Chapitre 7 · 15 min de lecture · 19 min d’écoute
Comment j’achetai ma sœur Frances
Cela se passait en septembre 1862. Les soldats de l’Union étaient postés tout le long de la ligne, depuis Havre de Gras jusqu’à Monkton, dans le Maryland. Ma tante, la sœur de ma mère, habitait à environ un mille et demi de Hereford, sur la vieille propriété familiale où ma grand-mère avait vécu et était morte. Après la mort de ma mère, nous étions six enfants à la maison avec mon père. Ma tante, qui était mariée depuis deux ans environ, voulait que mon père laissât une de mes sœurs partir avec elle dans le Maryland. Elle n’avait alors qu’un seul enfant, et elle voulait que ma sœur tînt compagnie à son petit et veillât sur lui, car elle allait très souvent travailler à la journée. Mon père lui confia donc ma sœur Frances, qui avait alors une dizaine d’années. Il n’était guère prudent pour les gens de couleur d’aller et venir, mais il arrivait qu’ils pussent le faire sans être inquiétés le moins du monde. Ma tante avait coutume de revenir une fois par an pour le camp-meeting, comme beaucoup de gens de couleur des environs. On appelait alors ce camp-meeting le vieux camp de Baltimore. Il se tenait sur le terrain de Lowe. Ma sœur avait grande envie de partir avec ma tante. Celle-ci promit d’en prendre grand soin, si bien que mon père consentit volontiers à la laisser aller. Elle était là-bas depuis trois ans environ, je crois ; ma tante avait alors deux enfants, et ma sœur s’occupait d’eux pendant que celle-ci était au travail, chaque jour ; naturellement, avec des enfants, les choses n’allaient pas toujours comme elles l’auraient dû, et ma tante se montrait alors très dure envers Frances ; plusieurs fois elle la fouetta si durement que les voisins s’en mêlèrent, ce qui fit naître de la mésentente entre eux et ma tante. Le bruit en parvint à mon père, mais il ne pouvait guère se déplacer, et aucun de nous autres ne se sentait en mesure d’y aller ; la guerre causait une telle agitation que nous n’osions pas courir ce risque.
Après le début de la guerre, ces soldats furent postés comme je l’ai dit, et je résolus de courir le risque et d’aller voir ce qu’il en était de ma sœur. Auparavant, ma tante avait écrit à mon père que Frances était devenue très indocile, que lorsqu’elle la fouettait elle se sauvait, qu’elle était partie on ne savait où, et qu’il lui fallait venir s’occuper d’elle. Je vivais alors à Lancaster, en Pennsylvanie, dans la famille du colonel H. S. McGraw. Je gagnais six dollars par mois. Je parlai de ma sœur à Mme McGraw et lui dis que je pensais pouvoir partir sans danger à présent ; que je serais plus en sûreté sous la protection des soldats de l’Union. J’obtins qu’elle m’avançât cinquante dollars, et je me mis en route pour Monkton. J’allai à Little York, en Pennsylvanie, puis de York à Monkton, dans le Maryland. J’arrivai chez ma tante vers une heure de l’après-midi. Elle n’était pas à la maison. Les enfants étaient là, et ils me dirent que Frances vivait chez M. Hutchinson. Je ne savais pas où demeurait M. Hutchinson, mais à force de demander je trouvai le bon chemin. J’arrivai enfin chez l’homme qui avait été magistrat dans cette partie du pays ; je voulais le voir, car j’avais appris entre-temps que ma sœur avait été vendue ; j’entrai donc demander ce qu’on pouvait faire. Ma sœur était née libre — née en Pennsylvanie —, mon père et ma mère étaient libres, et je voulais voir ce qu’on pouvait faire. Il me raconta que Frances s’était sauvée de chez ma tante et était venue chez eux, et que, voyant qu’elle avait été très maltraitée et qu’elle était très gentille avec les enfants, sa femme avait pensé qu’ils la garderaient. Elle était venue lui demander protection. Or, justement à cette époque, on vendait les Noirs ; tous ceux qu’on pouvait ramasser n’importe où et qui ne pouvaient prouver qu’ils étaient nés libres étaient vendus pour tant. Ma tante était un peu fâchée, si bien qu’elle ne se soucia plus de Frances, et mon père ne pouvait pas venir jurer pour elle ; en conséquence, elle fut vendue à M. Hutchinson pour une durée de dix ans. Il me dit que tout ce que je pouvais faire, c’était d’aller voir M. Hutchinson, et que, s’il consentait à la rendre, je pourrais la reprendre en lui remboursant ce qu’il l’avait payée. Il dit qu’il n’y avait eu personne pour se présenter et jurer pour elle, et qu’il avait bien vu qu’elle n’était pas traitée avec bonté, mais qu’il ne pouvait rien faire de plus. Il ne se donna pas beaucoup de peine pour me satisfaire. Oh ! quelle époque c’était ! Quoi qu’il en soit, après ce qu’il m’eut dit, je partis pour la maison de M. Hutchinson. Ma foi ! comme je pleurai. Comme je pensai à ma chère mère ! J’étais toute seule. Je marchais et je priais. Je n’avais rien mangé de la journée. J’avais très faim. J’étais passée devant plusieurs fermes, et j’aurais voulu entrer demander un
verre d’eau, mais j’avais peur. J’arrivai enfin devant une très belle maison, en retrait de la route ; un beau parc, de l’herbe verte et des arbres, une belle véranda blanche, et une vieille dame en bonnet blanc assise sur la véranda ; il y avait une pompe dans la cour, avec un joli gobelet de fer-blanc tout brillant accroché après ; mais un gros chien était couché sur le perron, si bien que je m’arrêtai un instant à la barrière ; la vieille dame se leva et s’avança jusqu’au bout de la véranda, et je l’appelai : « Madame, j’ai très soif ; voulez-vous bien me laisser entrer boire un peu d’eau ? » Elle répondit : « Non, non ; passez votre chemin, passez votre chemin. » Je faillis défaillir un instant ; j’élevai mon cœur et je dis : « Maintenant, Seigneur, aide-moi, et ôte-moi cette soif » ; et à l’instant même toute soif et toute faim me quittèrent ; il ne m’en resta pas la moindre trace, pas plus que si je n’avais jamais eu soif. Je marchai encore environ un mille en plein soleil ; j’arrivai chez M. Hutchinson et je vis ma pauvre sœur. Je ne crois pas avoir jamais vu en Afrique un païen qui eût autant l’air d’un païen qu’elle. C’est à peine si je pus lui parler. Elle était occupée à son travail et semblait heureuse, mais moi je ne l’étais pas. Je lui dis que j’étais venue la chercher, et voir M. Hutchinson. La pauvre petite, comme elle fut contente de me voir !
Je ne sais combien de Noirs possédait M. Hutchinson ; la guerre l’échauffait ; et bien qu’il passât pour un très bon maître envers ses Noirs, il se montra brutal quand je lui dis l’objet de ma venue. Quand je lui dis que ma sœur était née libre, qu’elle n’était pas esclave et ne l’avait jamais été, il répondit simplement que cela ne le regardait pas ; il l’avait payée quarante dollars, et il n’allait pas la laisser partir pour moins. Je ne savais que faire. Je pleurais, mais lui tempêtait ; il jurait, et disait que Frances ne lui avait de toute façon été d’aucune utilité. D’abord il déclara qu’il ne la laisserait pas partir du tout. Puis il entra dans la maison. Sa femme était une femme très bonne. Comme je me souviens bien d’elle ! Je pleurais, je pleurais, sans pouvoir m’arrêter. C’était sot, mais je n’y pouvais rien. Elle lui dit quelque chose. Il entra dans la maison, et au bout d’un moment il revint dire qu’il ne la laisserait pas partir à moins de quarante dollars. Alors ma sœur me dit que si j’allais voir le père de Mme Hutchinson (je crois qu’il s’appelait Matthews, et c’était un Quaker), il pourrait peut-être m’aider. C’étaient des gens très bons, qui avaient toujours été gentils avec elle. Il y avait environ un quart de mille à travers champs. J’y allai donc sur-le-champ, et le vieux M. Matthews me dit de m’en retourner, et que le lendemain matin il viendrait à cheval. Et en effet, le lendemain matin, le
vieil homme arriva. Il avait pitié de moi, je le voyais bien, mais il ne pouvait guère m’aider. M. Hutchinson allait et venait en jurant. Je dis à M. Matthews que je n’avais presque pas d’argent et que je ne savais comment je rentrerais si je payais les quarante dollars. Il ne me resterait que de quoi aller jusqu’à York ; comment ferais-je pour aller de York à Lancaster, où je demeurais, et y emmener ma sœur par-dessus le marché ? Eh bien, dit M. Hutchinson, cela ne le regardait pas. Il dit alors à ma sœur qu’elle pouvait se préparer et partir. Je lui payai l’argent. Puis elle se prépara. Elle alla chercher son châle, et il lui dit qu’elle n’emporterait rien d’autre que ce qu’elle avait sur le dos. Ils lui avaient donné un châle, une robe et une paire de gros brodequins ; et ils lui laissèrent emporter la robe qu’elle portait (un coton rayé bleu) ; madame lui avait donné un tablier de vichy ; celui-là, elle devait le laisser. Nous partîmes donc ; ce qu’elle avait sur le dos, avec une robe de cotonnade sous le bras, c’était là tout son bien. Il faisait tournoyer sa cravache de telle façon que je crus bien que nous allions toutes deux recevoir le fouet avant de partir ; mais nous sortîmes sans être fouettées. Mais oh ! qu’il était furieux ! Je remerciai le Seigneur pour le vieux monsieur quaker. Sans lui, c’eût été bien pire. Et comme je priai ensuite le Seigneur de bénir Mme Hutchinson ! Je crois qu’elle était bonne. Il y avait là un certain nombre de petits enfants noirs, et M. Hutchinson était gentil avec eux : il jouait avec eux, les mettait sur le cheval et les y tenait pour les promener, et ils semblaient l’aimer beaucoup. Mais c’est qu’ils étaient esclaves. Quelle différence cela faisait dans ses sentiments envers eux ! Ma sœur était libre. Il n’avait aucun droit sur elle, et je n’avais aucune raison de lui payer quoi que ce soit ; si j’avais eu alors autant de bon sens qu’aujourd’hui, je ne lui aurais pas donné un sou ; j’aurais tout simplement attendu qu’il fût couché, et j’aurais pris le Chemin de fer clandestin. Mais tout cela est fini maintenant, et ma pauvre sœur est depuis longtemps partie recevoir sa récompense.
Quand je revins à Lancaster, chez Mme McGraw, elle me permit d’y amener ma sœur, et celle-ci aida aux travaux de la maison jusqu’à ce que je l’eusse un peu formée ; car elle avait toujours travaillé aux champs et n’avait qu’une très faible idée des travaux du ménage. Dès lors je travaillai, comme on dit, pour un cheval mort ; car je devais cinquante dollars à Mme McGraw. Elle me payait mes gages régulièrement, mais il y avait cette dette ; et avec Frances à ma charge, je ne pouvais pas rembourser un sou des cinquante dollars. Oh ! comme cela me tourmentait ! Je détestais y penser ; j’avais tellement horreur des dettes. Mais je n’y pouvais rien,
et je n’avais personne pour m’aider. Mes sœurs étaient toutes pauvres et travaillaient dur pour elles-mêmes. Mon père n’était pas en mesure de m’aider. Un jour, M. Robert McGraw, le frère du colonel McGraw, vint passer quelque temps chez eux à Lancaster. C’était un homme qui avait beaucoup de moyens, et il était très généreux. J’étais toujours très contente quand M. Robert venait les voir. J’étais toujours sûre de recevoir deux dollars cinquante ou cinq dollars à son départ. Le repas principal avait lieu à trois heures de l’après-midi ; le petit déjeuner, à neuf heures. M. Robert avait pris son petit déjeuner et était descendu en ville. Il entra dans une banque pour faire changer un billet. Il avait quatre billets de cent dollars roulés ensemble. Il entra à la banque et fit changer un des billets en descendant, le matin. Il revint à trois heures pour le repas. Après le repas, il venait toujours à la cuisine allumer son cigare. Le fils de Mme McGraw, Henry, un garçon d’une dizaine d’années, avait un très beau chien auquel il tenait beaucoup. J’étais très soigneuse de ma cuisine ; or ils venaient dans la cuisine se mettre à jouer, et il leur arrivait d’y mettre un joli désordre. Naturellement je ne disais rien, car M. Robert était bon ; mais cela ne me plaisait pas. Or, quand il avait fait changer le billet et voulu remettre les trois cents dollars dans sa poche, au lieu de mettre l’argent dans sa poche, il l’avait glissé à l’intérieur de son pantalon ; et, si étrange que cela paraisse, il était revenu jusqu’à la maison sans le perdre dans la rue. Mais tandis qu’il jouait dans la cuisine avec le petit Henry après le repas, le rouleau glissa et tomba par terre. On aurait dit un bout de papier qu’il avait tortillé pour allumer son cigare. Je le vis par terre, mais d’abord je ne pris pas la peine de le ramasser. Il était reparti en ville. Il pleuvait un peu. Au bout d’un moment, le chien entra en courant pour monter retrouver Henry. La porte du milieu était fermée et il ne put monter. Comme il repassait près de moi, je voulus le renvoyer d’un coup de pied, et je heurtai ce rouleau de papier qui était là. Quelque chose sembla me murmurer : « Tu ferais bien de ramasser cela et de le regarder. C’est peut-être un billet de vingt dollars. » Je le ramassai donc ; et, ma foi ! de toute ma vie je n’avais jamais eu pareille surprise. Trois cents dollars ! Trois billets de cent dollars de la banque de Baltimore ! Ça alors ! Mais je dis : « C’est à M. Robert McGraw. » Mme McGraw était très bonne, mais je savais que si je le lui remettais, je n’aurais pas plus d’un dollar ; tandis que si je le gardais pour le rendre à M. Robert, j’étais sûre qu’il me donnerait cinq dollars. Il n’y avait personne dans la cuisine que
moi. Les deux autres domestiques étaient en haut. Je me dis donc : « M. Robert va être ici dans quelques minutes. » C’était entre quatre heures et demie et cinq heures de l’après-midi. Je n’en dis rien à personne. M. Robert ne revint que vers six ou sept heures du soir. Je n’avais pas soufflé mot à qui que ce fût. La suggestion me vint : « Voilà une belle occasion de te libérer de ta dette envers Mme McGraw. Aucun de ces billets n’est marqué ; tu peux les porter à la banque, les remettre à quelqu’un, et tu auras cet argent. » Je laissai toutes ces pensées défiler dans mon esprit, puis je dis : « Eh bien, monsieur le Diable, vous mentez ; je n’ai nullement l’intention de m’attirer des ennuis pour cet argent. » Au bout d’un moment, j’entendis quelqu’un venir en parlant, et je vis deux ou trois personnes. M. Robert n’entra pas par la porte de devant ; il fit le tour par la cour et entra par la porte de côté. Deux garçons l’accompagnaient avec des lanternes ; ils avaient cherché cet argent tout le long de la rue.
Voici comment il s’était aperçu de sa perte. Il était entré chez un barbier pour se faire raser. Une fois rasé, il avait mis la main à la poche pour prendre de quoi payer, et il avait découvert qu’il n’avait plus que l’argent qu’il avait fait changer. Les autres billets avaient disparu. Il était de très bonne humeur, et il dit : « J’ai perdu trois ou quatre cents dollars ; je ne sais pas au juste. Je donnerai cinquante dollars si je les retrouve. » Et naturellement, tous étaient partis à leur recherche. Il entra donc dans la cour.
« Qu’y a-t-il, monsieur Robert ? »
« Amanda, répondit-il, j’ai perdu trois ou quatre cents dollars » ; puis, lâchant un mot qui sentait le soufre, il dit qu’il ne savait pas au juste, et continua de chercher avec les garçons. Je dis : « Ça alors, monsieur Robert, trois cents dollars ? »
« Oui, trois ou quatre, je ne sais pas au juste. Je donnerai cinquante dollars si je les retrouve. »
Dès qu’il eut dit : « Je donnerai cinquante dollars si je les retrouve », je dis : « Monsieur Robert, qu’avez-vous dit ? »
« J’ai dit que je donnerais cinquante dollars si je les retrouvais. » Alors il leva les yeux vers moi à travers ses lunettes, et je dis : « Je me demande si je ne pourrais pas les retrouver », tout en plongeant la main au fond de ma poche.
« Amanda, dit-il, vous les avez trouvés ? »
« Attendez ; laissez-moi voir. » Et, dans un effort désespéré, je les tirai de ma poche. Voilà les trois billets de cent dollars. Ma foi ! que les garçons furent surpris ! Il se tourna aussitôt vers le
coffre à farine qui se trouvait dans la cuisine et me compta cinquante dollars en billets de dix dollars.
Je tombai à genoux sur-le-champ, et je remerciai le Seigneur ; et M. Robert dit : « Oh ! Amanda, c’est très bien, c’est très bien ; c’est de bon cœur. »
Et voilà comment le Seigneur me tira de cette dette. « D’une manière ou d’une autre, le Seigneur pourvoira. » Amen. Amen.
Chapitre 7 terminé
Comment j’achetai ma sœur Frances