Amanda Smith : une autobiographie
Introduction

Chapitre 2 · 12 min de lecture · 15 min d’écoute

Introduction

Pendant l’été 1876, alors que j’assistais à un camp-meeting à Epworth Heights, près de Cincinnati, mon attention fut attirée par une dame de couleur, vêtue d’un habit très simple qui me rappelait un peu celui que portaient autrefois les Amis, et qui était occupée à expliquer une leçon biblique devant un petit auditoire.

On me dit que l’oratrice était Mme Amanda Smith, et que c’était une femme aux dons remarquables, qui avait été grandement bénie en diverses régions du pays.

Ayant passé presque toutes mes années d’adulte de l’autre côté du globe, je ne connaissais guère de monde en Amérique, et cela explique que je n’eusse jamais entendu parler de cette pieuse dame avant de la rencontrer à ce camp-meeting.

Ses remarques sur la leçon biblique ne me frappèrent pas particulièrement, et ce ne fut que le soir du même jour, me trouvant par hasard agenouillé près d’elle dans une réunion de prière, que j’eus l’impression d’être en présence d’une personne d’une puissance peu ordinaire.

Les réunions de la journée n’avaient pas été très fructueuses, et un esprit d’abattement pesait sur beaucoup des responsables. Une forte pluie était tombée, et nous étions agenouillés, assez inconfortablement, dans la paille qui entourait l’estrade du prédicateur.

Plusieurs avaient prié, et je partageais moi-même l’abattement général, quand je fus soudain saisi par le son d’un chant. Je levai la tête et, à peu de distance, sans doute pas plus de deux mètres de moi, je vis la sœur de couleur du matin, à genoux, le buste droit, les mains étendues et le visage tout rayonnant.

Elle avait soudain entonné un chant de triomphe et, tout surpris que je fusse de ce changement dans l’ordre de la réunion, je me trouvai aussitôt captivé par le chant et par la chanteuse.

Quelque chose comme une sainte lumière semblait reposer sur le visage sombre devant moi, et je sentis en un instant qu’elle possédait à un rare degré la puissance spirituelle.

Ce quelque chose d’invisible que nous avons coutume d’appeler la puissance, et qu’aucun croyant chrétien ne possède jamais, sinon comme l’un des fruits de l’Esprit de Dieu demeurant en lui, était sien à un degré marqué.

Dès lors je la considérai comme une ouvrière douée dans la vigne du Seigneur, mais il me restait encore à apprendre que l’onction de l’Esprit lui avait accordé davantage que le seul don de la puissance spirituelle.

Une semaine plus tard, je la rencontrai à Lakeside, dans l’Ohio, et j’en reçus de nouveau la même impression ; mais je commençai alors à découvrir qu’elle n’était pas seulement une femme de foi, mais qu’elle possédait une clarté de vue que j’ai rarement trouvée égalée.

Ses illustrations familières, ses expressions pittoresques, ses appels chaleureux ont tous le suprême mérite d’être autant de véhicules qui portent les vérités vivantes de l’Évangile de Jésus-Christ jusqu’au cœur de ceux qui ont le bonheur de l’entendre.

Quelques années après mon retour en Inde, en 1876, j’appris avec joie que cette ouvrière choisie et approuvée du Maître avait décidé de visiter ce pays. Elle arriva en 1879 et, après un bref séjour à Bombay, passa du côté oriental de l’empire, et nous aida quelque temps à Calcutta. Elle revint aussi deux ans plus tard, et nous apporta de nouveau une aide précieuse.

La nouveauté d’une femme de couleur venue d’Amérique, qui avait été esclave dans son enfance, paraissant devant un auditoire de Calcutta, suffisait à attirer l’attention ; mais cela seul n’expliquerait pas la faveur dont elle jouit pendant tout son séjour dans notre ville.

Elle fut violemment attaquée par des esprits étroits dans les journaux quotidiens et ailleurs, mais l’opposition ne sembla qu’ajouter à sa puissance.

Pendant les dix-sept années que j’ai vécu à Calcutta, j’ai vu bien des étrangers célèbres visiter la ville, dont certains attirèrent de grands auditoires, mais je n’ai jamais connu personne qui pût attirer et retenir un auditoire aussi nombreux que Mme Smith.

Elle m’aida à l’église comme dans les réunions en plein air, et ne manqua jamais de montrer le tact particulier qui la distingue.

Je n’oublierai jamais une réunion que nous tenions sur une

place découverte, au cœur même de la ville. C’était dans un temps d’effervescence considérable, et quelques prédicateurs chrétiens avaient été rudement malmenés sur cette même place quelques soirs auparavant. Je venais moi-même de parler quand je remarquai une grande foule d’hommes et de garçons qui, après avoir réussi à disperser l’auditoire d’un missionnaire de l’autre côté de la place, se précipitaient vers nous avec de grands cris et des gestes menaçants.

Livré à moi-même, j’aurais tenté de gagner la caisse sur laquelle se tenaient les orateurs, afin de dominer la foule ; mais au moment critique, notre bonne sœur Smith s’agenouilla sur l’herbe et se mit à prier. Quand la foule arriva en courant sur les lieux et la vit, son visage radieux tourné vers le ciel du soir, répandant son âme dans la prière, elle devint parfaitement silencieuse, et resta comme clouée sur place ! Pas même un murmure ne troubla le silence solennel, et quand elle eut fini, nous eûmes une réunion aussi ordonnée que si nous avions été entre les quatre murs d’une église !

En ce temps-là, un directeur de théâtre bien connu, très porté sur la bouffonnerie populaire, m’écrivit pour m’inviter à faire en sorte que Mme Smith prêchât dans son théâtre un certain dimanche soir. Je fus fort surpris en recevant la lettre et, la lui apportant, je lui dis que je ne savais pas ce que cela signifiait. Plusieurs amis qui se trouvaient là se mirent aussitôt à l’en dissuader :

« N’y allez pas, sœur Amanda, dirent plusieurs à la fois, cet homme veut seulement avoir une bonne occasion de vous observer, afin de pouvoir vous contrefaire dans son théâtre. Il n’a aucune bonne intention. Ne vous fiez à lui en aucune circonstance. »

Après un moment d’hésitation, Mme Smith répondit en des termes que je n’oublierai jamais :

« Il m’est défendu, dit-elle, de juger qui que ce soit. Vous ne voudriez pas que je vous juge, et vous trouveriez mal que l’un de nous juge un frère ou une sœur de l’Église. Quel droit ai-je de juger cet homme ? Je n’ai pas plus le droit de le juger que s’il était chrétien. »

Elle dit qu’elle en ferait un sujet de prière et qu’elle donnerait sa décision. Elle le fit, et décida d’accepter l’invitation.

Quand vint le dimanche soir, le théâtre était plein comme une caque de harengs, et des centaines de gens ne purent y entrer. Je présidai la réunion et, après le chant et la prière, je présentai notre étrange amie d’Amérique.

Elle parla simplement et avec justesse, évoquant en termes fort courtois la bonté du directeur qui lui avait ouvert les portes de son théâtre, et elle fit manifestement une impression profonde et favorable sur l’auditoire. Personne ne rit, et l’on ne tenta jamais par la suite de la tourner en ridicule. Comme elle quittait la scène, le directeur me dit :

« Si vous voulez de nouveau le théâtre pour elle, ne manquez pas de me le faire savoir. Je ferais n’importe quoi pour cette femme inspirée. »

Pendant le séjour de Mme Smith à Calcutta, elle eut l’occasion de voir d’assez près la population indigène. Là encore, je fus frappé de son extraordinaire faculté de discernement. Nous avons à Calcutta une classe d’hindous réformés qu’on appelle les Brahmos. Ce sont, en tant que classe, des hommes fort estimables, et ils étaient alors conduits par l’éminent Keshub Chunder Sen.

Tout visiteur de marque qui vient à Calcutta ne manque pas de chercher à faire la connaissance de quelques-uns de ces Brahmos, et d’étudier plus ou moins le système réformé qu’ils professent et enseignent. Je me suis souvent étonné que si peu, même parmi nos visiteurs les plus capables, paraissent en mesure de comprendre le véritable caractère de ces hommes ou de leur nouveau système. Mme Smith trouva très vite accès auprès de quelques-uns d’entre eux et, mieux qu’aucun autre étranger que j’aie jamais vu visiter Calcutta, elle se forma une appréciation merveilleusement juste du caractère, tant des hommes que de leur enseignement religieux.

Elle vit presque d’un coup d’œil tout ce qu’il y avait d’étrange et tout ce qu’il y avait de faible dans ces hommes et dans leur système.

Ce pénétrant pouvoir de discernement, qu’elle possède à un si haut degré, me frappa de plus en plus à mesure que je la connus davantage. De savants érudits et des docteurs religieux d’esprit philosophique paraissaient franchement inférieurs à elle quand il s’agissait de découvrir la valeur pratique d’hommes et de systèmes qui avaient attiré l’attention du monde !

J’ai déjà parlé de sa clarté de perception et de son talent à exposer la vérité sans voile de l’Évangile du Christ. À son contact, j’ai appris de sa bouche bien des leçons précieuses ; et un jour, devant un auditoire américain, comme le Dr W. F. Warren exhortait les jeunes prédicateurs à accepter d’apprendre de leurs propres auditeurs, même si beaucoup de ces auditeurs pouvaient être relativement illettrés, je me hasardai à appuyer son exhortation en disant à l’auditoire que j’avais appris, de choses

d’une réelle valeur pour moi comme prédicateur de la vérité chrétienne, plus d’Amanda Smith que d’aucune autre personne que j’eusse jamais rencontrée.

Pendant tout son séjour en Inde, Mme Smith fut toujours gaie et pleine d’espérance. En cela aussi, elle différait de la plupart des visiteurs de notre grand empire. Certains adoptent des vues sombres en considérant la faiblesse du christianisme, et en observant les formidables fortifications qu’ont élevées les adeptes des diverses fausses religions du peuple.

Certains vont même jusqu’au désespoir, et refusent de croire que l’Inde puisse jamais être sauvée, ni même améliorée ; tandis que fort peu sont capables de croire non seulement que l’Inde deviendra un jour un empire chrétien, mais que le Christ relèvera un jour les peuples de ce pays, et révolutionnera ou transformera la société telle qu’elle existe aujourd’hui, au point de faire d’eux, en pratique, un peuple nouveau.

Notre bonne sœur Amanda Smith n’appartint jamais à aucune de ces catégories découragées.

Elle était parfois touchée par les tableaux de misère qu’elle voyait autour d’elle, mais elle ne perdit jamais l’espérance. Elle était d’un tempérament gai, il est vrai ; mais, indépendamment de ce sentiment personnel, elle eut toujours une espérance alerte et une foi victorieuse, qui lui rendaient facile de croire que le Sauveur qu’elle aimait et servait avait réellement l’intention de sauver et de transformer l’Inde.

Peu après la visite de Mme Smith en Inde, un autre Virginien passa par Calcutta au cours de son tour du monde. C’était M. Moncure D. Conway.

Ces deux personnes, Mme Smith et M. Conway, étaient des Virginiens représentatifs. Ils étaient nés dans la même région du pays, avaient été élevés dans le méthodisme, et connaissaient à fond, l’un par l’observation, l’autre par l’expérience, le terrible caractère du système esclavagiste américain.

M. Conway fut, dans sa jeunesse, prédicateur méthodiste pendant plusieurs années, mais, de son propre aveu publié, il ne comprit jamais ce qu’était le véritable esprit du méthodisme. Il fut un temps un pasteur unitarien bien connu et assez populaire ; mais, trouvant les unitariens trop étroits et trop orthodoxes pour un homme d’esprit aussi libéral, il fonda à Londres une Église indépendante, ou une organisation quelconque, et prêcha pendant plusieurs années devant une petite assemblée obscure, jusqu’à ce que sa dernière expérience aboutît à un échec avoué.

Les impressions qu’il rapporta de l’Inde, telles qu’il les a consignées, furent des plus

sombres. Il ne vit rien à espérer dans la condition du peuple, et le regarda dans son état d’impuissance avec une stupeur vide, sinon avec désespoir. Il traversa l’empire sans laisser derrière lui une seule trace de lumière, sans faire une impression salutaire sur aucun cœur ni aucune vie, sans trouver une porte ouverte par laquelle rendre un homme ou une femme plus heureux ou meilleurs ; sans voir, en un mot, un seul rayon d’espérance briller sur ce qu’il regardait comme un pays sombre et plongé dans les ténèbres.

Mme Smith, l’autre Virginienne, sans un iota du savoir de M. Conway, et privée de presque tous les avantages dont il avait joui, non seulement garda la foi de son enfance, mais la mûrit et la développa jusqu’à ce qu’elle atteignît un degré de pureté et de force rarement vu dans notre monde.

Elle aussi vint en Inde ; mais, à la différence de l’autre Virginien, elle nourrit l’espérance là où il n’éprouvait que le désespoir, elle vit la lumière là où il ne percevait que les ténèbres, elle trouva partout des occasions de faire le bien qui échappèrent entièrement à son observation à lui ; et pendant ses deux années de séjour dans le pays où elle alla, elle traça un sentier de lumière au milieu des ténèbres !

En quittant le pays, elle pouvait regarder en arrière vers une centaine de foyers rendus plus lumineux et meilleurs par sa venue, vers des centaines de cœurs dont les fardeaux avaient été allégés et les chagrins adoucis grâce à son ministère public et privé.

Des milliers de gens en ce pays se souviennent d’elle avec reconnaissance jusqu’à ce jour.

Sa vie offre un commentaire frappant, à la fois sur la valeur du Nouveau Testament pour ceux qui le reçoivent dans la lettre comme dans l’esprit, et sur le néant de cet évangile de l’incrédulité qui trouve aujourd’hui une si large audience.

Mille Virginiens de l’espèce de Conway pourraient aller et venir pendant mille ans sans rendre l’Inde meilleure, mais mille Amanda Smith suffiraient à révolutionner un empire !

Je suis très heureux d’apprendre que Mme Smith a enfin été amenée à céder aux instances de ses amis et à préparer une esquisse de sa vie si riche en événements. J’espère que l’histoire en sera racontée sans réserve, dans toute sa simplicité comme dans toute sa force, et je ne doute pas que Dieu ne couronne ce dernier de ses nombreux travaux d’abondantes bénédictions.

J. M. THOBURN.

CALCUTTA, le 22 octobre 1891
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