Amanda Smith : une autobiographie
Le Vieux-Calabar et les femmes d’Afrique

Chapitre 30 · 34 min de lecture · 44 min d’écoute

Le Vieux-Calabar et les femmes d’Afrique

Vieux-Calabar, Afrique occidentale, le 29 mai 1887. Aujourd’hui, j’ai fait ma première visite à la Cour du roi, à Duketown. Mme Lisle et moi, avec une chrétienne indigène pour interprète, avons rendu visite aux femmes de la ville indigène. Oh, quelle tristesse, et quelle condition déplorable que celle de ces pauvres femmes ! Les épouses des rois et des chefs n’ont pas le droit d’aller à l’église, ni même de sortir du tout sans permission.

La première cour où nous sommes allées était celle d’un grand chef qui a une vingtaine d’épouses, et autant d’esclaves, sinon davantage. La première enceinte renfermait les logements et les cases de ces esclaves. En sortant de là, on remonte une ruelle sombre jusqu’à une petite cour, puis, passant une porte, on arrive dans une grande cour à ciel ouvert : ce sont les quartiers des épouses.

À l’entrée de la première porte, quatre crânes humains sont plantés dans le seuil. J’essayai de passer à côté, mais de quelque côté que je pose le pied, il me semblait que je marchais sur l’un d’eux. C’était une sensation fort désagréable ; mais enfin, je savais que je n’avais rien fait à ces pauvres âmes.

Au milieu de cette grande cour se trouvait un arbre entouré d’une petite clôture basse. À l’intérieur de cette clôture, il y avait un grand plat américain, comme ceux où nous posons ici une dinde, et dessus un crâne humain. En le regardant, je pensai à Daniel Webster. C’était un crâne qui ressemblait tout à fait à celui du grand homme d’État, d’une forme et de proportions aussi merveilleuses.

À droite, et presque en face, se trouvait la tête d’une chèvre. Tout cela avait été sacrifié. Je demandai : « Quand cela a-t-il été fait ? »

« Oh, il y a des années, on offrait en sacrifice des hommes et des femmes ; mais depuis que les missionnaires sont ici, cela a cessé, et les crânes sont un souvenir. »

Ma deuxième visite à la Cour du roi eut lieu le dimanche 12 juin. Nous sommes allées dans quatre maisons. J’ai chanté, j’ai parlé par l’intermédiaire d’une interprète, j’ai prié, et je leur ai raconté comment j’avais trouvé Jésus, et comment il m’avait sauvée. Les pauvres ! Comme elles paraissaient intéressées ! Et je voyais de grosses larmes dans leurs yeux.

Certaines de ces femmes étaient fort belles : de beaux traits et des corps admirablement faits, comme d’ailleurs leurs enfants. Oh, comme mon cœur languissait de les gagner à Jésus !

Chez Ironbar, qui est un grand chef, la première chose que nous vîmes en entrant fut, dans un coin de la cour, un gros juju, une tête d’éléphant, qui représente une superstition à laquelle ils croient tous, et qu’ils ont tous chez eux, sous une forme ou sous une autre. Ils ont aussi des crânes de chèvres, quantité de crânes humains, des carapaces de tortues, des plumes de poulet, quantité de longues ficelles ou de bouts de chiffon, pendus en chapelets et noués de nœuds et de boucles de toutes sortes, et généreusement arrosés de graisse sale.

C’était un grand chef. Il s’habillait en gentleman, à l’anglaise, et ce fut mon premier cavalier pour aller à l’Église presbytérienne.

Il avait derrière lui une suite de serviteurs pour porter son parasol, qui était grand, en soie de différentes couleurs — bleu, jaune, vert, rouge, etc. — et surmonté d’un pommeau de cuivre aussi gros qu’une bonne tasse à thé ; deux hommes en venaient tout juste à bout, puis ils se relayaient. Ironbar allait à l’église presque tous les dimanches ; et pourtant il était aussi plein de superstition et de paganisme que s’il n’avait jamais entendu l’Évangile.

Dans la troisième cour, enterré sous le seuil, il y avait un crâne humain sur lequel il fallait marcher pour entrer. Oh, quelle horreur ! Un cimetière humain. Mais que dire de toutes les horreurs que vous n’avez ni vues ni entendues ? Je dis : « Ô Seigneur, jusques à quand durera l’affreuse nuit du paganisme ? Oh, que le jour se lève, et cela dès le matin ! Amen. »

Dans la quatrième cour, comme nous passions devant le palais du roi pour gagner la cour où demeuraient ses épouses, nous jetâmes un coup d’œil à l’intérieur et vîmes la table, chargée de bouteilles de champagne et d’eau-de-vie ; huit seigneurs, princes et dignitaires, ou davantage, étaient réunis autour, tandis que leurs serviteurs se tenaient prêts à exécuter leurs ordres ; et pendant qu’ils buvaient leur vin et fumaient, je pensai au roi Belschatsar et à l’écriture sur la muraille. Que Dieu hâte le temps où ce royaume leur sera ôté pour être donné au Roi des rois.

Dans la cinquième cour, nous vîmes la reine : une grande et grosse femme, aux traits très réguliers, à la belle peau brune, aux mains et aux bras magnifiques, et aux pieds tout petits ; ses cheveux étaient coiffés avec beaucoup d’art ; elle était très digne et s’efforçait d’être aimable, mais je voyais bien qu’elle n’avait aucune sympathie pour Jésus. Je me hasardai à lui dire quelques mots, je chantai un cantique, et je la quittai. Elle était en grande toilette : environ trois yards d’une belle étoffe autour des reins, c’était tout ce qu’elle portait ! Elle a des esclaves par centaines.

Quelques jours auparavant, l’un d’eux s’était pendu ; on supposait qu’il avait été enlevé et amené là ; car l’horreur de l’esclavage, là-bas, est pour beaucoup ce qu’elle était ici, et ils se tuent souvent, en se noyant ou en se pendant ; on lui coupa la tête, que l’on porta à la reine comme une relique. Certaines des épouses sont des filles d’environ quatorze ans.

Duketown, Vieux-Calabar, le 20 juin 1887. C’est un grand jour en Angleterre et dans les provinces : le jubilé des cinquante ans de règne de la bonne reine. J’aurais aimé être en Angleterre, et j’aurais pu y aller ; mais je pensai à tous ces pauvres missionnaires qui auraient été heureux d’y être, ne fût-ce que pour un peu de changement et de repos, et aussi pour assister au grand anniversaire royal, mais que leur œuvre, et pour certains le manque de moyens, empêchaient de partir ; et je pensai, bien que j’eusse tant besoin de repos, et que le médecin m’eût dit qu’il me faudrait quitter le pays et changer entièrement de climat avant de pouvoir espérer aller beaucoup mieux, qu’il était juste de me refuser ce grand et unique privilège que j’aurais jamais de voir une telle manifestation ; et en le faisant, le Seigneur m’a bénie, et j’espère qu’il exaucera la petite prière qu’il m’a mise au cœur pour la reine, dont le règne de cinquante ans a eu un caractère si beau, si élevé moralement, si chrétien. Que sa vie et sa santé soient très précieuses à ses yeux ; qu’elle vive longtemps pour être une bénédiction pour toutes les nations ; et quand son règne ici-bas aura pris fin, qu’elle règne avec celui qui est le Seigneur de toutes les nations, et qui, d’entre toutes, s’est racheté par le sang de Christ des rois et des sacrificateurs pour Dieu. Amen. Amen.

Clay-Ashland, Liberia, Afrique occidentale, le 12 juillet 1888. Depuis longtemps, un certain nombre de chrétiens manifestent un vif intérêt pour la question de la sainteté personnelle ; et depuis le réveil, qui se poursuit depuis trois semaines, cet intérêt s’est intensifié ; la question a été examinée à diverses reprises avec plusieurs membres, et avec quelques-uns des principaux intendants de l’église.

LA MAISON DU GÉNÉRAL SHERMAN, MONROVIA.

J’ai suggéré qu’il serait opportun de tenir une réunion régulière une fois par mois, pour l’avancement de la sainteté, et au profit de ceux qui s’intéressaient particulièrement et précisément à la question. Et pour que le but de cette réunion fût mieux compris, nous avons jugé bon de l’organiser en association, sous le nom d’« Association de sainteté de Clay-Ashland ». Elle a l’approbation du pasteur de l’église, le pasteur James Cooper, et bénéficie aussi de son expérience personnelle de la bénédiction de l’entière sanctification.

Il a été décidé que le pasteur nommerait une aide pour sœur Martha Ricks, puisqu’elle avait toujours une aide à sa réunion de prière du vendredi après-midi ; et que sœur Ricks pourrait ensuite appeler à l’aider qui elle voudrait.

Afin de pouvoir nous aider davantage les uns les autres, sur le plan spirituel, nous avons jugé bon de recommander que nous soyons très vigilants, très appliqués à la prière, et consacrés à Dieu ; que nous nous efforcions de mener une vie de renoncement et de crainte de Dieu, et, autant qu’il dépend de nous, de vivre d’une manière conséquente, et par-dessus tout de nous garder de toute espèce de mal ; en priant pour obtenir la bénédiction, soyez précis ; dans votre témoignage, après l’avoir reçue, soyez précis, et Dieu affermira votre cœur et fortifiera votre foi ; tenez-vous ensemble ; et, avec une ferme foi en Dieu, vous n’avez rien à craindre : Confiez-vous en l’Éternel à perpétuité, Car l’Éternel, l’Éternel est le rocher des siècles. Amen.

J’avais prié, j’avais demandé au Seigneur de me guider au sujet de ce voyage, et j’avais été si souvent déçue ; puis j’avais été terrassée par un violent accès de fièvre, et j’étais très faible ; mais l’occasion se présenta d’aller au cap Mount, et je pensai que j’irais. Le bateau de M. Sherman remontait la côte, et on me dit que je pouvais y prendre place. Comme j’ouvrais ma Bible, mes yeux tombèrent sur ces mots, que je reçus comme une assurance pour me mettre en route : « Je ne mourrai pas, je vivrai, et je raconterai la bonté de Dieu. »

Nous étions partis vers trois heures de l’après-midi, lorsque vers neuf heures du soir une tempête fondit sur nous et fit rage de façon effrayante ; il semblait à chaque minute que le bateau allait chavirer ; il y avait un fort vent debout, et nous avions un terrible mal de mer ; j’étais si malade que je pouvais à peine tenir la tête droite.

Mais pendant tout ce temps, tandis que le petit bateau était ballotté en tous sens, et qu’il semblait à chaque instant qu’il allait se briser, le Seigneur garda mon cœur très calme en me remettant sans cesse ces mots en mémoire : « Je ne mourrai pas, je vivrai, et je raconterai la bonté de Dieu. » Et c’est bien ce qui arriva. Alléluia !

Le 3 juin 1889, juste avant de quitter Liberia pour l’Amérique, je fis une nouvelle tentative pour aller au cap Mount. C’était ma dernière occasion, et comme j’avais visité toutes les autres villes de la république, je sentais qu’il me fallait voir le cap Mount. Comme il faisait une très belle journée, je fis le tour pour voir si je pourrais trouver quelque bonne sœur pour m’accompagner. J’en demandai plusieurs, mais comme ce n’était pas une saison très agréable pour ce voyage, aucune ne put venir avec moi. J’allai trouver Mme Sherman et lui demandai si elle ne pourrait pas me suggérer quelqu’un. Elle me dit qu’elle pensait qu’Amanda McCrumidy viendrait.

Amanda était une bonne amie à moi ; elle avait une sœur qui habitait au cap Mount, et comme elle avait la charge de la maison de Mme la présidente Robert, à Monrovia, je pensai qu’elle pourrait peut-être venir ; je passai donc chez elle pour le lui demander, et elle accepta aussitôt. Elle n’était pas d’une constitution très robuste, mais elle avait un cœur très vaillant ; je n’aurais pu trouver à Monrovia personne de mieux fait pour ce voyage (car nous avions un bateau découvert) que Mlle McCrumidy.

J’allai trouver M. Isaac Dixon, qui était un grand négociant de Monrovia et avait aussi un comptoir au cap Mount, et je lui demandai s’il pourrait me faire conduire là-haut dans l’un de ses bateaux ; bien entendu, je devais payer. Il fut très aimable, et me donna un bon bateau et un équipage de ses meilleurs hommes. Nous devions partir le mardi matin. Le lundi après-midi, vers quatre heures, les nuages s’amoncelèrent, tout noirs, et nous fûmes menacés d’une terrible tempête. En regardant dehors et en voyant les nuages, ma foi trembla un tout petit peu ; mais je levai les yeux vers le Seigneur, et en un instant tout fut calme. Le mardi matin, 4 juin, le Seigneur avait confirmé dans mon cœur l’assurance que je devais partir. À six heures du matin, les nuages étaient noirs et menaçants, le tonnerre grondait, les vents soufflaient, mais ma foi ne vacilla jamais : c’était mon heure de partir. Vers huit heures, donc, mon amie Amanda arriva et me dit : « Vous partez ? »

« Oh, oui », répondis-je. Quelques instants plus tard, Mme Dixon envoya son petit garçon me dire de ne pas partir ; elle craignait que nous n’ayons une grosse tempête. Mais je dis : « Non, c’est mon heure de partir. »

Quand j’arrivai au bord de l’eau, je trouvai que le cœur avait manqué à M. Dixon ; il espérait que je déciderais de ne pas partir. Mais on construisit une sorte d’abri au-dessus du bateau pour nous protéger un peu du soleil et de l’orage, et nous voilà partis pour le cap Mount. Nous fûmes en mer tout le jour et toute la nuit, et nous atteignîmes le cap Mount à sept heures le lendemain matin. Nous louâmes le Seigneur encore et encore.

Jeudi 6 juin. J’ai fait plusieurs visites, et j’ai prêché le soir devant une

salle comble ; le Seigneur m’a donné une grande liberté pour parler, et il a aidé les gens.

Vendredi 7. Nous avons arrangé un hamac, et nous avons fait trois milles à pied jusqu’à un nouveau village pour rendre visite aux émigrants ; et de tous les tristes spectacles que j’aie jamais vus, ces pauvres gens étaient le plus triste ; comme mon cœur souffrait pour eux ! Dénués de tout, malades et ignorants ; il n’y avait pas, parmi les maisons que j’ai visitées, une seule qui fût tant soit peu confortable.

Samedi 8. J’ai visité la station de Mme Briley, la Mission épiscopale. Cette dame était une missionnaire blanche ; elle a passé un bon nombre d’années en Afrique, et j’imagine qu’elle y restera le reste de ses jours. C’était autrefois une station très prospère ; mais d’après ce que j’en ai vu, il semblait qu’il y manquait à peu près tout, et qu’elle avait besoin d’à peu près tout.

Dimanche 9. J’ai prêché deux fois, et j’ai parlé à l’école du dimanche.

Lundi 10. Six heures du matin. Nous voilà repartis dans nos bateaux découverts pour Monrovia. En mer toute la nuit. Oh, que le Seigneur est bon ! Une tempête nous surprend et nous menace lourdement. Comme je levais les yeux vers mon Père, Dieu, et que je l’appelais à notre secours, il m’a répondu promptement, et au bout d’un petit moment le vent a semblé tomber, et les nuages se sont dissipés.

Mardi 11. Toujours dans le bateau, et malade ; mais la matinée est délicieuse. Gloire au Seigneur ! Nous arrivons à Monrovia vers onze heures.

On me demande souvent : « Quelle est la religion de l’Afrique ? » Eh bien, là où j’étais, ils n’avaient aucune forme véritable de religion. C’étaient ce que nous appellerions des adorateurs du diable. Ils disent que Dieu est bon ; il ne leur fait pas de misères ; il n’y a donc pas besoin de le prier. Mais ils prient, ils dansent, ils font cuire de grands plats de riz et de poisson, et les déposent dehors la nuit pour que le Diable puisse faire un bon repas. Ils pensent que s’ils le nourrissent bien et restent en bons termes avec lui, il leur donnera de bonnes récoltes et de la chance, et tiendra la maladie éloignée. Si la variole, ou quelque maladie de ce genre, vient dans leur village, ils disent que c’est parce que quelqu’un a mis le Diable en colère.

C’est à Baraka, avec l’évêque Taylor, que je fis ma première expérience de leurs lois et de leurs coutumes. Sœur Betty Tubman, tante Julia Fletcher et moi, nous allâmes, en compagnie de l’évêque, ouvrir une station à Baraka. C’est une grande ville indigène, et, des années auparavant, l’Église méthodiste avait eu une station florissante tout près de cette même ville.

Comme l’évêque Taylor était venu en Afrique pour aider mon peuple en y fondant des missions et des écoles, je sentais qu’il était de mon devoir de faire tout ce que je pouvais pour l’aider, de soutenir l’évêque, et de faire ce que je pouvais en veillant aux petites nécessités.

J’avais une grande cantine, comme on les appelle en Afrique ; ici, nous dirions une boîte à provisions ; je la remplissais donc de nourriture, la meilleure que je pouvais trouver ; je faisais cuire une grosse miche de pain de maïs, et je me procurais quelques conserves de viande, et un jambon quand je le pouvais. Cinq dollars, c’était à peu près le prix le plus bas auquel on pouvait avoir un jambon au cap des Palmes ; mais même à ce prix-là, ils ne restaient pas sur les bras des marchands ; car, quand il s’agit de nourriture, les Libériens ne sont pas regardants, et le jambon n’est pas une rareté, bien qu’ils n’en aient pas tous les jours ; mais ils s’arrangent généralement pour en avoir quand ils en veulent tout spécialement. Ils peuvent souvent obtenir ce genre de choses coûteuses par le troc, contre du café ou de l’huile de palme. Mais, bien entendu, je n’avais rien de tel, et je devais toujours payer comptant ce que je prenais dans les magasins.

Puis j’avais emporté un petit réchaud à pétrole, et du cacao, et du café, et une boîte de lait condensé, et des biscuits, ou biscuits de mer, car le pain ne dure pas longtemps ; si l’on essaie de le garder, il aigrit ou il moisit ; aussi le consommons-nous généralement pendant qu’il est frais, après quoi nous nous rabattons sur le biscuit de mer.

Le Seigneur était si bon que j’avais généralement un peu d’argent sur moi. Mais souvent ce n’était pas une question d’argent : on ne pouvait pas se procurer les choses dont on avait besoin ; il n’y en avait pas. Mais c’était merveilleux de voir comme j’apprenais à me débrouiller et à m’en tirer. On dit que la nécessité est mère de l’invention ; et l’Afrique est certainement le pays où elle peut se développer.

Nous nous levions de bonne heure le matin ; je faisais bouillir de l’eau et préparais à l’évêque une tasse de cacao ou de café, et je lui donnais ainsi un petit déjeuner matinal.

Les indigènes étaient toujours aimables et hospitaliers ; ils prenaient leur repas vers neuf ou dix heures ; mais à cette heure-là, nous aurions été bien affaiblis, n’en ayant pas l’habitude ; et comme l’évêque était très matinal, je savais qu’il valait mieux pour lui manger quelque chose avant cette heure. Et puis, je prenais toujours au moins une tasse de thé, ou quelque chose, avant que la journée soit avancée.

Les indigènes apportaient, par exemple, un poulet. Ils ne l’ébouillantaient pas pour le plumer comme nous le faisons ; ils le tuaient et le passaient au-dessus du feu ; et, naturellement, toutes les plumes qu’ils n’avaient pas enlevées, il nous fallait les ôter nous-mêmes ; puis ils apportaient

de grandes calebasses de riz, et du piment, car ils mettent du piment très fort dans tout ; c’est une des choses auxquelles je n’ai jamais pu m’habituer, le piment fort. Mais le cher vieil évêque se servait de riz, de volaille et de chèvre, car ils tuaient souvent une chèvre le matin pour la faire cuire au petit déjeuner.

Nous placions une caisse au milieu du sol, j’étendais une nappe dessus, ils y posaient les calebasses, et nous nous asseyions. Parfois, ils apportaient trois ou quatre calebasses ; il nous fallait manger un peu de chacune ; ils n’auraient pas du tout été contents que nous en renvoyions une sans y avoir goûté ; nous avions donc généralement de quoi manger en abondance, si seulement nous pouvions le manger ; on doit souvent s’accoutumer au goût avant de pouvoir vraiment l’aimer. Je fus en Afrique une année entière avant de vraiment apprécier et savourer ma nourriture. Tout semble avoir un goût différent ; mais certains s’y habituent très vite, et d’autres mettent un certain temps. J’eus toujours de quoi manger en abondance en Afrique. Je n’ai jamais vu un jour où je n’aie eu de quoi manger en abondance, même si ce n’était pas toujours ce que mon appétit savourait.

Je pensais qu’à Baraka nous ferions un feu dehors et que nous aurions un vrai temps de pique-nique. Nous ferions tout cuire à notre façon, comme on le fait dans les pique-niques ; car tante Julia et Betty étaient toutes deux de bonnes cuisinières, et sur ce point je comptais bien montrer à l’évêque comme nous savions bien le traiter.

Mais voilà qu’en arrivant, on ne nous permit pas du tout de faire du feu dehors ; tout ce qu’on avait à faire cuire devait l’être dans la case indigène que nous occupions. Aucun feu n’était permis dehors, sauf une sorte de four où ils cuisaient leur poterie — toutes sortes de récipients faits d’argile qu’on met au feu pour les cuire.

C’est merveilleux de voir comme ils sont habiles dans ces choses-là ; ils font tous leurs ustensiles de cuisine ; nous appellerions cela de la terre cuite ; certains sont très jolis ; ils sont solides et bien faits, et de toutes les tailles ; des jarres qui contiennent un, deux, trois et cinq gallons d’eau ; puis il y a des ustensiles plus petits.

Nous logions dans la plus belle maison du roi : une grande case indigène ; sol en terre battue, mais sec ; pas de fenêtres, pas de cheminée ; il y avait une place dans le sol où nous faisions le feu et la cuisine, et la fumée montait et passait à travers tout le chaume. Je ne sais comment je l’ai supporté, mais je m’en tirai à merveille. Quand le bois était mouillé et fumait beaucoup, la fumée me faisait souffrir des yeux ; mais, je ne sais pourquoi, j’ai idée que la fumée était bonne pour la santé en Afrique !

La coutume était que, le soir, chaque maison du village eût un petit feu dehors, devant la porte, et bien souvent on y déposait un morceau de tabac et une pipe ; c’était pour ceux de leurs amis qui étaient morts, ou pour que le Diable pût venir allumer sa pipe (bien entendu, ils supposent que le Diable fume) ; ils pensaient que c’était une bonne chose, et que cela lui ferait plaisir. Voilà pourquoi ils ne nous permettaient pas de faire un feu dehors. Je pensais que c’étaient des sottises ; mais ils me dirent que je ferais mieux de ne pas insister. Aussi, quand j’eus fait demander au roi, et qu’il eut répondu que non, nous ne pouvions pas faire de feu dehors, et quand j’eus moi-même fait le tour du village, à la tombée de la nuit, et vu qu’effectivement, près de chaque case, il y avait un petit tas de bois qui avait brûlé et qui était prêt à être rallumé, je fis tout simplement ce qu’on me disait, et je fis ma cuisine dans ma propre case indigène.

Pendant notre séjour, la première épouse du vieux roi, qui était l’épouse-reine, fut jugée et condamnée comme sorcière. Cela signifiait qu’elle devait mourir en buvant le bois sassy.

Une des autres épouses du roi accusait la première épouse d’avoir ensorcelé son enfant. L’enfant était une fille d’environ quatorze ans ; tandis qu’elle arrachait du manioc dans le champ de manioc, elle fut mordue par ce qu’on appelle le serpent du manioc, qui est aussi venimeux que le cobra de l’Inde. Quand cette enfant mourut, on dit que c’était parce que la première épouse l’avait ensorcelée ; et quand quelqu’un est accusé d’être sorcier, il doit mourir.

Cette pauvre femme s’enfuit et resta trois mois partie chez les siens. Et comme elle était la première épouse du roi, ce fut ce qu’ils appelaient une grande « palabre de honte » ; qu’il arrive quelque chose à l’épouse du roi — c’était vraiment très grave.

Comme l’épouse du roi était d’une très haute famille, ils se réunirent tous, et il leur fallut trois mois pour régler l’affaire. Mais elle fut réglée, et elle avait décidé de boire le bois sassy.

Elle avait deux fils, de superbes jeunes gens ; ils étaient grands et pleins de grâce, tout comme leur père, le roi ; c’étaient des jeunes gens très intelligents, et l’un d’eux parlait bien l’anglais. Ils nous dirent donc, le vendredi, que leur mère devait boire de nouveau le bois sassy le samedi ; elle devait le boire deux fois. Nous leur demandâmes donc de venir nous prévenir quand le moment serait venu, et ils promirent de le faire.

La mère séjournait dans un autre petit village indigène, à environ un demi-mille de cette grande ville. Le samedi matin, donc, vers huit heures, le jeune homme vint nous prévenir. Tante Julia était

sortie chercher du bois ; Betty et moi partîmes donc avec le jeune homme. Betty Tubman comprenait la langue indigène et la parlait très bien.

Au moment où nous arrivions à ce petit village, nous trouvâmes les hommes et la femme qui se rendaient au lieu de l’exécution. Le village était entouré d’une clôture de pieux. La vieille femme franchit la porte et passa dans l’espace découvert juste au-dehors.

Ce n’était pas une femme très grande, mais elle était très noire, avec de beaux membres, admirablement bâtie, de petits pieds, comme en aurait une dame, et de belles mains et de beaux bras ; elle avait la tête rasée et enduite de quelque chose de noir ; et elle portait autour des reins un petit pagne d’herbe, comme une petite jupe.

Comme nous franchissions la porte, je pensai au Seigneur Jésus, qui nous a dit de sortir en portant son opprobre. Hors de la porte, il y avait une sorte de bosquet, et un espace découvert juste au-delà de ce bosquet. Arrivés à l’endroit, ils s’arrêtèrent. Il y avait quatre ou cinq vieillards, et deux jeunes gens.

Les vieillards se tenaient là comme témoins. Ils posèrent un mortier à terre. L’un avait une calebasse, et un autre portait le bois sassy, qui est une décoction liquide. Je ne sais si personne a jamais découvert la véritable composition de ce bois sassy ; mais on me dit que c’est un mélange de certaines écorces. Il y a là-bas un arbre qui pousse très haut, qu’on appelle l’arbre à sassy ; mais on y mêle quelque chose qu’il est très difficile de découvrir, et les indigènes ne disent pas ce que c’est. Ils disent que c’est un de leurs remèdes, dont ils se servent pour appliquer leur loi qui punit les sorciers ; on ne peut donc pas savoir ce que c’est.

Bien qu’il fît si chaud, je me sentis glacée en regardant la scène. Mon cœur semblait cesser de battre. Oh, comme je priai Dieu de sauver cette femme ! Nous ne pouvions rien faire pour l’aider ; son mari ne pouvait pas l’aider ; ses fils ne pouvaient pas l’aider ; les siens ne pouvaient pas l’aider. Non, elle était accusée d’être sorcière, et elle devait subir la peine ; et la peine, c’était de boire le bois sassy. Si elle le vomit, elle a gagné sa cause.

Il arrive qu’ils le vomissent, et alors ils sont tenus en très haute estime ; ils sont élevés à un rang plus digne que tout ce qu’ils avaient connu auparavant. Je priai donc pour la pauvre et chère femme, que Dieu la fasse vomir.

Un moment, je crus que je ne pourrais pas supporter de voir cela ; mais je tins bon. Je me souviens comme je me cramponnai à une branche d’un arbre tout proche quand

elle fut sur le point de le prendre ; et je tins bon, et je priai. Son fils se tenait avec nous et regarda sa mère boire la première dose ; puis il s’enfuit en courant. Les deux jeunes gens puisèrent la décoction dans le mortier avec la calebasse, et la posèrent à terre, et elle dut alors la ramasser et la boire.

Quand ils eurent rempli la jatte, elle resta debout à la regarder, puis ramassa trois cailloux et dit quelque chose comme une petite prière ; puis elle frappa sur le bord de la jatte. Je compris quand elle dit « Niswa, oh, Niswa », ce qui voulait dire « Ô Dieu ». Je ne savais pas ce qu’elle disait d’autre. Mais elle frappa l’une des pierres sur le bord du récipient, jeta l’autre dedans, et lança la troisième au loin. Puis elle but le bois sassy. Elle avait deux gallons à boire.

Je me tournai vers Betty et lui dis : « Que dit-elle, Betty ? » Et elle me traduisit la partie que je n’avais pas comprise. La prière entière était celle-ci : « Ô Niswa, si j’ai fait sorcellerie, et que cette enfant est morte, quand je bois ce bois sassy, je ne dois pas le vomir. Mais si je n’ai pas fait sorcellerie pour que cette enfant meure, alors je dois vomir le bois sassy. »

Voilà donc ce qu’elle disait tout le temps qu’elle buvait le bois sassy. Après qu’elle eut avalé la première dose, ils puisèrent une autre pleine jatte. Oh, je tremblais. Je dis : « Seigneur, je t’en prie, fais-la vomir. » Et juste au moment où elle allait se baisser pour soulever la deuxième jatte, je la vis donner un petit coup d’épaules, ouvrir la bouche, et — si vous avez jamais vu une bouche d’incendie lancer de l’eau dans la rue — elle rendit ce bois sassy en un véritable jet !

Eh bien, j’aurais pu crier de joie. Je dis : « Merci, mon Dieu ! » Mais je ne le dis pas très fort, car ces individus avaient des regards de vengeance, et j’avais peur qu’ils ne nous chassent.

Puis elle but la deuxième jatte, puis la troisième, et la rendit, et elle fut victorieuse. Ma foi ! si je ne revins pas de cet endroit en sautant de joie ! Je ne saurais décrire ce que je ressentais.

Le lendemain matin était un dimanche ; et vers huit heures, nous entendîmes de tels chants, de tels airs de musique et de tels battements de tambours que nous nous demandâmes ce qui pouvait bien se passer. Nous regardâmes dehors, et voici que s’avançaient à travers le village toutes les femmes, et cette même femme, l’épouse du roi, avec deux compagnes de chaque côté, et magnifiquement parée ; elle portait, drapée autour d’elle, une belle étoffe du pays de toutes les couleurs, comme la tunique de Joseph ; elle était baignée et

ointe ; elle avait des anneaux aux oreilles et des bracelets aux poignets ; ses doigts étaient couverts de bagues, et elle avait des anneaux aux orteils et aux chevilles. Elle était magnifique !

Ils ont une sorte d’herbe qu’ils teignent en noir, et qui ressemble beaucoup à des cheveux ; elle portait une coiffure de cette herbe, joliment bouclée, et elle était aussi belle qu’on peut l’être. Puis elle avait un grand, un immense parasol, rayé de rouge, de bleu, de vert et de jaune. Oh, mais qu’elle était chic ! Et on la promena à travers le village ; on dansait et on chantait — les enfants, petits garçons et petites filles, et les femmes.

Le lendemain, le lundi, les hommes brûlèrent de la poudre, comme ils disaient. Vers cinq heures du matin, nous entendîmes tirer un gros canon. Nous nous demandions si la guerre n’avait pas commencé. Mais c’était le jour où les hommes se réjouissaient de la victoire qu’avait remportée l’épouse du roi.

Je n’oublierai jamais comment le pauvre vieux roi vint me trouver et voulut me faire boire du vin.

« Non, roi, lui dis-je, vous savez que je suis une femme de tempérance. Moi pas boire vin. »

Il parut fort indigné. Il dit : « Qu’est-ce qu’il y a ? Ma femme pas mourir, et toi pas pouvoir boire un petit peu vin avec moi, quand mon cœur content parce que ma femme pas mourir ? »

« Eh bien, roi, lui dis-je, je suis très contente, et j’ai prié, et je crois que Dieu a aidé votre femme pour qu’elle pas mourir. Mais moi, je pas boire vin. »

Puis, comme il allait se détourner, presque avec dégoût, je lui dis : « Je vous dis, roi, moi donner vous tasse cacao. Moi faire pour vous. Comme ça vous boire cacao avec moi. »

« Oui », dit-il ; puis il sourit.

Je me mis donc à l’ouvrage et préparai un bon bol de cacao, j’y mis du sucre et du lait condensé, et je lui donnai un biscuit de mer et un peu de viande, ce qui lui fit grand plaisir. Nous fûmes donc amis.

Les pauvres femmes d’Afrique, comme celles de l’Inde, ont une vie dure. En règle générale, ce sont elles qui ont tout le gros travail à faire. Elles doivent couper et porter tout le bois, porter toute l’eau sur leur tête, et planter tout le riz. Les hommes et les garçons coupent et brûlent la brousse, avec l’aide des femmes ; mais semer le riz et planter le manioc, c’est aux femmes de le faire.

Vous verrez souvent un grand gaillard marcher devant, sans rien à la main qu’un coutelas (car ils portent toujours cela ou une

lance), et une femme, son épouse, qui suit derrière, avec un gros enfant sur le dos et un fardeau sur la tête.

Si fatiguée qu’elle soit, son seigneur et maître ne songerait pas à lui apporter une jarre d’eau pour faire cuire son souper, ni à piler le riz ; non, c’est à elle de le faire. Un grand garçon n’apporterait pas d’eau à sa mère ; il dirait :

« Garçon pas porter l’eau ; ça, c’est travail de femme. »

S’ils vivent chez des missionnaires, ou chez des Libériens, ou chez qui que ce soit en dehors de leur propre peuple indigène, alors ils font ces choses-là ; mais pas les uns pour les autres.

Dès qu’une fille vient au monde, elle appartient à quelqu’un. Le père qui a un fils met le plus haut but de sa vie à veiller à ce que son fils ait une femme ; il conclut donc un accord, et commence à payer une dot pour une fille destinée à son fils. Parfois elles n’ont que quelques mois, et on les voit déjà parées de leurs bijoux de fiançailles.

Si celui qui achète la fille est aisé, elle aura autour de sa petite taille un épais rouleau de perles, parfois cinq ou six rangs ensemble ; ou bien elle aura des bracelets à ses petits poignets, tantôt en cuivre, tantôt simplement en fer ordinaire, faits par le forgeron indigène ; elle aura les mêmes aux chevilles, avec un petit grelot dedans, comme une clochette, qui tinte quand elle marche.

En grandissant, elles ont leurs goûts, leurs préférences et leurs aversions. L’âge du mariage est de treize à quatorze ans, et parfois plus tôt. Pendant toutes ces années, le père du garçon, ou l’homme lui-même, paie pour la fille. Voilà pourquoi il est difficile d’avoir les filles. Ce sont les filles qui rapportent gros ; aussi, plus un père a de filles, plus il est riche.

Les filles achetées au prix d’un bœuf sont de haut rang ; c’est à peu près la catégorie la plus élevée. Vient ensuite celle des chaudrons de cuivre, des étoffes et des perles. La troisième est plus ordinaire : du tabac, des étoffes, de la poudre, et un peu de gin n’est pas malvenu. À tout cela, il peut ajouter autant qu’il veut ; mais ce que j’ai nommé, ce sont les principales choses dont on se sert pour acheter une fille indigène comme épouse.

Les pauvres ! On ne les consulte pas ; elles n’ont pas le choix. Si l’homme ne leur plaît pas, elles sont obligées de le suivre quand même, si mal qu’il les traite ; et parfois elles sont cruellement traitées. Mais leur propre père ne pourrait pas les protéger. Les lois sont très strictes sur ce point. La femme d’un homme est sa femme, et nul n’ose s’en mêler.

Un matin, à Sinoe, vers six heures — je me levais généralement

FRANCES, MA PETITE BASSA INDIGÈNE.

à cette heure-là, et souvent plus tôt, surtout les jours de lessive ; cinq ou six heures du matin, c’était le plus beau moment de la journée en Afrique, surtout quand on avait une grosse journée de lessive ou de repassage à faire, ou n’importe quoi d’autre ; il fait alors très agréable et frais, mais à mesure que le soleil monte, il devient plus fort, jusqu’à être parfois presque insupportable —, j’entendis quelqu’un pleurer de façon tout à fait pitoyable dans la rue, et il semblait y avoir quantité de voix qui criaient et parlaient ; mais, mêlés à tout cela, j’entendais ces sanglots profonds et pitoyables.

J’allai regarder par la fenêtre, et je vis une pauvre fille d’environ quinze ou seize ans, je suppose, et une fille de couleur aussi jolie que j’en aie jamais vu ; elle avait la peau d’un brun foncé, était de taille moyenne et admirablement faite ; ses cheveux étaient joliment coiffés, comme elles savent le faire, et ses mains et ses bras étaient aussi potelés et d’une forme aussi délicate que si elle était née reine.

Il y avait cinq ou six hommes, et autant de garçons. Le vieux était laid comme un singe ; c’était son mari ; il la tenait par le bras, la tirait par saccades et la battait ; puis les garçons accouraient et lui donnaient sur ses épaules nues des claques qu’on entendait très distinctement.

Je descendis l’escalier en courant, j’appelai M. R., et je le suppliai d’aller voir s’il ne pouvait rien faire pour la pauvre petite. Il dit que c’était sans doute une palabre de femme ; c’est la plus grosse sorte de palabre en Afrique, et personne ne peut aider à la régler, sinon les intéressés eux-mêmes. Pourtant, je le suppliai tant qu’il y alla.

Il revint au bout d’une heure environ, et dit qu’elle était la femme de cet horrible vieillard, qu’elle s’était enfuie de chez lui parce qu’il l’avait battue, et qu’elle était partie depuis plusieurs semaines ; ces autres hommes l’avaient retrouvée et l’avaient gardée pour le vieux, mais elle ne voulait pas retourner chez lui.

« Mais enfin, dis-je, ne peut-on rien faire pour l’aider ? »

« Non, dit-il, il n’y a qu’une seule chose : si l’un de ces hommes plus jeunes persuadait le vieux de la vendre, et qu’il y consente, et qu’on lui paie une bonne dot, celui-là pourrait l’avoir. Mais si le vieux était contrariant et refusait, il la torturerait à mort sous les yeux mêmes de son propre père, et celui-ci ne pourrait pas l’aider. »

Mais il dit que le vieux était plutôt d’un bon naturel, et qu’il pensait que l’un de ces jeunes gens l’achèterait.

Parfois, ces vieux font ces tours-là pour avoir de l’argent. J’espère vraiment qu’ils l’ont achetée.

Voilà donc pourquoi il vaut tellement mieux que le missionnaire achète les filles, au prix d’un bœuf, soit vingt ou vingt-cinq dollars ; c’est le prix d’une fille. Et ils sont très honorables en cela. Si une fille a été achetée par un missionnaire, elle est libre pour toute sa vie ; personne ne la réclamera jamais ; mais autrement, elle peut être réclamée des années après par n’importe lequel des siens qui veut faire des histoires. Même si elle était mariée et établie, cela ne la sauverait pas, si elle ne pouvait pas dire qu’elle avait été achetée.

On ne me demanda rien pour ma Frances, une Bassa, bien que ce fût leur coutume. Son père me la donna, et Mme Brown aussi, à qui il l’avait d’abord donnée sans aucune dot. Sa mère mourut, et je dis à M. Brown que si les siens la voulaient, ils devraient me payer deux bœufs ; car c’était ce qu’elle m’avait coûté, avec les soins et le mal que je m’étais donnés pour elle. Après cela, je n’en entendis plus jamais parler.

Les garçons sont libres ; pas de dot pour eux. Ils peuvent aller vivre chez les missionnaires, se marier et s’établir, comme il leur plaît.

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