tous les prétextes ordinaires de prudence quant à la manière ou au moment de faire la charité, toutes les insinuations sur la réserve à en faire pour de meilleurs usages, aboutissent généralement à l’avarice, à l’amour de l’argent : et quel misérable fruit on doit attendre de la racine de tous les maux, comme saint Paul l’appelle expressément, que chacun en juge par lui-même.
Mais la réponse à tous ces prétextes de prudence dans le don est, en un mot, celle-ci : vous pouvez être trompé quant à l’objet, mais vous ne pouvez jamais être trompé dans votre intention charitable, si indigne que soit l’objet ; bien plus, si je donnais de l’argent à quelqu’un d’apparemment nécessiteux qui pourrait en abuser à de mauvaises fins, la bonne intention sanctifie pourtant mon don, le consacre à Dieu et m’assure une bénédiction, parce qu’il a été fait en son nom et pour l’amour de lui ; tandis que tout l’abus en retombe sur la tête coupable du misérable qui détourne si bassement ma bonne action. Ce peut être, il est vrai, une objection raisonnable contre le fait de donner une seconde fois à cette même personne, mais ce ne peut être pour moi une excuse pour retirer ma main du secours de tout autre objet qui pourra paraître, une autre fois, réellement dans le besoin de charité.
Et oh ! considérez quelle chose joyeuse ce doit être pour une personne, à l’heure de la mort, d’avoir une conscience sans reproche, et de voir son bienheureux Sauveur, les bras étendus, prêt à la recevoir quand le souffle quitte le corps, et lui disant : « C’est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de
chose, je te confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître. » Ne sont-ce pas là, mes frères et mes sœurs, des plaisirs dignes d’être recherchés ? ne sont-ce pas là des privilèges, une liberté et des possessions d’un prix bien plus grand que des milliers de mondes comme celui où nous vivons, que nous devrons tous quitter dans peu de temps, et que nous ne pourrons emporter avec nous dans une autre vie ? Et pouvez-vous jamais admirer assez la bonté de Dieu, ou lui être jamais assez reconnaissants de sa bienveillance, lui qui a mis ces gloires et ces jouissances aussi bien à la portée du plus pauvre esclave que du plus grand prince vivant ? Car ce n’est ni la puissance ni le rang élevé qui peuvent acheter ces possessions célestes : elles ne s’obtiennent que par la bonté et par le service de Dieu ; et le plus humble d’entre nous peut servir Dieu aussi bien que la personne la plus riche ici-bas, et par ce moyen faire honorer en tout la doctrine du Seigneur votre Dieu, et rendre plus d’honneur à Christ que beaucoup de gens de rang et de condition plus élevés, qui ne prennent pas autant soin de leur âme que vous pouvez le faire.
Lors donc que nous quitterons ce monde importun et insociable, et que tous nos bons vieux amis qui sont allés au ciel avant nous viendront à notre rencontre dès que nous aborderons au rivage de l’éternité, et, avec des félicitations infinies pour notre heureuse arrivée, nous conduiront dans la compagnie des patriarches, des prophètes, des apôtres et des martyrs, et nous introduiront dans une intime familiarité avec eux, et avec toutes ces âmes nobles et généreuses qui, par leurs glorieux exemples, se sont recommandées au monde ; lorsque nous serons les amis familiers des anges et des archanges, que tous les courtisans du ciel nous appelleront frères et nous souhaiteront la bienvenue dans la joie de leur maître, et que nous serons reçus dans leur glorieuse société avec toutes les tendres marques d’affection et les caresses de ces amants célestes : quel immense surcroît à notre bonheur ce sera là ! Il y a, il est vrai, d’autres surcroîts au bonheur du ciel, tels que la gloire et la magnificence du lieu, qui est le plus haut des cieux, ou les régions supérieures et plus pures de l’éther, que notre Sauveur appelle le Paradis.
Dans le tempérament de tout esprit méchant, il y a une forte antipathie pour les plaisirs du Ciel, qui, étant tous
chastes, purs et spirituels, ne peuvent jamais s’accorder avec le palais dépravé d’une âme basse et dégénérée. Car quel accord peut-il y avoir entre un esprit haineux et diabolique et la source de tout amour et de toute bonté ? entre un esprit sensuel et charnel, qui ne connaît d’autres plaisirs que ceux de la chair, et ces esprits purs et virginaux qui ne mangent ni ne boivent, mais vivent éternellement de sagesse, de sainteté, d’amour et de contemplation ? Certainement, tant que notre esprit n’est pas accordé à l’état céleste, et que nous ne sommes pas de la même disposition que Dieu, les anges et les saints, il n’y a dans le Ciel aucun plaisir qui puisse nous être agréable. Car, pour l’essentiel, nous serons du même tempérament et de la même disposition en entrant dans l’autre vie qu’en quittant celle-ci, puisqu’on ne saurait imaginer qu’un changement total s’opère en nous du seul fait de passer d’un monde dans un autre ; et c’est pourquoi, comme en ce monde c’est la ressemblance qui assemble et associe les êtres, il en est sans doute de même dans l’autre monde ; de sorte que si nous emportons là-bas nos dispositions méchantes et diaboliques (comme nous le ferons certainement, à moins de les dompter et de les mortifier ici), il n’y aura pour nous d’autre compagnie qui nous convienne que les ombres diaboliques et damnées des méchants, auxquelles nos misérables esprits, déjà unis à elles par une ressemblance de nature, iront se mêler aussitôt qu’ils seront retranchés de la société des mortels.
Car où iraient-ils s’attrouper, sinon auprès des oiseaux de leur plumage ? avec qui s’associeraient-ils, sinon avec ces esprits malins auxquels ils sont déjà unis par une communauté de nature ? De sorte qu’à supposer que, lorsqu’ils abordent à l’éternité, il fût laissé à leur propre choix d’aller au Ciel ou en enfer, dans la société des bienheureux ou des damnés, il est clair que le Ciel ne serait point un lieu pour eux ; que l’air de cette région lumineuse du jour éternel ne s’accorderait jamais avec leurs natures noires et infernales ; car hélas ! que feraient-ils parmi ces êtres bienheureux qui l’habitent, eux qui ont une si grande répugnance et une si grande aversion pour leurs natures semblables à celle de Dieu, pour la contemplation divine et les occupations célestes ? De sorte qu’outre le droit au Ciel, il est nécessaire, pour en jouir, que nous y soyons préalablement disposés et rendus aptes. Et puisqu’il en est ainsi, Dieu a bien voulu, dans sa grâce,
faire de ces vertus mêmes, qui sont les dispositions et les qualités propres de nos esprits pour le Ciel, la condition de notre droit au Ciel, afin que, par un seul et même travail, nous puissions à la fois acquérir ce droit et nous rendre aptes à en jouir.
FIN.Chapitre 11 terminé
Courte adresse aux amis de celui qui n’a point d’aide