Amanda Smith : une autobiographie
Souvenirs de mes années de jeune fille

Chapitre 5 · 18 min de lecture · 23 min d’écoute

Souvenirs de mes années de jeune fille

Le propriétaire de mon père s’appelait John Lowe ; c’était un riche fermier qui habitait entre New Market et Shrewsburg, en Pennsylvanie. En ce temps-là, presque tous les fermiers des environs étaient antiesclavagistes : Joseph Hendricks, Clark Lowe et bien d’autres. Mon père travaillait beaucoup pour Isaac Hendricks, qui tenait autrefois l’auberge Blueball. Les autres enfants et moi avons cueilli dans le verger bien des paniers de pommes, et j’ai aidé à porter à la maison bien des seaux de lait, souvent aussi chez John Lowe ; je les aidais souvent à baratter. Et puis il y avait le vieux Thomas Wantlen, qui tenait le magasin ; comme je me souviens bien de lui ! John Lowe laissait mon père faire ce qu’il pouvait pour cacher les pauvres esclaves qui s’échappaient et venaient lui demander protection. À une époque, il fut magistrat ; bien entendu, il ne pourchassait pas les pauvres esclaves, et il faisait respecter la loi chaque fois qu’une affaire lui était soumise dans les formes ; mais mon père et ma mère avaient la tête sur les épaules et un solide bon sens, de sorte qu’ils ne lui attirèrent jamais d’ennuis. Notre maison était l’une des principales stations du Chemin de fer clandestin. Mon père était abonné au journal « Baltimore Weekly Sun », qui publiait toujours des avis de recherche d’esclaves fugitifs. Sous la vignette représentant le pauvre fugitif, un petit baluchon sur le dos, le visage tourné vers le nord, l’avis disait à peu près ceci : Trois mille dollars de récompense ! Évadé du comté d’Anerandell, dans le Maryland, à telle date ; mesure tant de pieds ; cicatrice au côté droit du front ou sur quelque autre partie du corps — appartenant à M. A. ou B. Aussi l’agitation était-elle parfois si vive que nous

devions être très prudents pour ne pas éveiller les soupçons. Mon père était étroitement surveillé.

Je l’ai vu mener à la moisson quinze à vingt hommes — c’était un fameux moissonneur et faucheur en ce temps-là — et, après avoir travaillé toute la journée aux champs, il rentrait le soir, dormait environ deux heures, puis partait à minuit et faisait quinze ou vingt milles à pied pour conduire un pauvre esclave en lieu sûr : tantôt une mère et son enfant, tantôt un homme et sa femme, d’autres fois un homme seul ou davantage ; puis il rentrait juste avant le jour. Peut-être pouvait-il dormir une heure, puis il partait au travail ; et bien des fois il déjoua ainsi les soupçons. Une seule fois on reprit un pauvre esclave dont mon père s’était chargé ; et si cet homme avait dit la vérité, il aurait été sauvé, mais il eut peur.

Il y avait un bois magnifique à un mille de New Market, sur la route à péage de Baltimore à York ; on l’appelait le Camp de Lowe. Il se trouvait à environ trois quarts de mille de notre maison. Ma mère était une excellente cuisinière ; nous nous arrangeâmes donc pour tenir une pension pendant le camp-meeting. Nous avions aussi des melons, des tartes, des gâteaux et autres choses semblables. Mon père, très occupé, n’avait pas regardé les journaux depuis une semaine ou deux, et ne savait donc pas qu’il y avait un avis concernant des fugitifs. Il vivait à New Market certains Blancs qui gagnaient leur vie à attraper les esclaves fugitifs pour toucher la récompense : un nommé Turner, qui tenait la poste de New Market ; Ben Crout, qui gardait tout exprès un vrai limier du Sud ; et John Hunt. Tous ces hommes habitaient New Market. Il y avait encore un certain Luther Amos, Jake Hedrick, Abe Samson et Luther Samson, son fils. Je les connaissais tous fort bien. Samson avait plusieurs lévriers. Ces gaillards surveillaient donc étroitement notre maison, cherchant par tous les moyens à prendre mon père. Une nuit, pendant le camp-meeting, entre minuit et une heure, nous autres enfants étions tous couchés sur la paillasse, par terre. Il faisait chaud, et mon père et ma mère dormaient dans le lit. Un homme vint frapper à la porte. Mon père demanda qui était là. Il répondit : « Un ami. J’ai entendu dire que vous tenez une pension, et je voudrais manger quelque chose. »

Mon père le fit entrer. Il avait de tout, sauf du café chaud ; il se mit donc à préparer le café. Mon père causa avec lui. L’homme était bien habillé. Il avait changé de vêtements, dit-il, parce qu’il avait voyagé et qu’il y avait de la poussière, et il se rendait au camp-meeting. Voilà ce qu’il dit

à mon père. Bientôt le café fut prêt, et mon père le fit asseoir pour souper. Cet homme était passé par New Market, et Ben Crout et John Hunt, qui avaient lu l’avis, avaient vu qu’il répondait au signalement ; espérant prendre mon père, ils lui avaient dit de venir chez nous, en lui parlant de la pension que tenait mon père et du camp-meeting. C’était le camp-meeting des Blancs, mais les gens de couleur y allaient aussi ; c’était ce qu’on appelait autrefois le vieux camp de Baltimore ; et voilà comment le pauvre homme savait si bien quoi dire. Il venait de Louisiane ; depuis deux semaines, il se cachait le jour et voyageait la nuit, mais il avait eu si faim qu’il s’était risqué dans cette ville ; ces hommes le cherchaient, et il n’en savait rien. Quand ils le virent, ils surent qu’il répondait à l’avis paru dans le journal, car celui-ci était toujours très précis : la couleur, la taille et les cicatrices sur quelque partie du corps que ce fût. Or, juste au moment où l’homme finissait de souper, quelqu’un cria : « Holà ! » Mon père alla à la porte. Il y avait là six ou sept Blancs, qui dirent : « Nous voulons ce nègre que tu caches ; c’est un nègre fugitif. »

« Je ne cache personne », dit mon père. Alors ils se mirent à jurer et à blasphémer, et se jetèrent sur lui. L’homme bondit et monta l’escalier en courant. Ma mère avait un tout petit bébé. Naturellement, elle prit peur et sauta du lit ; eux battaient mon père et nous piétinaient, nous les enfants couchés par terre. Nous hurlions. Au milieu de la pièce se dressait un vieux poêle à dix plaques. Il n’y avait pas de feu dedans, bien sûr, et comme ma pauvre mère, épouvantée, passait devant en courant pour défendre mon père, son peignoir se prit dans la porte du poêle, juste au moment où un homme lui portait un coup de couteau à cran d’arrêt ; la lame glissa sur la porte au lieu d’atteindre ma mère. J’ai remercié Dieu bien des fois pour cette porte de poêle. Sans elle, ma pauvre mère aurait été tuée cette nuit-là. Le pauvre homme sauta par la fenêtre de l’étage et courut environ deux cents yards, quand le limier de Ben Crout le saisit et le tint jusqu’à leur arrivée. Quand ils s’aperçurent que l’homme était parti, ils cessèrent de battre mon père et coururent après lui. Ce fut le premier et le dernier moricaud qu’ils arrachèrent jamais aux griffes de Sam Berry. Cela mit en ma mère un esprit nouveau. Elle pleura amèrement ; mais oh ! quand tout fut fini, quel courage et quelle force elle avait rassemblés ! Les braves Blancs de tout le voisinage furent indignés, mais il était si près de la frontière du Maryland qu’on l’avait à Baltimore quelques heures plus tard. Et le pauvre homme, nous n’en entendîmes plus jamais parler.

Quelque temps après, trois ou quatre mois plus tard, vers l’automne, nous dormions à l’étage. Une nuit, vers minuit, on frappa à la clôture. Mon père répondit, descendit et ouvrit la porte. Ma mère écouta et les entendit dire « nègre fugitif ». Elle se leva d’un bond et, en descendant l’escalier, décrocha la canne de mon père, qui renfermait une petite dague ; elle s’avança, ouvrit la porte toute grande et écarta mon père, qui chercha pourtant à la retenir ; mais oh ! quand elle en eut fini avec ces hommes ! Ils reculèrent et tentèrent de s’excuser, mais elle ne voulut rien entendre.

« Je ne peux pas aller me coucher et dormir la nuit sans être traquée par vous autres, démons », dit-elle.

Le lendemain matin, mon père partit au travail, mais ma mère s’habilla et se rendit à New Market ; en chemin, elle raconta à tous ceux qu’elle rencontrait comment ces hommes l’avaient traquée. Elle donna tous leurs noms sans détour, et tous les gens riches et respectables crièrent à la honte et la soutinrent. Le docteur Bell, le premier médecin de New Market, qui possédait lui-même trois ou quatre esclaves, prit le parti de ma mère et lui dit d’en parler publiquement ; elle monta donc sur le montoir de pierre devant chez le docteur Bell, juste en face de la plus grande auberge de l’endroit. Un groupe de ces hommes étaient assis dehors à lire les nouvelles. C’était une belle matinée d’automne ; elle ouvrit la bouche et, pendant une heure, leur déclara toutes les paroles de son cœur. Personne ne dit un mot contre elle, mais, tandis que les spectateurs et d’autres regardaient et écoutaient, on entendait crier : « Honte ! Honte ! », et les hommes s’éclipsaient çà et là. Quand elle eut fini, on ne voyait plus un seul de cette engeance. Ce matin-là, comme ma mère se rendait à New Market, ce même limier de Ben Crout était couché sur le trottoir ; et, comme ma mère avançait, une dame chez qui elle avait travaillé, une certaine Mme Rutlidge, vit la chienne et vit ma mère qui arrivait. Elle leva la main pour lui signaler l’animal dangereux. D’ordinaire, on tenait la chienne attachée, mais ce matin-là elle ne l’était pas. Ma mère n’y prit pas garde et continua son chemin. Mme R. joignit les mains et se détourna, s’attendant à tout instant à entendre ma mère pousser un cri. Elle se retourna : ma mère était tout près de la bête, et elle l’enjamba. Mme R. eut si peur qu’elle dit : « Oh ! Mary, comment as-tu pu passer devant cet affreux chien de Ben Crout ? »

Ma mère, courroucée, répondit : « Je ne me suis pas arrêtée à penser à ce chien », et passa son chemin. Ce fut un sujet d’étonnement pour tout le monde alentour. Ce fut le grand sujet de conversation du moment dans toute la contrée :

comment la femme de Sam Berry était passée devant le limier de Ben Crout sans avoir de mal. Puis on se mit à dire qu’elle devait avoir quelque charme, et l’on se tint à l’écart d’elle. Depuis lors, personne, ni Noir ni Blanc, n’inquiéta plus la femme de Sam Berry. Ce n’était pas un charme, c’était la merveilleuse délivrance de Dieu.

Deux ans ou plus après cela, les journaux étaient pleins d’avis concernant un esclave de grande valeur qui s’était enfui. On offrait une forte récompense. Par la miséricorde de Dieu, il était parvenu jusqu’à nous ; en faisant passer le pauvre homme d’une cachette à l’autre, on l’avait gardé en sûreté pendant environ deux semaines, car ni mon père ni personne n’avait la moindre chance de le faire partir, tant nous étions étroitement surveillés. Mon père était très matinal, toujours levé et dehors dès l’aube. Notre maison se trouvait dans le vallon entre deux collines, de sorte qu’à l’instant où l’on atteignait le haut de la colline, d’un côté ou de l’autre, en venant ou en partant, on voyait tout ce qui se passait autour de notre maison. Juste en face, de l’autre côté de la route, il y avait autrefois deux grands châtaigniers, mais une grande tempête les avait abattus quelque temps auparavant, si bien que rien ne dérobait plus la maison aux regards. Ce matin-là, tandis qu’il donnait à manger aux cochons dans la cour, il vit venir quatre hommes à cheval. Il sut que c’étaient des étrangers. Il ne pouvait pas entrer dans la maison pour avertir ma mère ; il l’appela donc et lui dit : « Mère, je vois venir quatre hommes ; fais de ton mieux. »

Elle devait agir sur-le-champ, sans pouvoir dire un mot de plus à mon père. Le pauvre esclave était à l’étage. Elle le fit descendre et le glissa entre les cordes du lit et la paillasse. Comme c’était tôt le matin, son lit n’était pas encore fait. Dans les maisons de campagne à l’ancienne, nous n’avions pas de salon. La pièce de devant, au rez-de-chaussée, servait souvent de chambre à coucher. Mon petit frère, âgé de deux ans, dormait au pied du lit. Les hommes arrivèrent à cheval et adressèrent la parole à mon père. C’était un homme très poli. « Bonjour, messieurs, bonjour ; vous voilà bien matinaux ce matin. »

« Oui, nous cherchons un nègre fugitif. » À cet instant, mon père reconnut dans le grand shérif M. E., qui avait été autrefois son jeune maître. « Tiens, mais n’est-ce pas M. E. ? »

« Si, Sam, tu ne m’avais pas reconnu ? »

Mon père lui fit une fête extraordinaire, rit de bon cœur et dit : « Que se passe-t-il donc, grands dieux ? »

« Sais-tu quelque chose de ce fugitif ? »

Un autre prit la parole et dit : « Nous avons un mandat de perquisition, et

nous voulons ce nègre. Nous voulons savoir si tu le tiens caché. »

« Eh bien, dit mon père, si je vous dis que non, vous ne me croirez pas ; si je vous dis que oui, cela ne vous satisfera pas ; alors entrez et regardez. »

Il ne savait pas du tout ce qu’avait fait ma mère, mais il savait qu’elle avait de la tête et qu’il pouvait compter sur elle dans un moment critique. Les hommes hésitèrent et dirent : « Inutile d’entrer, si seulement tu nous dis si tu l’as ou si tu sais quelque chose de lui. » Et mon père dit : « Entrez, messieurs, et regardez. »

Ils dirent : « Nous avons entendu dire que ta femme est le diable », puis, très aimablement : « Tu sais, Sam, nous ne voulons pas d’histoires avec elle ; tu peux tout aussi bien nous le dire. »

« Non, messieurs, vous serez plus satisfaits si vous entrez voir par vous-mêmes. »

Juste alors, ma mère, de la manière la plus digne et la plus polie, ouvrit la porte toute grande et dit : « Bonjour, messieurs, entrez donc. » Ils rirent de bon cœur. Deux d’entre eux mirent pied à terre et entrèrent ; ils montèrent à l’étage et regardèrent partout, tandis qu’un autre fouillait la cuisine, derrière la cheminée, dans le placard aux marmites ; et ma mère alla au lit et rejeta la couverture (elle savait quelle couverture rejeter, bien sûr) : il y avait là mon petit frère. Elle dit : « Cherchez partout ; c’est peut-être lui ? »

« Ma foi ! Sam, dit l’un d’eux, voici un moricaud ; combien en veux-tu ? »

« Non, vous n’avez pas assez d’argent pour l’acheter », dit mon père. Puis ma mère dit : « Maintenant, messieurs, regardez aussi sous le lit ; vous n’avez pas tout examiné ici », et ils rirent, sortirent en courant et dirent : « Eh bien, Sam, nous voyons que tu ne l’as pas. »

Et mon père dit : « Eh bien, maintenant vous voilà plus satisfaits, après avoir regardé vous-mêmes. » Ainsi, il ne dit aucun mensonge, mais il avait bel et bien caché le moricaud !

Ils remontèrent à cheval et partirent à bride abattue vers York. Nous autres enfants étions assez malins pour ne jamais montrer le moindre signe d’alarme. Pauvre de moi, j’avais les yeux grands comme des lunes naissantes. L’homme était sauvé. Une fois qu’ils furent partis, ma mère fit sortir le pauvre homme ; il était si faible qu’il tenait à peine debout. Il tremblait de la tête aux pieds et pleurait comme un enfant. Le pauvre, il s’était cru perdu, et sans ma noble mère il l’aurait été. Nous le fîmes bientôt partir pour le Canada, où, j’en ai la confiance, il vécut pour remercier et louer Dieu, qui l’avait délivré de la main de ses maîtres.

Je ne saurais dire au juste combien de temps après cet événement, mais c’était au temps de la moisson. Mon père était rentré du travail et se reposait, assis dans la cour de devant ; le soir commençait à tomber. Nous autres enfants jouions tout autour. Un homme grand et bien bâti s’approcha de la clôture. Mon père dit : « Bonsoir, mon ami. » Le pauvre homme trembla et dit : « Je ne sais pas si vous êtes un ami ou un ennemi, mais je suis à votre merci. »

« N’aie pas peur, dit mon père, tu es en sûreté. » Puis l’homme resta un moment assis sur la clôture et se mit à raconter sa triste histoire. Ses pieds étaient devenus si douloureux qu’il ne pouvait plus marcher. Il venait de La Nouvelle-Orléans. Son maître, dit-il, possédait une grande plantation de canne à sucre, et lui était l’un des chefs bouilleurs de mélasse. Son maître était un homme très emporté, qui avait menacé plusieurs fois de le vendre parce qu’il était chrétien et qu’il priait ; mais c’était un homme de valeur, et il l’avait gardé ; cette fois cependant, il avait commis une grave faute. Il était très fatigué, dit-il, et — chose qu’il n’avait jamais faite de sa vie — il s’endormit de pure lassitude et laissa ainsi brûler bien des barriques de mélasse ; son maître en fut si furieux qu’il résolut de le vendre. Il avait une femme et trois enfants, si j’ai bonne mémoire. Son maître le fit mettre aux fers et enfermer dans la cave sous la maison, jusqu’à l’arrivée des marchands de Géorgie. Une fois l’argent versé, on faisait d’ordinaire grande fête, à boire et à jouer. Il dit qu’il ne put voir sa femme. Oh ! comme il pria tout le jour et toute la nuit ! Sa jeune maîtresse, qu’il avait souvent soignée quand elle était petite et qu’il portait souvent çà et là dans ses bras, lui était très attachée, comme c’était fréquemment le cas. Elle était allée en pension dans le Nord et elle était chrétienne, ce qui peut expliquer la suite. Elle était justement revenue de pension à ce moment-là et, comme la reine Esther plaidant pour son peuple, elle avait été faite reine juste à temps. Le soir qui précédait le matin où on devait l’emmener, on faisait grande bombance. Elle attendit qu’ils fussent tous bien échauffés et, comme elle était la grande favorite de son père, elle réussit à se procurer les clefs de la cave ; elle entra, ouvrit ses menottes et lui fit jurer à genoux que, si jamais on le reprenait, il ne la trahirait jamais. Puis elle lui indiqua quel chemin prendre : suivre l’étoile du Nord, que la plupart des esclaves semblaient connaître et sur laquelle ils se guidaient. Elle lui donna un peu d’argent et de quoi manger. Il pria Dieu de la bénir et lui dit qu’il mourrait s’il était repris, mais qu’il ne la

trahirait jamais ; et c’est bien ce qu’il aurait fait. Je n’oublierai jamais comme il pleurait en racontant cette histoire à mon père. Il avait marché trois semaines, dit-il, et, une fois ses provisions épuisées, il avait vécu de baies : les mûres venaient justement de mûrir. Il se cachait le jour et voyageait la nuit ; il restait dans les bois et ne marchait jamais de jour, sauf quand il pleuvait. Nous le fîmes vite entrer, nous apportâmes de l’eau et lui baignâmes les pieds. Ma mère lui servit un bon souper. Oh ! comme le pauvre homme mangea ; il était presque mort de faim. Nous le gardâmes environ deux semaines, puis nous réussîmes à le faire partir pour ce cher vieux Canada. Oh ! que de choses ce pauvre esclave endura pour la seule liberté de son corps ! Et pourtant, combien peu sont prêts à faire le moindre sacrifice pour obtenir la liberté des âmes que Jésus offre si gratuitement, car si le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres. Grâce à Dieu, ces jours de tristesse sont passés, pour ne jamais revenir, je l’espère. Le pauvre homme, je suppose, n’entendit plus jamais parler de sa femme et de ses enfants, car c’était bien des années avant la guerre, et il est peu probable qu’ils se soient jamais retrouvés sur la terre ; mais j’ai la confiance qu’ils se retrouveront au-delà du fleuve, là où les flots cessent de rouler.

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