Chapitre 11 · 16 min de lecture · 20 min d’écoute
Section VI. De la volonté qui se détermine dans des choses parfaitement indifférentes sous la vue de l’esprit
Section VI.
De la Volonté qui se détermine dans des choses parfaitement indifférentes sous la vue de l’esprit.
UN grand argument en faveur du pouvoir d’autodétermination est l’expérience que nous aurions tous d’une capacité à déterminer nos Volontés dans des cas où aucun motif prépondérant ne se présente : la Volonté, suppose-t-on, a son choix à faire entre deux choses ou davantage, qui sont parfaitement égales sous la vue de l’esprit ; la Volonté est, apparemment, tout à fait indifférente ; et pourtant nous n’éprouvons aucune difficulté à en venir à un choix ; la Volonté peut instantanément se déterminer pour l’une d’elles, par un pouvoir souverain qu’elle a sur elle-même, sans être mue par aucune incitation prépondérante.
Ainsi l’auteur déjà mentionné de l’Essai sur la liberté de la volonté, etc. (p. 25, 26, 27) suppose « qu’il y a beaucoup de cas où la volonté n’est déterminée ni par le malaise présent, ni par le plus grand bien apparent, ni par le dernier dictamen de l’entendement, ni par quoi que ce soit d’autre, mais simplement par elle-même, comme un pouvoir souverain d’autodétermination de l’âme ; et que l’âme, dans certains cas, ne veut pas telle ou telle action par aucune autre influence que parce qu’elle veut. Ainsi, dit-il, je puis tourner mon visage vers le sud ou vers le nord ; je puis pointer le doigt vers le haut ou vers le bas. — Et ainsi, dans certains cas, la volonté se détermine elle-même d’une manière tout à fait souveraine, parce qu’elle veut, sans raison empruntée à l’entendement ; et par là elle manifeste son propre et parfait pouvoir de choix, qui naît du dedans d’elle-même, et qui est libre de toute influence ou contrainte d’aucune sorte. » Et (p. 66, 70, 73, 74) cet auteur suppose très expressément que la volonté, dans beaucoup de cas, n’est déterminée par aucun motif, et qu’elle agit entièrement sans motif ni raison de préférence. — J’observerai ici :
1. La supposition même qu’on fait ici se contredit et se renverse directement elle-même. Car la chose supposée, en quoi consiste ce grand argument, c’est que, entre plusieurs choses, la Volonté choisit effectivement l’une plutôt que l’autre, en même temps qu’elle est parfaitement indifférente ; ce qui revient exactement à dire que l’esprit a une préférence en même temps qu’il n’a pas de préférence. On ne peut vouloir dire que l’esprit est indifférent avant d’en venir à un choix, ou jusqu’à ce qu’il ait une préférence ; car assurément cet auteur ne s’imaginait pas être en controverse avec qui que ce soit en supposant cela. D’ailleurs, il paraît en fait que ce qu’il suppose, ce n’est pas que la Volonté choisit une chose plutôt qu’une autre, à l’égard de laquelle elle est indifférente avant de choisir, mais que la Volonté est indifférente au moment où elle choisit ; et qu’elle ne cesse d’être indifférente qu’ensuite, en conséquence de son choix ; que le fait que la chose choisie paraisse préférable et plus agréable qu’une autre provient du choix qu’elle a déjà fait. Voici ses paroles (p. 30) : « Lorsque les objets proposés paraissent également convenables ou bons, la volonté est laissée sans guide ni directeur ; elle doit donc faire son propre choix, par sa propre détermination, étant proprement un pouvoir d’autodétermination. Et dans de tels cas la Volonté se fait pour ainsi dire un bien à elle-même par son propre choix, c’est-à-dire qu’elle crée son propre plaisir ou sa propre joie dans ce bien qu’elle s’est choisi. De même qu’un homme, en s’emparant d’un coin de terre inoccupé, dans un pays inhabité, en fait sa possession et sa propriété, et s’en réjouit comme telle. Là où les choses étaient auparavant indifférentes, la Volonté ne trouve rien qui les rende plus agréables, considérées simplement en elles-mêmes, que le plaisir qu’elle ressent et qui naît de son propre choix et de sa persévérance dans ce choix. Nous aimons beaucoup de choses que nous avons choisies, et purement parce que nous les avons choisies. »
C’est autant dire que nous commençons à préférer beaucoup de choses purement parce que nous les avons auparavant préférées et choisies. — Il faut que ces choses aient été dites inconsidérément par cet auteur. Le choix ou la préférence ne peut être avant lui-même dans le même cas, ni dans l’ordre du temps ni dans celui de la nature : il ne peut être le fondement de lui-même, ni la conséquence de lui-même. L’acte même de choisir une chose plutôt qu’une autre, c’est préférer cette chose, et c’est attacher à cette chose une plus grande valeur. Mais que l’esprit attache à une chose plus de valeur qu’à une autre, ce n’est pas, en premier lieu, le fruit de ce qu’il attache plus de valeur à cette chose.
Cet auteur dit (p. 36) : « La Volonté peut être parfaitement indifférente, et pourtant la Volonté peut se déterminer elle-même à choisir l’un ou l’autre. » Et encore, à la même page : « Je suis entièrement indifférent à l’un et à l’autre ; et pourtant ma Volonté peut se déterminer elle-même à choisir. » Et encore : « Ce que je choisirai doit être déterminé par le simple acte de ma volonté. » Si le choix est déterminé par un simple acte de Volonté, alors le choix est déterminé par un simple acte de choix. Et sur ce point, à savoir que l’acte de la Volonté lui-même est déterminé par un acte de choix, cet écrivain est explicite (p. 72). Parlant du cas où il n’y a aucune convenance supérieure dans les objets présentés, il emploie ces termes : « Là, elle doit agir par son propre choix, et se déterminer comme il lui PLAÎT. » Où l’on suppose que la détermination même, qui est le fondement et le ressort de l’acte de la volonté, est un acte de choix et de bon plaisir, dans lequel un acte est plus agréable qu’un autre ; et cette préférence et ce plaisir supérieur sont le fondement de tout ce qu’elle fait en ce cas. S’il en est ainsi, l’esprit n’est pas indifférent quand il se détermine lui-même, mais il aime mieux se déterminer d’une manière que d’une autre. Et par conséquent la Volonté n’agit nullement dans l’indifférence ; pas même dans le premier pas qu’elle fait. S’il est possible que l’entendement agisse dans l’indifférence, assurément la volonté ne le fait jamais ; car, pour la volonté, commencer à agir, c’est exactement la même chose que commencer à choisir ou à préférer. Et si, dans le tout premier acte de la Volonté, l’esprit préfère quelque chose, alors l’idée de cette chose préférée l’emporte à ce moment-là, ou prévaut dans l’esprit ; ou, ce qui revient au même, l’idée de cette chose a une influence prépondérante sur la Volonté. De sorte que cela détruit entièrement la chose supposée, à savoir que l’esprit peut, par un pouvoir souverain, choisir l’une de deux ou de plusieurs choses qui, sous la vue de l’esprit, sont à tous égards parfaitement égales, et dont aucune ne l’emporte en rien sur une autre ni n’a sur l’esprit une influence prépondérante.
De sorte que cet auteur, dans son grand argument en faveur de la capacité de la Volonté à choisir l’une de deux ou de plusieurs choses à l’égard desquelles elle est parfaitement indifférente, nie en même temps, en effet, la chose qu’il suppose, à savoir que la Volonté, en choisissant, n’est soumise à aucune influence prépondérante de la vue de la chose choisie. Et en vérité, il est impossible de présenter cet argument sans le renverser, la chose qu’on y suppose étant de celles qui se nient elles-mêmes. Supposer que la Volonté agisse tant soit peu dans un état de parfaite indifférence, c’est affirmer que l’esprit choisit sans choisir. Dire que, lorsqu’il est indifférent, il peut faire comme il lui plaît, c’est dire qu’il peut suivre son bon plaisir quand il n’a aucun bon plaisir à suivre. Et par conséquent, s’il y a quelque difficulté dans les exemples de deux gâteaux, ou de deux œufs, etc., qui sont exactement semblables, l’un aussi bon que l’autre, à l’égard desquels cet auteur suppose que l’esprit a en fait un choix, et suppose ainsi en effet qu’il a une préférence, il lui incombe tout autant de résoudre la difficulté qu’à ceux qu’il combat. Car si ces exemples prouvent quelque chose en faveur de sa thèse, ils prouvent qu’un homme choisit sans choix. Et pourtant cela ne sert pas sa thèse ; car si c’est là ce qu’il affirme, ses propres paroles sont tout autant contre lui, et le contredisent tout autant, que pourraient le faire les paroles de ceux contre qui il dispute.
2. Il n’est pas très difficile de montrer, dans des exemples tels que ceux qu’on allègue, non seulement qu’il faut nécessairement que l’esprit soit influencé dans son choix par quelque chose qui exerce sur lui une influence prépondérante, mais aussi comment il l’est. Un peu d’attention à notre propre expérience, et une considération distincte des actes de notre propre esprit en de tels cas, suffiront à éclaircir la question.
Ainsi, supposons que j’aie un échiquier devant moi, et que, parce qu’un supérieur me l’ordonne, ou qu’un ami me le demande, ou pour quelque autre considération, je sois déterminé à toucher du doigt l’un des points ou des cases de l’échiquier. N’étant limité ni dirigé, dans la première proposition, vers aucun en particulier, et n’y ayant rien dans les cases, considérées en elles-mêmes, qui en recommande une, parmi les soixante-quatre, plus qu’une autre, mon esprit, en ce cas, se détermine à s’abandonner à ce qu’on appelle vulgairement le hasard, en se déterminant à toucher la case qui se trouve être le plus en vue, sur laquelle mon œil se pose particulièrement à ce moment-là, ou qui se trouve être alors le plus présente à mon esprit, ou vers laquelle je serai dirigé par quelque autre hasard semblable. Il y a là plusieurs démarches de l’esprit (bien que tout puisse se faire, pour ainsi dire, en un instant). La première démarche est sa détermination générale de toucher l’une des cases. La démarche suivante est une autre détermination générale de s’abandonner au hasard d’une certaine manière, par exemple de toucher celle qui sera le plus sous l’œil ou dans l’esprit à ce moment-là, ou de s’en remettre à quelque autre hasard semblable. La troisième et dernière démarche est une détermination particulière de toucher un certain point individuel, à savoir cette case qui, par cette sorte de hasard sur laquelle l’esprit s’est fixé, s’est effectivement offerte de préférence aux autres. Or il est évident qu’en aucune de ces diverses démarches l’esprit ne procède dans une indifférence absolue, mais qu’en chacune d’elles il est influencé par une incitation prépondérante. Il en est ainsi dans la première démarche, la détermination générale de l’esprit de toucher l’un des soixante-quatre points : l’esprit n’est pas absolument indifférent à le faire ou non ; il y est porté, pour faire quelque expérience, ou par le désir d’un ami, ou par quelque autre motif qui prévaut. Il en est ainsi dans la seconde démarche, l’esprit se déterminant à s’abandonner au hasard, en touchant ce qui sera le plus sous l’œil, ou ce dont l’idée sera la plus prévalente dans l’esprit, etc. L’esprit n’est pas absolument indifférent à procéder ou non selon cette règle ; mais il la choisit, parce qu’elle lui paraît à ce moment-là un expédient commode et requis pour accomplir le dessein général. Et il en est de même dans la troisième et dernière démarche, qui consiste à se déterminer à toucher ce point individuel qui prévaut effectivement sous la vue de l’esprit. L’esprit n’est pas indifférent à cet égard ; il est influencé par une incitation et une raison prépondérantes, à savoir que c’est là la poursuite de la détermination précédente, qui a paru requise et a été arrêtée auparavant dans la deuxième démarche.
Le hasard servira toujours un homme, sans l’arrêter un instant, dans un tel cas. Parmi un certain nombre d’objets en vue, l’un prévaudra dans l’œil, ou dans l’idée, sur les autres. Lorsque nous avons les yeux ouverts dans la claire lumière du soleil, beaucoup d’objets frappent l’œil à la fois, et d’innombrables images peuvent y être peintes à la fois par les rayons de la lumière ; mais l’attention de l’esprit ne suffit pas à plusieurs d’entre eux à la fois ; ou si elle y suffit, elle ne demeure pas ainsi pendant quelque temps que ce soit. Et il en est de même à l’égard des idées de l’esprit en général : plusieurs idées ne sont pas à la fois d’une force égale sous la vue et l’attention de l’esprit ; ou du moins elles ne demeurent pas ainsi pendant une durée sensible. Il n’y a rien au monde qui varie plus constamment que les idées de l’esprit ; elles ne demeurent pas exactement dans le même état pendant le moindre espace de temps perceptible ; comme cela ressort de ceci : — que tout le temps n’est perçu par l’esprit que par les changements successifs de ses propres idées. C’est pourquoi, tant que les perceptions de l’esprit demeurent exactement dans le même état, il n’y a aucune durée perceptible, parce qu’il n’y a aucune succession sensible.
Comme les actes de la Volonté, à chaque démarche du procédé susmentionné, n’arrivent pas sans une cause particulière, mais que chaque acte est dû à une incitation prépondérante, de même le hasard, comme je l’ai appelé, c’est-à-dire ce qui arrive dans le cours insondable des choses, auquel l’esprit s’abandonne et par lequel il est guidé, n’est pas quelque chose qui arrive sans cause. L’esprit, en se déterminant à être guidé par lui, n’est pas déterminé par quelque chose qui n’a pas de cause ; pas plus que s’il se déterminait à être guidé par le sort, ou par un coup de dé. Car, bien que la manière dont le dé tombe soit accidentelle pour celui qui le jette, personne ne supposera pourtant qu’il n’y a aucune cause pour laquelle il tombe comme il le fait. Les changements involontaires dans la succession de nos idées, bien que la cause n’en soit peut-être pas observée, ont tout autant une cause que les mouvements changeants des grains de poussière qui flottent dans l’air, ou que les changements successifs, continuels et infiniment variés des inégalités de la surface de l’eau.
Il y a deux choses en particulier qui sont probablement les occasions de la confusion dans l’esprit de ceux qui soutiennent que la Volonté agit dans une indifférence proprement dite, et sans être mue par aucune incitation, dans ses déterminations, en des cas tels que ceux qu’on a mentionnés.
1. Ils semblent se méprendre sur le point en question, ou du moins ne pas le garder distinctement en vue. La question dont ils disputent est de savoir si l’esprit est indifférent à l’égard des objets présentés, dont l’un doit être pris, touché, montré du doigt, etc., comme deux œufs ou deux gâteaux qui paraissent également bons. Tandis que la question à examiner est de savoir si la personne est indifférente à l’égard de ses propres actions ; si elle ne préfère pas, pour une considération ou pour une autre, un acte relatif à ces objets plutôt qu’un autre. L’esprit, dans sa détermination et son choix, en ces cas, ne s’exerce pas le plus immédiatement et le plus directement sur les objets présentés, mais sur les actes à accomplir à l’égard de ces objets. Les objets peuvent paraître égaux, et l’esprit peut ne jamais faire proprement aucun choix entre eux ; mais l’acte suivant de la Volonté portant sur les actions extérieures à accomplir, prendre, toucher, etc., celles-ci peuvent ne pas paraître égales, et une action peut proprement être choisie plutôt qu’une autre. À chaque démarche du progrès de l’esprit, la détermination ne porte pas sur les objets, sinon indirectement et improprement, mais sur les actions, qu’il choisit pour d’autres raisons qu’une préférence quelconque pour les objets, et pour des raisons qui ne sont nullement tirées des objets.
Il n’est nullement nécessaire de supposer que l’esprit choisisse jamais proprement l’un des objets plutôt que l’autre, ni avant de l’avoir pris, ni après. Certes, l’homme choisit de prendre ou de toucher l’un plutôt que l’autre ; mais non parce qu’il choisit la chose prise ou touchée : c’est pour des considérations étrangères. Il peut arriver que, de deux choses offertes, un homme préfère, pour certaines raisons, prendre celle qu’il estime le moins, et choisisse de négliger celle que son esprit préfère. En pareil cas, choisir la chose prise et choisir de prendre sont deux choses diverses ; et elles le sont aussi dans un cas où les choses présentées sont égales dans l’estime de l’esprit, et où aucune d’elles n’est préférée. Tout ce que le fait et l’expérience rendent évident, c’est que l’esprit choisit une action plutôt qu’une autre. Et par conséquent les arguments qu’ils avancent, pour servir leur thèse, devraient prouver que l’esprit choisit l’action dans une parfaite indifférence à l’égard de cette action, et non prouver que l’esprit choisit l’action dans une parfaite indifférence à l’égard de l’objet ; ce qui est très possible, sans que pour autant la Volonté agisse le moins du monde sans incitation prévalente et sans prépondérance proprement dite.
2. Une autre raison de la confusion et de la difficulté en cette matière semble être qu’on ne distingue pas entre une indifférence générale, c’est-à-dire une indifférence à l’égard de ce qui est à faire, vu d’une manière plus lointaine et plus générale, et une indifférence particulière, c’est-à-dire une indifférence à l’égard de l’acte immédiatement suivant, vu avec ses circonstances particulières et présentes. Un homme peut être parfaitement indifférent à l’égard de ses propres actions sous le premier rapport, et ne pas l’être sous le second. Ainsi, dans l’exemple précédent où il s’agit de toucher l’une des cases d’un échiquier : lorsqu’on me propose d’abord de toucher l’une d’elles, il peut m’être parfaitement indifférent de toucher celle-ci ou celle-là, parce que je ne vois encore la chose que de loin et en général, n’en étant qu’à la première démarche du progrès de l’esprit dans l’affaire. Mais pourtant, lorsque j’en suis effectivement venu à la dernière démarche, et que la chose même qu’il faut déterminer immédiatement est de savoir laquelle toucher, ayant déjà déterminé que je toucherai celle qui se trouve être le plus sous mon œil ou dans mon esprit, et mon esprit étant maintenant fixé sur une case particulière, l’acte de toucher celle-ci, considéré ainsi immédiatement et dans ces circonstances particulières et présentes, n’est pas une chose à l’égard de laquelle mon esprit soit absolument indifférent.
Chapitre 11 terminé
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