Chapitre 9 · 13 min de lecture · 16 min d’écoute
Le ciel et l’enfer
Section I
Le Disciple,—Maître, que sont le ciel et l’enfer, et où se trouvent-ils ?
Le Maître,—1. Le ciel et l’enfer sont les deux états opposés du domaine spirituel. Ils prennent leur origine dans le cœur de l’homme, et c’est dans ce monde que leurs fondements sont posés. Comme l’homme ne peut voir son propre esprit, il ne peut pas non plus voir ces deux états de l’âme. Mais il en fait l’expérience au-dedans de lui, tout comme il ressent la douleur d’un coup et perçoit la douceur des friandises qu’il mange. La blessure causée par le coup peut s’aggraver jusqu’à provoquer la plus vive douleur et aboutir enfin à la mort et à la corruption, de même que, d’autre part, les friandises, une fois digérées, peuvent donner de la force. De la même manière, la douleur d’un acte coupable et le bonheur d’une bonne action peuvent dans une certaine mesure se faire sentir aussitôt ; mais la pleine sanction ou la pleine récompense n’en sera perçue qu’à l’entrée dans le domaine spirituel.
2. En ce monde, l’homme n’est jamais longtemps satisfait d’une seule chose ; il cherche sans cesse à changer de condition ou de cadre. Il est donc clair que les choses passagères de ce monde ne peuvent jamais le satisfaire, car il lui faut quelque chose de stable, d’immuable et toujours conforme à ses goûts et à ses désirs. Lorsque, dans sa recherche, il trouve en moi cette réalité, tout désir de changement prend fin, car on ne se lasse pas d’une compagnie parfaite et d’un bonheur complet : c’est là l’unique exigence du corps comme de l’esprit. En vérité, obtenir une paix véritable est l’unique but de l’âme humaine. Parfois survient dans le cœur de l’homme, sans qu’il y ait pensé ni l’ait désiré, une soudaine sensation de joie ou de douleur, qui est une émanation du monde spirituel, du ciel ou de l’enfer. Ces sensations lui reviennent sans cesse ; peu à peu, l’une ou l’autre l’emporte, selon son habitude spirituelle, et, en s’appropriant constamment l’une d’elles, il fait un choix définitif. C’est ainsi que le fondement du ciel ou de l’enfer s’édifie dans le cœur de l’homme dès ce monde, et qu’après la mort il entre dans l’état auquel ses désirs ou ses passions l’ont préparé en cette vie.
3. Certains disent que le désir est la racine de toute douleur et de toute tristesse, et qu’il n’est donc pas juste de désirer le bonheur du ciel ou de la communion avec Dieu, car le salut consisterait à tuer tout désir. Parler ainsi est une folie aussi grande que de dire à un homme assoiffé de tuer sa soif au lieu de lui donner de l’eau à boire, car la soif, ou le désir, fait partie de la vie elle-même. Ôter le désir ou la soif sans les satisfaire, c’est détruire la vie ; et cela n’est pas le salut, mais la mort. De même que la soif suppose l’eau, et que l’eau est destinée à étancher la soif, ainsi l’existence du désir dans l’âme suppose l’existence d’un bonheur et d’une paix véritables. Quand l’âme trouve Celui qui a mis en elle ce désir, elle en reçoit une satisfaction bien plus grande que l’homme assoiffé n’en reçoit de l’eau ; et cette satisfaction du désir de l’âme, nous l’appelons le ciel.
4. Il y en a beaucoup en ce monde qui ressemblent à cet homme mort de soif alors qu’il se trouvait au milieu des eaux sans limites de l’océan, car l’eau de mer ne pouvait ni étancher sa soif ni lui sauver la vie. De même, il y a des hommes qui vivent dans l’océan sans limites de l’amour, et pourtant, parce que l’eau douce de la grâce de Dieu leur est amère dans leur désobéissance et leur péché, ils périssent de soif. Mais pour ceux qui se repentent de leur péché et se tournent vers moi, des sources d’eau vive jaillissent de cette mer d’amour, et ils trouvent en Celui qui les aime la satisfaction et une paix durable. Cela aussi, nous l’appelons le ciel.
5. Il y en a beaucoup qui ont conçu pour le monde un tel amour et un tel attachement que, bien que l’exemple et l’enseignement de mes enfants élèvent souvent leur cœur vers le ciel, ils sont ramenés en bas par la force de la pesanteur, comme des pierres lancées en l’air ; ils retombent dans le monde et finissent par glisser en enfer. Mais quand l’homme tourne son cœur vers moi dans une vraie repentance, je purifie le temple de son cœur avec le fouet de l’amour et j’en fais une demeure céleste pour le Roi des rois. Cette vie terrestre est ainsi faite que la gloire et la pompe des rois ne se voient qu’aujourd’hui, et que demain elles sont mêlées à la poussière. Mais ceux qui deviennent fils du royaume de Dieu ont la gloire et l’honneur, des trônes et des couronnes, et leur royaume, qui est le ciel, n’aura point de fin.
6. Les pécheurs, pour accroître leurs plaisirs, volent les biens d’autrui ; c’est pourquoi les hommes, bons comme mauvais, ferment leur maison à clé quand ils s’absentent. Et il faudra continuer à mettre ainsi ses biens sous clé tant que le cœur des hommes restera fermé à leur Seigneur et Créateur. Mais lorsque la serrure du cœur s’ouvre à Celui qui se tient toujours à la porte et qui frappe (Apoc. III, 20), les désirs et les aspirations du cœur seront comblés. Alors il ne sera plus nécessaire de fermer les maisons à clé, car, au lieu de se voler les uns les autres et de se faire du tort, tous se serviront mutuellement dans l’amour. Car lorsque les hommes rendent à Dieu ce qui lui est dû, ils ont part à son amour et, en se servant les uns les autres, ne cherchent que le bien. Ainsi ils entrent dans sa joie et sa paix merveilleuses ; et cela, c’est le ciel.
7. Lorsque j’ai donné ma vie sur la croix pour les fils des hommes, afin de sauver les pécheurs de l’enfer et de les conduire au ciel, deux brigands, l’un à ma droite, l’autre à ma gauche, ont subi la mort en même temps que moi. Bien qu’en apparence nous ayons subi tous trois le même sort, il y avait, du point de vue spirituel, une immense différence. L’un d’eux m’a fermé son cœur et est mort sans repentance ; mais l’autre m’a ouvert son cœur dans une vraie repentance, a trouvé la vie dans la communion avec moi et, ce jour même, est entré avec moi dans le paradis (Luc XXIII, 39-43). Ce paradis n’existe pas seulement au-delà de la tombe : il commence dès maintenant dans le cœur des hommes, bien qu’il soit caché aux yeux du monde (Luc XVII, 21). Un de mes martyrs fidèles, sur le point de mourir après avoir enduré des souffrances indicibles de la main de ses persécuteurs, était si rempli de la joie du ciel qu’il se tourna vers eux et dit : « Oh ! si je pouvais vous ouvrir mon cœur et vous montrer la paix merveilleuse que je possède, que le monde ne peut ni donner ni ôter ! Alors vous seriez convaincus de sa vérité ; mais c’est la manne cachée, que personne ne voit ni ne peut voir. » Après sa mort, ces insensés lui arrachèrent le cœur, espérant y trouver quelque chose de précieux ; mais ils n’y trouvèrent rien, car la réalité de ce ciel n’est connue que de ceux qui l’accueillent et y trouvent leur joie.
8. Le sein de Marie, où j’ai demeuré quelques mois sous une forme charnelle, n’était pas un lieu aussi béni que le cœur du croyant, dans lequel je fais ma demeure pour toujours et dont je fais un ciel (Luc IX, 27, 28).
9. Il y en a beaucoup qui aspirent au ciel et pourtant le manquent entièrement par leur propre folie. Un pauvre mendiant resta assis pendant vingt et un ans au-dessus d’une chambre secrète remplie de trésors ; il était si dévoré du désir d’être riche qu’il amassait toutes les piécettes de cuivre qu’il recevait. Pourtant il mourut dans une misérable pauvreté, ignorant tout du trésor sur lequel il était resté assis tant d’années. Comme il était demeuré si longtemps au même endroit, on soupçonna qu’il y avait enfoui quelque chose de précieux. Le gouverneur fit donc creuser l’endroit et découvrit un amas d’objets de valeur, qui finit ensuite dans le trésor royal. Ma parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur (Deut. XXX, 14).
10. Ceux qui ne connaissent rien de la vie spirituelle déclarent qu’il est impossible d’éprouver une paix réelle et une joie céleste dans ce monde accablé de douleur. Mais ceux qui ont l’expérience de la vie spirituelle savent que, de même qu’on trouve çà et là, au milieu des champs de glace des régions polaires, des ruisseaux d’eau chaude qui coulent, de même, au milieu de ce monde froid et chargé de tristesse, on trouve dans le cœur des croyants des ruisseaux paisibles de paix céleste, car le feu caché du Saint-Esprit brûle en eux.
11. Bien que Dieu ait fait tous les hommes d’un seul sang et les ait tous créés à sa forme et à sa ressemblance, il les a faits différents de caractère, de tempérament et de facultés. Car si toutes les fleurs du monde avaient la même couleur et le même parfum, la face même de la terre perdrait son charme. Les rayons du soleil, en traversant un verre coloré, n’en changent pas les couleurs, mais en font seulement ressortir la beauté et le charme variés. De la même manière, le Soleil de justice, en ce monde comme au ciel, manifeste sans cesse sa gloire et son amour infinis à travers les vertus que Dieu a données aux croyants et aux saints. Ainsi je demeure en eux et eux en moi, et ils auront la joie pour toujours.
Section II
Le Disciple,—Maître, certains disent que le réconfort et la joie qu’éprouvent les croyants ne sont que le fruit de leurs propres pensées et de leurs propres idées. Est-ce vrai ?
Le Maître,—1. Le réconfort et la paix durable que les croyants possèdent au-dedans d’eux-mêmes sont dus à ma présence dans leur cœur et à l’influence vivifiante de la plénitude du Saint-Esprit. Quant à ceux qui disent que cette joie spirituelle n’est que le résultat des pensées du cœur, ils ressemblent à un insensé, aveugle de naissance, qui, en hiver, avait coutume de s’asseoir au soleil pour se réchauffer. Quand on lui demanda ce qu’il pensait de la chaleur du soleil, il nia catégoriquement qu’il existât une chose telle que le soleil, et dit : « Cette chaleur que je sens maintenant à l’extérieur vient de l’intérieur de mon propre corps, et n’est rien d’autre que l’effet puissant de mes propres pensées. C’est une pure absurdité, ce qu’on me raconte d’une sorte de grosse boule de feu suspendue dans le ciel. » Prenez donc garde que personne ne fasse de vous sa proie « par la philosophie et par une vaine tromperie, s’appuyant sur la tradition des hommes, sur les rudiments du monde. » (Col. II, 8).
2. Si le vrai bonheur dépendait des pensées de l’homme, tous les philosophes et tous les profonds penseurs en seraient remplis jusqu’à déborder. Mais, à l’exception de ceux d’entre eux qui croient en moi, ceux qui sont sages selon la philosophie de ce monde sont entièrement dépourvus de bonheur, hormis une sorte de plaisir passager qu’ils tirent de l’observation de certaines règles qui leur sont propres.
Mais j’ai créé l’homme de telle sorte qu’il possède une aptitude naturelle à recevoir le Saint-Esprit, par lequel seul il peut recevoir cette vie et cette joie célestes. De même que le charbon de bois a une aptitude naturelle à recevoir le feu, mais que, sans oxygène, le feu ne peut y pénétrer, de même, si l’oxygène du Saint-Esprit ne trouve pas d’entrée dans l’âme d’un homme, celui-ci restera dans les ténèbres et ne goûtera jamais cette paix véritable et durable (Jean III, 8).
3. Cette aptitude du cœur et des pensées de l’homme ressemble à celle des cordes d’une guitare ou d’un violon. Quand elles sont tendues et accordées, alors, au toucher du plectre ou de l’archet, se produit la plus charmante musique ; mais si on ne le fait pas, le toucher de l’archet ne produit que des discordances. Et la production de sons harmonieux, lorsque toutes les cordes sont accordées, dépend encore de l’air, par la force et le mouvement duquel le son est porté jusqu’à l’oreille. De la même manière, pour accorder les pensées et les imaginations des hommes, la présence du souffle vivifiant du Saint-Esprit est nécessaire. Quand il est présent, des airs célestes et des harmonies joyeuses se produiront dans le cœur des hommes, en cette vie comme au ciel.
Le Disciple,—Maître, il m’arrive parfois de sentir que ma paix et mon bonheur m’ont quitté. Est-ce à cause de quelque péché caché en moi, ou y a-t-il une autre raison que j’ignore ?
Le Maître,—1. Oui, cela vient parfois de la désobéissance ; mais il arrive aussi que je paraisse quitter mes enfants pour un peu de temps, et alors ils se sentent seuls et inquiets. Tandis qu’ils sont dans cet état, je puis leur révéler ce qu’ils sont réellement et leur extrême faiblesse, et leur apprendre que, séparés de moi, ils ne sont que des ossements desséchés (Ézéch. XXXVII, 1-14) ; afin que, dans un état constant de repos et de paix, ils n’oublient pas leur condition essentielle et que, se croyant Dieu, ils ne tombent pas par orgueil dans le châtiment de l’enfer (1 Tim. III, 6 ; Jude 6 ; Ésaïe XIV, 12-17). C’est ainsi qu’ils sont formés et instruits ; et quand ils demeurent humblement et avec douceur en moi, qui les ai créés, ils jouiront d’un bonheur éternel au ciel.
2. Il arrive parfois que, lorsque j’entre en mes enfants et les remplis de la plénitude de l’Esprit, ils débordent d’un tel bonheur et d’une telle joie divine qu’ils ne peuvent supporter la gloire et la bénédiction qui leur sont données, et tombent ainsi en défaillance, ou même perdent connaissance. Car la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, ni les choses temporelles celles qui sont éternelles, jusqu’à ce que les hommes soient affranchis de la puissance de la vaine mortalité et élevés dans la gloire (1 Cor. XV, 50, 53 ; Rom. VIII, 19-22). Alors ma volonté sera faite sur la terre en toute créature, comme elle est faite au ciel. Alors la douleur et la souffrance, la tristesse et les soupirs, le malheur et la mort seront abolis pour toujours, et tous mes enfants entreront dans le royaume de mon Père, qui est la joie par le Saint-Esprit, et ils régneront aux siècles des siècles (Rom. XIV, 17 ; Apoc. XXI, 4 ; XXII, 5).
Chapitre 9 terminé
Le ciel et l’enfer