Amanda Smith : une autobiographie
Parmi les gens de Creektown

Chapitre 32 · 26 min de lecture · 33 min d’écoute

Parmi les gens de Creektown

Un jour, à Careysburg, j’entendis un pauvre petit bébé indigène pleurer de la façon la plus lamentable, et je regardai dehors pour voir ce qui se passait. C’était juste en face de chez frère Hagins, de l’autre côté de la rue. La mère était assise devant sa maison.

Elle venait de donner son bain à son bébé ; ils sont très soigneux de baigner leurs enfants et de les tenir propres ; naturellement, ces petits ne portent aucun vêtement, pas le moindre bout d’étoffe, et on les baigne tous les matins, et parfois plus souvent dans la journée ; leur peau est en général aussi propre que possible ; vraiment, je n’ai jamais vu un bébé indigène sale.

La mère était assise avec ce petit être, âgé d’environ six mois, je suppose, et c’était un enfant d’une belle forme, aux traits réguliers et bien dessinés ; elle avait à côté d’elle une petite marmite de fer, qui contenait à peu près un litre, pleine de riz bouilli bien mou, et un petit gobelet de fer-blanc qui avait servi pour du lait condensé, plein d’eau ; le riz était cuit très mou, et relevé de piment, avec un peu de sel, et elle gavait son bébé ; nous disons nourrir, mais elle le gavait littéralement ; en général ils les gavent jusqu’à ce que leur petit ventre soit tout bombé.

Elle tenait le petit être entre ses genoux et lui remplissait la bouche, et il se débattait, et hurlait, et manquait de s’étrangler ; mais quand il s’étranglait un peu, elle le secouait jusqu’à ce qu’il reprît son souffle, puis lui mettait un peu d’eau dans la bouche, et il suffoquait, s’étranglait et gigotait au point qu’on aurait cru qu’il allait tomber en convulsions.

Je traversai la rue, pensant intercéder pour lui ; j’avais tant de peine de voir ce pauvre petit ; cela me faisait l’effet d’une punition brutale. Je m’approchai de la mère et lui dis :

« Maman, tu fais trop de mal à ce bébé ; ne fais pas ça. »

Elle leva d’abord les yeux vers moi en fronçant un peu les sourcils ; elle ne

comprenait pas bien ce que je disais ; mais quand je le lui eus fait comprendre, elle se mit à rire et dit :

« Maman, ça lui fait du bien ; ça le rend beau. » Et elle semblait avoir pitié de moi, de me voir assez faible pour vouloir empêcher un bébé de devenir beau !

Je restai là à la regarder ; quand elle eut fini, elle avait fait entrer presque tout ce riz dans l’estomac du bébé. Puis elle l’enduisit d’huile de palme de la tête aux pieds, et le coucha sur une natte au soleil ; il gigota et pleura jusqu’à ce qu’il fût fatigué, puis il s’arrêta, se calma et se mit à jouer avec ses orteils et ses mains, heureux comme un chat dans les cendres !

« Eh bien, dis-je, c’est étonnant. »

Ils pensent que laisser un bébé pleurer et gigoter fortifie ses muscles et ses poumons et l’aide à grandir. Il gigote et fait de l’exercice, et, après tout, je ne sais pas s’il n’y a pas là une assez bonne logique, quand on voit comment ces petits se développent et deviennent forts et droits.

Une autre fois, alors que j’étais à Tatakai avec l’évêque Taylor, j’entendis un bébé, tôt le matin et tard le soir, dans la maison indigène voisine de celle où je logeais.

Il pleura un soir si pitoyablement que je fus tentée d’aller voir ce qui se passait ; mais je savais que je ne pourrais rien faire, car on ne me comprendrait pas ; aussi, le lendemain matin, je demandai à tante Julia, qui était avec moi, une Libérienne qui parlait et comprenait assez bien la langue indigène, ce qu’avait ce bébé ; c’était un petit être d’environ une semaine.

Elle me dit que la mère lui donnait son bain, puis qu’après le bain elle le frottait de piment ; et c’était pour cela qu’il pleurait si affreusement. Je lui demandai pourquoi ils faisaient cela, et elle me répondit que c’était pour l’empêcher de prendre froid. Le temps était humide, leurs maisons n’ont pas de plancher, et c’est un préservatif contre les refroidissements. Et souvent, dit-on, ils leur mettent du piment dans les yeux pour les leur fortifier.

Que cela soit vrai ou non, une chose est certaine : on voit rarement un païen indigène avec les yeux malades ou faibles ; on n’en voit presque jamais d’aveugle ; cela arrive parfois, il est vrai, mais c’est loin d’être aussi fréquent que dans les pays civilisés.

Pour ce qui est de se préserver des refroidissements, je suis tout à fait pour ; mais, Seigneur, délivre-moi de ce moyen-là !

Au Vieux-Calabar, on sacrifiait autrefois les jumeaux, mais cela a cessé, de sorte que, si l’on peut les porter à un missionnaire, on les sauve. La chère

vieille Mère Goldie, dont la demeure est à Creektown, et qui a passé tant d’années de sa vie en Afrique, fut l’une des premières à entreprendre de sauver les enfants jumeaux. Combien étaient tristes, et pourtant intéressantes, quelques-unes des expériences qu’elle me raconta !

On considère comme un signe de très mauvais sort qu’une mère ait des jumeaux ; le père et la mère sont du même sentiment là-dessus, et trouvent tout à fait juste de les laisser périr.

À Duketown, on apporta à la maison de la mission, à Mlle McFunn, deux petits jumeaux dans une petite corbeille couverte de feuilles de bananier ; ils étaient nés depuis quatre heures environ, et personne ne les avait touchés ; l’un était mort et l’autre vivant, et tous deux étaient couchés ensemble dans la corbeille, le mort et le vivant. Mlle McFunn prit l’enfant vivant, le lava, l’habilla et l’enroula dans une belle couverture ; on essaya de le nourrir ; mais le pauvre petit était si faible qu’il ne pouvait pas téter ; il vécut ainsi environ trois heures et mourut, ce qui fut un grand soulagement pour la mère et le père, qui s’assirent tous deux et se lamentèrent ensemble de ce que le Seigneur leur eût envoyé un si mauvais sort.

Un certain M. Henderson, l’un des principaux négociants, qui était plein de bonté envers tous les missionnaires et avait toujours de très beaux et grands bateaux avec un équipage au complet, emmena Mlle McFunn, Mme Lisle, Mme Jaret et son mari, et moi-même, pour une petite excursion, d’une distance, je suppose, de douze milles, jusqu’à Creektown.

C’était la première fois que je voyais le cher vieux Père Goldie et la chère vieille Mère Goldie, comme on les appelait, les héros de trente-cinq ou quarante années. Que je fus heureuse de les voir ! Que Dieu les bénisse !

Creektown est un fort joli établissement ; une très belle et grande église, une école, une maison de mission, des dépendances et d’autres maisons où logent les missionnaires, sans compter quelques très belles et grandes maisons indigènes.

Mlle McFunn et moi fûmes invitées au repas de midi chez M. et Mme Goldie. Mme Lisle fut invitée chez Mlle Slicer, missionnaire écossaise elle aussi, qui a fait une œuvre magnifique. Que Dieu la bénisse !

Elle a une vingtaine ou une trentaine d’enfants à instruire. Elle parle la langue aussi bien que si elle était née indigène. C’est tout à fait merveilleux. On pourrait l’appeler une experte. Elle me raconta l’histoire d’un petit bébé qu’elle avait depuis trois mois seulement.

Le père avait volé un chien, l’avait tué et fait cuire, et naturellement sa femme l’avait aidé à le manger. La chose fut découverte assez vite ; car,

au moment même où ils achevaient de manger, l’homme à qui appartenait le chien arriva, jeta sa malédiction à terre devant eux et dit que quiconque avait mangé son chien mourrait. La pauvre femme, prise de frayeur, je suppose, tomba malade et mourut en quelques heures ; et le pauvre bébé, âgé de quelques semaines seulement, resta seul. Naturellement, personne ne voulait le toucher. Le père fit ce qu’il put pendant une semaine, puis il le porta, mourant à ce qu’on croyait, à Mlle Slicer et la supplia de le prendre. Elle le prit, et à force de soins et par une ferme foi en Dieu, elle lui sauva la vie, et l’enfant venait à merveille. Il était devenu gras, il était plein de vie, et Mlle Slicer l’aimait autant que s’il avait été son propre enfant.

Mlle Slicer est le genre de missionnaire qu’il faut à l’Afrique. Que le Seigneur la bénisse, et en envoie des vingtaines comme elle ! Amen. Amen.

Une chose particulière aux gens de Sierra Leone, c’est qu’ils lâchent rarement leurs superstitions. Ils portent le fétiche sur eux en amulettes, ou le cachent dans leurs maisons. On me dit qu’il y avait peu de maisons qui n’eussent quelque amulette enterrée dans la cour ou sous le seuil de la porte.

Un jour, j’admirais une belle chaîne d’or qu’un monsieur portait disposée avec goût sur sa personne. Une amie me dit : « Croiriez-vous que ce monsieur a quatre fétiches-amulettes en or ? Il croit au fétiche on ne peut plus fermement. »

Il en est ainsi partout où l’on va. Je visitai l’hôpital pendant que j’étais à Bunth. J’y vis un vieillard qui était chrétien, avait été sacristain de l’Église épiscopale pendant vingt ans et communiait régulièrement. Il était très intelligent et intéressant à entendre ; il parlait un bon anglais, et, tout faible qu’il était, il sortait de son lit de camp et s’agenouillait pendant que je priais avec lui. Comme j’allais l’aider à se relever après la prière, je vis sous sa robe ample, ou sa chemise, un chapelet de cauris autour de sa taille. Pauvre vieillard !

En cela les Libériens sont différents. On en voit très peu chez eux, bien qu’il en reste çà et là quelques vestiges. Et puis, en règle générale, les Libériens parlent tous un bon anglais américain, ce qui mérite d’être remarqué.

On me demande souvent quels sont les produits du pays, de quoi vivent les gens, et si le sol est bon.

Au Liberia, le sol est généralement riche, meilleur en certains endroits qu’en d’autres ; on peut y faire pousser à peu près toutes les sortes de légumes qui viendraient en Californie ou en Floride. J’y ai vu des choux, des melons, des concombres, des tomates, des haricots et des patates douces aussi beaux que tous ceux que j’aie jamais vu pousser ailleurs.

Puis il y a diverses sortes de fruits. Ils sont différents des nôtres. Il n’y a ni pommes, ni pêches, ni baies comme chez nous. La prune-mangue est très abondante, et elle est excellente de quelque manière qu’on l’apprête. Au cap des Palmes, j’en fis sécher, exactement comme nous faisons sécher les pommes.

Certaines personnes me crurent folle : l’idée de faire sécher des prunes ! Mais ce n’était pas bien difficile ; le soleil est si chaud qu’en deux jours elles étaient sèches comme des os. Je les trouvai très commodes quand vint la saison des pluies ; et quelques-uns de ceux qui s’étaient moqués de l’idée en reçurent une bonne leçon.

En règle générale, on ne fait sécher aucun fruit. On fait parfois des confitures, mais rarement. On se contente de prendre les choses à mesure que la saison les amène, et quand la saison est passée, c’en est fini, jusqu’à ce que le Seigneur la ramène pour eux !

Il y a un bon fruit appelé petanga, un peu comme une cerise, assez acide. On en fait une très bonne gelée, un peu comme la gelée de groseilles. Je n’ai pas vu pousser de pommes de terre, mais on m’a dit qu’on en avait cultivé là-bas, et qu’elles étaient généralement petites. Pour en avoir, on compte sur les vapeurs anglais qui les apportent, d’ordinaire de Madère.

Si l’on fait venir chaque année de la semence fraîche, les choux, les melons et les autres légumes deviennent gros et atteignent la même perfection qu’ici ; mais si l’on replante la même semence, ils sont d’une taille plus petits chaque année. Ils semblent dégénérer. Personne ne paraît pouvoir l’expliquer. Ils ont le même sol et les mêmes soins, mais ils sont plus petits.

Quand on apporte de la semence par-delà l’océan, à moins qu’elle ne soit mise dans des boîtes de fer-blanc scellées, hermétiquement closes, quelle qu’elle soit, l’air salin l’altère, et très souvent elle ne lève pas du tout ; et si elle lève, elle dépérit.

La bonne époque de l’année pour le jardinage est septembre. Quiconque fait un jardin, ou met tant soit peu de semence en terre, doit le faire à ce moment-là, afin d’avoir à Noël et au Nouvel An les plus beaux légumes et les plus beaux melons.

Puis il y a les noix de coco, les bananes, les oranges, les ananas et autres fruits semblables. Personne ne les plante exprès ; ils poussent presque partout. Juste avant mon départ, je me procurai bien quelques rejetons de cocotier, ou jeunes plants, et je les mis en terre, au nombre de cinq ou six, dans le terrain de maman Payne. Je leur donnai à tous un nom. Aux dernières nouvelles, ils poussaient bien, et celui que j’avais nommé « Amanda Smith » était florissant.

Le coton pousse bien, avec très peu de soins. On pourrait en cultiver des arpents ; mais je n’en ai jamais vu une douzaine de plants ou d’arbustes nulle part. Le plus que j’en vis en un même endroit, ce furent quatre beaux et grands arbustes qui poussaient dans la cour de la vieille sœur S., à Sinoe. On s’en sert beaucoup pour les courtepointes. Tout le monde a des courtepointes. On n’en met pas autant dedans que dans les courtepointes de chez nous ; elles n’ont pas besoin d’être aussi lourdes ; et pourtant on ne cultive pas assez de coton pour en fournir à tous ceux qui en emploieraient.

Toutes ces choses dont j’ai parlé sont, au Liberia, des possibilités qui restent à développer sur une plus grande échelle. Car pourquoi n’y fabriquerait-on pas des étoffes, comme on le fait en Angleterre et en Amérique ? Dans les beaux jours qui viennent, on le fera.

Puis on élève beaucoup de volailles. Les indigènes aussi. Ils ont des œufs pour leurs propres besoins. Puis il y a des bovins, des porcs et des chèvres ; et si ces bêtes sont indispensables, et une bénédiction pour leurs propriétaires, elles sont pour les autres un grand ennui et un grand tracas.

Par exemple : quelqu’un a fait un beau jardin, avec autour une clôture de piquets aussi solide qu’il a pu se la procurer. Ces clôtures de piquets indigènes ne durent pas plus d’une saison, en règle générale. Après la première année, il se trouve presque toujours quelqu’un pour les arracher afin d’en faire du bois à brûler, et dès qu’on commence à les arracher, ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’elles aient entièrement disparu.

Et puis, comme ces porcs, ces chèvres et ces vaches courent tous en liberté, juste au moment où vous avez fait votre jardin, ou juste au moment où les plantes commencent à arriver à maturité, vous sortez un beau matin : une chèvre, une vache ou un porc y est entré, et votre jardin a entièrement disparu.

Si ceux qui en possèdent, dans les divers quartiers, s’arrangeaient pour les tenir enfermés, ceux qui font des jardins auraient assez pour eux-mêmes et pourraient aider leurs voisins. Mais c’est là l’un des inconvénients. Et puis, si vous n’avez plus de semence à mettre en terre, ce qui est très probable, vous voilà démuni ; c’est souvent le cas. Dans diverses parties du Liberia, dans chacun des comtés où je suis allée, les gens se plaignaient du même ennui ; aussi beaucoup qui auraient pu avoir de beaux jardins ne se donnaient-ils pas la peine d’en faire.

Je leur conseillai de former des compagnies, comme on le fait en Inde : chaque homme qui avait de la terre en donnerait tant pour le pâturage, pour deux ou trois mois à la fois ; puis on louerait un homme ou un garçon pour mener le bétail et le ramener chaque jour. J’en parlai partout où j’allai, et on trouva que c’était une bonne idée ; mais qui commencerait, et qui en tirerait le plus d’argent ? Je suis pourtant sûre que ce serait

la meilleure chose pour tous. Je crois que le temps viendra où ils le verront ainsi. Mais ce temps n’est pas encore venu.

M. Johnson, chez qui je séjournai plusieurs semaines, à Bassa, me dit qu’il avait perdu huit ou neuf bœufs en quelques années, et des porcs et des chèvres aussi. Il était négociant et possédait ce qu’on appelle une ferme, à deux ou trois milles de l’endroit où il habitait. Mais il laissait son bétail courir en liberté, comme les autres ; s’il faisait une clôture, elle était détruite en peu de temps, et ses bêtes étaient abattues à coups de fusil, ou tailladées à coups de coutelas, et mutilées au point qu’il fallait les tuer.

Un jour, pendant que j’étais là, une de leurs vaches (une que Mme Johnson avait élevée depuis qu’elle était toute petite génisse) rentra à la maison avec trois grandes flèches qu’on lui avait décochées et qui étaient encore plantées dans son corps. C’est ainsi que M. Johnson en vint à me raconter ce que je viens de dire.

À Sierra Leone, et plus bas sur la côte, je crois qu’on est plus avancé. Il y a de grands marchés, à Sierra Leone comme à Lagos, de sorte que les vapeurs s’y ravitaillent. Puis, tout le long de la côte, une fois qu’ils ont quitté le Liberia, ils sont pourvus en abondance de volailles, d’œufs, de pigeons, de bananes, d’ananas, de piments, de cresson et de toutes sortes de légumes ; de grosses volailles à six pence pièce.

Plus bas sur la côte, les indigènes font de fort belles étoffes. Ils sont très habiles à préparer leurs teintures ; c’est merveilleux de voir comment ils s’y prennent. Ils ont des teintures très fortes, aux couleurs solides, vert, bleu, rouge, jaune, et toutes sortes de couleurs ; c’est étonnant comme ils les marient ; et certaines étoffes indigènes sont vraiment belles. Ils les apportent sur les vapeurs et les vendent à différents prix, dix, vingt, vingt-cinq, vingt-six shillings, et quelques-unes davantage. J’achetai une étoffe superbe à dix shillings ; mais un des officiers en eut une à vingt, et il dit que c’était très bon marché.

Chillicothe est l’endroit où l’on trouve d’ordinaire ces belles étoffes du pays. J’en eus aussi un ou deux fort jolis morceaux à Monrovia ; mais rien de comparable à ce qu’on trouve plus bas sur la côte. Ils tissent leur étoffe en bandes de quatre ou cinq pouces de large, puis ils les cousent ensemble à la longueur ou à la largeur qu’ils veulent.

Les indigènes ont un vrai génie pour ce genre de choses ; et c’est merveilleux de voir le nombre d’objets qu’ils savent fabriquer.

Et puis les Libériens ont d’autres produits que ceux que j’ai nommés. Leur café est très fin et d’un riche arôme. Il y a quelques grands planteurs qui en récoltent et en expédient des milliers de livres. Parmi eux sont M. Moses Ricks et le sénateur Coleman, de Clay-Ashland ;

Sanders Washington, de Virginia ; June Moore et Saul Hill, d’Arthington ; et Jesse Sharpe. Ils sont tous établis sur le Saint-Paul ou près du fleuve. Ce sont des hommes partis de ce pays il y a bien des années, quand ils étaient jeunes ; des hommes d’une valeur solide et pleins d’allant. Les Ricks étaient trois frères, Moses, Henry et John ; c’étaient de fermes baptistes, et des hommes de bien. Ils se tenaient toujours unis, et étaient le soutien et la colonne vertébrale de l’église de Clay-Ashland.

Dans le développement de l’œuvre missionnaire parmi les indigènes, autant que j’ai pu l’observer, les baptistes étaient en avance. Et leurs églises et leur œuvre missionnaire se suffisent toutes à elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles ne reçoivent aucune aide de l’étranger, comme autrefois. Puis, à Arthington, June Moore et Saul Hill étaient comptés parmi les hommes très aisés. Tous deux étaient des chrétiens fervents et diacres de l’Église baptiste.

M. Moore, dans son extérieur, était très simple, mais c’était un homme d’une intelligence plus qu’ordinaire, d’une véracité et d’une moralité incontestées, et un ardent partisan de la tempérance. Le sien est un beau caractère. Je voudrais l’avoir trouvé plus répandu.

M. Moore était un très bon prédicateur. Il avait la charge de l’Église baptiste d’Arthington et possédait la confiance de la population, Libériens et indigènes. Grâce à sa sympathie et à son concours, nous tînmes une réunion de tempérance dans l’Église baptiste d’Arthington, et nous organisâmes une Ligue de tempérance évangélique dont, je crois, nous le fîmes président. Naturellement, la majorité, là-bas, n’était pas très avancée sur la question des femmes qui prêchent. C’était très bien dans les autres églises, et ils y allaient écouter et en tiraient le profit qu’ils pouvaient. Mais ils s’en tenaient généralement à l’affirmation de Paul : « que les femmes se taisent dans les assemblées. »

Les plus larges d’esprit estiment qu’il faut tenir compte aussi de l’autre déclaration de Paul, à savoir comment une femme doit être parée quand elle prie ou prophétise.

Le Seigneur me bénit très abondamment, et j’eus des amis parmi eux tous. Pendant que j’étais là-bas, on ne me demanda jamais, dans une Église baptiste, de présider un service ; seulement de parler à une école du dimanche.

Je passai un temps fort agréable chez M. June Moore, et je goûtai immensément nos conversations. Il était plein de renseignements sur tous les sujets intéressants touchant la république et le pays, indigènes aussi bien que Libériens.

Après la prière en famille, le soir, nous restâmes assis à

causer jusqu’à minuit. Il me raconta tout sur l’école Richard Morris, dont on parlait tant, et dont il avait alors la charge. J’étais très désireuse d’en savoir quelque chose, car j’avais rencontré M. Richard Morris en Angleterre avant d’aller en Afrique, j’avais entendu quelques-unes de ses intéressantes conférences, et j’avais entendu parler de l’école qu’il fondait pour l’instruction et la formation des fils de chefs indigènes ! Mais quand j’arrivai là-bas, et que je vis et entendis par moi-même, oh ! que c’était différent. Quant aux fils de chefs indigènes à l’école, il n’y en avait jamais eu un seul. Les garçons indigènes qui allaient à l’école étaient ceux qui vivaient dans les diverses familles du voisinage. M. June Moore avait plusieurs garçons indigènes. Ils allaient à l’école pendant la saison des pluies ; quand elle était finie, il leur fallait travailler à la ferme.

La petite école était autrefois une église méthodiste, pouvant contenir une cinquantaine de personnes quand elle était bondée.

Ce pauvre M. Morris voulait faire du bien au Liberia ; et sans doute aida-t-il grandement la population en faisant connaître son café à la grande Exposition du Centenaire. Mais le joli petit vapeur, qui avait coûté six cents livres, qu’il avait envoyé d’Angleterre, et les trois grandes chaudières de fer pour le savon finirent à peu près comme l’installation de l’égreneuse à Virginia : ce fut un triste échec.

Je pense que souvent ces choses induisent en erreur ceux qui projettent d’émigrer. Ils entendent parler de ces choses, et elles sonnent bien ; ils ont amassé un petit avoir, à force de dur travail et de beaucoup de renoncement ; ils le sacrifient et partent pour le Liberia. Quand ils trouvent les choses si différentes de ce qu’on leur avait représenté, ils se découragent, sont déçus et souvent dégoûtés. Ils n’ont pas les moyens de revenir dans ce pays, et, s’ils les avaient, ils ne pourraient pas recouvrer ce qu’ils ont sacrifié, et devraient donc repartir entièrement à zéro ; si bien que beaucoup abandonnent et meurent, ou se résignent à faire de leur mieux, et ce mieux est souvent bien pauvre.

Je me souviens que, lorsque cette grande émigration arriva au cap des Palmes, les citoyens convoquèrent une réunion publique dans la salle de l’école épiscopale, à laquelle ces étrangers furent invités. On lut des mémoires et des adresses de bienvenue.

Comme c’était à peu de distance de chez moi, quand j’en entendis parler, je dis que j’irais. J’en étais heureuse, et je pensais que cela encouragerait et aiderait ces étrangers. Mais on me dit, peu après, qu’aucune femme ne devait y aller ; c’était seulement pour les hommes. Alors

je fus plus désireuse que jamais d’y aller ; et, en vraie femme, je devins soupçonneuse autant que curieuse. Je pensai : « Pourquoi ne pourrais-je pas y aller ? Ces émigrants viennent de mon pays, j’ai le droit d’y aller, et j’irai. »

Juste avant la réunion, quelqu’un vint me demander si j’y allais.

« Oui », dis-je.

« Oh ! mon mari dit qu’aucune femme n’y va, et il ne veut pas me laisser y aller. »

« Eh bien, dis-je, vous avez un mari à qui obéir ; mais moi, je n’en ai pas ; alors j’y vais. »

« Les sièges seront tous occupés », dit-elle.

« C’est bon, j’apporterai ma propre chaise. »

C’est ce que je fis. Ils savaient tous que j’étais de toute façon une sorte de personnage privilégié, et que je menais généralement à bien ce que j’entreprenais.

Je remarquai, en entrant, qu’ils se mirent à se regarder les uns les autres. Effectivement, j’étais la seule femme présente.

J’allai m’asseoir au milieu de l’allée. Je crois qu’ils pensaient que je voulais prendre la parole ; mais c’était une erreur. On parla assez pour bâtir une tour, s’il y avait eu quelque chose dans tous ces discours. M. James Tuning était l’orateur de la soirée. Il avait un très long mémoire sur Jacob recevant ses frères. Et de toutes les grandes phrases qu’on ait jamais entendues, on en eut à revendre à cette réunion.

Je savais que plus de la moitié de ce qu’il y avait dans ces mémoires ne valait que le papier sur lequel c’était écrit. J’étais bien sûre que cela ne signifiait rien de plus ; mais les étrangers ne le savaient pas. Tous les notables de l’endroit étaient présents : Sa Seigneurie l’évêque Ferguson, l’honorable J. Gibson, M. J. Thorne, M. Ashton et quantité d’autres.

Quand ils eurent tous fini de s’exprimer et de souhaiter chaleureusement la bienvenue aux émigrants dans leur pays, ce pays libre où ils n’étaient pas opprimés par les hommes blancs, le pays où ils pouvaient être des hommes, où ils avaient les droits que donne la loi et étaient indépendants, et toutes les autres grandes choses que nous savons dire, alors on invita les émigrants à parler.

Comme il se faisait tard, trois seulement de ces émigrants firent des discours. Leur chef était un jeune homme, un certain M. Massie, qui avait été le principal organisateur de cette émigration et l’avait conduite jusque-là. C’était lui, le Moïse. Il parla bien, quoique son discours

ne fût pas long. Mais comme ils étrillèrent les Blancs ! On aurait dit que leur but principal était de dire toutes les choses dures et de déverser tous leurs ressentiments contre les Blancs ; ce que les Libériens admirent beaucoup, et qui passe pour une marque de véritable loyauté envers la race.

Chacun, à son tour, s’exprima de la même manière. Les gens du pays riaient, souriaient et me regardaient. J’en fus très peinée. C’est un mauvais esprit à entretenir, à cultiver et à perpétuer. Je n’en ai jamais vu sortir rien de bon. D’une manière ou d’une autre, bien que je ne puisse l’expliquer, ce n’est pas l’esprit qui a l’approbation de Dieu. Le tort est chez ceux qui ont causé ces griefs, mais cela ne nous avance à rien de regarder sans cesse les torts, sans jamais voir rien du bien, qui a toujours marché côte à côte avec le mal. Le bien n’a pas toujours été le plus fort ni le plus en vue, mais il a été là.

Je ne pouvais m’empêcher de penser, en écoutant, qu’avant que ces pauvres émigrants fussent là depuis moitié moins de temps que moi, s’ils avaient besoin de sympathie ou d’aide, ils les trouveraient plus vite justement chez ceux qu’ils avaient représentés ce soir-là comme leurs pires ennemis que chez ceux qui étaient montés là-haut pour dire de si grandes choses.

Et je fus là pour voir ce même homme, en moins de six mois, réduit à un tel dénuement qu’il vint m’emprunter deux gallons de riz. Sa femme était malade, son bébé était mort, et il avait aux pieds et aux jambes de terribles plaies causées par les chiques ; il était dans un état pitoyable et sans ressource. La semaine précédente, il était allé chez l’un des négociants blancs et lui avait emprunté du riz. Il n’avait pu en obtenir d’aucun de ses frères et amis qui avaient lu de si nobles mémoires et leur avaient fait un si chaleureux accueil.

Il n’aimait pas venir me trouver, parce que je n’avais pas manqué de leur dire que, lorsqu’ils en seraient arrivés à une grande détresse, ils trouveraient très probablement que ces amis leur feraient défaut. Aussi resta-t-il à l’écart aussi longtemps qu’il le put.

Je fus heureuse, quand il vint, de pouvoir l’aider. Je lui dis : « Je vous plains. J’aurais pu vous dire cela, ce soir même où vous parliez ; mais si je vous l’avais dit alors, vous ne l’auriez pas cru. »

Le pauvre homme avait les larmes aux yeux. Il dit : « Ah ! sœur Smith, j’ai appris une leçon. »

Il l’avait apprise, en effet. Mais, comme dit le vieux proverbe : « Sagesse achetée vaut mieux que sagesse enseignée », pourvu qu’on ne la paie pas trop cher. Le projet de ce pauvre homme était, une fois établi au Liberia, de revenir en Amérique et d’amener une grande émigration. Ma foi ! quelles merveilles il allait accomplir ! Mais cette petite expérience l’avait bel et bien cuit ; si bien que ses ambitions n’étaient plus si hautes.

Pauvre Massie ! Je me demande ce qu’il est devenu. Je parle simplement de ceci comme de ce que j’ai su et vu quand j’étais là-bas. Tout peut avoir changé depuis, pour autant que je sache. Il y avait des possibilités, mais peu de probabilités.

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