Chapitre 2 · 40 min de lecture · 52 min d’écoute
De sa naissance jusqu’au moment où il commença à se préparer au ministère — contenant son propre récit de sa conversion, ses rapports avec le collège de Yale et les motifs de son renvoi
20 avril 1718 – février 1741.
David Brainerd naquit le 20 avril 1718, à Haddam, dans le Connecticut. Son père était Hezekiah Brainerd, écuyer, et sa mère, Dorothy Hobart, fille du révérend Jeremiah Hobart.
Il était le troisième fils de ses parents, qui eurent cinq fils et quatre filles. L’aîné fut un citoyen respecté de Haddam ; le deuxième fut le révérend Nehemiah Brainerd, digne pasteur à Eastbury, dans le Connecticut ; le quatrième, M. John Brainerd, qui succéda à son frère David comme missionnaire auprès des Indiens et comme pasteur de la même Église d’Indiens chrétiens, dans le New Jersey ; et le cinquième fut Israel, naguère étudiant au collège de Yale, qui mourut peu après son frère David. Leur mère, après avoir vécu environ cinq ans dans le veuvage, mourut lorsque le sujet de ces mémoires avait environ quatorze ans ; de sorte que, dans sa jeunesse, il se trouva privé de père et de mère. Voici le récit qu’il a lui-même donné des vingt-trois premières années de sa vie.
« Je fus dès ma jeunesse d’un naturel assez grave et enclin à la mélancolie ; mais je ne me souviens d’aucune conviction de péché digne d’être notée avant l’âge, je crois, de sept ou huit ans. Je devins alors inquiet pour mon âme, et terrifié à la pensée de la mort ; et je fus poussé à accomplir des devoirs religieux ; mais cela me parut une affaire mélancolique, qui m’ôtait tout entrain pour le jeu. Et quoique, hélas ! ce souci religieux n’ait été que de courte durée, il m’arrivait de pratiquer la prière secrète ; et je vécus ainsi “sans Dieu dans le monde”, et sans grand souci, autant que je m’en souvienne, jusqu’à ce que j’eusse passé treize ans. Pendant l’hiver de 1732, je fus tiré de cette sécurité charnelle, d’abord par je ne sais trop quel moyen ; mais je fus fortement remué par une maladie mortelle qui sévissait à Haddam. J’étais assidu, constant, et assez fervent dans la prière ; et je prenais plaisir à la lecture, en particulier au Token for Children de M. Janeway. Je me sentais parfois tout attendri dans les devoirs de la religion, je prenais grand plaisir à les accomplir, et j’espérais quelquefois être converti, ou du moins en bon chemin, en chemin d’espérance, vers le ciel et le bonheur ; ne sachant pas ce qu’était la conversion. L’Esprit de Dieu, en ce temps-là, alla loin avec moi. J’étais remarquablement mort au monde ; mes pensées étaient presque entièrement occupées des intérêts de mon âme ; et je puis vraiment dire : “Peu s’en fallait qu’on ne vînt à me persuader de devenir chrétien.” Je fus aussi extrêmement affligé et plongé dans la mélancolie par la mort de ma mère, en mars 1732. Mais ensuite mon souci religieux commença à décliner, et peu à peu je retombai dans un état de sécurité considérable, bien que je continuasse à pratiquer la prière secrète.
« Vers le 15 avril 1733, je quittai la maison de mon père pour East-Haddam, où je passai quatre ans ; mais toujours “sans Dieu dans le monde”, bien que, la plupart du temps, j’accomplisse la ronde de mes devoirs secrets. Je n’étais guère adonné à la compagnie et aux divertissements des jeunes gens ; mais ce que je sais, c’est que, lorsque je fréquentais de telles compagnies, je n’en revenais jamais avec une conscience aussi bonne qu’au départ. Cela ajoutait toujours une nouvelle culpabilité, me faisait craindre de m’approcher du trône de la grâce, et gâtait ces bonnes dispositions dont j’avais coutume parfois de me complaire. Mais, hélas ! toutes mes bonnes dispositions n’étaient que propre justice, et non fondées sur un désir de la gloire de Dieu.
« Vers la fin d’avril 1737, ayant dix-neuf ans révolus, je m’en allai à Durham pour travailler à ma ferme, et j’y restai environ un an, désirant souvent recevoir une éducation libérale. Vers l’âge de vingt ans, je m’appliquai à l’étude ; et je fus alors plus engagé que jamais dans les devoirs de la religion. Je devins très strict, et vigilant sur mes pensées, mes paroles et mes actions ; je conclus que je devais être grave en vérité, puisque je me destinais au ministère ; et je m’imaginai que je me consacrais bel et bien au Seigneur.
« Vers le mois d’avril 1738, j’allai vivre chez le révérend M. Fiske, de Haddam, et je demeurai avec lui jusqu’à sa mort. Je me souviens qu’il me conseilla d’abandonner entièrement la compagnie des jeunes gens et de me lier avec des personnes âgées et graves ; conseil que je suivis. Ma manière de vivre était désormais tout à fait réglée et pleine de religion, telle qu’elle était ; car je lus ma Bible plus de deux fois d’un bout à l’autre en moins d’un an, je passais chaque jour beaucoup de temps dans la prière et dans d’autres devoirs secrets, j’accordais une grande attention à la Parole prêchée, et je m’efforçais de tout mon pouvoir de la retenir. J’étais si préoccupé de religion que je convins avec quelques jeunes gens de nous réunir en privé le dimanche soir pour des exercices religieux, et je me croyais sincère dans ces devoirs ; et quand notre réunion était terminée, j’avais coutume de me répéter à moi-même les discours de la journée, en me rappelant ce que je pouvais, quelquefois fort tard dans la nuit. Il m’arrivait, le lundi matin, de me remémorer les mêmes sermons ; j’éprouvais parfois du plaisir dans les exercices religieux, et je pensai souvent à me joindre à l’Église. Bref, j’avais un très bel extérieur, et je me reposais entièrement sur mes devoirs, bien que je n’en eusse pas conscience.
« Après la mort de M. Fiske, je poursuivis mes études avec mon frère ; j’étais toujours très constant dans les devoirs religieux, je m’étonnais souvent de la légèreté des chrétiens de profession, et je déplorais leur négligence en matière de religion. — Ainsi j’avançai fort loin sur un fondement de propre justice ; et j’aurais été entièrement perdu et ruiné, si la pure miséricorde de Dieu ne l’avait empêché.
« Au début de l’hiver de 1738, il plut à Dieu, un dimanche matin, comme je sortais pour mes devoirs secrets, de me donner tout à coup un tel sentiment de mon danger et de la colère de Dieu que j’en demeurai stupéfait, et que mes bonnes dispositions d’autrefois s’évanouirent aussitôt. La vue que j’eus de mon péché et de ma bassesse me plongea dans une grande détresse durant tout ce jour, car je craignais que la vengeance de Dieu ne m’atteignît bientôt. J’étais fort abattu ; je me tenais beaucoup à l’écart ; et j’enviais parfois aux oiseaux et aux bêtes leur bonheur, parce qu’ils n’étaient pas exposés à la misère éternelle, comme je voyais clairement que je l’étais. Je vécus ainsi de jour en jour, souvent dans une grande détresse : quelquefois des montagnes semblaient se dresser devant moi pour barrer mes espérances de miséricorde ; et l’œuvre de la conversion me paraissait si grande que je pensais n’en être jamais l’objet. J’avais pourtant coutume de prier et de crier à Dieu, et d’accomplir d’autres devoirs avec une grande ardeur ; et j’espérais ainsi, par quelque moyen, améliorer mon cas.
« Des centaines de fois, je renonçai, à ce que je pensais, à toute prétention de quelque mérite dans mes devoirs, au moment même où je les accomplissais ; et souvent je confessai à Dieu que je ne méritais, pour les meilleurs d’entre eux, rien que la condamnation éternelle ; et pourtant je gardais un secret espoir de me recommander à Dieu par mes devoirs religieux. Quand je priais avec émotion, et que mon cœur semblait en quelque mesure se fondre, j’espérais que Dieu en serait ému de pitié pour moi. Il y avait alors quelque apparence de bonté dans mes prières, et je semblais pleurer sur le péché. Je pouvais en quelque mesure m’aventurer sur la miséricorde de Dieu en Christ, à ce que je pensais ; bien que la pensée dominante, le fondement de mon espérance, fût une certaine idée de bonté dans mes attendrissements de cœur, dans la chaleur de mes affections et dans mes extraordinaires épanchements dans la prière. Quoique, par moments, la porte parût si étroite qu’il semblait presque impossible d’y entrer, à d’autres moments je me flattais que ce n’était pas si difficile, et j’espérais, à force de diligence et de vigilance, atteindre bientôt le but. Quelquefois, après une grande liberté dans le devoir et une émotion considérable, j’espérais avoir fait un bon pas vers le ciel, et je m’imaginais que Dieu était ému comme je l’étais, et qu’il exaucerait de tels cris sincères, comme je les appelais. Et ainsi, quelquefois, quand je me retirais pour la prière secrète dans une grande détresse, je revenais réconforté ; et je me guérissais ainsi moi-même avec mes devoirs.
« En février 1739, je mis à part une journée pour le jeûne et la prière en secret, et je la passai à crier à Dieu presque sans relâche pour obtenir miséricorde, afin qu’il m’ouvrît les yeux pour voir le mal du péché et le chemin de la vie par Jésus-Christ. Il plut à Dieu, ce jour-là, de me faire des découvertes considérables sur mon propre cœur. Je me confiais encore dans tous les devoirs que j’accomplissais, bien qu’il n’y eût en eux aucune sorte de bonté, puisqu’ils n’avaient aucun égard à la gloire de Dieu, et qu’il n’y avait dans mon cœur aucun principe semblable. Toutefois, il plut à Dieu de faire de mes efforts de ce jour-là un moyen de me montrer, en quelque mesure, mon impuissance.
« Quelquefois j’étais grandement encouragé, je m’imaginais que Dieu m’aimait et qu’il était content de moi, et je pensais être bientôt pleinement réconcilié avec Dieu. Mais tout cela ne reposait que sur une pure présomption, née de la liberté dans le devoir, de la chaleur des affections, de quelques bonnes résolutions ou de choses semblables. Et lorsque, par moments, une grande détresse commençait à s’élever à la vue de ma bassesse et de mon incapacité à me délivrer d’un Dieu souverain, j’avais coutume d’écarter cette découverte, comme une chose que je ne pouvais supporter. Une fois, je m’en souviens, une terrible angoisse me saisit ; et la pensée de renoncer à moi-même et de me tenir nu devant Dieu, dépouillé de toute bonté, me fut si effroyable que j’étais prêt à lui dire, comme Félix à Paul : “Pour le moment retire-toi.” Ainsi, quoique je désirasse chaque jour une plus grande conviction de péché, supposant qu’il me fallait voir davantage mon affreux état pour trouver le remède, néanmoins, quand les découvertes de mon cœur vil et méchant m’étaient faites, ce spectacle était si effroyable, et me montrait si clairement combien j’étais exposé à la damnation, que je ne pouvais le supporter. Je m’efforçais sans cesse d’acquérir toutes les qualités que d’autres, à ce que j’imaginais, avaient obtenues avant de recevoir Christ, afin de me recommander à sa faveur. Quelquefois je sentais la puissance d’un cœur endurci, et je supposais qu’il devait être amolli avant que Christ voulût m’accepter ; et quand je sentais quelque attendrissement de cœur, j’espérais que l’œuvre était maintenant presque achevée. De là vient que, lorsque ma détresse demeurait, j’avais coutume de murmurer contre la manière dont Dieu agissait envers moi ; et je pensais que, quand d’autres sentaient leur cœur amolli, Dieu leur faisait miséricorde, mais que ma détresse, à moi, demeurait toujours.
« Par moments, je devenais négligent et nonchalant, sans grande conviction de péché, pendant un temps considérable ; mais après une telle saison, les convictions me saisissaient parfois plus violemment. Je me souviens d’une nuit en particulier où, me promenant seul au-dehors, j’eus une telle vue de mon péché que je craignis que la terre ne s’entrouvrît sous mes pieds pour devenir mon tombeau, et ne précipitât mon âme toute vive en enfer avant que j’eusse pu regagner la maison. Bien que je fusse contraint d’aller me coucher, de peur que ma détresse ne fût découverte par d’autres, ce que je redoutais fort, j’osai à peine dormir, car je pensais que ce serait une grande merveille si je n’étais pas en enfer au matin. Et quoique ma détresse fût parfois aussi grande, je redoutais néanmoins beaucoup la perte de mes convictions, et le retour à un état de sécurité charnelle et à mon ancienne insensibilité à l’égard de la colère imminente ; ce qui me rendait extrêmement exact dans ma conduite, de peur d’étouffer les mouvements du Saint-Esprit de Dieu. Quand il m’arrivait de considérer mes convictions et d’en juger le degré considérable, j’avais coutume de m’y confier ; mais cette confiance, et l’espoir de faire bientôt quelque progrès notable vers la délivrance, apaisaient mon esprit, et je devenais bientôt plus insensible et plus négligent. Puis, quand je m’apercevais que mes convictions languissaient, et que je les croyais sur le point de me quitter, cela m’alarmait et m’affligeait aussitôt. Quelquefois je m’attendais à faire un grand pas, et à avancer fort loin vers la conversion, grâce à quelque occasion ou quelque moyen particulier que j’avais en vue.
« Les nombreuses déceptions, la grande détresse et la perplexité que j’éprouvais me jetèrent dans une disposition des plus horribles, à contester avec le Tout-Puissant, trouvant à redire, avec une véhémence et une virulence intérieures, à ses voies envers les hommes. Mon cœur méchant souhaitait souvent quelque autre voie de salut que par Jésus-Christ. Semblable à la mer agitée, les pensées en désordre, j’avais coutume de chercher quelque autre moyen d’échapper à la colère de Dieu. J’avais d’étranges projets, pleins d’athéisme, cherchant à déjouer les desseins et les décrets de Dieu à mon égard, ou à échapper à son regard et à me cacher de lui. Mais quand, à la réflexion, je voyais que ces projets étaient vains et ne me serviraient de rien, et que je ne pouvais rien imaginer pour mon propre soulagement, cela jetait mon esprit dans la disposition la plus affreuse, jusqu’à souhaiter qu’il n’y eût point de Dieu, ou qu’il y eût quelque autre Dieu qui pût lui tenir tête. Ces pensées et ces désirs étaient les inclinations secrètes de mon cœur, qui agissaient souvent avant que je m’en aperçusse ; mais, hélas ! ils étaient bien miens, quoique je fusse effrayé quand je venais à y réfléchir. Quand je considérais les choses, j’étais affligé de penser que mon cœur était si plein d’inimitié contre Dieu ; et je tremblais que sa vengeance ne tombât soudain sur moi. Auparavant, je m’imaginais que mon cœur n’était pas aussi mauvais que les Écritures et quelques autres livres le représentaient. Quelquefois je me donnais beaucoup de peine pour l’amener à une bonne disposition, à une humeur humble et soumise ; et j’espérais qu’il y avait alors en moi quelque bonté. Mais, tout à coup, la pensée de la rigueur de la loi, ou de la souveraineté de Dieu, irritait tellement la corruption de mon cœur, sur lequel j’avais tant veillé et que j’espérais avoir amené à une bonne disposition, qu’elle rompait toutes les bornes et éclatait de tous côtés, comme des torrents d’eaux quand ils renversent leur digue.
« Sentant la nécessité d’une profonde humiliation pour m’attacher à Christ en vue du salut, je m’appliquais à produire dans mon propre cœur les convictions requises pour une telle humiliation : par exemple, la conviction que Dieu serait juste s’il me rejetait pour toujours ; que si jamais Dieu m’accordait miséricorde, ce serait pure grâce, quand bien même je serais d’abord dans la détresse pendant de longues années et que je m’appliquerais au devoir autant qu’on le peut ; et que Dieu n’était pas le moins du monde obligé d’avoir plus pitié de moi à cause de tous mes devoirs, de mes cris et de mes larmes passés. Je m’efforçais de tout mon pouvoir de m’amener à croire fermement ces choses et à y donner un assentiment sincère ; et j’espérais qu’à présent j’étais détaché de moi-même, vraiment humilié, et que je m’inclinais devant la souveraineté divine. J’avais coutume de dire à Dieu, dans mes prières, que j’avais maintenant les dispositions mêmes de l’âme qu’il exigeait, et sur lesquelles il faisait miséricorde à d’autres, et là-dessus de le supplier et de plaider pour obtenir miséricorde. Mais quand je ne trouvais aucun soulagement, et que j’étais toujours accablé de culpabilité et de la crainte de sa colère, mon âme était en tumulte, et mon cœur se soulevait contre Dieu, comme s’il me traitait durement. Mais alors ma conscience me sautait au visage, me rappelant la confession que je venais de faire à Dieu de sa justice dans ma condamnation. Cela, en me faisant voir la méchanceté de mon cœur, me rejetait dans la détresse ; et je regrettais de n’avoir pas surveillé mon cœur de plus près, pour l’empêcher d’éclater contre la manière dont Dieu agissait envers moi. J’allais jusqu’à regretter d’avoir plaidé pour obtenir miséricorde en raison de mon humiliation, parce que j’avais par là perdu toute ma bonté apparente. Ainsi, des dizaines de fois, je m’imaginai vainement être humilié et préparé à la miséricorde qui sauve. Tandis que j’étais dans cet état d’esprit affligé, égaré et tumultueux, la corruption de mon cœur était particulièrement irritée par les choses suivantes.
1. « La rigueur de la loi divine. Car je trouvais qu’il m’était impossible, après tous mes efforts, de satisfaire à ses exigences. Je prenais souvent de nouvelles résolutions, et je les rompais aussi souvent. J’imputais le tout à la négligence et au manque de vigilance, et j’avais coutume de me traiter de sot pour ma nonchalance. Mais quand, après une résolution plus ferme, de plus grands efforts et une application assidue au jeûne et à la prière, je voyais toutes mes tentatives échouer, alors je me querellais avec la loi de Dieu, la trouvant déraisonnablement rigide. Je pensais que, si elle ne s’étendait qu’à mes actions et à ma conduite extérieures, je pourrais la supporter ; mais je découvrais qu’elle me condamnait pour mes mauvaises pensées et pour les péchés de mon cœur, que je ne pouvais absolument pas empêcher. Il me répugnait extrêmement de reconnaître mon entière impuissance en cette matière ; mais, après des déceptions répétées, je pensais que, plutôt que de périr, je pourrais encore faire un peu plus ; surtout si telles ou telles circonstances voulaient bien accompagner mes efforts et mes luttes. J’espérais lutter plus ardemment que jamais si la chose en venait à l’extrémité, bien que je n’aie jamais pu trouver le temps de faire de mon mieux comme je l’entendais. Cette espérance de circonstances futures plus favorables, et de faire plus tard quelque chose de grand, m’empêchait de désespérer entièrement de moi-même, et de me voir tombé entre les mains d’un Dieu souverain, ne dépendant de rien d’autre que d’une grâce libre et sans bornes.
2. « Un autre point qui m’irritait, c’était que la foi seule était la condition du salut ; que Dieu ne voulait pas descendre à des conditions plus basses, et qu’il ne promettait pas la vie et le salut en échange de mes prières et de mes efforts sincères et cordiaux. Cette parole, Marc 16:16 : “celui qui ne croira pas sera condamné”, y retranchait toute espérance. Je découvrais que la foi était le don souverain de Dieu ; que je ne pouvais l’obtenir par moi-même, ni obliger Dieu à me l’accorder par aucune de mes œuvres, Éph. 2:1, 8. J’étais prêt à dire : “Cette parole est dure; qui peut l’écouter?” Je ne pouvais supporter que tout ce que j’avais fait ne comptât pour rien du tout, puisque j’avais été très consciencieux dans le devoir, que j’avais été très religieux depuis longtemps, et que j’avais, à ce que je pensais, fait beaucoup plus que bien d’autres qui avaient obtenu miséricorde. Je confessais, il est vrai, la bassesse de mes devoirs ; mais ce qui les faisait paraître vils à mes yeux en ce temps-là, c’étaient les pensées vagabondes qui s’y mêlaient, plutôt que le fait que j’étais tout entier souillé comme un démon, et que le principe d’où ils découlaient était corrompu, en sorte que je ne pouvais absolument rien faire de bon. De là vient que j’appelais ce que je faisais du nom d’efforts honnêtes et fidèles ; et je ne pouvais supporter que Dieu n’eût fait à ces efforts aucune promesse de salut.
3. « Je ne parvenais pas à découvrir ce qu’était la foi, ni ce que c’était que croire et venir à Christ. Je lisais les appels de Christ à ceux qui sont fatigués et chargés ; mais je ne trouvais aucun moyen par lequel il leur indiquait de venir. Je pensais que je viendrais volontiers, si je savais comment, quelque difficile que fût le chemin du devoir. Je lus le Guide to Christ de Stoddard (qui fut, je l’espère, entre les mains de Dieu, l’heureux moyen de ma conversion), et mon cœur se souleva contre l’auteur ; car, bien qu’il me dît tout au long ce que mon cœur même éprouvait sous les convictions, et qu’il semblât m’être très utile par ses directions, il me parut pourtant faillir sur ce point : il ne me disait rien que je pusse faire pour m’amener à Christ, mais me laissait pour ainsi dire avec un grand abîme entre Christ et moi, sans aucune indication sur la manière de le franchir. Car je n’avais pas encore appris, efficacement et par expérience, qu’il ne pouvait y avoir aucun moyen prescrit par lequel un homme naturel pût, par sa propre force, obtenir ce qui est surnaturel, et que le plus haut des anges ne peut donner.
4. « Un autre point était la souveraineté de Dieu. Je ne pouvais supporter qu’il dépendît entièrement du bon plaisir de Dieu de me sauver ou de me damner, comme il le voudrait. Ce passage, Rom. 9:11-23, était pour moi un tourment continuel, en particulier le verset 21. Le lire ou le méditer détruisait toujours mes bonnes dispositions apparentes ; car, lorsque je pensais être presque humilié et presque résigné, ce passage faisait paraître mon inimitié contre Dieu. Quand je venais à réfléchir à l’inimitié intérieure et au blasphème qui s’élevaient en cette occasion, j’avais d’autant plus peur de Dieu, et j’étais rejeté plus loin de toute espérance de réconciliation avec lui. Cela me donnait de moi-même une vue effroyable ; je redoutais plus que jamais de me voir entre les mains de Dieu, et cela me rendait plus opposé que jamais à me soumettre à sa souveraineté ; car je pensais qu’il avait résolu ma damnation.
« Pendant tout ce temps, l’Esprit de Dieu travaillait puissamment en moi ; et j’étais intérieurement pressé de renoncer à toute confiance en moi-même, à toute espérance de jamais m’aider moi-même par quelque moyen que ce fût. La conviction de mon état de perdition était quelquefois si claire et si manifeste devant mes yeux que c’était comme si l’on m’avait déclaré en propres termes : “C’en est fait, c’en est fait, il t’est à jamais impossible de te délivrer toi-même.” Pendant trois ou quatre jours environ, mon âme fut ainsi en grande détresse. Par moments, pendant quelques instants, je me voyais perdu et ruiné ; mais je reculais aussitôt devant ce spectacle, parce que je n’osais pas me livrer entre les mains de Dieu, comme entièrement impuissant et à la disposition de son bon plaisir souverain. Je n’osais pas voir cette vérité capitale à mon sujet, que j’étais “mort par les offenses et par les péchés”. Mais quand j’avais, pour ainsi dire, repoussé à quelque moment ces vues de moi-même, j’étais affligé de ne plus avoir les mêmes découvertes sur moi-même ; car je craignais fort d’être livré par Dieu à une stupidité définitive. Quand je pensais à remettre la chose à un “moment plus favorable”, la conviction était si pressante et si puissante que le temps présent était le meilleur, et probablement le seul, que je n’osais pas différer.
« C’était la vue de la vérité à mon sujet, la vérité touchant mon état de créature déchue et éloignée de Dieu, qui par conséquent ne pouvait rien réclamer de Dieu en fait de miséricorde, mais se trouvait à son entière disposition, c’était cela devant quoi mon âme reculait, et que je tremblais à la pensée de contempler. Ainsi, celui qui fait le mal, comme le font continuellement tous les hommes non régénérés, hait la lumière de la vérité et ne se soucie pas d’y venir, parce qu’elle reprendrait ses œuvres et lui montrerait ce qu’il mérite justement. Jean 3:20. Quelque temps auparavant, je m’étais donné beaucoup de peine, à ce que je pensais, pour me soumettre à la souveraineté de Dieu ; pourtant je me méprenais sur la chose, et je ne m’imaginais pas un instant que voir cette vérité et en avoir le sentiment par expérience — cette vérité que mon âme redoutait tant à présent et devant laquelle elle tremblait — était justement la disposition d’âme que j’avais si ardemment désirée. J’avais toujours espéré que, lorsque je serais parvenu à cette humiliation que je croyais devoir précéder la foi, il ne serait pas juste de la part de Dieu de me rejeter ; mais je voyais maintenant que reconnaître que j’étais spirituellement mort et dépourvu de toute bonté était si loin d’être une bonté en moi que, au contraire, ma bouche en serait fermée pour toujours ; et il me paraissait aussi terrible de me voir moi-même, et de voir la relation où je me trouvais à l’égard de Dieu — moi pécheur et criminel, et lui grand Juge et Souverain —, qu’il le serait pour une pauvre créature tremblante de se lancer du haut de quelque précipice. Aussi différais-je d’une minute ou deux, et je cherchais des circonstances meilleures pour le faire : ou bien il me fallait d’abord lire un passage ou deux, ou prier, ou quelque chose de semblable ; ou bien je différais ma soumission à Dieu par l’objection que je ne savais pas comment me soumettre. Mais la vérité est que je ne voyais aucune sécurité à me reconnaître entre les mains d’un Dieu souverain, et que je ne pouvais prétendre à rien de mieux que la damnation.
« Après avoir passé un temps considérable dans de semblables exercices et dans la détresse, un matin que je me promenais, comme d’habitude, dans un lieu solitaire, je vis tout d’un coup que tous mes expédients et tous mes projets pour opérer ou me procurer à moi-même la délivrance et le salut étaient absolument vains ; je fus complètement arrêté, me trouvant entièrement perdu. J’avais pensé bien des fois auparavant que les difficultés de mon chemin étaient fort grandes ; mais je voyais maintenant, sous une lumière tout autre et toute différente, qu’il m’était à jamais impossible de rien faire pour m’aider ou me délivrer moi-même. Je songeai alors à me blâmer de n’avoir pas fait davantage, et de ne m’être pas plus engagé, tandis que j’en avais l’occasion — car il me semblait à présent que le temps d’agir était passé et révolu pour toujours — ; mais je vis à l’instant que, quoi que j’eusse pu faire, cela n’aurait pas plus servi à m’aider moi-même que ce que j’avais fait ; que j’avais présenté tous les plaidoyers que j’aurais jamais pu présenter durant toute l’éternité, et que tous mes plaidoyers étaient vains. Le tumulte qui avait régné auparavant dans mon esprit s’apaisa alors ; et je fus quelque peu soulagé de cette détresse que j’éprouvais en luttant contre la vue de moi-même et de la souveraineté divine. J’avais la plus grande certitude que mon état était à jamais misérable, malgré tout ce que je pourrais faire ; et je m’étonnais de n’en avoir jamais eu conscience auparavant.
« Tandis que je demeurais dans cet état, mes idées touchant mes devoirs étaient tout à fait différentes de celles que j’avais jamais eues dans le passé. Auparavant, plus j’accomplissais de devoirs, plus je pensais qu’il serait difficile à Dieu de me rejeter ; bien qu’en même temps je confessasse, et crusse voir, qu’il n’y avait ni bonté ni mérite dans mes devoirs ; mais maintenant, plus je priais ou accomplissais quelque autre devoir, plus je voyais que j’étais redevable à Dieu de ce qu’il me permettait de demander miséricorde ; car je voyais que c’était l’intérêt personnel qui m’avait porté à prier, et que je n’avais jamais prié une seule fois par égard pour la gloire de Dieu. Je voyais maintenant qu’il n’y avait aucun lien nécessaire entre mes prières et l’octroi de la miséricorde divine ; qu’elles n’imposaient pas la moindre obligation à Dieu de m’accorder sa grâce ; et qu’il n’y avait pas plus de vertu ou de bonté en elles qu’il n’y en aurait eu à barboter de la main dans l’eau (c’était la comparaison que j’avais alors à l’esprit) ; et cela parce qu’elles n’étaient pas accomplies par amour ou par égard pour Dieu. Je voyais que j’avais entassé mes dévotions devant Dieu, jeûnant, priant, &c., prétendant, et même pensant réellement parfois, que je visais la gloire de Dieu ; alors que je ne l’avais jamais vraiment eue en vue une seule fois, mais seulement mon propre bonheur. Je voyais que, n’ayant jamais rien fait pour Dieu, je ne pouvais prétendre de sa part qu’à la perdition, à cause de mon hypocrisie et de ma moquerie. Oh ! combien mes devoirs me paraissaient maintenant différents de ce qu’ils me paraissaient autrefois ! J’avais coutume de les accuser de péché et d’imperfection ; mais c’était seulement à cause des pensées vagabondes et vaines qui les accompagnaient, et non parce que je n’avais en eux aucun égard pour Dieu ; car cet égard, je pensais l’avoir. Mais quand je vis clairement que je n’avais eu égard à rien d’autre qu’à mon intérêt personnel, alors ils m’apparurent comme une vile moquerie de Dieu, un culte de soi-même et une suite continuelle de mensonges. Je vis que quelque chose de pire que quelques simples distractions avait accompagné mes devoirs ; car le tout n’était rien d’autre qu’un culte de soi-même et un horrible outrage envers Dieu.
« Je demeurai, autant que je m’en souvienne, dans cet état d’esprit depuis le vendredi matin jusqu’au dimanche soir suivant (12 juillet 1739), où je me promenais de nouveau dans ce même lieu solitaire où j’avais été amené à me voir perdu et impuissant, comme je l’ai dit plus haut. Là, dans un état triste et mélancolique, j’essayais de prier ; mais je n’avais pas le cœur de m’engager dans la prière ni dans aucun autre devoir. Mon ancienne inquiétude, mes exercices et mes affections religieuses avaient maintenant disparu. Je pensais que l’Esprit de Dieu m’avait entièrement quitté ; et pourtant je n’étais pas dans la détresse, mais inconsolable, comme si rien au ciel ni sur la terre ne pouvait me rendre heureux. Après m’être ainsi efforcé de prier — bien que, à ce que je pensais, dans un état très engourdi et insensible — pendant près d’une demi-heure, alors, comme je marchais dans un bosquet sombre et touffu, une gloire ineffable sembla s’ouvrir à la vue et à l’intelligence de mon âme. Je ne veux pas parler d’un éclat extérieur, car je ne vis rien de tel ; ni d’une imagination de quelque corps lumineux, quelque part dans le troisième ciel, ou de quelque chose de ce genre ; mais c’était une nouvelle perception, une nouvelle vue intérieure que j’avais de Dieu, telle que je n’en avais jamais eue auparavant, ni rien qui y ressemblât le moins du monde. Je m’arrêtai, émerveillé, saisi d’admiration ! Je savais que je n’avais jamais vu auparavant rien de comparable en excellence et en beauté ; c’était tout à fait différent de toutes les conceptions que j’avais jamais eues de Dieu ou des choses divines. Je n’avais aucune perception particulière de l’une des personnes de la Trinité, ni du Père, ni du Fils, ni du Saint-Esprit ; mais il me sembla que c’était la gloire divine que je contemplais alors. Mon âme se réjouit d’une joie ineffable, de voir un tel Dieu, un Être divin si glorieux ; et j’étais intérieurement content et satisfait qu’il fût Dieu au-dessus de toutes choses, aux siècles des siècles. Mon âme était si captivée et si ravie par l’excellence, l’amabilité, la grandeur et les autres perfections de Dieu, que j’étais même englouti en lui ; du moins à ce point que je n’eus aucune pensée, autant que je m’en souvienne, tout d’abord, pour mon propre salut, et que je songeais à peine qu’il existât une créature telle que moi.
« Ainsi Dieu, je l’espère, m’amena à une disposition sincère à l’exalter, à le placer sur le trône, et à viser principalement et finalement son honneur et sa gloire, comme Roi de l’univers. Je demeurai dans cet état de joie intérieure, de paix et d’étonnement jusqu’à la nuit tombante, sans diminution sensible ; puis je commençai à réfléchir à ce que j’avais vu et à l’examiner ; et je me sentis doucement apaisé dans mon esprit pendant toute la soirée qui suivit. Je me sentais dans un monde nouveau, et tout ce qui m’entourait m’apparaissait sous un aspect différent de celui qu’il avait d’ordinaire.
« En ce temps-là, la voie du salut s’ouvrit à moi avec une sagesse, une convenance et une excellence si infinies que je m’étonnais d’avoir jamais pu penser à une autre voie de salut ; j’étais stupéfait de n’avoir pas renoncé plus tôt à mes propres expédients pour me ranger à cette voie aimable, bénie et excellente. Si j’avais pu être sauvé par mes propres devoirs, ou par quelque autre voie que j’avais imaginée autrefois, toute mon âme s’y serait maintenant refusée. Je m’étonnais que le monde entier ne vît pas cette voie de salut et ne s’y rangeât pas, ce salut entièrement par la justice de Christ.
« La douce saveur de ce que j’éprouvai alors demeura avec moi plusieurs jours, presque constamment, à un degré plus ou moins grand. Je ne pouvais m’empêcher de me réjouir doucement en Dieu, en me couchant et en me levant. Le jour du Seigneur suivant, j’éprouvai quelque chose de semblable, bien que moins puissant qu’auparavant. Mais peu après, je fus de nouveau enveloppé de ténèbres et dans une grande détresse ; non toutefois de la même sorte que ma détresse sous les convictions. Je me sentais coupable, j’avais peur et honte de paraître devant Dieu, et j’étais extrêmement accablé par le sentiment de ma culpabilité ; mais il ne se passa pas longtemps avant que j’éprouvasse, je l’espère, une vraie repentance et de la joie en Dieu.
« Au début de septembre, j’allai au collège de Yale et j’y entrai ; mais avec une certaine répugnance, craignant de ne pouvoir mener une vie de stricte religion au milieu de tant de tentations. Après cela, pendant les vacances, avant que j’allasse demeurer au collège, il plut à Dieu de visiter mon âme par des manifestations plus claires de lui-même et de sa grâce. Je passais quelque temps dans la prière et l’examen de moi-même, quand le Seigneur, par sa grâce, fit tellement briller sa lumière dans mon cœur que je jouis, pour ce temps-là, de la pleine assurance de sa faveur ; et mon âme fut indiciblement rafraîchie par des jouissances divines et célestes. En ce temps surtout, comme en quelques autres, divers passages de la Parole de Dieu s’ouvrirent à mon âme avec une clarté, une puissance et une douceur divines, au point de me paraître extrêmement précieux, avec l’évidence claire et certaine qu’elle était la Parole de Dieu. Je goûtai une douceur considérable dans la religion durant tout l’hiver suivant.
« En janvier 1740, la rougeole se répandit beaucoup au collège, et moi, ayant contracté la maladie, je rentrai chez moi à Haddam. Mais quelques jours avant de tomber malade, je me sentis grandement délaissé, et mon âme pleura extrêmement l’absence du Consolateur. Il me semblait que toute consolation s’en était allée pour toujours. Je priai et criai à Dieu pour obtenir du secours, et pourtant je ne trouvai sur le moment ni consolation ni soulagement. Mais, par la bonté divine, une nuit ou deux avant de tomber malade, tandis que je me promenais seul dans un lieu très retiré, occupé à méditer et à prier, je jouis d’une douce et rafraîchissante visite d’en haut, je l’espère ; de sorte que mon âme fut élevée bien au-dessus des craintes de la mort. En vérité, je désirais la mort plutôt que je ne la craignais. Oh ! combien ce seul moment fut plus rafraîchissant que tous les plaisirs et toutes les délices que la terre peut offrir ! Au bout d’un jour ou deux, je fus pris de la rougeole, et je fus très gravement malade, au point de désespérer presque de la vie ; mais je n’eus aucune crainte angoissante de la mort. Par la bonté divine, je me rétablis bientôt ; cependant, à cause de l’étude acharnée et des nombreuses interruptions auxquelles j’étais exposé du fait de ma condition d’étudiant de première année, je n’avais que peu de temps pour les devoirs spirituels, et mon âme pleurait souvent de manquer de temps et d’occasions pour être seule avec Dieu. Au printemps et à l’été suivants, j’eus plus de facilité pour la retraite, et je goûtai plus de consolation dans la religion, bien que mon ambition dans mes études ait grandement nui à l’activité et à la vigueur de ma vie spirituelle. Il en était pourtant d’ordinaire ainsi pour moi : “quand les pensées s’agitaient en foule au-dedans de moi, les consolations de Dieu réjouissaient principalement mon âme”. C’étaient là mes plus grandes consolations, jour après jour.
« Un jour, c’était, je crois, en juin 1740, je m’éloignai à une distance considérable du collège, seul dans les champs, à midi, et je trouvai dans la prière une douceur et une joie en Dieu si ineffables que je pensai que, s’il me fallait demeurer dans ce monde mauvais, je voudrais être toujours là, à contempler la gloire de Dieu. Mon âme aimait tendrement tous les hommes, et désirait extrêmement qu’ils jouissent de ce dont je jouissais. Cela semblait être une petite image du ciel.
« Vers le mois d’août suivant, ma santé fut si affaiblie par une application trop assidue à mes études que mon précepteur me conseilla de rentrer chez moi et de détacher mon esprit de l’étude autant que je le pourrais ; car j’étais devenu si faible que je commençais à cracher le sang. Je suivis son conseil, et je m’efforçai de mettre mes études de côté. Mais, étant réduit à une grande faiblesse, je regardai la mort en face avec plus de fermeté ; et il plut au Seigneur de me donner de nouveau un doux sentiment et un goût des choses divines ; et en particulier, le 13 octobre, je trouvai un secours et une consolation divins dans les précieux devoirs de la prière secrète et de l’examen de moi-même, et mon âme fit ses délices du Dieu béni : — de même encore le 17 octobre.
18 oct. « Dans mes dévotions du matin, mon âme a été extrêmement attendrie, et elle a pleuré amèrement sur ma grande culpabilité et ma bassesse. Jamais auparavant je n’avais ressenti un sentiment aussi vif et aussi profond de la nature odieuse du péché qu’en ce moment. Mon âme a alors été portée d’une manière inhabituelle à aimer Dieu, et elle a eu un sentiment vivant de l’amour de Dieu pour moi. Et cet amour et cette espérance, à ce moment-là, ont banni la crainte.
Jour du Seigneur, 19 oct. « Le matin, j’ai senti mon âme avoir faim et soif de la justice. Tandis que je regardais les éléments de la Cène du Seigneur, en pensant que Jésus-Christ était maintenant “peint comme crucifié” sous mes yeux, mon âme a été remplie de lumière et d’amour, au point que j’étais presque en extase ; mon corps était si faible que je pouvais à peine me tenir debout. J’ai ressenti en même temps une tendresse extrême et un amour très fervent envers tous les hommes ; de sorte que mon âme et toutes ses facultés semblaient, pour ainsi dire, se fondre en tendresse et en douceur. Mais pendant la communion, cette vie et cette ferveur ont quelque peu diminué. Cet amour et cette joie bannissaient la crainte ; et mon âme désirait ardemment la grâce et la gloire parfaites. Cette disposition a duré jusqu’au soir, où mon âme a été doucement spirituelle dans les devoirs secrets.
20 oct. « J’ai de nouveau trouvé l’assistance du Saint-Esprit dans les devoirs secrets, le matin et le soir, ainsi que de la vie et de la consolation dans la religion pendant toute la journée.
21 oct. « J’ai de même fait l’expérience de la bonté de Dieu, qui “répandait son amour dans mon cœur” et me donnait joie et consolation dans les devoirs religieux ; et pendant tout le reste de la semaine, mon âme a semblé absorbée par les choses divines. Je soupirais maintenant tellement après Dieu, et après la délivrance du péché, que, lorsque je me suis senti guérir et que j’ai pensé devoir retourner au collège, qui avait été si nuisible à mes intérêts spirituels l’année précédente, je n’ai pu m’empêcher d’en être affligé, et j’ai pensé que j’aimerais bien mieux mourir ; car il m’était douloureux de penser à m’éloigner de Dieu. Mais avant de partir, j’ai joui de plusieurs autres temps doux et précieux de communion avec Dieu (en particulier le 30 octobre et le 4 novembre), où mon âme a goûté une consolation ineffable.
« Je suis retourné au collège vers le 6 novembre, et, par la bonté de Dieu, j’ai senti la puissance de la religion presque chaque jour, pendant l’espace de six semaines.
28 nov. « Dans ma dévotion du soir, j’ai eu de précieuses découvertes de Dieu, et j’ai été indiciblement rafraîchi par ce passage, Héb. 12:22-24. Mon âme désirait ardemment s’envoler vers le paradis de Dieu ; je désirais être rendu conforme à Dieu en toutes choses. — Un jour ou deux après, j’ai joui abondamment de la lumière de la face de Dieu, la plus grande partie de la journée ; et mon âme s’est reposée en Dieu.
9 déc. « J’ai été dans une heureuse disposition d’âme la plus grande partie de la journée ; mais surtout dans les dévotions du soir, quand il a plu à Dieu de m’assister et de me fortifier merveilleusement ; de sorte que je pensais que rien ne pourrait jamais m’ébranler et me détacher de l’amour de Dieu en Jésus-Christ mon Seigneur. Oh ! une heure avec Dieu surpasse infiniment tous les plaisirs et toutes les délices de ce monde d’ici-bas.
« Vers la fin de janvier 1741, je devins plus froid et plus languissant dans la religion, à cause de mon ancienne tentation, l’ambition dans mes études. Mais, par la bonté divine, un grand et général réveil se répandit dans le collège, vers la fin de février, et j’en fus grandement vivifié et plus abondamment engagé dans la religion. »
Ce réveil fut le commencement de cette extraordinaire agitation religieuse qui régna alors dans tout le pays, et à laquelle le collège eut une large part. Pendant treize mois à partir de ce moment, Brainerd tint un journal suivi, contenant un récit très détaillé de ce qui se passait jour après jour, et formant deux volumes manuscrits ; mais, sur son lit de mort, il ordonna (à mon insu jusqu’après sa mort) que ces deux volumes fussent détruits, et il inséra une note, au commencement des manuscrits suivants, indiquant qu’un échantillon de sa manière de vivre pendant toute cette période se trouverait dans les trente premières pages qui suivaient (jusqu’au 15 juin 1742), si ce n’est qu’il était désormais plus « purifié de certaines imprudences et de certaines ardeurs malséantes » qu’auparavant.
Il est nécessaire de rapporter ici en détail une circonstance de la vie de Brainerd qui offensa gravement les autorités du collège et occasionna son renvoi. Pendant le réveil au collège, il y avait plusieurs étudiants pieux qui s’étaient associés pour s’entretenir ensemble et s’aider mutuellement dans les choses spirituelles. Ils avaient coutume de s’ouvrir librement les uns aux autres, en amis particuliers et intimes : Brainerd faisait partie de ce groupe. Or il arriva un jour que lui et deux ou trois autres de ces amis intimes se trouvaient ensemble dans la grande salle, après que M. Whittlesey, l’un des précepteurs, eut fait la prière avec les étudiants ; il ne restait plus personne dans la salle que Brainerd et ses compagnons. M. Whittlesey ayant été dans sa prière d’une émotion inhabituelle, l’un des amis de Brainerd lui demanda, à cette occasion, ce qu’il pensait de M. Whittlesey ; il répondit : « Il n’a pas plus de grâce que cette chaise. » Un des étudiants de première année, qui se trouvait alors près de la salle (mais non dans la pièce), entendit ces paroles ; et bien qu’il n’eût entendu prononcer aucun nom et qu’il ne sût pas qui était ainsi censuré, il en informa une certaine femme de la ville, en lui faisant part en même temps de son propre soupçon, que Brainerd avait dit cela de l’un des dirigeants du collège. Là-dessus, elle en informa le recteur, qui fit venir cet étudiant et l’interrogea. Il rapporta au recteur les paroles qu’il avait entendu Brainerd prononcer, et lui apprit qui se trouvait dans la pièce avec lui à ce moment-là. Sur quoi le recteur les fit venir. Ils répugnaient fort à dénoncer leur ami au sujet de ce qu’ils regardaient comme une conversation privée ; d’autant plus que personne d’autre qu’eux n’avait entendu ces paroles ni ne savait de qui il les avait dites ; mais le recteur les contraignit à déclarer ce qu’il avait dit, et de qui il l’avait dit. Brainerd estima qu’on l’avait fort maltraité dans la conduite de cette affaire ; il pensait qu’on l’avait injustement extorqué à ses amis, et qu’ensuite on exigeait injustement de lui — comme s’il avait été coupable de quelque crime public et notoire — qu’il fît une confession publique et qu’il s’humiliât devant tout le collège réuni dans la grande salle, pour ce qu’il n’avait dit que dans une conversation privée. Comme il ne se soumit pas à cette exigence, qu’il était allé une fois à l’assemblée séparatiste de New Haven alors que le recteur le lui avait défendu, et qu’en outre une personne l’avait accusé d’avoir dit au sujet du recteur « qu’il s’étonnait que celui-ci ne s’attendît pas à tomber mort pour avoir mis à l’amende les étudiants qui avaient suivi M. Tennent à Milford, bien qu’il n’y en eût aucune preuve (et Brainerd affirma toujours ne pas se souvenir d’avoir rien dit de tel), pour ces raisons il fut renvoyé du collège.
Jusqu’à quel point les circonstances et les nécessités de ce temps-là pouvaient justifier une si grande sévérité de la part des autorités du collège, je n’entreprendrai pas de le décider ; mon but n’étant pas de jeter l’opprobre sur l’autorité du collège, mais seulement de rendre justice à la mémoire d’une personne qui fut, je pense, éminemment de celles dont la mémoire est en bénédiction. — Le lecteur verra dans la suite (en particulier à la date des 14 et 15 septembre 1743) avec quel esprit chrétien Brainerd se conduisit à l’égard de cette affaire ; bien qu’il se soit toujours estimé, aussi longtemps qu’il vécut, maltraité dans la manière dont elle fut conduite et dans ce qu’il eut à souffrir. — Son renvoi eut lieu pendant l’hiver de 1742, alors qu’il était dans sa troisième année au collège.
Chapitre 2 terminé
De sa naissance jusqu’au moment où il commença à se préparer au ministère — contenant son propre récit de sa conversion, ses rapports avec le collège de Yale et les motifs de son renvoi