Les épîtres d’Ignace et le récit de sa vie
La route de Rome et les dix léopards

Chapitre 3 · 4 min de lecture · 5 min d’écoute

La route de Rome et les dix léopards

La route filait vers l’ouest et le nord, hors de Syrie, à travers le vaste intérieur de l’Asie Mineure — la terre que nous appelons aujourd’hui la Turquie. Ignace la parcourut à pied et sous escorte, prisonnier parmi des soldats, allant de ville en ville vers la mer et, au-delà, vers Rome. Il n’était plus jeune, il était condamné, et tout au long du chemin il était entouré d’hommes en armes dont la tâche était de le livrer aux bêtes.

De ces hommes, il a écrit l’une de ses lignes les plus mémorables. Loin de s’adoucir quand on les traitait avec bienveillance, disait-il, ses gardes n’en devenaient que plus durs. Il dépeignit toute l’escorte en une seule image amère :

De la Syrie jusqu’à Rome, je combats contre les bêtes, enchaîné au milieu de dix léopards, c’est-à-dire toute une escouade de soldats, qui ne deviennent que plus méchants quand on les traite avec bonté.

Dix léopards — voilà ce que c’était que d’être enchaîné au milieu d’eux. L’image est exacte et sans sentimentalité. Ignace ne cache pas la misère du voyage derrière un langage pieux. C’était un homme chargé de vraies chaînes, gardé par des hommes bien réels et endurcis, et il le dit sans détour, alors même qu’il avance vers ce qui, croyait-il, l’attendait au bout du chemin.

Accueilli à Smyrne

Le voyage ne fut pas seulement épreuve. À mesure que la nouvelle le précédait, les Églises de la région envoyèrent des gens à la rencontre du célèbre prisonnier. Tout au long de la route, il fut accueilli, encouragé et entouré de soins par des chrétiens qui tenaient pour un honneur de se tenir aux côtés d’un évêque en marche vers la mort.

La grande étape fut la ville de Smyrne, sur la côte de la mer Égée. Là, Ignace fut reçu par l’Église du lieu et par des envoyés d’autres communautés venus le voir. Smyrne avait son propre évêque, un homme plus jeune nommé Polycarpe, qui mourrait lui-même martyr bien des années plus tard et dont le nom resterait à jamais lié à celui d’Ignace. Il est juste et vrai de dire qu’Ignace fut reçu par Polycarpe et par l’Église de Smyrne. Au-delà, il faut rester prudent : nous ne possédons pas le récit mot pour mot de leur rencontre, et ce serait de l’invention que d’imaginer les étreintes et les discours de retrouvailles. Ce que nous avons vaut mieux que l’invention — les lettres nées de cette halte.

Les lettres écrites en chemin

Voici le chapitre qui explique pourquoi le livre que vous tenez entre les mains existe. Pendant sa halte à Smyrne, puis de nouveau à l’étape suivante, Ignace fit une chose remarquable pour un condamné. Il écrivit.

De Smyrne, il envoya quatre lettres. Trois repartirent vers des Églises dont les délégués étaient venus le saluer — les chrétiens d’Éphèse, de Magnésie et de Tralles — pour les remercier, les mettre en garde et les exhorter à rester unis. La quatrième, il l’envoya en avant de lui, à l’Église de Rome, la ville vers laquelle il cheminait. Cette lettre aux Romains ne ressemble pas aux autres, et nous verrons pourquoi.

Reprenant la route après Smyrne, Ignace atteignit le port de Troas, près du site de l’antique Troie, d’où les navires faisaient la traversée vers l’Europe. De Troas, il écrivit trois autres lettres : à l’Église de Philadelphie, à l’Église de Smyrne qui venait de prendre soin de lui, et une lettre personnelle à Polycarpe, son évêque. Sept lettres en tout — quatre de Smyrne, trois de Troas — écrites en des heures dérobées sur le chemin de son exécution.

Songez à ce que cela signifie. Un prisonnier que l’on faisait marcher à travers un empire pour être jeté aux bêtes passa ses dernières semaines de liberté non à se plaindre, mais à écrire, épanchant son cœur auprès d’Églises qu’il aimait, dont la plupart ne l’avaient jamais vu et ne le verraient jamais. Il savait qu’il lui restait peu de temps et beaucoup à dire. Aussi écrivit-il vite, avec urgence, parfois presque hors d’haleine, sur les choses que les Églises, pensait-il, avaient le plus besoin d’entendre avant qu’il ne s’en aille.

Ces sept lettres forment la suite de ce livre. Ce ne sont pas des traités polis, composés en sécurité. Ce sont les paroles d’un homme qui va mourir, envoyées le long d’une route difficile, et l’Église les lit et les chérit depuis lors. Avant d’y venir, il vaut la peine de s’arrêter pour entendre ce qu’elles contenaient — le cœur du message qu’Ignace tenait si désespérément à laisser derrière lui.

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