Amanda Smith : une autobiographie
Mariage et conversion

Chapitre 6 · 26 min de lecture · 34 min d’écoute

Mariage et conversion

Après douze ans passés sur la ferme de John Lowe, mon père reçut une offre d’un homme nommé John Bear ; c’était à cinq ou six milles de chez nous. C’était une petite ferme, et mon père y avait de meilleures chances de s’en tirer. Il travaillait alors beaucoup à Strausburg. Le docteur Bull et son frère, le révérend Wesley Bull, habitaient Strausburg. Mon frère aîné vécut longtemps chez le docteur et soignait ses chevaux. Le docteur épousa une demoiselle Jane Berry, fille du vieux colonel Berry, de Baltimore. Ils s’établirent d’abord à Strausburg. Je vécus quelque temps chez eux. Comme je me souviens bien du vieux colonel ! Il venait leur rendre visite et il était très bon pour moi. Il me parlait souvent du bien de mon âme, mais j’étais jeune et je n’y fis pas grande attention sur le moment ; pourtant, je ne l’oubliai jamais. Au bout de quelque temps, le docteur Bull alla s’établir à Baltimore, et le docteur Turner, qui avait épousé Mlle Julia Berry, sœur de Mme Bull, habita Strausburg ; j’entrai alors chez le docteur Turner. Comme je me souviens bien du docteur et de Mme Turner ! Ils raffolaient des biscuits du Maryland, et, toute jeune que j’étais, j’avais la réputation de faire les meilleurs biscuits du Maryland et de frire le poulet mieux que personne dans les environs ; et le docteur disait : « Pour les biscuits du Maryland et le poulet frit, Amanda les bat tous. » Oh ! comme cela me faisait plaisir ! Il est très encourageant, voyez-vous, pour des domestiques, de s’entendre dire de temps en temps qu’ils font bien les choses ; cela me faisait du bien. Je me serais presque tuée à la tâche pour leur plaire. Et la mère du docteur Turner, la chère Mme Flynn, quelle brave femme c’était ! Elle me donna le premier Nouveau Testament que j’aie jamais possédé, et venait parfois à la cuisine pour me faire la lecture. Elle vint plusieurs fois en visite chez le docteur et Mme Turner. Au bout de quelque temps, le docteur Turner retourna à Baltimore, et je partis avec eux. C’était la première fois que j’allais à Baltimore. Nous arrivâmes de nuit, et je me souviens que je n’avais encore jamais vu de belles lumières scintiller dans les pharmacies ; et, tandis que

nous roulions, je pensais n’avoir jamais vu de si jolies maisons de ma vie. Oh ! j’étais complètement émerveillée. En ce temps-là, il y avait un long trajet en voiture depuis la gare. Le colonel Berry habitait Poplar Grove, juste un peu en dehors de Baltimore. La chère vieille Mme Berry, Mme Turner et le docteur, ainsi que le vieux colonel, vinrent nous chercher à la gare. Comme je me souviens bien de la vieille maison dans le bosquet ! C’était l’automne ; il n’était pas tard, mais les feux étaient allumés et tout était si gai. Je me souviens de M. et Mme Hurst, des trois enfants, Mlle Petty et Missie, et du petit Berry, et de M. Somerfield, de Mlle Emily et de Mlle Eliza. Le docteur Turner prit une maison en ville, au coin des rues Franklin et Pearl, à Baltimore. Je restai jusqu’à Noël ; puis ma mère vint me voir et je rentrai avec elle à la maison. Quelque temps après, le docteur Waugh, le fils de l’évêque Waugh, vint s’établir à Strausburg. Je me souviens bien de l’évêque et de Mme Waugh. J’admirais toujours tant Mme Waugh, la femme du docteur ; elle ne semblait jamais se fâcher de rien, ni en aucun temps. Le docteur, lui aussi, était très doux et paisible, mais Mme Waugh, la femme de l’évêque, l’était moins, quoiqu’elle fût très aimable. La femme du docteur n’aimait pas Strausburg ; aussi ne restèrent-ils pas très longtemps, et ils retournèrent à Baltimore. Avec le temps, le révérend Isaac Collis fut nommé à la Première Église méthodiste, et j’allai vivre chez eux quelques mois. Mon père faisait tout leur jardinage. Quand leur temps fut écoulé, ils partirent. Oh ! que de changements depuis lors ! La plupart de ces gens sont allés recevoir leur récompense, mais certains de leurs enfants et petits-enfants vivent encore. La fille de la chère Mme Turner, aujourd’hui Mme Wilson, dont le mari est pasteur de la chapelle Wesley à Washington, est tout le portrait de sa mère par la bonté et l’amabilité de son caractère. M. Wilson, son mari, est un noble homme de Dieu. Je n’oublierai jamais leur bonté envers moi en octobre dernier, au moment de la grande conférence œcuménique. Mme Burres m’avait demandé de diriger la réunion de sainteté qui se tient à la chapelle Wesley tous les mercredis à 11 heures, et, quand la réunion prit fin, qui vint me parler, sinon la chère Mme Wilson et son mari ! Elle me dit alors qui elle était : la fille de Mme Turner. Elle était mariée et avait deux charmants enfants. M. Wilson et elle m’invitèrent à déjeuner chez eux. Eh bien, pensai-je, c’est quelque chose, d’être invitée à déjeuner, car j’avais marché deux jours durant, et il n’y avait pas un restaurant dans la grande capitale de Washington où une dame ou un monsieur chrétien de couleur pût entrer s’asseoir pour prendre une tasse de thé ou dîner ; et maintenant être

invitée ici à déjeuner ! Je me demandai : qu’est-ce que cela veut bien dire ? Bien entendu, j’acceptai l’invitation. J’avais cru que Washington était comme Boston ou Londres. Là-bas, je n’avais pas rencontré de telles difficultés. Grâce à Dieu pour le bon sens vrai, pratique, intérieur, extérieur, franc et entier ; c’est tout ce dont les gens ont besoin, je crois, sur la question de la couleur. Que le Seigneur nous le donne vite. Amen. Le cher M. Wilson et sa femme n’en manquaient pas le moins du monde. Que Dieu les bénisse ! Quand j’arrivai, on me fit entrer au salon ; on me débarrassa de mes vêtements, et, au bout d’un instant, Mme Wilson entra. Nous eûmes une petite causerie agréable ; puis vint sa sœur ; on me présenta. Elle était si aimable ; puis vinrent les chers petits enfants. Peu après, M. Wilson arriva avec un monsieur de la conférence, puis une dame et un monsieur qui étaient leurs hôtes. On me présenta à tous avec toute l’aisance, tout le naturel et tout le bon sens possibles. Puis nous passâmes à table. La petite fille me prit par la main, et nous ouvrîmes la marche, elle et moi. La petite était si gentille ; elle me dit : « Est-ce que vous allez vous asseoir à table avec moi ? »

« Est-ce que tu le voudrais ? »

« Oui. »

Je ne suppose pas que ce fût là chose de tous les jours ; il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi ; mais, quand l’occasion se présente, tout ce qu’il faut vraiment, c’est un bon sens chrétien simple, vrai, viril et large. M. Wilson s’assit au haut bout de la table, moi à sa droite, la chère petite fille à côté, puis son petit frère, et les autres à la suite. Nous fîmes un déjeuner élégant, et passâmes ensemble des moments très agréables et profitables. Nous parlâmes de l’Inde, de l’Afrique, de Paris, de Rome, de l’Égypte, de l’Écosse, de l’Irlande et des îles de la mer, et nous finîmes, je crois, par le héros du Congo, l’évêque Taylor. Nous montâmes à l’étage, et, après avoir encore un peu causé, M. Wilson me pria de chanter et de prier avec eux. Je chantai plusieurs cantiques. L’un était : — « C’est bien le même Jésus. »


« C’est bien le même Jésus,
C’est bien le même Jésus,
Oh ! louez son nom ;
Il est toujours le même,
C’est bien le même Jésus. »

L’autre était : —


« Dieu peut te délivrer,
Même accablé par le péché ;
Va trouver en lui le repos,
Notre Dieu peut te délivrer. »

Le Seigneur bénit le chant pour eux, et nos cœurs furent attendris ; puis nous nous agenouillâmes pour prier. Oh ! comme le Seigneur m’aida à prier ! Mon cœur débordait de reconnaissance pour la bonté qu’on m’avait témoignée, car je reconnaissais en tout cela la main de Dieu, et je l’en louai. Amen.

En septembre 1854, j’épousai mon premier mari, C. Devine ; le mariage fut célébré par le révérend Nicholas Pleasant, pasteur baptiste à Columbia. Mon père ne s’opposa pas à mon mariage, sinon parce que j’étais un peu jeune ; je le pensais moi aussi, mais, comme tant de jeunes gens, je me disais : « Bah ! je sais bien que je m’en tirerai. » Et puis il y avait le garçon qui me disait toutes les belles choses qu’il ferait pour moi, et je croyais tout, naturellement. Mais il ne fallut pas longtemps pour que je regrette d’en avoir cru la moitié, quoique, sur bien des points, il fût bon. Il croyait à la religion à cause de sa mère. C’était une brave femme, disait-il, mais je ne la vis jamais. Il avait deux sœurs qui habitaient Columbia. Il pouvait parler de religion fort sensément par moments ; mais, quand la boisson forte prenait le dessus sur lui, ce qui, je regrette beaucoup de le dire, arrivait assez souvent, il devenait très blasphémateur et déraisonnable. Nous eûmes deux enfants. Le premier mourut ; l’autre, ma fille Maze, est aujourd’hui mariée et habite Baltimore.

En 1855, je tombai très malade. On fit pour moi tout ce qui pouvait se faire. Mon père habitait Wrightsville, en Pennsylvanie, et se faisait beaucoup de souci pour mon âme. Mais moi, je ne m’en inquiétais pas le moins du monde.

Je voulais qu’on me laisse tranquille. Comme j’aurais voulu que personne ne me parle ! Un jour, mon père me dit : « Amanda, mon enfant, tu sais que les médecins disent que tu dois mourir ; ils ne peuvent plus rien pour toi ; et maintenant, mon enfant, il faut que tu pries. »

Oh ! je ne voulais pas prier ; j’étais si fatiguée que je voulais dormir. Les médecins disaient qu’il fallait me tenir éveillée. L’après-midi du lendemain du jour où le médecin m’avait abandonnée, je m’endormis vers deux heures, ou du moins il me sembla entrer dans une sorte d’extase ou de vision, et je vis au pied de mon lit un ange d’une beauté parfaite. Il se tenait sur un pied, les ailes déployées, me regardant en face et me faisant signe de la main ; il dit trois fois : « Retourne », « Retourne. Retourne, Retourne. »

Puis il me sembla que j’allais à un grand camp-meeting ; il paraissait y avoir des milliers de gens, et je devais prêcher ; l’estrade où je devais me tenir était élevée bien au-dessus de la foule. Elle semblait dressée entre deux arbres, mais près de leur cime. Comment

j’y montai, je n’en sais rien ; mais j’étais sur cette estrade, avec une grande Bible ouverte, et je prêchais sur ces paroles : — « Et moi, quand j’aurai été élevé, j’attirerai tous les hommes à moi. » Oh ! comme je prêchai, et les gens tombaient terrassés à droite et à gauche ! Je suppose que je restai environ deux heures dans cette vision. Quand j’en sortis, j’allais nettement mieux. Quand le médecin passa et me regarda, il fut stupéfait, mais si content ! Au bout de quelques jours, je pus m’asseoir, et au bout d’une semaine ou dix jours environ, marcher. Alors je résolus de prier et de mener une vie chrétienne. Je pensais que Dieu m’avait épargnée dans un dessein ; je voulais donc me convertir, mais à ma manière, tranquillement. Je pensais que, si j’étais vraiment sincère, tout irait bien.

Je ne me souviens d’aucun moment, depuis ma plus tendre enfance, où je n’aie pas désiré être chrétienne, et je priais souvent seule. Parfois je m’agenouillais dans le coin de la clôture quand j’allais chercher les vaches pour les ramener. Parfois à l’étage, ou partout où je pouvais être seule. J’avais à peu près arrêté la manière dont j’allais être convertie. J’avais une volonté forte et j’étais pleine d’orgueil. Quand j’avais dit que je ne ferais pas une chose, j’étais fière de ma parole, et les gens disaient : « Eh bien, vous savez, si Amanda dit qu’elle ne fera pas une chose, autant essayer de déplacer les collines éternelles. » Cela me gonflait d’orgueil, et je pensais : « Oh ! que c’est beau d’avoir une telle réputation ! » Je m’y tenais ; je ne voulais pas céder ; mon orgueil me retenait. Je continuai dans cette voie jusqu’en 1856.

Une nuit de veillée, à l’église baptiste de Columbia, en Pennsylvanie, un réveil éclata. Je vivais chez Mme Morris, non loin de là, et j’entendais les chants, mais je n’avais pas l’intention de m’avancer jusqu’à l’autel pour prier : je n’approuvais pas qu’on fasse tant de bruit. Je disais : « Si l’on est sincère, le Seigneur vous bénit n’importe où, et je n’ai aucunement l’intention de m’avancer jamais jusqu’à l’autel ; cela, je ne le ferai jamais. » Je priai donc et je luttai jour après jour, semaine après semaine, cherchant la lumière et la paix, mais je me heurtais sans cesse à ma volonté. Dieu me montra que j’étais une affreuse pécheresse, mais je voulais quand même agir à ma façon. Je disais : « Je ne suis pas aussi mauvaise que Bob Loney, Meil Snievely et bien d’autres. Je ne suis pas comme eux ; j’ai toujours vécu dans des familles de premier rang et toujours fréquenté des servantes de premier rang, et je n’ai pas besoin d’aller là-bas prier comme le font ces gens-là. » Tout cela se passait dans mon esprit.

Enfin, un soir, on chantait si magnifiquement dans cette

église que je me sentis attirée à entrer ; j’y allai et m’assis tout au fond, près de la porte. On invitait les gens à s’avancer pour qu’on prie pour eux. Oh ! ils étaient si nombreux à y aller ; en un instant, l’autel fut rempli ; et, bien que je fusse entrée sans aucune intention d’y aller moi-même, tandis que j’étais assise là, tout à coup, — je ne saurais dire comment, — je ne sais comment, — je ne l’ai jamais su, — mais, quand je repris conscience, j’avais descendu l’allée et j’étais à mi-chemin de l’autel. Tout à coup, cette pensée me vint : « Eh bien, toi qui as toujours dit que tu ne t’avancerais jamais jusqu’à un autel, voilà que tu y vas. »

Je pensai faire demi-tour et revenir ; mais, quand je me tournai et me trouvai face à toute l’assemblée, il y avait si loin à revenir que je me précipitai vers l’autel, je m’y jetai à genoux et me mis à prier de toutes mes forces : « Ô Seigneur, aie pitié de moi ! Ô Seigneur, aie pitié de moi ! Ô Seigneur, sauve-moi ! » criai-je à pleine voix, jusqu’à en devenir enrouée. Enfin je me calmai. Il vint sur moi un calme si paisible. Je ne le compris pas. La réunion prit fin. Je rentrai chez moi.

Si j’avais su exercer la foi, j’aurais trouvé la paix ce soir-là ; mais on ne nous instruisait pas avec intelligence, et je restai dans les ténèbres. Quelques jours après, je pris une place de domestique à un mille et demi environ de Columbia, dans une famille quaker du nom de Robert Mifflin. C’était en janvier. Je priais sans cesse, nuit et jour, pour obtenir la lumière et la paix.

Une fois installée chez M. Mifflin, je me mis à préparer ma toilette de printemps ; j’avais l’intention de me convertir, mais je ne m’étais pas du tout abandonnée ; je commençai donc à mettre mon argent de côté. Il y avait de jolies modes, et elles me plaisaient. Une capote de paille blanche, avec de très jolis et larges rubans roses à nouer ; une robe de mousseline rose ou blanche, plissée jusqu’à la taille ; une mantille de soie noire ; et des bottines claires à bouts noirs : j’avais tout choisi dans ma tête, ma jolie toilette de printemps et d’été. Je vois encore la petite boîte où j’avais mis mon argent, économisé dans ce but précis. Et puis je priais ; oh ! comme je priais ! je jeûnais et je priais, je lisais ma Bible et je priais, je priais la lune, je priais le soleil, je priais les étoiles. J’étais si ignorante. Oh ! je me demande comment Dieu a jamais pu me sauver, après tout. Le diable me disait que j’étais une si grande pécheresse que Dieu ne me convertirait pas. Quand je m’agenouillais le soir pour prier, il me disait : « Tu ferais mieux d’y renoncer ; Dieu ne t’entendra pas, tu es une si grande pécheresse. »

Alors je me dis que, si seulement je pouvais penser à quelqu’un qui n’eût pas péché — et, pour moi, le grand péché, c’était la désobéissance —, et je

me dis que, si seulement je pouvais penser à quelqu’un qui eût toujours obéi. Je ne pensais pas à Jésus dans ce sens, et pourtant c’est de lui que j’attendais le pardon et le salut.

Tout à coup, cette pensée me vint : « Mais le soleil a toujours obéi à Dieu, il a toujours gardé sa place dans les cieux ; la lune et les étoiles ont toujours obéi à Dieu et gardé leur place dans les cieux ; le vent a toujours obéi à Dieu ; tous, ils ont obéi. »

Je commençai donc : « Ô soleil, tu n’as jamais péché comme moi ; tu as toujours obéi à Dieu et gardé ta place dans les cieux ; dis à Jésus que je suis une pauvre pécheresse. » Puis, quand je voyais les arbres remuer sous le vent, je disais : « Ô vent, tu n’as jamais péché comme moi ; tu as toujours obéi à Dieu et soufflé à son commandement ; dis à Jésus que je suis une pauvre pécheresse. »

Quand j’avais servi le thé à mes maîtres dans la maison, je m’esquivais pour aller sous les arbres de la cour, et je levais les yeux vers la lune et les étoiles et je priais : « Ô lune et étoiles, vous n’avez jamais péché comme moi ; vous avez toujours obéi à Dieu et gardé votre place dans les cieux ; dites à Jésus que je suis une pauvre pécheresse. » Un jour que je priais, j’en vins au désespoir ; et voilà que ma toilette de printemps se présentait sans cesse devant moi ; je dis donc au Seigneur que, s’il voulait ôter le fardeau qui pesait sur mon cœur, je n’achèterais jamais aucune de ces choses. Je n’achèterais pas la capote, je n’achèterais pas la robe, je n’achèterais pas la mantille, je n’achèterais pas les bottines. Oh ! je voulais être soulagée de ce fardeau ; et alors, tout à coup, une paix tranquille entra dans mon cœur, et cette toilette ne se présenta plus jamais devant moi ; mais il y avait encore des ténèbres dans mon âme. Le mardi 17 mars 1856, j’étais assise dans la cuisine, près de ma table à repasser, à repasser tout cela dans ma tête. Le diable sembla me dire (je sais maintenant que c’était lui) : « Tu as prié pour être convertie. »

Je dis : « Oui. »

« Tu as été sincère. »

« Oui. »

« Tu as été sérieuse. »

« Oui. »

« Tu as lu ta Bible, tu as jeûné, et tu veux vraiment être convertie. »

« Oui, Seigneur, tu le sais ; tu connais mon cœur, je veux vraiment être convertie. »

Alors Satan dit : « Eh bien, si Dieu avait l’intention de te convertir, il l’aurait fait depuis longtemps ; il fait son œuvre vite, et, malgré toute ta sincérité, Dieu ne t’a pas convertie. »

« Oui, c’est vrai. »

« Autant y renoncer, alors, dit-il ; c’est inutile, il ne t’entendra pas. »

« Eh bien, je crois que je vais tout simplement y renoncer. Je suppose que je serai damnée, et autant me soumettre à mon sort. » À cet instant, une voix me murmura clairement : « Prie encore une fois. » Et à l’instant même je dis : « Je le ferai. » Puis une autre voix, comme une personne qui me parlait, me dit : « Garde-toi de le faire. »

« Si, je le ferai. »

Et, quand je dis : « Si, je le ferai », il me sembla que l’accent portait sur le « ferai », et je le sentis du sommet de la tête jusqu’au fond de moi-même : « JE LE FERAI » ; je me levai et je dis : « Je prierai encore une fois, et, s’il existe une chose telle que le salut, je suis résolue à l’obtenir cet après-midi même, ou à mourir. »

Je me levai, mis la bouilloire sur le feu, dressai la table, puis descendis à la cave et me mis à genoux pour prier et mourir, car je pensais avoir fait un vœu à Dieu et qu’il me ferait certainement mourir ; et cela m’était égal, tant j’étais malheureuse ; j’étais tout au bord du désespoir. J’avais mis sur la table tout, sauf le pain et le beurre, et je me dis : « Si quelqu’un m’appelle, je ne me lèverai pas ; et, s’il ne reste que le pain et le beurre à mettre sur la table, Mlle Sue (la fille de la maison) pourra finir de servir le souper ; ainsi, ils n’auront pas besoin de m’appeler, et, quand ils descendront à la cave pour le chercher, ils me trouveront morte ! »

Je posai la théière sur la table, mis la boîte à thé à côté, afin que tout fût prêt ; et j’allais mourir ; et oh ! Alléluia, quelle mort ce fut ! Je descendis à la cave et me mis à genoux, comme je l’avais fait tant de fois auparavant, et je commençai ma prière : « Ô Seigneur, aie pitié de mon âme ; je ne sais pas prier autrement. » Une voix me dit : « C’est exactement ce que tu as dit la dernière fois. »

« Ô Seigneur, si seulement tu veux bien avoir pitié de mon âme, je te servirai tous les jours de ma vie. »

Le diable dit : « Autant t’arrêter, tu as déjà dit cela. »

« Ô Seigneur, si seulement tu veux convertir mon âme et m’en donner vraiment conscience, car je veux savoir avec certitude que je suis convertie, je te servirai tous les jours de ma vie. »

« Oui, dit le diable, tu as déjà dit cela, et Dieu ne l’a pas fait ; autant t’arrêter. »

Oh ! quel combat ! Comme les ténèbres semblaient s’amasser autour de moi ! Et, dans mon désespoir, je levai les yeux et je dis : « Ô Seigneur, je suis descendue ici pour mourir, et il me faut le salut cet après-midi ou la mort. Si tu m’envoies en enfer, j’irai, mais convertis mon âme. » Puis je levai les yeux et je dis : « Ô Seigneur, si seulement tu veux bien m’aider, alors, si jamais je retombe, ne me laisse plus jamais voir ta face en paix. » Et j’attendis, et je n’entendis pas la vieille suggestion qui m’avait poursuivie : « C’est exactement ce que tu as dit la dernière fois. » Je le redis donc : « Ô Seigneur, si seulement tu veux bien convertir mon âme et m’en donner vraiment conscience, alors, si je retombe, ne me laisse plus jamais voir ta face en paix. »

Je priai une troisième fois, avec ces mêmes paroles. Puis il me sembla, je ne sais comment, arriver au bout de tout. Je ne savais plus que dire ni que faire. Alors, dans mon désespoir, je levai les yeux et je dis : « Ô Seigneur, si tu veux m’aider, je te croirai » ; et dans l’acte même de dire à Dieu que je le ferais, je le fis. Oh ! la paix et la joie qui inondèrent mon âme ! Le fardeau roula loin de moi ; je le sentis quand il me quitta, et un flot de lumière et de joie traversa mon âme, tel que je n’en avais jamais connu. Je dis : « Mais, Seigneur, je crois bien que c’est justement ce que je te demandais » ; et voici que descendit un nouveau flot de lumière et de paix. Et je dis encore : « Mais, Seigneur, je crois bien que c’est ce que je t’ai demandé. » Alors je me levai d’un bond ; tout autour de moi était lumière ; j’étais nouvelle. Je regardai mes mains : elles avaient l’air neuves ; je me tâtai et je dis : « Mais je suis nouvelle, je suis nouvelle de la tête aux pieds ! » Je battis des mains ; je remontai de la cave en courant ; j’arpentai le plancher de la cuisine. Gloire au Seigneur ! Il semblait y avoir un halo de lumière tout autour de moi ; le changement était si réel et si complet que j’ai souvent dit que, si j’étais devenue noire comme l’encre, ou verte comme l’herbe, ou blanche comme la neige, je n’aurais pas eu peur. J’allai dans la salle à manger ; nous avions un grand miroir qui allait du plancher au plafond, et j’allai m’y regarder pour voir s’il était arrivé quelque chose à ma couleur, car quelque chose de merveilleux s’était passé au-dedans de moi, et il me semblait vraiment que c’était aussi au-dehors ; et, en me regardant dans la glace, je m’écriai : « Alléluia, j’ai la religion ! Gloire à Dieu, j’ai la religion ! » J’étais folle de bonheur et de joie ; il me semblait que j’allais éclater ! Je retournai à la cuisine et je pensai : que vais-je faire ? Il faut que j’attende dimanche pour pouvoir le dire à quelqu’un. C’était un mardi ; le dimanche était mon jour de sortie en ville ; je me mis donc à compter les jours : mardi, mercredi, jeudi,

vendredi, samedi, dimanche. Oh ! il me semblait que les jours duraient des semaines. Ma foi ! pourrai-je jamais tenir jusqu’à dimanche ? Il faut que je le dise à quelqu’un ! Et, comme je passais devant la table à repasser, il me sembla qu’un halo de lumière l’entourait ; je courus à la table, la frappai de la main et m’écriai : « Gloire à Dieu, j’ai la religion ! » Le Seigneur me garda la tête froide et ne me laissa pas m’exciter au point de ne plus savoir ce que je faisais. Mme Mifflin était très fragile ; elle avait de l’asthme, et je savais que, si je disais quoi que ce soit qui l’agitât, cela pourrait la tuer ; et le Seigneur me garda si bien que je ne fis aucun bruit qui pût l’agiter. Je ne lui dis rien ; je ne me sentis pas poussée à le lui dire. Il n’y avait personne dans la maison à ce moment-là, pas âme qui vive. Elle était sur la véranda de devant, et j’avais la cuisine toute à moi. Oh ! quelle journée ! Je ne l’oublierai jamais ; ce fut un jour de joie et d’allégresse pour mon âme. J’étais convertie depuis une semaine environ et j’étais très heureuse. Un matin, il me sembla que je ne savais que faire de moi-même, tant j’étais heureuse. Je chantais un vieux cantique, —


« Oh ! qu’heureux sont ceux qui obéissent à leur Sauveur,
Et qui ont amassé leurs trésors là-haut !
Nulle langue ne saurait dire la douce consolation et la paix
D’une âme en son premier amour. »

Quand j’arrivai à la strophe : —


« Quand mon cœur a cru, quelle joie j’ai reçue,
Quel ciel dans le nom de Jésus !
C’était le ciel ici-bas de connaître mon Rédempteur,
Et les anges ne pouvaient rien faire de plus
Que de tomber à ses pieds, de redire l’histoire,
Et d’adorer l’Ami des pécheurs. »

Oh ! comme mon âme fut remplie ! À cet instant, l’ennemi me murmura : « Te voilà qui chantes comme si tu avais la religion. »

« Eh bien, je l’ai. J’ai demandé au Seigneur de me convertir, et il l’a fait. »

« Comment le sais-tu ? »

« Eh bien, je sais qu’il l’a fait, parce que c’est justement ce que j’ai demandé au Seigneur de faire, et il l’a fait, et je sais qu’il l’a fait, car je ne me suis jamais sentie comme je me sens maintenant, et je sais que je suis convertie. »

« Tu as reçu une grande bénédiction, dit le diable, mais comment sais-tu que c’est la conversion ? »

« Eh bien, dis-je, c’est ce que j’ai demandé au Seigneur de faire, et je crois qu’il l’a fait. »

« Tu sais, tu ne voudrais pas être une hypocrite ? »

« Non, et je ne le serai pas non plus. »

« Mais tu n’as pas de témoignage. »

« Un témoignage, un témoignage, qu’est-ce que c’est ? » Puis je pensai : je me demande si ce n’est pas ce que les anciens appelaient le témoignage de l’Esprit. « Eh bien, dis-je, je ne chanterai pas, je ne prierai pas tant que je n’aurai pas reçu le témoignage. » Je commençai donc et je tins bon sur ce point ; Dieu m’aida à tenir bon sur ce point. Je dis : « Seigneur, je crois que tu as converti mon âme, mais le diable dit que je n’ai pas de témoignage. Maintenant, Seigneur, donne-moi le témoignage » ; et je priai toute une semaine. De temps à autre, la joie jaillissait dans mon cœur ; le fardeau était tout à fait parti ; je n’avais plus de tristesse ; je ne pouvais plus pleurer comme auparavant ; je ne le comprenais pas, et je continuai donc à supplier : « Seigneur, je crois que tu m’as convertie, mais donne-moi le témoignage, si clair et si net que le diable ne me troublera plus jamais sur ce point. »

Gloire au Seigneur, il le fit ; et, bien que j’aie traversé bien des chagrins, bien des épreuves, et que Satan m’ait souffletée, jamais depuis ce jour je n’ai eu le moindre doute au sujet de ma conversion. Dieu m’aida, et il régla la question une fois pour toutes.

Ce témoignage de l’Esprit de Dieu à ma conversion est ce qui m’a soutenue au milieu de toutes les tempêtes de tentation et d’épreuve que j’ai traversées. Oh ! quelle ancre il a été au temps de l’orage ! Alléluia ! car le Seigneur notre Dieu tout-puissant est entré dans son règne. Vous connaîtrez, si vous cherchez à connaître l’Éternel. Amen. Amen.

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