Chapitre 8 · 38 min de lecture · 49 min d’écoute
Espoirs déçus et mort de mon père
Après ma conversion, je continuai de vivre à Columbia, en Pennsylvanie, un an ou deux ; puis j’allai vivre chez le colonel McGraw, à Lancaster, à une dizaine de milles de Columbia, où je restai quatre ou cinq ans. Entre-temps, la guerre civile avait éclaté, et mon mari, comme tant d’autres, s’engagea et partit vers le Sud avec l’armée, d’où il ne revint jamais. De Lancaster, j’allai à Philadelphie, où je restai plusieurs années en service dans différentes familles. C’est là que je fis la connaissance de James Smith, prédicateur local, que j’épousai par la suite.
Quand les premiers mois qui suivirent mon mariage avec James Smith furent passés, les choses commencèrent à aller fort mal. Mon mari avait d’un premier mariage une fille déjà grande, âgée de dix-huit ans, et j’avais de mon premier mariage une fille d’environ neuf ans. Par moments, l’atmosphère de la maison était très pénible. Je fus cruellement déçue ; peut-être avais-je trop attendu de mon mari. Il était prédicateur local et diacre ordonné dans l’Église épiscopale méthodiste africaine. Mon premier mari ne faisait nullement profession d’être chrétien, et moi non plus lorsque je l’épousai. Pendant mes années de veuvage, je mis ma petite fille en pension, tantôt ici, tantôt là. Quelquefois on en prenait bien soin, d’autres fois non ; car je m’aperçus que souvent les gens font les choses rien que pour le peu d’argent qu’ils en tirent ; et quand j’allais voir dans quel état était ma pauvre enfant, et qu’il me fallait ensuite m’en détourner, la laisser et retourner à mon travail, souvent je pleurais et je priais ; mais que pouvais-je faire de plus ? Je n’avais pas encore appris à me confier pleinement en Dieu pour toutes choses.
L’une des raisons pour lesquelles je me remariai fut que je désirais avoir
un foyer chrétien et servir Dieu plus parfaitement. Je pensais qu’épouser un prédicateur serait justement ce qu’il me fallait ; et pourtant je priai avec ferveur pour obtenir du Seigneur lumière et direction, et je crois, aujourd’hui, qu’il me les donna, mais je n’y marchai pas. Combien de fois l’ai-je regretté depuis ! Je dis à mon mari que, depuis ma conversion, je me sentais le devoir d’être évangéliste. Il fut tout à fait d’accord, et me dit qu’il se préparait à entrer dans la Conférence pour se consacrer ensuite au ministère itinérant. Il expliquait et raisonnait si bien ; et puis, naturellement, j’avais appris à l’aimer, et cela contribua beaucoup à rendre tout fort plausible, malgré la lumière que le Seigneur m’avait donnée. Je me disais : le Seigneur sait que le profond désir de mon cœur est de travailler pour lui, et je pourrais tant aider mon mari dans son œuvre. J’avais vu et connu l’influence d’une femme de pasteur, et combien elle pouvait aider son mari ou, dans une large mesure, l’entraver dans son œuvre. M. Smith dit que c’était justement le genre de femme qu’il lui fallait. Je me souvins du pasteur Joshua Woodland et de sa femme, de la manière dont ils allaient parmi les gens et leur faisaient sentir qu’ils étaient des leurs, si bien que tous ceux qui les connaissaient les aimaient ; et de même pour mon pasteur, le pasteur L. Patterson, et sa femme. Elle dirigeait la réunion de prière, priait avec les malades et les mourants, et avec cela tenait admirablement sa maison ; tout cela me convenait parfaitement, et je pensais combien ce serait beau de pouvoir faire tant de bien, et d’entendre en outre parler de « M. le pasteur et Mme Smith ». Je croyais y voir clair, et je me dis : après tout, cela ressemble bien à la volonté du Seigneur. À cette heure même, Satan avait remporté la victoire sur moi, et pourtant je ne savais pas que c’était lui. Après avoir donné mon consentement, j’allai au Seigneur pour qu’il le ratifie, mais pas un rayon de lumière ne vint. J’étais triste, mais que pouvais-je faire ? Je me dis : quand viendra la Conférence et que M. Smith aura reçu sa nomination, je me mettrai aussitôt à l’œuvre parmi les gens, et alors j’aurai lumière et liberté d’âme, et tout ira bien ; et cela me réconforta ; mais ô la subtilité de Satan ! comme il sait se déguiser en ange de lumière pour tromper, aujourd’hui encore !
Le mariage eut lieu, et la Conférence arriva. Plusieurs semaines avant la session de la Conférence, je m’aperçus que mon mari ne semblait plus aussi intéressé ni aussi studieux qu’il l’avait été, et quand je lui en parlais, il se montrait froid et indifférent. Oh ! quelle tristesse indicible j’éprouvai ; j’avais peur. Je me disais : s’il change d’avis et n’entre pas dans la Conférence,
que ferai-je ? Je sentais que je ne pourrais pas supporter cette déception. J’avais le cœur triste, et pourtant je m’efforçai d’espérer jusqu’au bout. J’observais mon mari, mais il demeurait indifférent. Un jour, il rentra de la Conférence tout à fait fâché contre l’évêque et tous les frères, et je compris, à la manière dont il s’exprimait, que c’en était fait de ma belle œuvre de femme de pasteur ; mais je priai avec ce qui me restait de courage, et j’espérai que tout finirait par s’arranger. Enfin la Conférence se termina et l’on lut les nominations. Je dis à mon mari : « Tu ne vas pas ce soir entendre les nominations ? »
« Non, je ne tiens pas à les entendre » ; je sortis donc seule. Il me semblait que je pourrais à peine marcher jusqu’à l’église — la vieille église Bethel, dans Sixth Street, à Philadelphie. J’entrai, je m’assis et j’écoutai lire la longue liste des nominations. Le nom de James Smith n’y était pas. Je me dis : est-il possible que j’aie bien entendu ? Je vis mon erreur : Satan m’avait trompée. « Ô Seigneur, dis-je, que vais-je faire ? » Je rentrai à la maison et demandai à mon mari ce qu’il en était.
Je n’oublierai jamais comment il me prit sur ses genoux, passa gentiment son bras autour de moi et me dit tendrement : « Ma chérie, j’avais peur de te dire ce que j’avais réellement dans le cœur ; j’avais peur que tu ne veuilles pas m’épouser. »
« Mais comment as-tu pu me tromper ainsi ? »
« Je savais que c’était mal, dit-il, mais tu me pardonneras ? »
Bien sûr que je lui pardonnerais, et je lui pardonnai, mais le souvenir en était douloureux. Le Seigneur me soutint et me donna sa grâce.
Au bout d’un an, Mme McGraw, la femme du colonel, chez qui j’avais vécu quelque quatre ans à Lancaster, vint me demander d’aller passer quelques mois à Wheatland, dans le Maryland, où ils s’étaient installés. Ils avaient du mal à trouver une cuisinière, et ils pensaient que je pourrais venir quelques mois pour mettre la maison en train. Après avoir obtenu le consentement de mon mari, je pris mon bébé, la petite Nell, âgée de six mois, et ma fille Mazie, et nous partîmes pour l’été. Oh ! par quoi je passai pendant ces trois mois ! Je devais faire toute la cuisine pour la maison et pour huit ouvriers agricoles, en plus d’aider à la lessive, de repasser toutes les chemises et le linge fin et de m’occuper de mes enfants. Comment j’y arrivai, je ne sais. Il n’y avait que deux autres domestiques dans la maison, une femme de chambre et un valet, si bien que je n’avais d’autre aide que celle qu’ils voulaient bien, de temps en temps, me prêter. Mon bébé sembla se porter très bien les trois premières semaines, puis elle
tomba malade de la diarrhée d’été, et au bout de six semaines je dus la coucher dans la tombe pour y attendre le matin de la Résurrection. Mme McGraw était partie pour Lancaster, de sorte qu’elle n’était pas là. M. McGraw fut aussi bon que possible pour rendre les choses moins pénibles. Il prit toutes les dispositions pour les funérailles et en supporta tous les frais ; mais, malgré tout, mon cœur de mère était meurtri et triste. Mon mari était à Bethlehem Springs et ne put venir. Néanmoins, le Seigneur se tint à mes côtés. Loué soit son nom aux siècles des siècles. Amen.
À l’automne, je rentrai à Philadelphie ; j’allai faire des journées et je pris de la lessive, pour aider mon mari de toutes les manières possibles. Avec le temps, le Seigneur me donna un autre cher petit garçon, et je l’appelai du nom de Thomas Henry, que j’aimais pour sa bravoure chrétienne et virile aux jours sombres de l’esclavage.
Celui-ci était membre de l’Église méthodiste épiscopale, et fut pendant un certain nombre d’années prédicateur autorisé à Hagerstown, dans le Maryland ; puis il quitta cette Église et entra dans l’Église épiscopale méthodiste africaine en 1834. En ce temps-là, les intendants, et parfois les prédicateurs, possédaient des esclaves ; et comme l’un des intendants de l’Église à laquelle il appartenait avait vendu une pauvre fille de couleur loin de son enfant, il en fut attristé, car il les connaissait tous ; il alla donc trouver l’ancien président et l’interrogea sur l’article de la Discipline qui concernait l’achat et la vente d’esclaves. Celui-ci lui répondit qu’il n’avait pas à se mêler des biens de l’intendant ; et, après de nouvelles instances, on lui fit la même réponse. Alors, pour Tom Henry, la patience cessa d’être une vertu, et il dit : aucun homme dont la main est rouge de sang innocent ne me mettra jamais le sacrement dans la bouche. Il demeura un membre digne de l’Église épiscopale méthodiste africaine, qu’il servit noblement jusqu’à ce qu’il s’endormît en Jésus, il y a une dizaine d’années.
Je parle de lui parce qu’il fut un père pour moi, et qu’il réconforta si souvent mon cœur quand j’étais près d’être accablée.
L’histoire de sa vie devrait être lue par tous les prédicateurs méthodistes d’aujourd’hui, car beaucoup d’entre eux ont oublié ce que les pères ont dû traverser pour leur préparer une Église qu’ils n’avaient plus qu’à faire avancer. Quels changements merveilleux depuis lors ! Assurément, Dieu est bon pour Israël.
En 1865, mon mari prit une place à l’hôtel Leland, et nous quittâmes Philadelphie pour New York. Nous y étions des étrangers, moi surtout. Mon mari, James Smith, était franc-maçon et Odd Fellow, et il connaissait ainsi beaucoup plus de gens que moi. Les gens de New
York, blancs aussi bien que de couleur, semblaient si différents de ceux de Philadelphie. Je ne parvenais pas à me faire à leurs manières. À Philadelphie, mes relations d’Église étaient si agréables et si spirituelles ; mais ici je me sentais très seule. Nous eûmes du mal à trouver des chambres. À Philadelphie, on pouvait avoir une petite maison pour soi, mais à New York les loyers étaient élevés, et bien des choses faisaient obstacle. J’espérais que mon mari s’en retournerait ; mais non, il me fallait m’accommoder des choses jusqu’à ce que nous fussions installés et que nous eussions fait des connaissances. Cela veut dire quelque chose, quand on arrive à New York en étrangère, comme moi, et avec bien peu d’argent. Je pris une place de cuisinière dans les beaux quartiers, à l’angle de Twenty-fourth Street et de Lexington Avenue, chez une certaine Mme L. C’était une très bonne place ; j’y restai environ deux mois. Mon mari trouva une chambre dans York Street, et dès lors je n’allai plus travailler qu’à la journée, trouvant toujours les gens que je rencontrais froids et peu sociables en comparaison de ceux de Philadelphie. Je dis à mon mari que je n’aimais pas New York. Il me conseilla alors d’entrer dans quelques sociétés : je ferais ainsi plus facilement des connaissances. Tous les gens d’Église en vue, les plus huppés, faisaient partie de sociétés ; il en était ainsi alors, et il en est ainsi aujourd’hui. Eh bien, j’avais moi-même l’esprit huppé — je l’avais toujours eu ; je crois que je tenais cela des Blancs chez qui je vivais ; ils étaient aristocrates. Je me dis donc : c’est une bonne idée, et je ferai la connaissance de tous les gens comme il faut ; et j’entrai dans trois sociétés différentes.
Je fus fort déçue de l’esprit que je vis se manifester parmi les membres, mais je me dis : il faudra que je m’habitue, et ensuite cela ira mieux ; et je continuai ainsi pendant un an. Puis une nouvelle société fut fondée, sous le nom d’« Héroïnes de Jéricho ». Seules les femmes et les filles de maîtres maçons pouvaient y entrer ; cette société était très huppée, et comme mon mari était maître maçon, il tenait beaucoup à ce que j’y entre. Il rentra un soir et m’en parla en long et en large. Il fallait absolument que j’entre dans celle-là, quitte à en laisser quelques autres.
Eh bien, au bout de quelques semaines, j’y entrai, et nous eûmes des moments bien tapageurs : tout le clinquant des insignes, les défilés, l’argent dépensé et l’étalage ; il me fallait tout ce que je pouvais ramasser pour suivre, et je n’avais jamais l’occasion de toucher quoi que ce soit, car j’étais en bonne santé et jamais malade ; il me fallait néanmoins continuer à payer régulièrement mes cotisations, comme j’avais commencé ; et c’est ce que je fis jusqu’en 68 ; alors, après que Dieu eut sanctifié mon âme, il m’ouvrit les yeux sur la folie de tout cela, il m’enseigna à me confier en lui, et je sortis de chacune d’elles.
Plus je priais à ce sujet, plus Dieu me faisait voir clairement que
toutes ces sociétés secrètes sont mères de l’égoïsme, de l’orgueil et de la mondanité. Je louerai Dieu éternellement de ce que, lorsque je lui demandai la lumière sur ces choses, il me la donna, et de ce que, comme j’y marchais, il me conduisit dans un lieu de vastes rivières. Quelques-unes des sœurs et quelques-uns des frères vinrent me voir et essayèrent de me persuader. Ils disaient : « Tu en étais justement arrivée au point d’obtenir une charge, tu as versé tant d’argent, et tu ne devrais pas quitter maintenant. » Comme je ne cédais pas, ils se retournèrent contre moi, me traitèrent froidement et dirent beaucoup de choses désobligeantes sur mon compte. Mais Dieu merci, j’étais dehors pour n’y plus rentrer. Je traitai tout le monde avec beaucoup de bonté, et je priai pour eux tous, car je savais que Dieu leur donnerait la lumière s’ils voulaient seulement la recevoir.
Après cela, j’eus mes épreuves. Mon mari ne comprenait pas pourquoi je prenais une telle position, mais je ne pouvais rien expliquer ; je pouvais seulement chanter :
« Il me conduit ! Oh ! bienheureuse pensée.
Oh ! paroles chargées d’un réconfort céleste ;
Quoi que je fasse, où que je sois,
C’est toujours la main de Dieu qui me conduit. »
Un matin, comme j’étais penchée sur mon baquet à lessive, j’avais le cœur meurtri. Oh ! quelle nuit j’avais passée ! Je sentais que je ne pourrais pas en supporter davantage, et je dis : Ô Seigneur, n’y a-t-il aucune issue ? Et tandis que je pleurais et priais, le Seigneur envoya la mère Jones. Je ne voulais pas qu’elle me surprenne en train de pleurer ; je n’étais pas d’avis de raconter tous mes petits ennuis ; mais elle était là, et j’avais le cœur si plein, et je m’étais contenue si longtemps, que je ne pus me retenir davantage. « Eh bien, Smith, dit-elle, comment allez-vous ? »
« Oh ! mère Jones, j’ai presque le cœur brisé ; James est si dur avec moi » ; et je me mis à lui raconter toutes mes bonnes œuvres : comment j’avais fait ceci et comment j’avais fait cela, et tout ce que je pouvais pour rendre les choses agréables, et que pourtant il était dur avec moi.
« Eh bien, dit-elle, c’est justement comme ça que Jones me traitait ; mais quand Dieu a sanctifié mon âme, il m’a donné la grâce de tout supporter, et c’est ce qu’il vous faut ; soyez sanctifiée, et alors vous aurez la grâce de tout supporter. »
« Ma foi, pensai-je, est-ce donc là ce que veut dire la sanctification ? La grâce de tout supporter ? C’est justement ce qu’il me faut ; j’ai toujours cherché des moyens de sortir de mes épreuves, au lieu de demander à Dieu la grâce de les supporter » ; et tandis qu’elle continuait de parler, tout au fond de mon cœur je priais le Seigneur de la faire partir, afin que je puisse être sanctifiée et recevoir la grâce de tout supporter,
M. SAMUEL BERRY, PÈRE D’AMANDA SMITH.
avant le retour de James. Oh ! comme je souhaitais qu’elle s’en aille ! Au bout d’un moment, elle partit.
À l’instant où elle referma la porte, je tournai la clé, je courus dans la chambre à coucher, je me mis à genoux et je priai : « Ô Seigneur, sanctifie mon âme et donne-moi la grâce de tout supporter. Ô Seigneur, sanctifie mon âme et donne-moi la grâce de tout supporter. »
Oh ! comme je luttai, comme je pleurai et priai ! Je me jetai par terre, face contre le sol ; puis je me relevai, j’arpentai la chambre de long en large, je me tordis les mains, je m’arrachai les cheveux et je criai : « Ô Seigneur, sanctifie mon âme et donne-moi la grâce de tout supporter. »
Je me disais : si seulement je pouvais l’obtenir avant que James rentre le soir ! car je ne pourrais jamais traverser une autre nuit comme la dernière ; et puis je criais : « Ô Seigneur, sanctifie mon âme et donne-moi la grâce de tout supporter. » Je continuai ainsi pendant une heure, et quand j’eus fini, je n’avais pas reçu la grande bénédiction ; Dieu avait préparé une meilleure voie. J’étais dans une telle détresse que je ne pensai pas du tout à la foi ; j’étais absorbée par mon désir et ma détresse en cherchant la bénédiction. Eh bien, naturellement, je ne la reçus pas alors, car, de même que la foi sans les œuvres est morte, de même les œuvres sans une vraie foi en Dieu sont mortes aussi.
« Je luttais, je combattais pour l’obtenir,
La bénédiction qui me rend libre ;
Mais quand j’eus cessé toute ma lutte,
Jésus me donna cette paix. »
À ce propos, je ferai un bref récit des dernières années de la vie de mon père, car sans doute certains désireront savoir comment celui qui avait livré si vaillamment le combat de la vie affronta le dernier grand ennemi — la mort.
Après la mort de ma mère, mon père se remaria, mais son second mariage ne fut pas aussi heureux que le premier ; mon père avait vieilli, et il n’était pas aussi patient et indulgent qu’il aurait dû l’être ; de plus, la famille de ma belle-mère, ses enfants et ses petits-enfants vivaient tous à Baltimore, si bien qu’elle s’absentait souvent pendant des mois. Mon père était de la vieille école et n’aimait pas certaines des nouvelles méthodes de l’Église, comme les ventes de charité, les fêtes et autres choses semblables ; si bien qu’en parlant contre ces choses, et pas dans l’esprit le plus doux, je le crains, il offensa le pasteur de l’Église à laquelle il appartenait ; c’était l’Église africaine de Sion, appelée Big Wesley, à Philadelphie, dans Lombard Street, au-dessous de Sixth Street. Il était conducteur de classe, mais il s’était attiré le mécontentement du pasteur et de la plupart des fidèles ; si bien que
les choses devinrent très pénibles ; son esprit s’aigrit, et il quitta l’Église.
Les Quakers avaient une mission dans St. Mary’s Street, pour les gens de couleur ; ils faisaient beaucoup de bien, et mon père y allait régulièrement ; il semblait s’y plaire ; ils étaient simples et très bons ; ils montraient un si bon esprit envers tous les gens de couleur, et s’occupaient si bien des pauvres pendant l’hiver. Il y avait de grandes et bonnes classes bibliques, avec d’excellents maîtres. Mais, malgré tout cela, mon père avait perdu sa vie spirituelle. Oh ! comme cela m’affligeait d’y penser ! Je pleurais et je priais pour lui, et je lui parlais quelquefois, quand il voulait bien me laisser faire ; mais les gens d’autrefois n’aimaient guère que les enfants leur fassent la leçon ; si bien que je devais être très prudente.
Après que le Seigneur eut sanctifié mon âme, mon fardeau pour mon pauvre père s’accrut ! Oh ! quelle tristesse ! Je pleurais, et il me semblait que le Seigneur devait le sauver à tout prix, bon gré mal gré. Mais oh ! comme j’appris que nous ne pouvons rien faire en essayant de forcer Dieu. On ne force pas Dieu. « Mais oh ! disais-je, c’est mon cher père que je veux voir sauvé, et le Seigneur peut le sauver et doit le sauver. »
Il travaillait à cette époque sur un grand et haut bâtiment, et j’avais si peur qu’il ne tombe et ne reste estropié, ou ne se tue ; je ne pouvais supporter d’y penser. Je priais donc avec d’autant plus de ferveur. Un jour, je subis une terrible épreuve tandis que je priais pour lui à New York ; il était à Philadelphie ; et cette pensée me vint : « Accepterais-tu que ton père soit perdu ? » Oh ! mon sang sembla se figer à cette pensée ; comme je criai à Dieu ! Puis vint ceci : « Et si c’était la volonté de Dieu, pourrais-tu t’y soumettre ? »
« Oh ! Seigneur, criai-je, c’est toi qui l’as fait, il est à toi, et tu as le droit de faire de ce qui t’appartient ce qu’il te plaît ; mais oh ! sauve mon père. »
Puis vint ceci : « Et si tu apprenais qu’il est tombé de ce bâtiment et qu’il est estropié pour la vie ? » Juste à ce moment, il me sembla le voir tomber, et voir les hommes le rapporter à la maison, tout mutilé et sanglant. Oh ! quelle horreur ! Je retins mon souffle, car il me semblait que c’était réellement arrivé.
« Je ne puis supporter la pensée de le voir souffrir, dis-je. Mais, ô Seigneur, s’il n’y a pas d’autre moyen, alors que ta volonté soit faite. » Et je lâchai mon père pour saisir Dieu ; et, sans pouvoir dire comment, je me reposai si doucement en Dieu. Sa justice est droite. Son amour est droit. Deux années passèrent encore avant que mon père
mourût ; mais oh ! avec quelle douceur le Seigneur sembla l’attirer à lui ; il ôta de lui toute dureté ; il l’adoucit si merveilleusement. Je ne l’oublierai jamais.
J’étais allée en visite à Philadelphie, et j’avais fait venir mon père un soir pour le thé avant de repartir ; il semblait si changé, si différent de ce qu’il avait été ; il était souffrant depuis plusieurs jours, sans être alité. Je n’étais pas là quand il mourut. Le matin de sa mort, il se leva comme d’habitude ; il était très faible, mais il s’habilla, mit tous ses habits du dimanche, sortit faire une promenade, revint, lut sa Bible, puis dit à ma sœur : « Je me sens si faible ; je crois que je vais monter m’étendre. » Peu après, ils montèrent, et elle vit qu’il était mourant ; pas une lutte, pas un gémissement. Je n’ai jamais eu une pensée d’inquiétude à son sujet depuis le moment où je m’enfonçai dans la volonté de Dieu. Que devrions-nous faire d’autre, quand nous lui amenons nos proches, que de nous enfoncer dans la volonté de Dieu, de les remettre entre ses mains et de nous confier en lui ? Amen. Amen.
J’eus trois frères dans la dernière guerre. Mon plus jeune frère rentra malade et mourut à l’hôpital de Harrisburg, en septembre 62. Je n’appris sa maladie que lorsqu’il était trop tard. Je partis aussitôt, mais quand j’arrivai, il était mort et enterré depuis deux jours ou plus. Oh ! quel coup ce fut pour moi ! C’était mon frère préféré. Il était venu en permission avec son capitaine, et il était venu me voir. Lui et moi, nous avions parlé d’essayer d’acheter une petite maison pour notre père. Il était un peu dissipé, et je voulais qu’il économise son argent et me l’envoie, et j’y joindrais le mien. Pauvre garçon ! Je me demandais pourquoi il n’écrivait pas après son départ. Mais il avait attrapé la petite vérole et il était mort, et je ne le revis jamais. Je vis les hommes qui avaient été avec lui pendant sa maladie et son agonie, et je vis sa tombe ; c’est tout, jusqu’au matin de la Résurrection.
Mon frère suivant, Samuel Grafton, servit trois ans. Il habitait Towanda, en Pennsylvanie, et il s’est noyé il y a environ un an.
Mon frère aîné, William Talbert, servit deux ans pendant la guerre, et il est mort il y a huit ou neuf mois à York, en Pennsylvanie. Combien je fus heureuse d’être allée les voir tous avant de partir pour l’Afrique, d’avoir parlé et prié avec eux, et de les avoir aidés autant que je le pouvais ! D’une grande famille de treize enfants, il ne reste en vie que deux de mes sœurs et moi. L’une de mes sœurs habite Brooklyn, dans l’État de New York, et l’autre San Francisco, en Californie.
Mais je reviens à l’histoire de ce que je vécus à New York.
Le loyer de York Street était élevé. Nous trouvâmes une chambre dans Broom
Street. J’allai alors faire des grands ménages, mais mon état était tel que je ne pouvais guère m’en tirer, et au bout de quelques mois la femme chez qui j’avais la chambre me dit qu’il me faudrait déménager : elle avait peur que je tombe malade, elle ne pourrait pas s’occuper de moi, et elle craignait que je n’aie pas les moyens de prendre quelqu’un. C’était vrai. Presque tout ce que je pouvais gagner passait à payer le loyer et à entretenir nos sociétés ; or j’entendis dire que les personnes dans mon état étaient bien soignées au Colored Home. Je dis à mon mari que j’irais là jusqu’après mes couches. Il y consentit, puisque nous ne trouvions pas de chambre convenable, et j’y allai ; mais oh ! quand j’y fus et que je vis comment allaient les choses, je ne pus y rester plus d’une semaine. Mon mari alla voir une amie, Mme Harris, une femme de Philadelphie. Elle habitait Grove Street. Elle gardait la maison de quelqu’un dans les beaux quartiers et n’était pas chez elle. Son mari seul y rentrait le soir ; elle fit donc dire à mon mari que je pouvais venir là. J’y allai en sortant du Home.
Quand mon bébé eut trois semaines, je pris une place chez une personne qui semblait être une vraie dame ; elle me donnait trois dollars par semaine, avec mon bébé. Je n’étais pas depuis longtemps dans la maison quand je vis que ce n’était pas une place pour moi. Plusieurs filles passaient et repassaient par la cuisine, riant et se conduisant si grossièrement que je vis qu’elles n’étaient pas honnêtes. Oh ! quelle tristesse ! J’étais venue pour une semaine, jusqu’à ce qu’elle trouve quelqu’un. Que faire ? Partirais-je ? J’avais besoin de l’argent, et je me dis : je resterai cette semaine ; je dis donc à madame que je ne resterais qu’une semaine. Elle dit qu’elle le regrettait, mais que si je voulais seulement rester, elle me donnerait de meilleurs gages. Je lui dis qu’il lui fallait trouver quelqu’un, que je ne pouvais pas rester, que je partirais à la fin de ma semaine ; si bien que, le jour venu, elle ne parut pas de la journée à la cuisine et m’envoya ses ordres. Puis elle sortit sous prétexte de chercher quelqu’un ; elle rentra très tard, et me fit dire que si je voulais rester jusqu’au lendemain elle me paierait, quelqu’un avait promis de venir ; et elle continua ainsi plusieurs jours. Un soir, j’attendis jusqu’à neuf heures ; je fis monter réclamer l’argent ; elle voulait que je reste jusqu’au matin ; je dis : je ne resterai pas une nuit de plus dans cette maison, je partirai ce soir, dût-il être minuit. Elle envoya l’argent, non comme elle l’avait promis, mais avec des jurons. Je fus contente de prendre ce que j’eus et de m’en aller. J’allai chez une amie, Mme N., dans Sullivan Street, et j’y passai la nuit ; je dormis peu. Elle avait une maison pleine de lessive, mais peu de place ; elle me fit donc un lit sur une planche à repasser et deux chaises. Le lendemain matin, pendant que mon bébé dormait,
je me sentis poussée à aller voir ma vieille amie de Philadelphie, Mme Harris, dans Grove Street, qui était maintenant rentrée chez elle, pour savoir si elle pouvait m’indiquer une chambre quelque part. Au retour, le Seigneur sembla me diriger, et je passai par Amity Street. Je vis, sur l’arrière d’une maison, une chambre meublée à louer. J’entrai. Je trouvai là la vieille Mme Anderson, qui fut très aimable et me dit, quand je lui eus dit qui j’étais, qu’elle avait entendu ses fils, Gus et Peter, parler de moi. Je les avais rencontrés des années auparavant à Long Branch. Elle semblait si contente ; c’était elle qui avait le sous-sol à louer. Elle me laissa le sous-sol pour six dollars par mois ; je le dis à mon mari quand il rentra de l’hôtel le soir, et il dit qu’il paierait le loyer ! Oh ! que j’étais contente ! Je remerciai bien Dieu ; je savais qu’il m’avait conduite.
Il y avait un tapis par terre, un poêle de bonne taille, un bois de lit, trois chaises, une table et une lampe. Je courus chercher mon pauvre bébé et je fus bientôt de retour. C’était assez humide, et je n’avais jamais de ma vie habité un sous-sol ; mais j’eus bientôt un bon feu, et quand mon mari vint, il fut content et fit apporter nos affaires, le peu que nous avions ; et au bout d’une semaine ou deux, je commençai à me sentir tout à fait chez moi. Des gens se mirent à m’apporter de la lessive, une demi-douzaine de pièces, puis une douzaine, et ainsi de suite ; et je continuai ainsi. Après les deux premiers mois, sœur A. voulut reprendre le tapis ; un jour ou deux plus tard, elle voulut la table. Très bien, dis-je ; c’était assez incommode, mais je la lui donnai tout de même. Un autre mois de loyer fut payé. Deux ou trois jours après, elle voulut le matelas du lit, et je dis : « Sœur A., vous avez loué le sous-sol meublé pour six dollars par mois. »
« Eh bien, dit-elle, je peux en tirer davantage, et je veux le matelas. »
« Très bien », dis-je, et je le lui donnai. Je commençai alors à deviner ce qu’on entendait par les filous de New York. Ensuite ce fut une chaise, puis ce fut le poêle. Elle dit qu’elle avait une belle occasion de le vendre. Je la suppliai alors de me laisser le poêle encore un peu, et avec le temps le Seigneur m’aida et je me procurai un poêle. Entre-temps, quelqu’un déménagea de l’étage. Je le dis à James, et nous montâmes nous installer en haut. Quatre pièces à huit dollars par mois. J’en gardai deux et je louai les deux mansardes, ce qui m’aida à payer mon loyer. Puis je commençai à prendre la lessive de quelques familles, et je m’en tirais très bien ; c’était tellement mieux d’être en haut, hors de ce sous-sol humide, et j’étais heureuse. Puis vint une ombre. Le petit Tom Henry, mon bébé, tomba malade, et après plusieurs semaines de
grandes souffrances il mourut, et nous le couchâmes au cimetière de Greenwood, pour y attendre le glorieux matin de la Résurrection. Mon pauvre cœur fut triste pendant des jours, mais oh ! comme le Seigneur me consola et me soutint à travers tout cela !
Je continuai ma lessive. Bien des nuits, je suis restée toute la nuit debout devant mon baquet, de six heures du matin à six heures le lendemain matin, et de même à ma table à repasser, nuit et jour. J’avais tellement sommeil que je tenais à peine sur mes pieds ; alors j’appuyais la tête contre le rebord de la fenêtre et je dormais un peu, jusqu’à ce que le premier sommeil profond fût passé, puis je travaillais jusqu’au jour avec une parfaite aisance. Il me fallait faire toutes les économies possibles, et je savais exactement combien de repassage je pouvais faire avec un seau de charbon à dix cents. Si je m’étais couchée, j’aurais dormi trop longtemps, mon feu se serait éteint et mon charbon aurait été consumé. Je travaillais dur jour et nuit, je faisais tout ce que je pouvais pour aider mon mari, mais il était de ces pauvres natures malheureuses qu’il est difficile de contenter, et bien des jours et des nuits mon pauvre cœur souffrit tandis que je pleurais et priais Dieu de m’aider.
Dans les pièces voisines des miennes, au même étage, demeurait une Mme J. ; c’était une vieille Philadelphienne. Elle avait connu mon mari, et je pensai que, puisqu’elle était une vieille Philadelphienne et qu’elle semblait si gentille, j’aurais une véritable amie qui compatirait à mes peines et m’aiderait. Combien de fois, quand nous traversons de profondes épreuves, cherchons-nous la sympathie humaine et nous appuyons-nous sur l’homme plus que sur Dieu ! En cela, j’ai toujours été déçue ; mais il me fallait encore l’apprendre par expérience. C’était une veuve. Elle vivait avec sa fille. Je fus aussi bonne que possible, et je fis tout ce que je pus pour sa pauvre fille quand elle fut malade. Mme J. et moi avions la même propriétaire, Mme Bowen. Celle-ci habitait la maison de devant, juste au-dessus de Sixth Avenue, dans Amity Street. Elle était loin d’être une chrétienne, mais elle était bonne et accommodante pour le loyer.
Nous ne la payions pas toujours le premier du mois. Elle prenait un dollar à la fois, comme elle pouvait l’avoir, et ne disait rien. Vint le temps de Noël. Mme B. envoya demander à Mme Johnson de venir faire cuire son dîner de Noël ; elle le lui compterait sur le loyer, car Mme J. était en retard, et cela l’aiderait. Mme J. dit qu’elle le ferait ; mais le soir, quelqu’un d’autre vint chercher Mme J. et la paya comptant ; et bien qu’elle eût promis à Mme B. d’aller chez elle, elle envoya sa fille chez Mme B. et alla là où elle serait payée comptant. Cela déplut fort à Mme B., quand elle considéra combien elle avait été
accommodante avec elle depuis si longtemps. La fille était jeune et ne pouvait faire le travail aussi bien que sa mère, et Mme B. dit : « Je ne supporterai pas Mme J. plus longtemps ; elle déménagera. »
Je tâchai de lui parler de mon mieux, et je lui dis de voir Mme J. et de ne pas la mettre dehors ; peut-être paierait-elle tout son arriéré de loyer. Non, elle irait à Jefferson Market pour lui faire envoyer un avis d’avoir à déménager.
« Attendez, dis-je, qu’elle rentre ce soir, et écoutez ce qu’elle dira. » Quand Mme J. arriva, je lui dis donc qu’elle ferait bien d’aller voir Mme B. pour éviter qu’elle n’envoie l’avis ; mais, à ma surprise, Mme J. le prit de très haut et dit que si elle voulait lui envoyer un avis, elle n’avait qu’à le faire.
« Voyons, Johnson, dis-je, vous savez que Mme B. a été très bonne, et je pense que vous devriez de toute façon aller lui dire pourquoi vous n’êtes pas venue » ; mais elle n’en fit rien ; si bien que Mme B. la fit citer devant le tribunal de Jefferson Market. Le samedi matin arriva. J’avais un grand panier de chemises d’homme à repasser. Mme J. entra et me demanda si je voulais bien aller au tribunal avec elle. Je dis : « J., il faut que je livre ces chemises pour une heure ; le monsieur part en voyage, je l’ai promis, et si je vais avec vous, je ne pourrai pas le faire. » Une amie de Mme J. était là, et je dis : « Charlotte, vous ne pouvez pas y aller, vous ? »
« Si, dit-elle, j’y vais. »
« Oh ! dis-je, alors vous n’avez pas besoin de moi ; inutile d’y aller si nombreuses. » Elle dit : « Oui. »
Je me mis à mon travail, pensant qu’à leur retour elles me diraient comment les choses s’étaient passées ; mais non, ni l’une ni l’autre ne s’approcha de moi. Quand je rencontrai Mme J. le soir, je dis : « Bonsoir, madame J., c’est vous ? » Elle ne répondit pas. Je restai abasourdie. Je dis : « C’est bien Mme J., je le sais ; mais qu’y a-t-il ? » Une semaine passa. Elle allait et venait ; et un soir, comme je rentrais, je m’avançai vers elle, la pris par le bras et lui dis : « Mais enfin, Johnson, qu’y a-t-il ? » Elle se dégagea, mais ne dit pas un mot.
Oh ! que j’étais fâchée contre moi-même ! Je me dis : quelle idée de forcer les gens à me parler quand ils ne le veulent pas, alors que je ne leur ai rien fait ! « Je ne lui adresserai plus jamais la parole de ma vie », dis-je. Pendant deux ans ensuite, Dieu seul sait ce que j’eus à endurer à cause de cette femme.
Elle avait réussi à payer son arriéré de loyer, et Mme Bowen eut la bonté de la laisser rester. Elle habitait à côté de
chez moi, au même étage. Sa fille me parlait, mais elle, jamais. Parfois elle faisait comme si elle en avait envie, mais je n’osais pas me fier à elle, après la grossièreté dont elle avait fait preuve. Elle s’amusait à me tourmenter en me faisant transmettre des messages par d’autres. Quand c’était mon samedi de laver la longue véranda et les marches, elle attendait le samedi soir que tout fût fini, puis elle jetait des miettes de pain graisseuses sur tout le perron et les marches ; et vous savez comme la graisse s’étale sur le pin tendre. Je pleurais souvent, mais je ne disais pas un mot.
Une certaine sœur Brown, à qui j’avais loué mes deux pièces d’en haut, et Mme J. devinrent de très grandes amies. Au printemps, j’allai faire des grands ménages, et souvent, quand je rentrais du travail, Mme B. venait causer et avait une longue histoire à me raconter sur ce que Mme Johnson avait dit. Je ne disais rien. Je savais que si j’ouvrais la bouche, ces deux chères sœurs souhaiteraient être à des lieues de là. Je priai Dieu de ne pas me laisser parler ; et un jour je rentrai vers quatre heures ; peu après, sœur B. entra, si aimable en apparence. Après avoir causé, elle commença à parler de ce que Mme Johnson avait dit. Je dis : « Écoutez, sœur B., je ne vois pas d’inconvénient à ce que sœur Johnson et vous parliez de moi tant que vous voudrez. Je travaille dur, et bien que j’habite à côté de Mme Johnson, je ne vis pas à ses crochets. Je ne lui dois pas un sou » — (et c’est elle qui me devait, car elle m’avait emprunté de l’argent et ne me l’a jamais rendu à ce jour). Je dis : « Il ne faudra plus jamais de votre vie me répéter ce qu’elle dit. Je suis la voisine de Mme Johnson, et si elle veut que je sache ces choses, elle n’a qu’à me les dire elle-même. »
Ces deux sœurs étaient de ma propre Église. La pauvre sœur B. se froissa donc de ce que j’avais dit et alla s’installer chez Mme Johnson. Mme Johnson s’installa dans ses deux mansardes et laissa à Mme Brown les pièces du bas. Je ne dis rien, mais je continuai comme si de rien n’était. Ma foi ! qu’elles faisaient la paire ! mais cela ne dura pas longtemps. Au bout de quelques mois, Mme B. et Mme J. se brouillèrent terriblement, et je dus prendre Mme B. chez moi pour lui éviter d’être mise à la rue ; et j’eus ainsi l’occasion de rendre le bien pour le mal. Cela changea beaucoup l’esprit de Mme B. Nous nous entendîmes très bien jusqu’à ce qu’ils pussent trouver mieux à leur convenance. Au milieu de tout cela, mon âme criait après Dieu. Je parlais à mon mari, mais il n’avait aucune sympathie pour la sainteté. Il avait eu bien plus d’avantages que moi, et il était bien plus instruit. Il voulait toujours discuter sur ce sujet, et je ne pouvais le suivre sur ce terrain, et cela
me faisait reculer ; si bien que je dis un jour au Seigneur que s’il voulait éloigner James quelque part jusqu’à ce que j’aie reçu la bénédiction, James ne pourrait plus jamais me l’enlever, mais qu’il m’empêchait de l’obtenir. Je savais qu’il partait souvent avec ses patrons pour un mois ou deux. C’est à cela que je pensais en priant ; et, en effet, environ une semaine après cette prière, je regardai dehors un matin, et je vis James qui revenait. Quand il entra, je dis : « Ça alors ! James, que se passe-t-il ? Tes patrons partent en voyage ? »
« Non ; ils ont pris un jeune Irlandais, tout juste arrivé du vieux pays, un neveu de la cuisinière qui est dans la famille depuis des années, et ils l’ont engagé à quinze dollars par mois. Depuis deux semaines, il tournait autour de moi sous prétexte de venir voir sa tante, mais je vois bien maintenant qu’il ne faisait que prendre des leçons pour savoir mener les chevaux. »
James gagnait quarante dollars, et une réduction à quinze faisait une belle économie dans la poche du patron. Mon cœur battait fort. « Oh ! me dis-je, s’il venait à savoir que j’ai prié, il me le reprocherait » ; et j’avais peur de beaucoup parler. Il était comme un poisson hors de l’eau quand il n’avait pas de travail. Il lui fallut deux semaines pour trouver une place. Étant cocher de première classe, il ne voulait pas accepter moins de quarante dollars. Il trouva enfin une place à cinquante dollars par mois à New Utrecht, chez un M. Roberts. Il n’avait qu’à conduire deux fois par jour. Ils avaient de beaux chevaux anglais et voulaient qu’on en prît bien soin. Ils donnaient une maison confortable, sans loyer, deux tonnes de charbon pour l’hiver et un baril de farine. C’était le premier septembre. Il partit et voulut que je vienne, mais comme j’avais un tout jeune bébé, je dis : « Non, James ; j’ai pris la lessive de quelques bonnes familles ; va, toi, et fais un essai jusqu’au printemps ; moi, j’économiserai, et au printemps nous prendrons un nouveau départ, et nous pourrons avoir notre jardin et tout le reste. » Mais non, il fallait que je vienne tout de suite. Je raisonnai de toutes les manières possibles, mais il était résolu à ce que je vienne. Enfin je dis : « James, j’ai peur d’y aller ; tu m’as si mal traitée ici même, où je commence tout juste à m’habituer aux gens et à savoir me débrouiller ; que sera-ce si je vais là-bas à la campagne, sans église à proximité, en étrangère ? et si j’abandonne ma lessive, que ferai-je ? Ici, je peux encore m’aider un peu moi-même. » Mais cela ne lui plut pas, et je lui dis que j’attendrais le printemps. La propriétaire mourut, et un nouveau propriétaire augmenta le loyer : treize dollars. Il paya le loyer, mais ne voulut rien faire de plus. Sa fille était mariée et vivait à Philadelphie ; il les fit donc venir habiter
la maison ; il vécut avec eux et revenait tous les deux dimanches pour rester jusqu’au lundi. Il venait régulièrement tous les quinze jours. Je dis : « Maintenant, Seigneur, pendant que James est absent, je t’en prie, donne-moi la bénédiction que je cherche. Je serai fidèle ; je ne laisserai jamais rien de ce qu’il pourra dire ou faire m’enlever la bénédiction. »
Un jour, tandis que je faisais le ménage dans ma chambre, j’entendis distinctement une voix me dire : « Dimanche matin, va à l’église de Green Street entendre John Inskip. »
« Oui, dis-je, j’irai. »
Alors un si grand calme se répandit sur tout mon être, et je souris. C’était un mercredi matin. Je continuai donc en y réfléchissant. Or je ne cherchais plus la bénédiction d’une manière aussi précise qu’auparavant. Je pensais que lorsque l’occasion s’en présenterait et que je pourrais être baptisée et atteindre la norme de la Bible, le Seigneur serait bien obligé de me sanctifier. Que j’étais aveugle !
Chapitre 8 terminé
Espoirs déçus et mort de mon père