Chapitre 33 · 29 min de lecture · 37 min d’écoute
Le Liberia : ses habitants et ses écoles
Les émigrants qui partent pour le Liberia s’imaginent qu’ils pourront louer une petite maison, ou des chambres, comme on le fait dans ce pays-ci. Des gens qui ont laissé derrière eux un foyer confortable arrivent là-bas en pensant louer une petite maison pour six mois ou un an, le temps de faire bâtir la leur ; mais c’est rarement possible. La raison en est, je crois, que le climat est très rude pour le bois de construction, et qu’une maison qui reste inoccupée quelque temps est bientôt détruite.
Le bug-a-bug est une très grosse fourmi qui ronge le bois jusqu’à n’en laisser qu’une coque vide ; c’est l’insecte le plus destructeur du pays à cet égard. S’ils pénètrent dans une malle ou dans un coffre à vêtements et qu’on ne s’en aperçoive pas à temps, ils passent à travers tout, livres, papiers, etc. ; rien ne leur résiste. Quand on le sait, un peu de vigilance peut vous épargner bien des ennuis.
Aussi la plupart des gens, au Liberia comme partout ailleurs dans la république, bâtissent-ils leur propre maison pour y habiter. Les maisons de pierre ou de brique sont les plus durables, et les meilleures maisons de là-bas sont construites ainsi. Mais ce sont les maisons en charpente de bois qui ont la vie la plus dure.
Un toit d’ardoise vaudrait mieux, en un sens, que des bardeaux, surtout pour la saison des pluies, parce que la pluie et le soleil l’abîment bien moins que les bardeaux.
Pendant la saison des pluies, là-bas, il pleut littéralement à verse. J’ai souvent pensé à Noé dans l’arche en voyant la pluie tomber sans merci deux ou trois jours de suite, avec à peine, de loin en loin, quelques courtes accalmies. Puis le soleil se montrait, parfois pendant une demi-journée, peut-être le matin ou
l’après-midi, puis il pleuvait de nouveau la nuit ; mais ces petites éclaircies permettent aux gens de circuler et de faire leur travail. Personne ne semble s’arrêter pour autant. Quand on est ici depuis quelque temps, on ne semble plus y faire attention. C’est même assez agréable, car il fait moins chaud, et l’on supporte volontiers un bon petit feu dans la maison pour chasser l’humidité.
En règle générale, il y a beaucoup de maladies et de fièvres parmi les indigènes pendant cette saison ; mais ceux qui ont une maison confortable n’en sont que très peu incommodés.
Quand la saison des pluies est finie et que le soleil brûlant tape sans répit, les bardeaux se recroquevillent et se fendent, si bien que presque chaque année il faut faire quelques réparations. D’un autre côté, le toit d’ardoise devient si chaud qu’il rend le sommeil presque impossible, à moins que le toit ne soit haut et bien doublé sous l’ardoise.
Il y a quelques grandes maisons qui servent de magasins ; elles sont occupées par des marchands ou des commerçants blancs, de sorte que, s’il se trouve par hasard une bonne maison de quelque importance à louer, ce sont généralement eux qui ont la préférence, car ils ont toujours l’argent, et c’est la première considération en Afrique comme ailleurs.
Or, à cet égard, la Sierra Leone est différente. Il y a presque toujours de bonnes maisons à louer ; on les construit dans ce but. Si donc vous voulez une maison avec un magasin au rez-de-chaussée, ou une grande maison particulière, ou une plus modeste, on peut en général l’avoir à un prix raisonnable, et dans une bonne rue bien large.
Les maisons de la Sierra Leone sont très solidement bâties, mais généralement de pierre ou de brique, avec des cours entourées d’un bon mur bien haut, à la manière anglaise, et joliment meublées à l’intérieur. J’ai vu en Sierra Leone et à Lagos des maisons aussi finement achevées que celles que j’ai vues en Amérique ou en Angleterre.
Les habitants de la Sierra Leone sont très mélangés quant aux tribus ; à tel point qu’il serait difficile, je pense, de dire à quelle tribu précise ils appartiennent réellement.
Ils n’ont pas de véritable langue distincte. Ils parlent un jargon d’anglais écorché que tout le monde semble comprendre ; et quand deux ou trois douzaines d’entre eux sont ensemble, surtout les femmes et les filles sur les marchés, cela rappellerait, à qui n’y est pas habitué, le babillage d’un millier d’hirondelles. Ma foi ! qu’est-ce qu’ils savent parler ! Mais il y en a des centaines qui parlent un bon anglais.
Il y a beaucoup de riches marchands, tant en Sierra Leone qu’à Lagos, qui envoient souvent leurs fils et leurs filles en Angleterre, et
parfois en France, pour y faire leurs études. Mais, je ne sais comment, ils ne semblent jamais perdre cet idiome particulier de la Sierra Leone ; si bien qu’ils se distinguent autant des Libériens et des Américains par leurs coutumes et leur façon de parler que les Italiens diffèrent des Américains dans ce pays-ci ; aussi ne s’assimilent-ils pas facilement. Il arrive qu’ils se marient entre eux, mais pas souvent, et quand cela arrive, ils s’entendent rarement bien, tant leur formation et leur éducation sont entièrement différentes.
Mais le pays n’en est pas plus avancé pour cette instruction. Bien sûr, ils ne reviennent pas pour faire œuvre missionnaire parmi le peuple ; ils appartiennent à la haute classe ; ceux du même rang forment donc une société entre eux ; et la deuxième et la troisième classe de leur propre peuple ne profitent jamais de leur instruction supérieure, sinon dans la mesure où elles peuvent les servir, comme domestiques ou autrement.
S’il s’agit d’une demoiselle, ou bien elle est fiancée, avant de rentrer, à quelque riche monsieur, ou bien, très peu de temps après son retour, on apprend qu’elle a reçu une demande ; parfois des prétendants rivaux se disputent sa main, et l’on attend avec le plus vif intérêt (car on est sûr de l’apprendre) de savoir lequel l’a emporté. Le poids de leur bourse y compte pour autant que tout le reste.
Et puis, quand l’un de ces mariages a lieu, il vous donne une petite idée de ce qu’est la véritable aristocratie noire. Il soutiendrait avantageusement la comparaison avec le même genre d’événement sur la Cinquième Avenue, à New York, ou à Washington, D. C. Faire-part élégants et cadeaux de noces, et toute la toilette de quatre ou cinq demoiselles d’honneur, aussi bien que de la mariée, du marié, du garçon d’honneur, etc., etc., tout est importé d’Angleterre et de France. Ces gens-là ne sont nullement ignorants du dernier chic ni de l’étiquette la plus raffinée.
En règle générale, je pense que les habitants de la Sierra Leone sont plutôt travailleurs ; on trouve parmi eux des marchands, des tailleurs, des charpentiers, etc. Ils ont de grands marchés où l’on peut aller, deux ou trois fois par semaine, se procurer toutes sortes de produits à un bon prix. Ils ont aussi de véritables marchés à la viande de bœuf, qui fournissent la résidence du gouverneur et les grandes casernes des soldats anglais.
Ce sont de grands commerçants, hommes, femmes, garçons et filles ; les femmes surpassent souvent les hommes. Ils remontent et descendent les rivières, et s’en vont dans l’intérieur, acheter de l’huile de palme, du caoutchouc, du bois de cam, et des garçons et des filles, s’il le faut. On m’a dit qu’ils le font parfois, mais dans le but de les affranchir, car la loi anglaise
STATION MISSIONNAIRE BAPTISTE, LIBERIA.
ne permet à personne de posséder des esclaves, quand la chose est vraiment connue. Dieu en soit remercié !
Autrefois, ils avaient de bonnes écoles à Freetown. C’est une chose que j’admire dans le gouvernement anglais : il veille en général avec soin à l’instruction de ses colons. Bien sûr, il y a encore beaucoup à améliorer, même en Sierra Leone et à Lagos.
Tout le long de la côte, partout où flotte le drapeau anglais et où il y a eu la moindre civilisation, vous trouverez des vingtaines et des centaines de gens qui ont reçu une instruction libérale et sont préparés à presque toutes les professions et vocations.
L’école secondaire wesleyenne de jeunes filles, à Freetown, était autrefois un bel établissement, avec des dortoirs bien meublés et un personnel enseignant de premier ordre ; mais elle a connu ses meilleurs jours, à moins qu’un grand changement ne survienne. Depuis plusieurs années, elle décline tristement en force et en influence, étant presque entièrement sous la coupe d’une ou deux personnes. On m’a dit qu’à sa fondation elle était dirigée par des Blancs ; la directrice et les institutrices étaient toutes blanches, et elles firent une œuvre magnifique. Et puis l’école secondaire de garçons, que je visitai aussi et à laquelle j’eus le privilège, sur l’invitation du directeur, M. M., d’adresser la parole, n’était pas ce qu’elle avait été, ni ce qu’elle aurait dû être. L’école épiscopale, pour les filles comme pour les garçons, est bonne. Les garçons ont un beau et grand bâtiment, très spacieux, et un bon personnel enseignant.
Plusieurs familles libériennes qui n’avaient pas pu envoyer leurs fils et leurs filles jusqu’en Angleterre pour leurs études les envoyèrent à Freetown. J’eus le plaisir de visiter tout ce bâtiment le jour de l’inauguration du nouveau dortoir et des salles de classe qu’on avait ajoutés au bâtiment principal, et qui pouvaient recevoir en tout, je pense, quelque deux cents élèves. Sa Seigneurie l’évêque présidait, et prononça un excellent discours, comme le fit aussi M. N., qui, je crois, avait alors la charge du département de théologie, et qui était un noble gentilhomme chrétien. Sa sœur était la directrice de l’école secondaire de jeunes filles, que je visitai aussi, et où j’eus le plaisir de dire quelques mots aux jeunes filles. Tout était en bon ordre.
Cette école me ravit, surtout le département des travaux ménagers, où, parallèlement à leurs études, chaque jeune fille prenait son tour pour balayer, épousseter, faire le pain, les biscuits, les tartes ou les gâteaux, laver la vaisselle et servir à la salle à manger. Cela me parut le plus essentiel de tout ; ce serait certainement
l’une de ces « choses nécessaires ». Car si, tout en ayant les qualités intellectuelles, les jeunes filles d’Afrique négligent ce point, les premières sont en grande partie perdues, puisque leurs foyers ne seraient pas ce qu’ils pourraient être autrement.
Puis il y a des écoles privées. Je visitai l’école d’un certain M. Leapol, qui était une très bonne école de garçons. Il en recevait, je suppose, une quarantaine. M. L. était un gentilhomme chrétien d’un type très élevé ; antillais de naissance, je crois. C’était une école de niveau supérieur. Les professeurs et leurs aides étaient tous, je crois, des gens de couleur.
Il y avait une bonne école du gouvernement qui, selon mes idées américaines, aurait dû continuer d’exister. Mais quand le nouvel évêque arriva, comme c’était un gentilhomme anglais très conservateur, et investi du pouvoir, il jugea bon, à ce qu’on m’a dit, de dissoudre l’école du gouvernement et de bâtir une grande école paroissiale. Si bien que beaucoup d’enfants pauvres, qui n’avaient pas les moyens de payer, en furent exclus. Cela ouvrit une belle moisson aux catholiques romains, qui ne perdirent pas de temps pour la recueillir.
On me demande souvent si je pense que l’œuvre missionnaire en Afrique prospère et se développe mieux sous l’entière direction de gens de couleur, ou si je pense qu’elle va mieux sous la direction de Blancs.
Pour répondre de mon mieux, je vais rapporter ce que j’ai vécu et observé dans les différents endroits où j’ai été.
Les écoles du Vieux-Calabar, sous la Société missionnaire presbytérienne écossaise, les écoles et les missions de Lagos, les écoles épiscopales, baptistes et wesleyennes de la république du Liberia, et puis, en Sierra Leone, celles des Méthodistes libres unis, des épiscopaux, de la Société de lady Huntington, de la mission des Frères unis (U. B.) et de la Mission baptiste anglaise, ont toutes été fondées, entretenues et dirigées par des missionnaires blancs ; mais à mesure que ceux-ci sont morts, ou ont dû se retirer de l’œuvre pour raison de santé, les écoles et les biens des missions ont décliné d’autant.
Beaucoup d’entre eux ont formé, dans l’œuvre, de bons instituteurs et prédicateurs indigènes, loyaux, fidèles et sincères ; et le missionnaire blanc sent que lui, ou elle, ne pourrait se passer de ces aides indigènes. Mais quand toute l’œuvre leur est laissée, l’intérêt semble faiblir, et les indigènes eux-mêmes semblent perdre leur intérêt, ce que l’instituteur ressent sans pouvoir y remédier.
Je ne cherche pas à donner une explication de la chose ; je
GARÇONS DE L’ÉCOLE MISSIONNAIRE, ROTIFUNK, AFRIQUE.
rapporte simplement les faits tels que je les ai rencontrés. Et quand je me mêlais aux gens, jeunes et vieux, et que les plus âgés, qui en savaient plus long, me racontaient ce qu’il en avait été dans les années passées, dont il restait des vestiges dans la maison et le terrain de la mission, il n’était pas difficile de voir la différence.
Puis les missionnaires blancs, en règle générale, donnent plus de satisfaction, tant aux indigènes qu’à l’Église ou à la société qui les envoie.
Je suppose qu’aucune Église ni aucune société n’a jamais donné à un homme de couleur, si capable fût-il, un salaire aussi élevé qu’à un homme ou à une femme blancs, si incapables soient-ils au départ ; et je crois qu’on attend généralement de lui davantage de travail. C’est là, je pense, une grande erreur.
Je crois que la mort du plus grand missionnaire noir que j’aie jamais connu, le pasteur Joseph Gomer, de la mission de Shanghai, fut hâtée par l’excès de travail et la pression du besoin, par la réduction de son salaire et de ses moyens d’action, et par la grande inquiétude que lui causaient les besoins pressants de l’œuvre.
Pour la pure intégrité chrétienne et la moralité sans tache, pour la sympathie et l’amour paternels envers les pauvres païens, il avait peu d’égaux en Afrique, si même il en avait.
« Alors vous pensez, madame Smith, qu’il vaut mieux que ce soient des missionnaires blancs qui aillent en Afrique. »
Oui, s’ils sont de la bonne sorte. S’ils sont pleinement convertis, entièrement consacrés et totalement sanctifiés à Dieu, de sorte que leurs préjugés soient complètement extirpés et que leur cœur soit plein d’amour et de sympathie ; s’ils ont de la fermeté de caractère, et beaucoup de bon sens, large et pondéré ; s’ils possèdent une grande patience et une foi forte, tenace et persévérante, et qu’ensuite ils entretiennent l’esprit de prière fervente envers le Dieu tout-puissant, jour et nuit. Je ne dis pas qu’il faille être tendu à l’extrême tout le temps, pas du tout ; mais mon expérience personnelle est que plus on prie et se confie en Dieu, mieux on s’en tire, surtout en Afrique.
Tout est si différent de ce qu’on a chez soi que c’en est une nécessité absolue ; et celui qui n’a pas cette obstination à tenir bon sur ces points-là surtout, quoi qu’il ait par ailleurs, ne fera pas un bon missionnaire en Afrique, qu’il soit blanc ou noir.
J’ai connu des missionnaires blancs qui sont allés en
Afrique aussi pleins de préjugés contre les Noirs qu’on l’est dans ce pays-ci, et qui n’avaient pas assez de grâce pour le cacher ; ils semblaient se dire qu’ils étaient en Afrique, qu’il n’y avait là aucune société dont ils se souciaient, et que les Noirs avaient bien peu de jugement, de sorte qu’ils ne s’apercevraient jamais qu’eux agissaient bassement et faisaient des choses mesquines.
Et j’en ai connu qui ont fait des choses peu honorables, et cela a jeté le soupçon sur les motifs et les principes des bons missionnaires, jusqu’à ce que ceux-ci aient eu le temps de le faire oublier patiemment, et qu’ils aient prouvé aux Libériens et aux indigènes qu’il y a une différence, même parmi les missionnaires blancs.
Mais, grâce à Dieu, il en a envoyé qui ont pleinement répondu à ce que j’ai dit plus haut. Il y en a une ou deux qui me viennent à l’esprit en ce moment, et qui, je crois, font l’affaire en tout point. Je pense à Mlle Lizzie McNeil, qui est, me semble-t-il, une missionnaire née, et à Mlle Whitfield. Il y en a beaucoup d’autres ; mais je parle de celles-ci parce que je les connais personnellement, et que je connais leur œuvre.
Je me souviens du premier groupe de missionnaires de l’évêque Taylor qui arriva au cap des Palmes pendant que j’y étais. Le vapeur arriva le samedi après-midi ; six des hommes descendirent à terre le samedi soir ; les autres, avec leurs familles, restèrent à bord jusqu’au matin, et tous furent à terre à temps pour le culte du dimanche matin.
Ce cher frère Harnard prêcha un sermon magnifique. Il était le chef, ou l’évêque, du groupe. Ils étaient tous si pleins d’espérance et d’entrain. Comme ils semblaient tous radieux et heureux ! Frère Harnard avait deux beaux enfants, d’environ deux et quatre ans, je suppose ; et les gens, indigènes compris, en étaient ravis. Certains n’avaient jamais vu d’enfants blancs si jeunes ; et puis ces enfants étaient si joliment élevés ; et frère et sœur Harnard étaient si bons et si aimables envers tout le monde.
Frère Pratt, l’agent de l’évêque Taylor au cap des Palmes, quoi qu’il soit devenu aujourd’hui, était certainement le meilleur homme que l’évêque Taylor eût pu trouver où que ce fût pour remplir ce poste à ce moment-là. Oh ! avec quelle fidélité cet homme travailla ! Comme il sacrifia son foyer, et tout le reste, pour l’œuvre ! Sa pauvre femme était tout le temps malade ; elle souffrait — oh ! comme elle souffrait ! mais elle le secondait en tout pour le succès et le bien de l’œuvre de l’évêque Taylor.
Il prit chez lui frère Harnard, sa femme et leurs deux enfants, ainsi que deux des autres hommes, frère Johnson et frère Miller. Sœur Harmon et moi avions convenu de nous occuper de trois
ÉCOLE MISSIONNAIRE, ROTIFUNK, AFRIQUE.
des frères — frère Cadle, frère Ortlit et frère Garwood. Je leur donnais le petit déjeuner et le thé, et sœur Harmon les logeait et leur donnait le repas de midi.
Le lundi après-midi, j’invitai frère Johnson et frère Miller à venir prendre le thé avec les autres frères. Bien sûr, c’étaient mes compatriotes ; ils avaient quitté leur foyer et étaient venus travailler parmi les miens en Afrique. Nous fîmes donc de notre mieux pour eux.
Je demandai à sœur Harmon de faire de bons biscuits du Maryland à l’ancienne (elle savait les faire aussi bien que moi, et j’avais pourtant la réputation d’y exceller, autrefois), et nous eûmes un bon poulet frit, et tout ce que nous pûmes trouver d’autre, et cela en abondance — c’est ainsi que nous faisions d’ordinaire en Afrique, quand nous voulions faire les choses en grand !
Bien sûr, nous ne pouvions pas mener ce train-là tous les jours. Mais, grâce à Dieu, je n’ai jamais vu en Afrique un seul jour où je n’aie eu largement de quoi manger. Et quand j’étais chez maman Payne, à Monrovia, pendant des jours on m’apportait mes repas dans ma chambre, quand je n’étais pas en état de descendre, servis sur un plateau aussi joliment que si j’avais été dans une bonne pension de famille, ou chez moi en Amérique.
Après le thé, nous causions tous et passions un moment agréable ; les frères semblaient avoir tant apprécié leur thé, et nous étions tous contents.
Frère Johnson avait exprimé dans les termes les plus flatteurs son plaisir et son appréciation de ce splendide thé, et surtout des biscuits. Il dit que la dame qui les avait faits devait être une femme merveilleusement bien, et que, si elle n’était pas mariée, elle devrait l’être ; car une femme capable de faire de tels biscuits méritait un bon mari. Eh bien, nous rîmes tous, et nous prîmes la chose en plaisantant. Je me sentais assez tranquille, puisque ce n’était pas moi qui avais fait les biscuits.
Sœur Harmon était une femme de belle apparence, mais elle était plus âgée que moi, et elle avait des fils adultes et mariés, et des petits-enfants ; elle n’avait donc rien à craindre, sinon l’embarras de la question et de la réponse, si l’on en venait vraiment là. Frère Johnson me dit donc :
« Madame Smith, j’aimerais vous parler en particulier. »
« Très bien, dis-je ; nous allons prier ces frères de nous excuser, et vous pourrez me parler ici même. »
Les trois frères se levèrent donc et se retirèrent au salon. J’avais observé et écouté frère Johnson, et j’avais pris sa mesure assez complètement pendant qu’il parlait, et je sentais en moi-même qu’il allait faire le sot.
« Maintenant, frère Johnson, dis-je, allez-y. Qu’avez-vous à me dire ? »
Il se redressa et sourit, l’air un peu embarrassé ; puis il devint tout rouge, le visage et tout le long du cou, si bien que sa belle cravate blanche semblait sur le point de rosir, elle aussi.
Je pensai : « Ciel ! que va-t-il dire ? » Car je le regardais bien droit dans les yeux, avec l’air du rocher de Gibraltar, si jamais Gibraltar a eu un air. Je me dis : « Cela ne peut pas vouloir dire qu’il va me demander en mariage ; il vient d’arriver ; il n’est pas ici depuis trois jours. » Après s’être éclairci la voix, il dit :
« Eh bien, sœur Smith, ou Madame Smith », (en appuyant sur le « Madame »).
« Oui, dis-je. »
« Eh bien, je suis venu en Afrique, et je compte en faire ma demeure pour l’avenir. Je ne suis pas venu pour repartir. Je compte mourir ici. »
Alors je pris la parole et dis : « Je ne pense pas que vous ayez besoin de mourir ici plus tôt que vous ne le feriez aux États-Unis. Il suffit d’user de son bon sens et d’aller un peu doucement pendant qu’on s’acclimate. » Puis j’attendis le coup suivant.
« J’ai pensé, continua-t-il, que je pourrais vous demander si vous connaissiez quelque gentille femme de couleur qui, d’après vous, ferait une bonne épouse pour moi. J’aurais pu me marier avant de quitter mon pays, ou l’Amérique » (il était suédois), « mais j’ai préféré attendre d’être arrivé ici ; et j’ai pensé qu’il vaudrait mieux pour moi épouser une femme du pays, qui est déjà acclimatée. Si j’épousais une femme blanche, elle passerait son temps à pleurer pour rentrer voir sa tante ou son oncle, ou sa mère », avec un joli sourire.
Je gémis, accablée, pour donner libre cours à mes sentiments mêlés. Mais je me maîtrisai ; car, pendant qu’il parlait, je lisais en lui, et je me dis : « Il n’y a rien dans cet homme ; il est aussi plein de lui-même qu’on peut l’être, et il va être un échec, sinon une honte, pour la mission de l’évêque Taylor ici. » Car l’œuvre ne faisait que commencer, elle était nouvelle, et elle avait besoin d’être guidée et conduite avec beaucoup de soin, avec tous les préjugés américains et africains contre ce nouveau mouvement autonome, qui devait subvenir lui-même à ses besoins.
« Monsieur Johnson, je connais ici quelques femmes très bien qui, je crois, feraient de bonnes épouses pour quelqu’un ; mais je ne recommanderais à personne de ma connaissance de faire ce que je ne ferais pas moi-même ; et moi, je ne vous épouserais pas, ni vous ni aucun autre homme, quand vous seriez d’or ; un parfait inconnu, tout juste arrivé d’un autre pays, qui n’est pas ici depuis trois jours ; personne ne sait rien de vous ; vous
ne savez rien des gens. Vous allez beaucoup trop vite. Il vous faudra être ici un certain temps, et connaître l’Afrique et ses habitants. Et puis, d’ailleurs, la mission autonome de l’évêque Taylor n’en est qu’à ses débuts, et tous les yeux sont fixés sur ces premiers missionnaires, ici comme au pays ; et nous devons prendre garde de ne rien faire qui puisse l’entraver ou lui nuire dès le départ. »
Je vis que ma façon de voir les choses ne plaisait guère à frère Johnson. Mais je ne sus que le mercredi ce qui s’était passé auparavant.
La sœur de la femme de M. Pratt, une jeune fille très bien, était venue aider à la maison, parce que Mme Pratt était malade. Elle s’était beaucoup attachée à Mme Harnard et aux enfants, et lui avait proposé de partir avec elle pour s’occuper des enfants.
Il apparut que, lorsque M. Johnson était descendu à terre le samedi et avait vu cette jeune fille chez Mme Pratt, il avait été frappé en plein cœur au premier regard, et avait fait sa demande ; et elle, la pauvre, avait trouvé cela magnifique. Elle jugeait sur les apparences ; car M. Johnson était un très bel homme, bien habillé, bottines vernies, col et cravate d’une beauté exquise, et elle crut avoir pêché un poisson de premier choix. Je suppose que c’en était un ; mais il était plein d’arêtes.
Ils devaient se marier le jeudi, et l’auraient fait, si M. Pratt l’avait permis. Quand il l’apprit, il renvoya la jeune fille chez son père, et réussit à tenir frère Johnson en respect pendant deux semaines.
Voilà donc ce que signifiait l’entretien particulier que M. Johnson avait voulu avoir avec moi le lundi soir. Mais il ne me l’avait pas dit franchement. Je fus contente, après coup, de n’en avoir rien su, et d’avoir parlé exactement comme je l’avais fait. Et malgré tout cela, on essaya de dire que j’y étais favorable.
Ils furent mariés à l’église méthodiste, par quelqu’un, je ne me rappelle plus qui ; mais je sais que ce n’est pas frère Harnard qui les maria. Je n’y mis pas les pieds, parce que j’étais très occupée avec mes missionnaires malades, et que, de toute façon, je ne tenais pas à voir le début de l’affaire ; je m’intéressais davantage à la manière dont elle allait finir.
Eh bien, les choses tournèrent exactement comme je l’avais dit. Au bout d’une semaine environ, il emmena la pauvre petite dans l’intérieur, à leur station. Elle n’avait rien, et lui n’avait rien, sinon ses provisions de mission ; et ils en avaient employé la meilleure part pour leur repas de noces, personne
ne leur ayant offert de festin ni fait de cadeaux, comme on le fait dans ce pays-ci. Ils semblèrent tous deux en être fort déçus.
M. Johnson semblait penser que, s’il épousait seulement une jeune fille de couleur, lui qui était un homme blanc, ce serait pour les gens de couleur une preuve si éclatante qu’il les aimait vraiment qu’ils le recevraient à bras ouverts et les combleraient de leurs richesses et de leurs présents ; d’autant plus qu’il était entré par ce mariage dans l’une des familles les plus respectables du cap des Palmes : il avait épousé la fille de l’honorable M. H. Gibson. Ma foi ! il croyait avoir décroché le gros lot. Et il l’avait bien décroché.
Pauvre petite ! Je la connaissais bien. Elle avait été convertie et sanctifiée dans l’une des réunions que j’avais tenues, elle avait grandi dans la grâce, elle se développait si bien, et elle était l’une de nos bonnes ouvrières dans l’œuvre de tempérance de la « Band of Hope ».
Quand je sus que la décision était prise d’épouser M. Johnson, j’avoue que je fus déçue à son sujet ; car je lui faisais vraiment l’honneur de la croire plus sensée. Aussi ne lui ouvris-je jamais la bouche à ce sujet.
Sa joie et son bonheur furent de courte durée. Il attrapa la fièvre et tomba malade. Ils revinrent au Cap. J’allai le voir et fis ce que je pus.
Quand il alla mieux, ils remontèrent à leur station. Les indigènes les reçurent avec joie, et leur donnèrent un bœuf. Leur maison de mission était construite et prête à les recevoir. Mais tout était si différent de ce que c’était en Amérique. Il fut repris par la fièvre, et de nouveau ils revinrent au Cap. Frère Pratt et moi fîmes tout ce que nous pûmes pour lui jusqu’à mon départ.
Après quelques mois d’allées et venues et d’accès de fièvre, il revint encore au Cap, prit le premier vapeur pour rentrer chez lui, et laissa là sa femme, pour vivre ou mourir. Pauvre petite ! Moins d’un an après, elle mourut.
Et frère Johnson — bien qu’on eût fait pour lui tout ce qui pouvait se faire, je le revis après cela à Monrovia, allant de maison en maison, et le pire qu’il pût dire de l’évêque Taylor et de sa mission autonome était encore trop doux à son gré.
Bien entendu, lui, M. Hillman et M. Astley étaient tous passés à l’Église épiscopale ; et il semble que l’une des marques les plus sûres d’une vraie fidélité à cette Église soit d’ignorer et de dénoncer tous ceux et tout ce qui, dans l’Église, les a préparés à être reçus par celle-ci.
La dernière fois que je vis frère Johnson, ce fut en juillet 91, à la
mission épiscopale du cap Mount ; et de toutes les pauvres créatures à l’air abandonné que j’avais vues depuis quelque temps, c’était lui qui paraissait le plus à plaindre.
J’ai dit que, pour se tirer d’affaire en Afrique, il ne suffisait pas toujours d’avoir de l’argent comptant, car il y avait des moments où l’on ne pouvait pas se procurer les choses, même avec de l’argent.
« Alors, que faisions-nous quand nous ne pouvions pas trouver dans les magasins les choses que nous voulions ? »
Eh bien, il nous fallait simplement attendre, et nous débrouiller de notre mieux, jusqu’à l’arrivée d’un vapeur ou d’un navire américain ; parfois c’était une semaine, ou deux, ou trois, selon les cas.
« Comment nous en tirions-nous ? »
Eh bien, c’est une question difficile — comment nous nous en tirions. Mais nous nous en tirions ; nous faisions simplement appel à la vieille mère de l’invention, et elle avait toujours quelque idée pour nous dépanner ; il n’y avait donc aucune raison d’avoir le mal du pays ou de rétrograder.
Je n’ai jamais eu le mal du pays plus de cinq minutes environ, pendant les huit années entières que j’ai passées en Afrique ; et ce fut un jour où je lisais dans le « Christian Standard » le récit d’une merveilleuse réunion de sainteté tenue à la vieille église de John Street, à New York ; j’avais tellement faim d’un tel festin spirituel ; et, tout en lisant, je me surpris à dire : « Comme je voudrais être là ! »
Quand je pris conscience de ce que j’avais dit, je me levai d’un bond et m’écriai : « Maintenant, Seigneur, aide-moi, car je sais que je suis exactement à la place où tu me veux, et que tout est bien. » Et à l’instant même, le mal du pays me quitta.
Puis, une fois, pendant que j’étais chez Mlle Sharpe, je faillis avoir le mal du pays. Je traversais mon premier accès de fièvre, et je souffrais d’être privée d’une gorgée d’eau fraîche. Habituée, dans ce pays-ci, à avoir de la glace, ou à aller à une source ou à une pompe boire de l’eau fraîche, je sentais qu’il me fallait de la glace. En Inde, on fabrique de la glace ; aussi, pendant mon séjour là-bas, je pouvais avoir de l’eau glacée ; mais on n’en fabrique pas en Afrique. Parfois nous pouvions en obtenir un morceau d’un vapeur ; mais seulement un petit morceau, qui ne pouvait durer bien longtemps ; et en général, quand on en avait le plus besoin, il n’y avait pas de vapeur au port ; il fallait donc s’en passer.
Et l’eau est toujours tiède. Le seul moment où on l’a fraîche, c’est très tôt le matin, ou pendant la saison des pluies. Le matin elle est un peu fraîche, mais si on la boit de si bonne heure, on risque fort d’avoir un frisson ; il faut donc être prudent sur ce point.
J’étais bien desséchée par la fièvre, et à mesure que passaient les jours et les nuits, sans rien de frais à boire, et sans appétit pour rien de ce que je pouvais trouver à manger, je désirais ardemment ce que je ne pouvais avoir.
On pouvait trouver bien des choses, mais pas ce que je voulais. Je voulais une bonne côtelette de mouton grillée, arrosée d’un bon beurre bien ferme, et non de cette matière molle et huileuse qu’il y avait dans les boîtes. Je voulais un bon petit pain de boulanger, avec du beurre bien ferme sorti de la glace, et une bonne tasse de thé avec de la crème fraîche, et non du lait condensé.
Toutes les bonnes choses que j’avais jamais préparées pour des malades, quand je vivais dans la famille d’un riche monsieur, me revenaient à l’esprit. Je savais exactement comment les faire ; je les avais faites pour d’autres. Et quand je fermais les yeux, toutes ces choses étaient là, juste devant moi. Je les voyais aussi nettement que possible. Quand je m’assoupissais un peu, elles me hantaient. Quand je me réveillais, oh ! comme j’avais faim de cela précisément ; je ne voulais rien d’autre.
Ce n’était pas une question d’argent ; j’en avais un peu, et je me serais procuré toutes ces choses, mais on ne pouvait pas les trouver là-bas.
Alors, une nuit, je priai presque toute la nuit, et je demandai au Seigneur d’ôter de moi tout désir de ce que je ne pouvais pas avoir, et de m’aider à aimer et à savourer justement ce que je pouvais avoir. Vers quatre heures du matin, je m’endormis, et je me réveillai vers six heures ; et tout désir de côtelette de mouton, de petits pains, de beurre ferme et de crème fraîche avait disparu, et j’en étais aussi libre que si je ne l’avais jamais éprouvé. Je ris, je pleurai, et je louai le Seigneur pour sa bonté miséricordieuse.
Personne, sans en avoir fait l’expérience, ne peut rien savoir de ce que c’est que d’être faible, malade et affamé, là où l’on ne peut obtenir un peu de ce dont l’appétit a envie. Mais notre Dieu est un merveilleux libérateur. Et puis le grand et vieux texte qu’il me donna quand je commençai : « mon Dieu pourvoira à tous vos besoins » — comme c’est vrai ! Béni soit son nom ! Amen.
Chapitre 33 terminé
Le Liberia : ses habitants et ses écoles