Chapitre 34 · 44 min de lecture · 57 min d’écoute
Le cap des Palmes, et un grand réveil
J’essayais depuis trois ans d’aller au cap des Palmes avant d’y parvenir. Le cher M. Harmon, alors pasteur de l’église méthodiste de Mt. Scott, m’avait très aimablement écrit de venir, et il avait tout arrangé pour moi ; j’avais même fait mes bagages. Mais aucun vapeur faisant escale à Monrovia ne s’arrêtait au cap des Palmes ; si bien que j’avais attendu deux ou trois mois.
Puis le bruit courut que la petite vérole faisait rage au cap des Palmes ; nouveau retard pour moi. Il n’y avait encore ni chemins de fer ni tramways ; il n’y avait pas non plus d’écuries de louage où l’on pût louer un attelage. Ce sont là des choses qui restent à venir ; d’ici là, il nous faut attendre, et, bien entendu, prier un peu. Quoi qu’il en soit, tout finit par s’arranger dans mon cas.
Frère Harmon mourut, et après sa mort ce fut le révérend Ware qui eut la charge de l’église. Il était si différent de frère Harmon, par l’esprit comme par la manière de gouverner ! Il m’avait traitée avec beaucoup de bonté à Monrovia, à quelques petites exceptions près, dont je ne m’étais pas tellement souciée ; car, en matière de tempérance et de sainteté, il y a dans ce pays-ci des pasteurs et des laïques qui, malgré leurs lumières et leurs privilèges, en sont exactement au même point que lui et d’autres sur ces questions.
De plus, il était très violemment opposé à ce qu’une femme prêche, ou prenne une part quelconque en public. Il faisait très grand cas de ce texte particulier de Paul : « que les femmes se taisent dans les assemblées… Si elles veulent s’instruire sur quelque chose, qu’elles interrogent leurs maris à la maison » ; et, comme je n’avais pas de mari à la maison à interroger, je pensais, selon les ordres que j’avais reçus dans Jean, tenir mon autorité des paroles du Maître :
« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit
demeure, afin que ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. »
Frère Pitman était pasteur à Monrovia en 1882. C’était un prince en Israël. L’Église du Liberia a fait là une grande perte, et une perte, je le crains, qui ne sera pas facilement réparée en Afrique. Jamais je n’oublierai sa bonté paternelle envers moi. Paix à sa mémoire.
Ce fut donc une chance pour moi d’habiter Monrovia au temps où il en avait la charge. Il me reçut comme un frère chrétien, et me soutint dans toute l’œuvre de l’église : dans les réunions de réveil, les réunions de prière et les prédications du soir en semaine. L’église prospéra sous sa direction. Le Seigneur était avec nous, et nous eûmes un temps béni.
Frère Pitman avait vécu plusieurs années en Amérique — je ne sais pas au juste combien —, dans la famille du docteur Gracy, le noble rédacteur du Northern Christian Advocate ; aussi avait-il des idées tout à fait américaines, mais sans rien de pompeux. C’était tout simplement un prédicateur vrai, à l’esprit clair et logique. Comme nous étions heureux quand il prêchait ! Il y avait toujours quelqu’un pour être nourri du meilleur froment.
Il avait recherché, et clairement obtenu, la bénédiction de la sanctification. Il jouissait de la plénitude et vivait de cette vie, et quand il prêchait, c’était avec une démonstration d’Esprit et de puissance.
Je me souviens d’un mercredi soir ; c’était le soir de la réunion de prière. À vrai dire, je m’étais sentie faible et mal en point toute la journée ; mais, je ne sais comment, je me sentis particulièrement poussée à aller à la réunion ce soir-là. Il n’y avait pas très loin depuis chez sœur Payne (où je logeais) : deux pâtés de maisons environ. Je marchai très lentement, mais une fois arrivée, mon dos était faible et me faisait terriblement souffrir, si bien que je me dis : « Je regrette d’être venue. » Mais je sentais, malgré tout, que le Seigneur m’avait envoyée ; je priai donc et lui demandai de me fortifier pour la parole qu’il voudrait me faire dire, si toutefois je devais parler.
Frère Pitman présidait la réunion ce soir-là ; rien ne sortait de l’ordinaire ; c’était simplement une bonne réunion. Au bout d’un moment, l’Esprit suggéra à mon cœur ces paroles : « c’est en confessant de la bouche qu’on parvient au salut. »
J’avais l’impression que Dieu voulait dire quelque chose par là, et pourtant je ne savais pas au juste comment je serais conduite à parler ; aussi, juste avant la fin de la réunion, je me levai et dis :
« Frère Pitman, je sens que le Seigneur veut que je dise un mot. »
« Certainement, sœur Smith ; parlez. »
LE CAP DES PALMES, LIBERIA.
Je parlai selon que le Seigneur me conduisait, confessant Christ et ce qu’il avait fait de façon précise pour une âme. Je ne savais rien de l’expérience de frère Pitman ; je ne lui en avais jamais parlé, et je ne savais même pas qu’il s’intéressait au sujet de la sainteté ; je savais seulement qu’il semblait posséder l’esprit de sainteté ; je le sentais dans sa conversation et dans sa prédication.
Quand j’eus fini, je repris ma place. Frère Pitman se leva d’un bond et dit : « C’est à moi que le Seigneur a envoyé ce message » ; puis il raconta comment, environ trois mois auparavant, autant que je m’en souvienne, il avait reçu cette bénédiction précise de la sanctification, et comment il avait été merveilleusement aidé à voir clairement le chemin grâce à l’enseignement de ce grand et vieux périodique pionnier de la sainteté, le « Guide to Holiness ».
« Je vois, pendant que vous parliez, sœur Smith, continua-t-il, que mon erreur a été de ne pas confesser de façon précise ce que le Seigneur a fait pour moi. Mais ici et maintenant, je confesse devant Dieu et devant ces gens qu’il a purifié et sanctifié mon cœur. »
Et dès ce moment, il ne cessa jamais de prêcher et de rendre témoignage de cette grande bénédiction, recherchée de façon précise et reçue par la foi.
Dieu fit de lui une grande bénédiction pour les gens partout où il alla. Je crois que c’est la puissance de cette grâce qui lui permit d’endurer ce qu’il endura ; car, étant un pur indigène de la tribu Da, il eut beaucoup à endurer. Comme Paul, il eut à lutter contre de faux frères. Combien mon cœur a souffert en voyant et en entendant des choses qui auraient allumé dans l’église et dans la communauté un incendie impossible à éteindre ! Mais il resta patient et fidèle à travers tout.
Puis, en 1883, je crois, ce fut frère Ware qui eut la charge. Le changement fut grand. Certains s’en réjouirent, mais la plupart, je crois, le regrettèrent.
Mais lui et moi nous entendions bien. Je le consultais toujours au sujet de mes réunions ; et, en face, il me laissait toujours la plus grande liberté ; si bien que j’étais portée à croire que nous voyions les choses de la même façon, bien qu’il n’y prît pas souvent une grande part ; il me disait :
« Je vous en laisse l’entière responsabilité, sœur Smith, chaque fois que vous voudrez tenir des réunions. Bien entendu, je ne pourrai pas assister à toutes, mais tous les frères vous soutiendront, et tout ira bien. »
Je tenais des réunions l’après-midi pour les jeunes convertis, afin de les instruire par des leçons bibliques ; il entrait et s’asseyait tout au
fond pour écouter, mais c’était tout. En général, il sortait quand j’allais terminer. Je continuai, avec prudence, mais je continuai. Et Dieu était assurément avec nous et nous bénissait.
J’allai à Bassa en 1885. Une fois arrivée à Bassa, quand je vis l’évêque, je lui dis comment nous avions entendu dire à Monrovia qu’il passerait trois mois dans la région d’alentour et ferait un voyage à Bepora, etc. Il me dit que c’était la première nouvelle qu’il en avait ; qu’il avait pris des dispositions avec un certain vapeur qui devait le prendre à Bassa et le déposer au cap des Palmes ; et il me dit que c’était là ma chance d’y aller.
« Je ne suis pas venue préparée à aller au cap des Palmes, répondis-je, mais il y a trois ans que j’attends d’y aller. Juste au moment où j’étais prête, il y a quelques mois, on a appris qu’il y avait là-bas la petite vérole, et je n’ai donc pas pu y aller. »
« Eh bien, dit l’évêque, voici votre chance, Amanda. »
Juste à ce moment, le cher frère Pitman entra. Je lui racontai la chose, et il me dit : « Je pense, sœur Smith, que c’est votre chance. »
« Eh bien, dis-je, si vous voulez prendre Frances (ma petite fille indigène) chez vous à Paynesville, et la garder jusqu’à mon retour, je crois que j’irai. Pensez-vous que sœur Pitman y verra un inconvénient ? J’irais la voir moi-même, si je le pouvais. »
« Ce sera très bien, sœur Smith ; Frances sera traitée comme les autres enfants, et si cela vous convient, je la prendrai. »
Sœur Pitman était une femme admirable et bonne. C’était une excellente maîtresse de maison, et elle était aussi couturière et tailleuse. Ils n’eurent jamais d’enfants à eux, mais tous les garçons et les filles indigènes qu’ils avaient dans leur famille étaient bien élevés et bien formés ; et je savais que Frances serait aussi bien chez eux que si je l’avais gardée moi-même.
Que Dieu bénisse à jamais sœur Pitman. Combien je compatis à son deuil !
Ainsi, quand il revint de la Conférence à Monrovia, il l’emmena avec lui chez lui, à Paynesville.
Ce fut, je crois, le mercredi 17 février qu’un vapeur arriva à Bassa. L’évêque dit que nous partirions. Je n’avais que peu de chose à rassembler ; seulement ce qui me suffirait, pensais-je, pour les trois semaines que je comptais être absente. Si bien que je dus faire venir mes affaires une fois arrivée au cap des Palmes.
Au moment où nous allions monter dans le canot pour gagner le vapeur, un messager vint dire que le capitaine faisait savoir qu’il ne s’arrêterait pas au
cap des Palmes, et que personne ne devait venir du rivage. « Oh ! monsieur l’évêque, dis-je, qu’allez-vous faire ? »
« Oh ! nous allons partir, tout simplement. »
« Faut-il que je vienne, alors ? »
« Oh ! oui, venez », dit-il tranquillement, mais avec une si parfaite assurance. Je retins mon souffle et fis ce qu’on me disait.
L’homme protesta, mais l’évêque dit aux rameurs : « Poussez au large » ; et au large nous poussâmes. Quand nous arrivâmes le long du bord, les hommes à bord du vapeur nous hélèrent.
« Où allez-vous ? »
Les rameurs répondirent : « Au cap des Palmes. »
« Nous ne nous arrêtons pas au cap des Palmes, cria l’un des officiers ; le capitaine l’a fait savoir à terre. »
Quand ils virent que l’évêque Taylor était un Blanc, ils descendirent l’échelle. L’évêque dit qu’il voulait voir le capitaine. C’était juste l’heure du dîner — six heures — quand nous montâmes à bord. Bien entendu, ils ne tenaient pas à ce que je monte ; mais l’évêque me dit tranquillement : « Venez donc, Amanda. »
Frère Turner, l’un des missionnaires de l’évêque, un vrai homme noir, qui n’était là que depuis deux ans environ, l’accompagnait. Il se rendait à Sinoe. Nous restions tout près de l’évêque, car nous savions que, s’il réussissait, nous réussirions aussi.
Oh ! comme les officiers étaient contrariés ! Mais, bien entendu, ils ne dirent rien à l’évêque Taylor. Ils furent polis avec lui.
L’évêque n’avait pas de bagages ; il n’en emportait jamais avec lui en Afrique ; simplement un petit panier et son lit roulé. À le voir, on aurait cru des instruments d’arpenteur ; c’était en général tout son équipement. Mais quelques-uns d’entre nous avions bien quelque chose, sous la forme d’une petite malle. Quand les officiers la virent, ils dirent :
« Nous ne nous arrêtons pas au cap des Palmes ; ne montez pas les bagages. »
Je restai donc là, tranquille, pendant que l’évêque entrait voir le capitaine, ou plutôt lui faisait porter un message ; et il y eut une attente d’un quart d’heure environ. Je tremblais presque dans mes souliers, car il y avait près de cinq milles jusqu’au rivage, et je pensais : « Oh ! mon Dieu, s’il faut que je retourne toute seule dans cette obscurité ! » Alors je dis : « Oh ! Seigneur, aide l’évêque, bénis ce capitaine, et fais qu’il nous laisse aller. »
Pendant qu’on était allé porter le message au capitaine, je me glissai doucement près de l’évêque et lui dis :
« Monsieur l’évêque, pensez-vous que nous serons obligés de retourner à terre ? »
« Oh ! non, dit-il avec une parfaite assurance, tout ira bien. »
Et, en effet, le capitaine fit dire à l’évêque :
« C’est bon ; nous vous prenons. »
Ma foi ! si je n’en tournoyai pas de joie ! Le dîner ? Je n’en voulais pas. J’étais pleine de joie et d’allégresse. Il ne me restait de place pour rien d’autre jusqu’au lendemain matin.
Eh bien, vous direz ce que vous voudrez, vous l’expliquerez comme il vous plaira, mais si l’évêque Taylor n’avait pas été un Blanc — pas simplement un évêque, mais un Blanc —, aussi sûr que ce monde existe, il nous aurait fallu refaire tout ce chemin jusqu’au rivage, dans la nuit. Et ce jour-là, je remerciai bien le Seigneur, au fond de mon cœur, d’avoir un évêque blanc.
Nous passâmes deux nuits et une journée sur le navire, et nous arrivâmes au cap des Palmes vers dix heures du matin, le vendredi.
Je n’oublierai jamais la joie des chers habitants quand ils virent l’évêque et moi. Les enfants se pressaient autour de lui comme s’il avait été un père plutôt qu’un évêque. Il fut si bon ; il leur serra la main et eut un mot aimable pour chacun. Les petits garçons indigènes dansaient, riaient et semblaient si heureux.
Quand je vis l’esprit chrétien se manifester si clairement parmi les gens envers l’évêque et moi, je faillis éclater en sanglots. Oh ! c’était si différent de ce qu’il en avait paru à Bassa.
Du débarcadère, au cap des Palmes, on nous conduisit chez sœur Harmon ; elle nous reçut avec joie et nous hébergea avec bonté.
Le dimanche devait avoir lieu la réunion trimestrielle ; notre arrivée tombait donc à un moment on ne peut plus favorable.
Frère Ware avait prévenu les frères, et l’évêque tint sa conférence trimestrielle le vendredi après-midi à quatre heures, et prêcha le samedi soir devant une assemblée nombreuse. Bien entendu, tout le monde vint : baptistes, épiscopaliens et méthodistes (c’étaient les seules dénominations au cap des Palmes), sénateurs, avocats, diacres, etc.
Parmi les dignitaires, je remarquai Sa Grandeur l’évêque Ferguson. C’était la première fois que je le voyais.
Mais tout le monde semblait s’intéresser à cet évêque américain. Et il prêcha un magnifique sermon à l’ancienne, plein du Saint-Esprit, comme chacun sait qu’il en est capable. Je crois que l’évêque Ferguson était plutôt satisfait, jusqu’au moment où il entendit le bon évêque raconter comment il était monté sur un tonneau, en Californie, je crois, pour prêcher
à la foule. Quelle idée de rabaisser ainsi sa dignité ! Il avait l’air presque dégoûté.
Mais ce qui mit le comble pour eux, c’est que, quand l’évêque eut fini, il leur dit qui j’étais, dit quelques mots aimables sur moi et sur mon œuvre, et leur déclara que, s’ils me soutenaient, je leur ferais du bien, etc. Puis il dit : « Je vais demander à sœur Smith de vous adresser quelques mots. »
J’élevai mon cœur et demandai au Seigneur de m’aider. Et il le fit. Et les gens furent bénis.
Pauvre évêque Ferguson ! Il garda la tête baissée tout le temps que je parlai, et sortit dès qu’il le put ; et je ne suppose pas qu’il soit retourné entendre l’évêque Taylor depuis.
Le pauvre frère Ware avait alors de forts penchants pour cette Église-là. Son fils aîné, qui avait été élevé, formé et converti dans l’Église méthodiste, l’avait quittée pour passer à l’Église épiscopale.
Et, soit dit en passant, c’est là une bonne chose que l’Église méthodiste a faite au Liberia ; car si elle n’a pas tant fait pour la conversion des païens, elle a certainement fait sa part pour fournir des ouvriers à l’Église épiscopale. Je ne crois pas que celle-ci ait un seul ouvrier, à part quelques-uns parmi les indigènes, qui ne vienne de l’Église méthodiste : la directrice de leur orphelinat, les maîtres de leurs écoles, les ouvriers de leurs fermes ; et ceux de cette Église qui savent quelque chose de la vraie conversion ont été convertis ou sanctifiés dans l’Église méthodiste ; si bien que, s’il est une Église qui devrait remercier Dieu pour le méthodisme en Afrique, malgré ses fautes et ses défaillances, c’est bien celle-là !
Mais, chose étrange, ils ne le font pas ; au contraire, comme les jésuites, ils ne cessent ni jour ni nuit, de toutes les manières possibles, de semer le trouble et de faire du prosélytisme.
Je fis de mon mieux pour être aussi désintéressée que possible, et pour montrer de toutes les manières que j’étais chrétienne et que je n’avais d’autre but que d’aider tous ceux que je pouvais, en tout ce que je pouvais. Je ne prônais pas une doctrine nouvelle et ne fondais pas une nouvelle Église. Je dis aux gens que ce n’était pas là ma mission en Afrique. Il y avait déjà assez d’Églises. Tout ce qu’il fallait, c’était l’esprit d’une pleine consécration à Dieu, et un baptême pour un service véritable.
Quand je commençai mon œuvre de tempérance au cap des Palmes, j’écrivis à l’évêque Ferguson et aux différents pasteurs de son diocèse, et je leur envoyai notre carte d’engagement, des traités, ainsi que nos statuts et notre règlement,
afin qu’ils voient par eux-mêmes ce que j’essayais de faire ; que ce n’était pas une chose faite en cachette ou dans l’ombre ; qu’ils sachent exactement ce que j’enseignais parmi les gens ; et je demandai à Sa Grandeur l’évêque s’il voudrait bien avoir l’obligeance de prêcher un sermon pour expliquer mon but ; car je savais combien les gens, en général, ont tendance à exagérer quand ils essaient de raconter quelque chose.
Comme il s’agissait de la tempérance évangélique, destinée à aider des hommes et des femmes chrétiens à s’élever à un niveau supérieur de caractère chrétien et de vie chrétienne, il ne me vint jamais à l’idée qu’ils ne seraient pas disposés à coopérer sur ce terrain, puisqu’il était purement non confessionnel et avait reçu un si bon accueil en Angleterre et en Amérique sur cette base.
Mais le bon évêque répondit par un court billet, disant qu’il examinerait la question et me ferait connaître sa réponse plus tard. Quelques jours après, il m’écrivit une grande et longue épître de cinq ou six pages, magnifiquement écrite, car il avait assurément une belle écriture. Mais je dois avouer que ce qu’il y avait de mieux dans cette lettre, c’était la belle écriture. Un vrai document de Conférence générale, disant qu’il ne pouvait rien avoir à faire avec le sujet dont je lui avais écrit, et signalant un article de notre Discipline méthodiste, en disant que c’était tout ce qu’il fallait.
Eh bien, j’eus honte d’en parler à qui que ce soit, sauf à une ou deux personnes ; car j’avais toujours entendu dire tant de bien de lui ; et j’étais fière de lui, parce que c’était un évêque noir ; et sachant qu’il connaissait la situation et les souffrances causées par la boisson forte parmi les pauvres indigènes, et aussi parmi les Libériens, je pensais avoir le droit d’espérer au moins de la sympathie.
Peut-être n’y aurais-je pas tant pensé s’il avait été un Blanc. Mais je constate que la nature humaine est la même chez les Noirs, même en Afrique, que chez les Blancs en Amérique. C’est partout la même vieille histoire : « Nul autre que Jésus ne peut faire du bien aux pécheurs sans secours. »
Enfin, le Seigneur m’aida, et je poursuivis l’œuvre ; et des hommes et des femmes, jeunes et vieux, de toutes les dénominations, s’y joignirent. Mais son attitude à cet égard eut son effet, ce qui est naturel.
Ainsi le pauvre frère Ware, avec ses penchants épiscopaliens, et, sous tout cela, un vif désir de devenir évêque, avait si bien rallié tout le conseil de l’église à son point de vue quant à une femme prenant une part publique dans une réunion, et l’avait tellement rempli de préjugés,
que si je n’étais pas allée au cap des Palmes avec l’évêque Taylor, je n’aurais pas eu l’ombre d’une chance. Mais quand Dieu est de notre côté, nous n’avons pas à craindre ce que l’homme peut faire.
Bien des années auparavant, il m’avait dit : « Voici, j’ai mis devant toi une porte ouverte, que personne ne peut fermer. » Comme j’ai éprouvé la vérité de chacune de ses paroles !
Frère Ware n’était pas bien, et il ne put donc se rendre à la Conférence de Bassa. Le dimanche matin, nous eûmes une grande agape. L’Esprit du Seigneur était au milieu de nous, et à 10 h 30 l’évêque prêcha. Quel sermon ! Je suppose qu’ils n’avaient jamais rien entendu de pareil. Assurément, l’Éternel des armées était avec nous.
Juste après la consécration des éléments pour la sainte cène, comme l’évêque allait commencer à les distribuer, le vapeur donna son signal, et l’on fit savoir au bon évêque qu’il devait partir. Il avait déjà annoncé qu’il prêcherait aux jeunes gens et aux enfants à trois heures de l’après-midi, et il avait demandé à tous les autres de s’asseoir dans la tribune, afin de réserver la nef de l’église aux jeunes gens et aux enfants. Ainsi, quand l’évêque dut partir, il se tourna vers frère Ware et lui dit :
« Frère Ware, si vous n’êtes pas bien, sœur Amanda Smith présidera le culte cet après-midi à ma place. »
« Oui, dit frère Ware, nous serons heureux que sœur Smith préside le culte. »
Je vis bien que c’était une pilule terriblement amère, mais il l’avala aussi docilement qu’il le put.
Oh ! comme le Seigneur me bénit cet après-midi-là !
Le soir, je présidai de nouveau le culte. La puissance du Seigneur était présente parmi les gens. Une bonne sœur de l’Église épiscopale, sœur Tubman, fut sanctifiée ce soir-là, comme un sceau sur ma première œuvre au cap des Palmes. Le Seigneur lui donna lumière et secours, tandis que je parlais à partir du quatorzième chapitre de Jean, quatorzième verset : « Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. »
Quelle agitation cela fit ! Les gens étaient en effervescence, et la mèche était éventée !
« Grand Dieu, cette femme-là sait prêcher ! C’est pas des paroles en l’air, ça. Dieu est dans cette femme. »
Et la chose fit le tour de la ville. On disait : « Qu’est-ce qui lui prend, à frère Ware ? Pourquoi est-ce qu’il ne la laisse pas prêcher ? »
Alors plusieurs des frères allèrent le voir et lui demandèrent de me confier une prédication, car ils voulaient tous m’entendre parler.
Mais cela, je crois, ne fit qu’empirer les choses. J’allai le voir. Il se montra aimable et me traita avec bonté, mais ne me dit jamais un mot au sujet de présider une réunion. Pendant deux semaines, je continuai donc tranquillement, tenant des réunions l’après-midi et donnant des lectures bibliques sur la consécration et la sainteté. Ce fut le commencement de la merveilleuse bénédiction du cap des Palmes.
Au bout de deux semaines, frère Ware fut obligé de partir pour Monrovia ; mais il convoqua ses prédicateurs locaux : frère Os Tubman, le vieux père Jenkins, frère Dennis, frère Thompson, qui était vice-président de la République et prédicateur local, frère Sharper, et frère Bowen, qui avait la charge pastorale de l’église de Mt. Tubman.
Aucun de ces frères ne devait céder sa prédication à qui que ce soit, sous peine d’avoir à en répondre devant la conférence trimestrielle. Quelques-uns d’entre eux dirent :
« Frère Ware, nous croyons que sœur Smith est une femme de Dieu, et elle est venue ici avec l’évêque Taylor. Il la connaît et se porte garant d’elle, et nous devrions lui donner sa chance. »
Mais sa réponse fut : « C’est moi, et non l’évêque Taylor, qui suis le pasteur de l’église. »
Ainsi, selon la loi des Mèdes et des Perses, la décision ne devait pas être changée.
Une autre semaine passa, et l’on arriva au samedi. Malgré tout ce qui se disait, je restai tranquille et ne dis pas grand-chose à personne. Certains voulaient savoir s’il y avait quelque malentendu entre frère Ware et moi.
« Non, et il n’y en a jamais eu, que je sache. »
Je dois avouer que c’était un peu gênant pour moi ; mais cela m’aida à voir Dieu comme je ne l’avais jamais vu auparavant. De tous ces frères, pas un n’osa me confier sa prédication, sauf le vieux père Dennis. C’était un homme d’un grand courage moral et d’un bon et large sens commun ; un homme très intelligent ; il connaissait chaque point faible de tout le gouvernement, aussi bien que ses points forts ; et il connaissait la Discipline de l’Église méthodiste aussi bien, sinon mieux, que n’importe quel autre homme de la République ; et, malgré tout cela, il était très particulier, et même excentrique. Il dit donc à quelques-uns des frères que si Ware voulait le traduire devant la conférence trimestrielle pour avoir cédé sa prédication, il pouvait le faire. Il s’en moquait.
Il vint me voir le samedi et me demanda si je voulais bien aller à
Mt. Tubman, à environ deux milles de Latrobe, et prendre sa prédication ; de toute façon, il ne se sentait pas très bien.
Je lui dis : « Oui, je veux bien. »
« Les frères me disent que frère Ware me fera passer en jugement pour cela ; et je leur ai dit que ça m’était égal. »
« Eh bien, dis-je, si vous êtes prêt à en courir le risque, j’irai. »
Je partis donc le samedi après-midi, avec sœur Harmon.
Mt. Tubman est un endroit magnifique. Comme je revois clairement la petite église sur la colline ! Quels temps de bénédiction j’y ai eus ; et celui-ci et celui-là y sont nés.
Je n’étais pas très forte ; aussi avait-on arrangé que sœur Harmon et moi ferions le trajet en voiture. Nous fûmes donc bientôt prêtes. La voiture arriva, attelée d’un joli petit bœuf noir, et nous fûmes vite installées et en route. Mais nous n’étions pas allées bien loin quand le bœuf se mit à faire des cabrioles africaines.
D’abord il recula, puis il grimpa sur l’un des talus et faillit renverser la voiture. Puis nous le fîmes redescendre et il avança un peu ; puis il fit un nouvel écart de l’autre côté de la route, et puis il s’arrêta. Je pensai que c’était une bonne occasion de descendre, et c’est ce que je fis ; je fis à pied le reste du chemin, qui en était plus de la moitié.
J’allai chez frère Bowen et j’y passai la nuit. Comme frère et sœur Bowen furent bons ! Ils firent tout ce qu’ils purent pour me mettre à l’aise. Je voyais bien que frère Bowen était un peu embarrassé, puisqu’il était le pasteur. Il me dit : « Les ordres de frère Ware étaient que les frères prendraient leurs prédications à tour de rôle. »
Mais frère Bowen était un brave homme ; il avait du bon sens et il était raisonnable ; seulement il avait un peu peur de son supérieur.
Je causai, je chantai et je lui racontai bien des choses sur son propre pays ; car il était parti pour le Liberia tout jeune homme.
Beaucoup de ses amis entraient ; puis ils ressortaient et semblaient tenir une conversation à voix basse entre eux. Je priai. Je savais que je n’étais pas venue de moi-même, mais que Dieu m’avait envoyée ; et j’attendis de le voir remporter la victoire.
Le dimanche matin arriva. Il y avait une magnifique assemblée. Juste au moment d’ouvrir le culte, qui vit-on entrer ? Le cher vieux frère Dennis.
Je vis que frère Bowen en était content. Il lui demanda aussitôt de présider le culte ; et le vieillard se leva et dit qu’il m’avait demandé de venir là prendre sa prédication, parce qu’il ne se sentait pas très bien ; puis,
le matin, comme il se sentait mieux, il avait pensé qu’il ferait mieux de venir expliquer les choses, car il connaissait la Discipline méthodiste et n’avait peur de personne. Tout le monde savait que c’était bien là le vieux Dennis, et que c’était l’exacte vérité.
Ce fut donc là mon introduction. Si jamais j’ai prié Dieu de m’aider, ce fut ce jour-là. Et il m’aida. Ensuite je restai et pris part à la réunion de classe après le culte. Puis je parlai à l’école du dimanche, et je présidai le culte du soir. L’église était comble. Oh ! comme le Seigneur m’aida à parler ! Je pensai : « C’est mon dernier jour ici ; je vais donc faire tout ce que je peux. »
Quand j’eus fini de parler, le soir, j’invitai les pécheurs à s’avancer pour chercher le Seigneur ; et presque aussitôt huit hommes s’avancèrent ; quatre furent convertis ce soir-là.
Je croyais mes forces épuisées ; mais il me sembla que Dieu m’en donnait une double portion. Je n’eus plus aucune difficulté avec frère Bowen.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Les gens vinrent de toutes parts. Nous continuâmes pendant deux semaines sans interruption. Nous eûmes plusieurs réunions qui durèrent toute la nuit, et d’autres toute la journée. Dans cette réunion furent convertis de vieux hommes qu’on n’avait jamais vus prier ni prendre les choses au sérieux. J’allais les voir de maison en maison ; je m’asseyais, je causais avec eux et je leur expliquais le chemin de la foi. Oh ! comme Dieu mit son sceau sur l’œuvre ! Ce fut le commencement. Dans cette réunion, Charlie Gray et frère Cox furent sanctifiés.
J’avais travaillé dur, et j’étais si lasse que je pensai devoir rentrer pour me reposer. Le lundi, je revins donc chez sœur Harmon.
Or, les deux semaines de lectures bibliques que j’avais tenues avant d’aller à Mt. Tubman avaient posé un fondement, et Dieu avait béni les gens.
Le mardi soir était le soir de la réunion de prière. J’avais pu me reposer un peu le lundi après mon retour, et le mardi soir avait lieu la réunion de prière à l’église de Mt. Scott. Frère Thompson passa me demander si je voulais bien présider la réunion de prière ce soir-là. Je lui dis que j’étais très lasse et que j’avais besoin de repos. Mais il me dit qu’il serait heureux que je la prenne. Je lui dis que je ferais de mon mieux. J’étais si faible, mais je demandai au Seigneur de me fortifier, comme je le faisais si souvent. Oh ! combien de fois il a entendu et exaucé cette prière ! Béni soit son nom. Ce soir-là, l’œuvre commença à Latrobe. Et quel raz-de-marée balaya tout le cap des Palmes ! Oh ! ce fut merveilleux.
Il m’est arrivé d’aller à l’église à six heures du soir pour tenir une réunion de prière avant la prédication, et de ne pas repasser la porte avant six heures le lendemain matin.
Quand nous nous mettions à rechercher le salut, ce n’était pas pour jouer : nous y allions pour de bon. Dieu convertit des pécheurs, ramena des rétrogrades, sanctifia et affermit des croyants.
Les baptistes résistèrent un peu. Ils étaient très ancrés dans leur idée : une fois en grâce, toujours en grâce, quoi qu’on dise ou qu’on fasse. Mais, malgré toute l’opposition, le char de Dieu poursuivit sa course ; et beaucoup d’entre eux furent amenés à reconnaître la puissance de Jésus, et furent pleinement sauvés. Gloire à Jésus !
Comme je me souviens bien de frère Sharper, l’un de nos vieux prédicateurs locaux ! C’était un homme d’une intelligence peu commune, et d’un bon et large sens commun. C’était l’un des meilleurs prédicateurs locaux que nous ayons. Il avait une jolie petite maison bien confortable à lui, une très gentille femme et un petit garçon. Quand je tins pour la première fois mes lectures bibliques, frère Sharper s’intéressa beaucoup au sujet de la sainteté. Le Saint-Esprit le convainquit de son besoin d’un cœur pur. C’était un homme d’une haute moralité et d’une intégrité chrétienne, qui jouissait d’une grande considération dans la communauté et dans l’église.
Quand l’Esprit de Dieu s’empara de sa conscience, il fit comme tant d’autres ; il se mit à raisonner en lui-même : « Je sais que je suis convaincu de péché, mais je suis chrétien depuis toutes ces années ; je vais tout simplement continuer à croître dans la grâce, et la pureté viendra. »
Mais, le pauvre homme, il prenait les choses à rebours ! La meilleure façon de croître dans la grâce, réellement et avec succès, c’est d’obtenir la purification et d’ôter tout ce qui fait obstacle à la croissance. Comme le suggère le psalmiste :
« Le cœur pur d’abord, puis enseigner tes voies à ceux qui les transgressent. » Le psalmiste avait raison. Gloire au Seigneur !
Le pauvre frère Sharper venait aux lectures bibliques, mais tout à coup je ne le vis plus. Il ne venait plus. Je passais chez lui faire un petit brin de causette. Je ne l’ennuyais pas. Il était toujours content de me voir, et il avait toujours une bonne raison de ne pas venir à la réunion.
C’était un fumeur des plus invétérés, mais il ne me laissait jamais le voir la pipe à la bouche. Il avait beaucoup l’allure d’un gentleman. Un dimanche, j’étais allée voir des amis dans la rue voisine ; en rentrant, j’entrai chez lui, et voilà frère Sharper dans sa jolie petite maison, tout seul, sa Bible sur une chaise à côté de
lui, et sa pipe. Il avait lu, fumé, et s’était endormi. Quand je l’appelai, le pauvre homme, comme il fut embarrassé ! Je le vis bien, et j’essayai de l’aider en lui demandant ce qu’il lisait en particulier. Il rit et dit :
« Sœur Smith, je ne voulais pas que vous me voyiez avec cette vieille pipe. »
« Oh ! peu importe, dis-je ; le Seigneur et vous, vous réglerez cela un de ces jours. »
Après avoir causé un peu, je rentrai donc prier et demander au Seigneur de délivrer frère Sharper. Il se remit à venir aux réunions, mais il semblait abattu. Et il ne restait pas jusqu’à la fin des réunions. Mais un soir, à la réunion de prière, que je présidais, j’invitai tous ceux qui désiraient rechercher la bénédiction d’un cœur pur à venir s’agenouiller à l’autel. Plusieurs vinrent, et parmi eux frère Sharper. Il vint comme quelqu’un de bien décidé. Ce n’était pas un homme expansif ni émotif, et quand je le vis s’agenouiller et saisir la balustrade de l’autel, je me dis : « Sharper, cette fois, ira jusqu’au bout. »
L’un après l’autre, ils prièrent pour eux-mêmes, et Dieu les mit en liberté. Oh ! quelle réunion ce fut !
Frère Sharper gémissait et luttait. La réunion s’acheva vers onze heures. Plusieurs avaient été bénis, et nous nous levâmes pour chanter la doxologie. Frère Sharper n’avait pas bougé. Mais je savais que le Seigneur prendrait soin de lui.
Juste au moment où nous allions chanter, frère Sharper se leva d’un bond et cria à tue-tête :
« Mais il faut passer à travers ! Il faut passer à travers ! Victoire ! Victoire ! Victoire ! »
Il passa par-dessus les bancs comme un trait de lumière. J’essayai de le retenir. J’avais peur qu’il ne se tue. Mais il m’échappa des mains comme s’il avait été huilé. Oh ! quels cris de joie ! Quand cette vague formidable fut passée, il se calma, doux comme un agneau, et il sourit. C’était de toute façon un bel homme ; mais ce soir-là, il était magnifique.
Il se tint debout devant l’autel, face à l’assemblée, et dit :
« Sœur Smith, je veux dire ce que le Seigneur a fait pour moi. J’ai eu une lutte terrible pendant des jours à ce sujet. J’ai pensé que je n’irais plus aux réunions ; mais cela ne m’a pas aidé. Et vous vous rappelez le dimanche où vous êtes passée chez moi et où vous m’avez surpris avec la Bible et ma pipe ? »
« Oui », dis-je.
« Eh bien, c’est là que j’étais bloqué ; je pensais que si je faisais tout le reste comme il faut, le Seigneur n’exigerait pas que j’abandonne ma pipe ; et je ne savais pas que c’était une telle idole avant d’essayer d’y renoncer. Oh ! comme elle me tenait ! Vous savez que j’aime ma femme et mon enfant ; mais je sentais que j’aurais pu renoncer à l’un ou à l’autre plus facilement qu’à ma pipe. Je fumais en dernier avant d’aller me coucher et en premier le matin, et parfois je me levais deux ou trois fois dans la nuit pour fumer ; et s’il n’y avait pas d’allumette ou de feu dans la maison pour allumer ma pipe, je faisais un mille à pied pour en trouver.
« L’autre nuit, je me suis couché et je me suis assoupi ; et j’ai rêvé que je voyais une grande armée en marche. Elle était divisée en deux compagnies. Oh ! jamais je n’ai entendu chanter ainsi. C’était merveilleux ! L’armée des sanctifiés marchait en tête, et chantait plus fort que l’armée des justifiés. Ils chantaient en marchant. Je me tenais là à les regarder. Je me suis dit : eh bien, je vais me joindre à la compagnie des justifiés. Ils entreront, eux aussi, tout aussi bien que les autres. Je me suis donc joint à leur chant, car je voulais qu’ils suivent bien l’armée de devant. Oh ! comme je chantais de toutes mes forces ; mais l’armée des sanctifiés semblait chanter plus fort que nous.
« Dans notre marche, nous sommes arrivés à un ponceau sur la route, et j’ai pensé : “Je vais regarder comment ils vont passer là-dessous.” J’ai vu que, quand ils y sont arrivés, ils se sont tous, d’un commun accord, profondément inclinés, sont passés dessous, et ont repris leur chant de l’autre côté. Et quand la compagnie des justifiés est arrivée au ponceau, elle s’est arrêtée, et il semblait y avoir toute une discussion sur la manière de passer. Mais pas un ne s’est baissé. Au bout d’un moment, ils se sont séparés, ils ont fait le tour par l’un et l’autre côté, et ils ont continué. Quand je suis arrivé, j’ai voulu faire le tour, d’abord par la droite ; mais une voix m’a arrêté et m’a dit : “Mais il faut passer à travers.” Alors j’ai essayé de passer par la gauche ; et de nouveau une voix m’a dit : “Mais il faut passer à travers.” J’ai donc essayé une troisième fois, et de nouveau les mêmes paroles : “Mais il faut passer à travers.” Et gloire à Dieu, le tabac est parti, et je suis passé à travers ! »
Tandis qu’il se tenait là, racontant cette expérience merveilleuse qui défie toute description, l’esprit du Seigneur tomba sur les gens, et ce fut merveilleux.
Le pauvre frère Sharper prêcha dès lors avec une puissance et une onction qu’il n’avait jamais connues auparavant. Et aux dernières nouvelles, il était dans l’une des stations missionnaires de l’évêque Taylor, sur le fleuve, travaillant pour Dieu.
La réunion continua, et beaucoup d’indigènes furent sauvés. John Yancy fut sauvé.
Un soir, nous chantions ce cantique victorieux — c’est ainsi que je l’appelle (car, quand on le chante comme il faut, il apporte généralement la bénédiction avec lui) :
« Ah ! bien des années mon cœur avide
Avait soupiré, désiré connaître
La vertu du sang du Sauveur,
Qui lave et rend blanc comme la neige. »
« Il y a de la puissance dans le sang de Jésus,
Il y a de la puissance dans le sang de Jésus,
Il y a de la puissance dans le sang de Jésus,
Pour me laver et me rendre blanc comme la neige. »
J’avais chanté ce cantique dans les réunions, et les gens l’avaient appris, et ils savaient le chanter comme seuls les gens de couleur savent chanter. John Yancy recherchait la bénédiction depuis plusieurs semaines. Il était converti, et il était depuis deux ans ou plus un membre fidèle de l’église. Mais, comme il le disait, « il sentait que Dieu avait quelque chose de plus pour lui » ; et tandis qu’il était assis dans l’église ce soir-là, pendant que nous chantions, le Saint-Esprit tomba sur lui. Oh ! quels cris de joie il poussa !
« Oh ! oui, il y a de la puissance dans le sang de Jésus pour me laver et me rendre blanc comme la neige. Oui, il y a de la puissance dans le sang. Oui, il y a de la puissance dans le sang de Jésus. »
Chaque fois qu’il le disait, cela passait comme une décharge électrique dans toute la salle, et les gens semblaient remués par cette puissance formidable.
Tout le monde croyait à la sanctification de John Yancy. Tous les gens l’avaient connu tout petit. Il avait été élevé là, au milieu d’eux. Et je n’ai jamais entendu âme qui vive exprimer un doute sur la vie et le témoignage de John Yancy. C’était un pur garçon indigène, païen, né dans le paganisme. On l’avait fait venir de l’intérieur du pays, et il avait reçu la plus grande partie de son éducation, et pris son nom, chez M. Allen Yancy, un homme de bien, autrefois d’Amérique. Dieu le sanctifia merveilleusement, et sa chère femme aussi, peu après que John eut reçu la bénédiction.
Le vendredi soir, dernier soir de notre réunion pour la semaine, il y avait plusieurs cas très intéressants de personnes qui recherchaient le pardon ; mais elles n’étaient pas encore parvenues à la pleine lumière. L’une d’elles était un Congo. J’étais très inquiète à leur sujet, de peur que Satan ne prenne
l’avantage sur elles. J’étais très lasse de corps, mais le samedi après-midi je pensai qu’il me fallait aller voir ces âmes en recherche.
L’endroit où habitait ce Congo était la rue de derrière, comme on l’appelait ; et les gens qui habitaient cette rue étaient presque tous des Congos, à l’exception de deux ou trois familles. Ce n’était pas l’une des rues en vue, mais c’était, à mon avis, la plus jolie rue du cap des Palmes. Elle était large, et il y avait plusieurs très jolies petites maisonnettes.
Je trouvai l’endroit où habitait l’homme. Il était assis dans sa propre cour, sous une jolie tonnelle, en train de parler avec quelqu’un. Il fut très surpris de me voir. Mais je lui dis pourquoi j’étais venue. Je lui dis que j’étais inquiète à son sujet, puisqu’il recherchait le Seigneur.
Je m’assis donc, je sortis mon Nouveau Testament, et je me mis à lire et à expliquer quelques passages de l’Écriture sur la foi, et sur la manière de l’exercer. Le Seigneur m’aida, et il aida l’homme. Puis je chantai ; et au bout de peu de temps j’avais autour de moi un certain nombre d’auditeurs attentifs. Puis je priai.
Tout cela se passait en plein air, dans la cour. Quand ce fut fini, je pensai rentrer ; mais une femme me dit :
« Madame Smith, il y a dans telle maison quelqu’un de malade qui voudrait savoir si vous viendriez prier avec lui. »
J’allai donc avec la femme. Je causai, je lus la Parole bénie et l’expliquai comme l’Esprit me conduisait ; puis je priai, je chantai un couplet, et je m’en allai.
Quand je redescendis, une petite fille vint me dire que sa mère était malade, qu’elle avait entendu les chants, et qu’elle m’envoyait supplier de venir, ne fût-ce qu’un instant. J’y allai donc. Et je continuai ainsi, et fis huit visites du même genre ; je priai, je chantai et je causai.
Le Seigneur bénit cette pauvre femme malade ; et peu de temps après, elle mourut. Sœur Harmon et tous les autres se demandaient ce que j’étais devenue ; car j’étais partie de la maison à quatre heures, pour une heure ou deux seulement, pensais-je ; mais je ne rentrai qu’à huit heures du soir. Les cas étaient si intéressants, et j’étais si absorbée et si transportée, que j’oubliai complètement ma lassitude et ma faiblesse jusqu’au moment où je rentrai et m’assis. Alors tout cela me submergea comme une grande vague ; et je tremblais comme un roseau agité par le vent.
Quand j’y repense maintenant, je me demande comment j’ai jamais pu traverser tout ce que j’ai traversé. Il m’est arrivé de partir pour l’église en me sentant si faible que j’ai prié à chaque pas du chemin ; et il y a eu des moments où, debout pour parler, j’ai senti comme une main se poser sur
mon dos et sembler me soutenir pendant que je délivrais le message aux gens. Béni soit le nom de Dieu. Comme je connais bien son toucher puissant, plein de force et de puissance !
Il y avait une certaine Mme Delia Williams, chez qui j’étais entrée prier cet après-midi-là, dans cette même rue.
Juste après son portail, dans la cour, se dressait un bel arbre fruitier au large feuillage. En sortant, je dis : « Voilà un bel arbre pour tenir une petite réunion dessous. »
« Oh ! madame Smith, dit-elle, voulez-vous venir tenir une réunion pour nous ici, dans cette rue ? Nous en avons besoin. Ces gens ne vont guère à l’église. Ils ne veulent pas y aller. »
Cette femme était ce qu’on pourrait appeler une sorte de chrétienne à moitié. Elle était membre de l’église, mais elle n’était pas droite. Elle semblait toujours rechercher la paix, mais elle ne pouvait la trouver, parce qu’elle ne s’abandonnait pas à Dieu. La pauvre, elle avait bon cœur, et elle voulait voir tout le monde recevoir tout le bien possible. Je lui dis donc :
« Je verrai, et je vous le ferai savoir. Bien entendu, il faudrait débroussailler là, dans la rue. »
« Oh ! dit-elle, si vous venez, je ferai faire cela. Et je peux sortir une table et des chaises, et étendre des nattes. »
« Je pourrais venir lundi, dis-je ; mais, de toute façon, ne faites rien avant d’avoir de mes nouvelles. »
Je restai très discrète. Je n’en dis rien, pas même aux gens de Mme Harmon. Je savais que, si la chose s’ébruitait, les gens qui ne se considéraient pas comme des Congos viendraient tous, et mon intention de faire du bien à ces gens qui n’allaient pas à l’église serait perdue.
Mais, je ne sais comment, la chose se sut ; et le lundi, la première chose que je sus, c’est que quelqu’un vint me dire : « Madame Smith, j’apprends que vous allez tenir une réunion dans la rue de derrière cet après-midi. »
« Qui a dit cela ? »
« Eh bien, me dit-on, Delia Williams a fait couper toute la brousse, et là-bas ils sont en train de tout préparer, et on dit que vous devez venir, et tout le monde vous attend. »
Oh ! mon Dieu, dans quel état j’étais ! « Voilà, pensai-je, il va y avoir une grande foule. Ce n’était pas du tout ce que je voulais. Je voulais simplement aller tranquillement tenir une réunion pour ces pauvres Congos. »
Bientôt une autre personne vint ; et ainsi de suite. Mme Harmon me dit :
« Mais vous ne m’en avez rien dit ! »
« Non, dis-je, justement parce que je craignais que cela ne fasse une grande agitation. »
Elle rit et dit : « Essayez de garder quelque chose secret ici, et vous verrez que vous n’y arriverez pas. »
Je me préparai donc et j’y allai ; et là, en effet, sous ce joli arbre, il y avait une table couverte d’une nappe blanche, un recueil de cantiques, une cruche d’eau et un gobelet ; des chaises tout autour, des nattes étendues, et les gens étaient là. En approchant, je souris en moi-même, et pourtant j’avais envie de pleurer. Je dis : « Seigneur, aide-moi cette fois-ci. »
Je lus et expliquai la Parole de mon mieux, sur la consécration et la foi, en signalant quelques-uns des péchés et des obstacles qui empêchent d’exercer la foi pour recevoir toute bénédiction que Dieu est disposé à donner.
Le Seigneur m’aida vraiment cet après-midi-là, pendant que je parlais. Plusieurs bonnes sœurs étaient venues, qui avaient reçu le baptême de l’Esprit et savaient prier ; je demandai donc s’il y en avait là qui désiraient que nous priions pour eux, et je leur demandai de se lever, et plusieurs le firent. Parmi eux se trouvait la femme de frère Sharper.
Chère sœur Sharper ! Je ne l’oublierai jamais. C’était une femme d’une intelligence peu commune ; et elle était terriblement sérieuse. Je leur demandai de s’avancer et de s’agenouiller autour de la table (car nous n’avions pas d’autel), et elle vint. Oh ! comme elle pria ! Et quand le Saint-Esprit la saisit (car il la saisit), elle se mit à tourbillonner comme une toupie, en rond, et encore en rond ! Nous ne pouvions pas la toucher. Elle fila comme un trait, à travers la brousse, jusque dans la rue. Je crus qu’elle allait se tuer. Oh ! que j’eus peur ! Tout en roulant, elle ne cessait de dire : « Gloire, gloire, gloire à Jésus ! gloire ! »
Les sœurs la suivirent et essayèrent de la retenir, mais elles n’y parvinrent pas. Au bout d’un moment, elle se releva d’un bond ; et quels cris de joie elle poussa ! Elle rentra chez elle d’un pas de marche, et elle n’avait pas une égratignure ni un bleu. Ce fut merveilleux. Je n’oublierai jamais le jour où Jésus lava ses péchés. Gloire à son nom !
Ce furent là quelques-uns des jours merveilleux du cap des Palmes. Et il y a encore plus à venir.
Frère Ware ne revint qu’au bout de six semaines ; nous eûmes donc le champ entièrement libre, et Dieu était avec nous. Quand il revint, comme il fut surpris !
Chaque dimanche, avant son retour, un certain nombre de personnes avaient été reçues dans l’église. Le premier dimanche après son retour, il en reçut neuf ou dix ; je ne
sais pas exactement combien. Je n’aime jamais faire le dénombrement d’Israël. Le registre en est tenu là-haut. Mais je sais qu’un dimanche, après cela, l’un des responsables lui dit, juste avant la fin de la réunion (car il n’avait pas ouvert les portes de l’église pour recevoir des membres) : « Frère Ware, il y a plusieurs personnes qui aimeraient se joindre à l’église » ; et il les amena ; et frère Ware refusa de les recevoir, parce qu’on ne l’avait pas averti de leur désir de se joindre à l’église plus de deux ou trois jours d’avance ; et il déclara qu’il ne recevrait plus personne à moins qu’on ne lui donne les noms deux ou trois jours à l’avance, afin qu’il puisse les voir et s’entretenir lui-même avec eux.
Cela sembla jeter un froid sur l’œuvre. Tout le monde semblait comprendre ce que cela signifiait. Mais l’Éternel des armées était avec nous ; le Dieu de Jacob était notre haute retraite ; nous nous mîmes à l’abri, et nous poursuivîmes.
Chapitre 34 terminé
Le cap des Palmes, et un grand réveil