Chapitre 17 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
À l’église du Dr Taylor, à New York
C’était, je crois, en octobre 1870, ou 1871. C’était à l’époque où Miss Sarah Smiley, la quakeresse, était très en vogue. Elle donnait alors des lectures bibliques dans diverses églises — l’église du Dr Cuyler, à Brooklyn, les églises méthodistes, et d’autres encore. Je tenais moi-même des réunions à l’église méthodiste de la Vingt-Quatrième Rue, avec le révérend Dr —, et Miss Smiley donnait au même moment une série de lectures bibliques à l’église du Dr Taylor. Un soir, quelques dames de Brooklyn, qui avaient suivi les réunions de la Vingt-Quatrième Rue, vinrent me dire : « Oh, Amanda Smith, êtes-vous allée entendre Miss Smiley à l’église du Dr Taylor ? » Et je répondis : « Non. »
« Eh bien, dirent-elles, elle y sera demain après-midi, et ce sera sa dernière lecture biblique. Elle portera sur tel sujet », et elles nommèrent le sujet. « Oh, hier, c’était magnifique. J’ai pensé à vous, et j’aurais voulu que vous soyez là. Alors j’ai décidé de venir vous le dire ce soir, et peut-être pourriez-vous y aller demain après-midi. »
Je ne tenais pas de réunions l’après-midi, seulement le soir ; je les remerciai donc bien aimablement et me dis que j’irais entendre Miss Smiley. Ce que je fis. J’arrivai de bonne heure. Une assez nombreuse assistance était déjà réunie, bien qu’il restât une demi-heure avant le début. Il y avait là plusieurs messieurs, et des dames que j’avais rencontrées, les unes à Ocean Grove, les autres aux réunions du mardi du Dr Palmer ; et quelques-unes de ces dames me dirent : « Voyons, Amanda Smith, en attendant, ce serait bien agréable si vous vouliez nous chanter quelque chose. »
Les « Winnowed Hymns » étaient alors très en vogue ; ils étaient
tout nouveaux, et il y avait bon nombre de morceaux que je connaissais très bien. En ce temps-là, je chantais beaucoup, et, je ne sais comment, le Seigneur semblait toujours bénir mon chant. Ces dames tenaient donc beaucoup à ce que je chante. Je leur dis que je n’aimais pas trop le faire ; je pensais que ce ne serait peut-être pas bien vu dans cette église où j’étais nouvelle, qui n’était pas une église méthodiste, et que cela pourrait ne pas plaire. Mais elles m’assurèrent que tout irait bien. Plusieurs de ces dames étaient membres de l’église. Elles me garantirent que je ne manquerais nullement aux convenances en chantant. Alors, comme elles insistaient, je chantai.
Le Seigneur bénit le chant. Quand j’eus fini un morceau, elles me demandèrent d’en chanter un autre. Ce sont elles qui faisaient le choix ; je ne me rappelle plus au juste ce que c’était, mais je chantai un autre morceau. Et pendant qu’elles en choisissaient encore un, je dis : « Je crois que je ferais mieux de ne plus chanter pour l’instant », et je demandai au Seigneur de m’aider et de ne pas permettre que je sois en train de chanter quand Miss Smiley entrerait. Je pensais qu’elle pourrait croire que je m’étais mise en avant. Et le Seigneur m’épargna cette humiliation.
Les dames insistaient toujours, et disaient qu’elles étaient sûres que Miss Smiley en serait plutôt contente. Mais je n’en avais pas le sentiment. Ainsi Miss Smiley entra à un moment où l’on ne chantait pas. Une minute ou deux plus tard, avec l’insistance qu’elles mettaient, j’aurais sans doute été en train de chanter. Oh, que j’étais heureuse que le Seigneur m’en eût gardée !
Miss Smiley mena sa lecture biblique à merveille. Ce fut très intéressant, et tout le monde sembla l’apprécier. Les messieurs vinrent me serrer la main et me remercier pour le chant. Les dames qui étaient là me remercièrent aussi pour le chant ; et comme je me trouvais tout près de Miss Smiley, je la remerciai de son allocution et lui dis combien elle m’avait fait du bien ; mais elle me parut plutôt froide. Alors je pris peur, et je regrettai de lui avoir adressé la parole.
Peu après, je vis une dame, grande, aux cheveux noirs, au teint très jaune, à l’air prodigieusement hautain, et d’une physionomie que la douceur n’éclairait guère — mais enfin, elle pouvait passer. Je vis cette dame s’approcher de Miss Smiley et se mettre à lui parler, et je vis Miss Smiley secouer la tête ; mais je ne savais pas ce que cela voulait dire.
Je ne me précipitai pas vers la sortie au milieu des dames ; j’attendis tranquillement en restant en arrière, pour ne gêner personne ; et quand cette dame eut quitté Miss Smiley, elle me regarda d’un air renfrogné, le mépris peint sur le visage. Elle entra dans un banc, me fit signe et me dit : « Venez ici, venez ici. »
J’allai donc vers elle avec tous les sourires et toute la grâce dont j’étais capable ; elle se redressa de la manière la plus digne et me dit : « Qui vous a dit de venir ici ? » Et elle le dit d’un tel ton que j’en fus effrayée. Cela me parcourut tout entière, et je me mis à bégayer — chose qui ne m’arrive jamais — ; j’essayai de retrouver le nom de la dame qui m’avait invitée — car je la connaissais très bien —, mais impossible, son nom ne me revenait pas. Elle était à la réunion, mais elle avait gagné la porte et parlait à quelqu’un ; je me retournai et dis : « Madame —, Madame — », mais je n’arrivais pas à retrouver le nom. Je lui dis que des dames m’avaient parlé de la réunion de Miss Smiley, et que j’avais eu envie de venir l’entendre.
« Eh bien, dit-elle, c’est nous qui avons invité Miss Smiley ici. »
« Oh, dis-je, je vous demande pardon, madame. »
« Peu importe, sortez donc, sortez donc », dit-elle en agitant la main vers la porte.
« Oh, dis-je, madame — », et elle dit : « Sortez, sortez », et elle me chassa.
Quelques-unes des dames passaient, et elles dirent : « Oh, mon Dieu, c’est trop fort. »
« Qu’y a-t-il ? » dit une autre. Et une autre encore : « Oh, c’est une honte. » « Qu’est-ce que c’est ? »
Le temps d’arriver à la porte, il y avait tant de sympathie et de pitié pour moi que j’en étais presque morte. Je pleurai jusqu’à en avoir presque des convulsions. J’étais à moitié morte. Si elles ne m’avaient pas plainte et n’avaient pas eu l’air si désolées pour moi, je m’en serais assez bien tirée.
Je remontai jusqu’à la Sixième Avenue et pris le tramway ; quelques-unes des dames montèrent dans la même voiture, s’assirent à côté de moi et essayèrent de me consoler, et elles ne firent qu’empirer les choses. J’avais honte de moi, mais je ne pouvais pas me retenir. Il me semblait que j’avais perdu tout contrôle de mes sentiments. Je pleurai de cette affaire pendant environ deux jours, chaque fois que j’y pensais. Et cela fit beaucoup de bruit. Des dames vinrent du bas de la ville pour me voir à ce sujet et s’en informer. Et je priai tellement pour cette femme, car je pensais qu’elle avait besoin qu’on prie pour elle, et je priai pour elle de tout mon cœur. Si bien que je crois que c’est elle qui, en fin de compte, eut le dessous !
On me dit parfois : « Oh, Amanda Smith, comme vous êtes populaire ! »
« Oui, dis-je, mais je l’ai payé. » J’ai payé un bon prix ma popularité. Je ne sais pas si cette dame est vivante ou morte. Je ne
l’ai jamais revue depuis. La pauvre, que je l’ai plainte ! Je suppose que le Seigneur la fera passer, d’une manière ou d’une autre. Mais c’est la seule fois de ma vie que l’on m’a mise à la porte d’une église pendant une réunion religieuse, ou d’une réunion de quelque autre sorte que ce soit.
Une autre fois, c’était encore en 1870 ou 1871, au temps où ma chère amie Mme Hannah Whitehall Smith tenait, à Germantown et à Philadelphie, ces merveilleuses lectures bibliques que Dieu bénit si magnifiquement. J’en avais souvent entendu parler, j’en avais lu des comptes rendus, et je me disais que j’aimerais bien y aller ; mais je ne savais pas si l’on y admettait les gens de couleur. Le Seigneur m’envoyait souvent parmi les Blancs, là où se tenait une bonne réunion, afin que j’apprenne plus parfaitement quelque leçon de sa Parole.
Un jour, je me rendais à West Philadelphia, quand M. Robert Pearson Smith, qui était allé en Californie faire, je crois, quelque travail d’évangélisation, et qui était rentré depuis quelques jours seulement, monta dans le tramway ; après s’être assis un petit moment, il regarda de mon côté et me reconnut. Il vint à moi et dit : « Je crois que c’est Amanda Smith ? » Je dis : « Oui. » Il prit place à côté de moi, sans la moindre crainte ni le moindre embarras du fait que j’étais une femme de couleur. Qu’il était vrai, bon et sincère ! Il dit : « Amanda Smith, as-tu assisté à quelqu’une des réunions que tient ma femme Hannah ? »
« Non, dis-je ; j’ai pensé que j’aimerais tant y aller, mais je ne savais pas si l’on y admettait les gens de couleur. »
« Oh si, Amanda, dit-il, personne ne s’opposerait à ce que tu y viennes, et je crois que la réunion te plairait beaucoup. Dieu a merveilleusement béni Hannah, et des dizaines de dames de qualité ont été amenées à se consacrer au Seigneur et ont reçu une grande bénédiction. Elle tiendra une réunion au 1018 Arch Street, vendredi. Il faut que tu y ailles. »
Je le remerciai bien aimablement, et lui dis que j’irais.
« Voilà, pensai-je en moi-même, le Seigneur a exaucé ma prière et m’a ouvert le chemin, et sans doute a-t-il quelque précieuse leçon à m’enseigner de sa Parole ; car Mme Smith est une si merveilleuse enseignante de la Bible. »
J’attendis donc le vendredi avec une grande joie. Le jour venu, je me préparai et partis, dans la prière. Mais, je ne sais comment, je sentis un léger tremblement me gagner à mesure que j’approchais de l’angle de la Dixième Rue et d’Arch Street ; et je me dis : « Je me demande
ce qui va arriver ; mon cœur est devenu si triste tout d’un coup. »
Alors je me mis à prier plus ardemment pour que le Seigneur m’aide et me conduise. Parfois ces sentiments de tristesse, quoique inexplicables, sont le présage d’une grande bénédiction de Dieu ; d’autres fois, ils peuvent annoncer une déception et un chagrin ; de sorte que, dans un cas comme dans l’autre, Dieu les permet, et prépare le cœur par la prière à recevoir la bénédiction, ou à supporter le chagrin ou la déception. Béni soit son nom pour cela !
Au moment où j’allais tourner le coin, je vis venir deux dames. Je les connaissais, et elles se rendaient à la réunion. Je pensai : « Je vais les laisser passer, je les suivrai de près, et j’entrerai juste quand elles seront bien entrées. » J’ai toujours cherché à éviter tout ce qui ressemblait à me mettre en avant, ou à aller là où l’on ne voulait pas de moi. Et puis je savais combien beaucoup de Blancs sont susceptibles à l’égard d’une personne de couleur ; aussi me tenais-je toujours en retrait. Je ne crois pas que personne puisse jamais dire qu’Amanda Smith s’est imposée là où l’on ne voulait pas d’elle. J’étais un peu comme la marmotte : quand elle voit son ombre, elle rentre ; moi, j’ai toujours su voir mon ombre d’assez loin pour ne pas gêner. Mais je pensais que, puisque M. Pearson Smith m’avait si aimablement dit que je pouvais très bien aller à cette réunion, je ne serais pas une intruse ; non, certainement pas. Quand ces dames arrivèrent à ma hauteur, elles s’arrêtèrent et me parlèrent très aimablement ; elles dirent : « Eh bien, Amanda Smith, comment vas-tu ? Est-ce que tu vas à la réunion ? »
« Oui, dis-je ; j’ai beaucoup entendu parler de la réunion, j’en ai beaucoup lu, et j’ai pensé que j’irais aujourd’hui. »
Je vis qu’elles avaient l’air un peu nerveuses, ou bizarres ; alors je leur dis : « J’ai rencontré M. Pearson Smith l’autre jour, et il m’a dit d’y aller ; que personne ne s’y opposerait, que les réunions étaient d’une bénédiction merveilleuse, et qu’il pensait qu’elles me plairaient. »
« Eh bien, Amanda, dit l’une des dames, la réunion sera très pleine aujourd’hui ; il viendra beaucoup de dames très riches de Germantown, de West Philadelphia et de Walnut Hills, et les réunions sont particulièrement destinées à cette classe-là ; je crois que tu ferais mieux de ne pas y aller aujourd’hui ; un autre jour te conviendrait mieux. » Puis elles saluèrent poliment et poursuivirent leur chemin.
Je ne dis pas un mot. J’étais abasourdie ; et je restai plantée là. Je pensai : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Je prie au sujet de cette réunion depuis que j’ai vu M. Smith, et je m’attendais à un vrai
festin pour mon âme aujourd’hui ; et voilà que ces dames trouvent que cela ne se fait pas que j’y aille, parce que je suis une femme de couleur et que tant de dames riches seront là. Elles ne savent pas si le Seigneur n’a pas envoyé par moi un message à quelques-unes d’entre elles. » Alors je me dis : « Je vais flâner aux alentours jusqu’à ce que je sache que la réunion est bien commencée, puis j’irai me tenir à la porte. »
Je sentais dans mon cœur qu’il était juste de faire cela plutôt que de rentrer à la maison. C’est ce que je fis. « Et après tout, il se peut que j’entende la parole que le Seigneur a pour moi ; car il avait une intention en me faisant venir. » Je me glissai donc sans bruit et me tins à la porte ; plusieurs autres personnes étaient debout. Juste au moment où Mme Smith était au milieu de sa bonne allocution biblique, en effet, le Seigneur eut un message pour moi, et je reçus une grande bénédiction, là, debout à la porte. Gloire au Seigneur !
Et maintenant, voici le changement : au lieu que la présence d’Amanda Smith, la blanchisseuse de couleur, fasse mauvais effet dans une réunion où des dames riches et de qualité sont rassemblées pour prier et chanter sa bénédiction, on juge plutôt qu’un échec est à craindre si cette même Amanda Smith, la femme de couleur, ne peut être présente. Tout cela est l’œuvre du Seigneur, et c’est un prodige à nos yeux.
À la fin de cette réunion, tandis que les dames sortaient, l’une et l’autre vinrent me parler et me serrer la main : « Mais c’est Amanda Smith ! »
« Oui. »
« Oh, voici Amanda Smith ; pourquoi n’avez-vous pas chanté ? » Et une autre : « Oh, je vous ai entendue. » Et une autre : « Oh, j’aurais voulu que vous chantiez tel morceau. » Et une autre : « Pourquoi n’avez-vous pas parlé ? » Et une autre : « Je vous ai entendue chanter tel morceau à Ocean Grove, à telle époque, ou à Round Lake. » J’en fus heureuse, car je pensai : « Après tout, je n’ai pas gâché l’esprit de la réunion. »
Mais c’est que je n’étais pas aussi connue alors, et beaucoup de gens se méfiaient de moi, et s’en méfient encore. Mais j’appartiens à la Royauté, je connais bien le Roi des rois, et je suis mieux connue et mieux comprise parmi la grande famille d’en haut que je ne le suis sur la terre. Mais je remercie Dieu, le temps vient, et nous « nous connaîtrons mieux quand les brumes se seront dissipées ». Alléluia ! Amen.
En mai 70, ou 71, la Conférence générale de l’Église épiscopale méthodiste africaine se tint à Nashville, dans le Tennessee. C’était la première fois qu’elle tenait une Conférence générale au sud de la ligne Mason-Dixon. J’
avais travaillé à Salem, où le Seigneur m’avait d’abord envoyée, et où il m’avait bénie en me donnant de gagner des âmes ; les gens n’étaient pas riches ; ils me donnaient un toit et de quoi manger, mais très peu d’argent. Aussi, avant de pouvoir regagner New York, où j’habitais, je pris une place de domestique chez Mme Mater, à Philadelphie, à l’angle des rues Coach et Brown, pendant que sa servante, Mary, était allée à Wilmington voir son enfant ; elle devait s’absenter un mois, mais elle resta cinq semaines ; or la Conférence annuelle siégeait alors à l’église AME Union, tout près de l’endroit où j’étais, si bien que j’eus l’occasion d’y assister.
L’élection des délégués à la Conférence générale de l’année suivante fut un des grands moments de la Conférence ; bien entendu, chaque pasteur voulait être élu délégué, ou l’espérait. Tout en écoutant, je sentais mon cœur battre. C’était la première fois, depuis toutes ces années, que ce corps religieux d’hommes noirs, avec une Église noire d’un bout à l’autre, allait se réunir au sud de la ligne Mason-Dixon.
Mais la grande bataille avait été livrée, et la victoire remportée ; l’esclavage avait été aboli ; nous étions vraiment libres. On fit sur ces sujets des discours enthousiastes. Oh, comme j’aurais voulu y aller ! Un profond désir s’empara de moi ; mais, après tout, qui étais-je ? Je n’avais pas d’argent, aucune notoriété à cette époque, sinon celle d’une simple chrétienne dont quelques-uns des frères avaient entendu parler et qu’ils connaissaient comme femme prédicateur — chose que la majorité redoutait, surtout le gratin. Par bonheur, j’avais un bon ami en l’évêque Campbell, que j’avais très bien connu bien des années avant qu’il ne fût élevé à cette charge. Les évêques Wayman, Brown et Quinn étaient aussi de mes amis. Je crois que j’ai toujours eu leur sympathie et leur amitié. Mais je n’eus pas l’occasion de leur parler personnellement. Je me risquai donc à demander à l’un des frères, qui avait été élu délégué, de me dire combien coûterait le voyage à Nashville ; j’aimerais y aller, si cela ne coûtait pas trop cher.
Il me regarda avec une surprise mêlée d’un demi-dégoût ; quelle idée, qu’une personne de mon allure veuille aller à la Conférence générale ! Ils lorgnaient de travers ma grande capote quaker, sans une fleur, sans une plume. Il dit : « Je vous préviens, ma sœur, ça va coûter de l’argent d’aller là-bas ; et si vous n’en avez pas plein, pas la peine d’y aller » ; puis il se détourna en souriant ; un autre dit :
« Qu’est-ce qu’elle veut aller faire là-bas ? »
« Femme prédicateur ; elles veulent être ordonnées », lui répondit-on.
« J’ai bien l’intention de combattre cette affaire-là », dit l’autre. « Oui, bien sûr, moi aussi », dit un autre.
Puis un petit coup d’œil pour voir si j’avais compris. J’avais compris ; mais, malgré tout, je croyais que Dieu voulait que j’y aille. Il savait que la pensée de l’ordination ne m’était jamais venue à l’esprit, car j’avais reçu mon ordination de lui, qui a dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. »
J’en parlai à quelques-unes des bonnes sœurs qui comptaient y aller ; elles me dirent qu’elles ne savaient pas ce que cela coûterait. Je rentrai donc chez moi, je priai, et je demandai au Seigneur de m’aider ; et la conviction que je devais y aller se fit plus profonde, et pourtant cela semblait si impossible. Juste avant la clôture de la Conférence, je me risquai à interroger un autre bon frère, qui avait été élu délégué, que je connaissais très bien, et qui était si gentil que je pensais qu’il me le dirait. « Frère S., lui dis-je, combien pensez-vous que cela coûtera ? » C’était alors ma pensée dominante : ce que coûterait le voyage à Nashville. « Oh, ma sœur, répondit-il, je ne sais pas ; il faudra bien compter cent dollars » ; et, avec un hochement de tête significatif, il fila par la porte, et je ne le revis plus jusqu’à ce que je le retrouve l’année suivante à Nashville ; ce fut une surprise, mais il trouva moyen de m’adresser la parole, car nous logions tous deux à la Sumner House et nous mangions à la même table.
J’étais une vraie curiosité pour la plupart des visiteurs, surtout pour les frères du Sud, dans ma robe quaker toute simple ; on me regardait d’un œil critique et soupçonneux, comme si j’étais là pour agiter la question de l’ordination des femmes. Partout, dans les petits groupes qui se formaient pour causer, on entendait : « Qui est-ce ? »
« Une femme prédicateur. »
« Qu’est-ce qu’elle vient faire ici ? »
« J’ai bien l’intention de combattre cette affaire-là. »
« Je me demande quel jour ça va venir en discussion ? »
Bien entendu, j’étais une parfaite inconnue pour la plupart d’entre eux ; les évêques, et tous ceux que je connaissais, étaient tous arrivés avant moi et étaient installés, et je n’allais pas les déranger pour quoi que ce soit. Quant aux dames que je connaissais, femmes de pasteurs ou d’évêques, elles étaient habillées aussi richement que leurs moyens le permettaient ; je ne pouvais pas me ranger parmi elles ; si bien que j’étais toute seule. « Car ses frères non plus ne croyaient pas en lui. » « Le serviteur n’est pas plus grand que son seigneur. »
Nul autre que Dieu ne sait par où je passai durant les trois premiers jours. Dieu, en réponse à la prière, m’avait merveilleusement ouvert le chemin
pour y aller ; grâce à la bonté de ma chère amie Mme Kibbey, d’Albany, dans l’État de New York, qui est maintenant au ciel, j’avais ma tenue : une jolie robe beige, avec un châle et une capote gris-brun assortis. Je me trouvais très bien ; mais, voyez-vous, je m’aperçus que dans ce pays-là je ne brillais pas pour un sou ; car mes gens, en règle générale, aiment l’étalage.
Avant de quitter New York pour Nashville, j’avais appris que les évêques devaient disposer d’un certain nombre de billets à tarif réduit ; j’écrivis donc à l’évêque Campbell pour lui demander s’il voudrait bien me procurer un billet. Environ deux semaines plus tard, il passa par New York, vint me voir et m’expliqua la chose. Comme il fut bon ! Que Dieu bénisse sa mémoire. Je lui remis l’argent — trente et quelques dollars —, et un jour ou deux après, il m’envoya le billet. Je pensai alors que tout était réglé, et j’en remerciai le Seigneur. Jusque-là, il avait exaucé la prière dans tout ce que j’avais demandé.
Je m’attendais, en arrivant à Philadelphie, à y trouver plusieurs dames qui m’avaient dit qu’elles comptaient y aller sans faute ; mais quand j’arrivai, il n’y avait qu’une seule dame — sœur Burley — avec son mari ; il y avait environ vingt ou trente pasteurs, et deux dames seulement.
La pauvre sœur Burley fut contente que je vienne, car elle était seule ; et moi, je fus contente qu’elle vienne, car j’étais seule. Elle et moi restâmes ensemble autant que son mari le lui permettait ; frère Burley était un homme remarquablement égoïste, et corpulent à proportion ; s’il laissait tomber son mouchoir, il fallait que sa femme fût à côté de lui pour le rattraper avant qu’il ne touche le sol, ou pour le ramasser aussitôt, ou pour lui en donner un propre.
Bien entendu, je n’étais qu’une visiteuse. Nous arrivâmes trois jours avant l’ouverture de la Conférence. C’était pour laisser à tous les délégués le temps d’arriver. Je pensais n’avoir aucune difficulté à trouver où loger, et peut-être n’aurait-ce pas été si mal si j’avais eu une allure plus élégante.
Nous arrivâmes, je crois, vers deux heures de l’après-midi, un vendredi ; on nous conduisit en voiture à une grande église, où l’on remit des billets portant le nom et l’adresse de l’endroit où chacun devait loger. Il y avait là cinq ou six dames, mais aucune que je connaisse ; elles semblaient me dévisager d’un œil perçant, mais ne firent pas autrement attention à moi ; peu à peu, les arrangements furent réglés, et deux ou trois de ces dames, avec six ou huit pasteurs, montèrent dans un omnibus et furent conduits à leur logement. Je m’informai auprès des responsables, mais ils me dirent qu’ils n’avaient que les noms des délégués. Pauvre de moi ; je faillis pleurer, et je fus tentée de regretter d’être venue.
Sœur Burley eut pitié de moi et demanda à son mari s’il ne pouvait pas m’aider ; mais il répondit que je n’aurais pas dû venir sans m’être un peu renseignée avant de partir.
« C’est vrai, répondis-je ; mais je suis tout à fait disposée à payer ma pension, si je peux trouver une pension de famille. »
Entre-temps, l’omnibus était revenu, et le groupe suivant partit pour son logement ; quelques minutes encore, un autre omnibus arriva, et ma seule amie, sœur Burley, s’en alla. Il était alors près de cinq heures ; l’omnibus vint pour la dernière fois ; l’homme me demanda où j’allais ; je lui dis que je ne savais pas.
« C’est le dernier chargement, et vous feriez mieux de monter ; j’emmène ces gens à la Sumner House ; une fois là, on pourra peut-être vous dire où aller. »
Je le remerciai et montai. Quand nous fûmes arrivés, je vis Mme Sumner et lui expliquai ce qu’il en était ; elle me dit qu’ils étaient complets, mais que si je voulais bien m’en accommoder, elle ferait de son mieux. Que Dieu la bénisse ! Je la remerciai, et je remerciai le Seigneur. Elle fut si bonne et si maternelle.
Pendant tout ce temps, personne n’avait fait la moindre attention à moi, pas plus que si je n’avais pas existé ; ils m’étaient tous étrangers, et ils étaient pleins d’excitation ; si bien que j’étais tout à fait seule.
Je sortais me promener seule l’après-midi, et j’allais à l’église et en revenais seule. Plusieurs fois, je fus prête à temps, passai au salon et demandai si quelqu’une des dames était prête ; « pas encore », me répondait-on d’ordinaire ; alors je partais de mon côté. Un peu plus tard arrivaient ces dames, en grande toilette, avec les bons frères.
Le petit matin et le soir étaient assez agréables ; aussi, le lundi soir vers six heures, je pensai faire une petite promenade ; et, sans le savoir, je pris la rue qui menait à l’université Fisk. En chemin, je vis une dame venir vers moi ; elle se mit à sourire ; je pensai : « Je devrais connaître ce visage, mais qui est-ce ? » Elle s’approcha de moi et dit :
« Ne serait-ce pas Mme Amanda Smith ? »
« Oui », dis-je.
« Oh, comment allez-vous ? dit-elle. Je suis si contente de vous voir. Nous sommes rentrés il y a quelques jours à peine, et nous parlions de vous hier soir ; nous étions tous au salon à chanter un peu, et nous parlions du morceau que vous avez chanté avec nous au Music Hall de Boston. »
« Oh, dis-je, les Jubilee Singers ! » À cet instant, je la
reconnus. « Mais alors, suis-je tout près de l’université Fisk, d’où sont venus les Jubilee Singers ? »
« Oui, dit-elle ; nous sommes juste à tel endroit ; il faut que vous veniez nous voir. Le professeur White va inviter la Conférence mercredi, et il faut que vous veniez. »
C’était Miss Ella Sheppard, aujourd’hui Mme Moore, femme du fidèle pasteur de l’église Lincoln Memorial, à Washington.
Le moment venu, il y eut toute une agitation pour savoir qui irait. On avait retenu des voitures ; j’offris de payer une place dans l’une d’elles, mais il n’y avait plus de place ; j’envoyai donc commander ma propre voiture, et je la payai moi-même.
Pendant que je me préparais, un certain frère prit une dame et l’installa dans ma voiture ; quand je sortis pour monter, il me dit en riant : « Madame Smith, Mlle Une Telle et moi voulons y aller, et comme vous avez de la place dans votre voiture, j’ai pensé que nous pourrions monter » ; mais ni l’un ni l’autre n’offrit de payer un sou. J’eus bien envie de ne pas le permettre ; mais c’était une belle occasion de rendre le bien pour le mal.
Quand nous arrivâmes, le bon frère, étant pasteur, emmena sa dame tout à fait devant et y prit place. Je m’assis où je pus, au fond de l’assemblée. Un ou deux des évêques étaient sur l’estrade, ainsi que plusieurs pasteurs et le beau chœur des Jubilee Singers.
La réunion s’ouvrit de la manière habituelle — une allocution par l’un des évêques, puis un chant du chœur, qui chanta comme eux seuls savaient chanter. Miss Sheppard m’aperçut dans l’auditoire et le dit au professeur White. Il regarda, regarda, et ne put d’abord me voir. Alors il alla de nouveau parler à Miss Sheppard. Elle lui désigna alors la capote toute simple. Alors il m’aperçut, descendit vivement me serrer la main, et fut si content. Ils avaient tous l’air stupéfaits. Me tenant par la main, il me conduisit sur l’estrade et me présenta à la grande assemblée, qui, au comble de l’étonnement, applaudit. Puis le bon professeur raconta comment ils m’avaient rencontrée à Boston, comment j’avais chanté le vieux et beau cantique « Tout ce qu’il me faut, c’est un peu plus de foi en Jésus », et quel élan d’enthousiasme il avait soulevé. Et de tous les hommes et femmes surpris et stupéfaits que vous ayez jamais vus, ces hommes et ces femmes-là l’étaient le plus.
Pendant qu’il faisait ces remarques, je priai et demandai à Dieu de m’aider. Puis il dit : « Je vais demander à Mme Smith de chanter le même chant qu’elle a chanté à Boston, et les Jubilee Singers reprendront le refrain. »
Si jamais le Seigneur m’a aidée, il m’aida ce jour-là. Et l’Esprit du Seigneur sembla tomber sur tout le peuple. Les prédicateurs furent transportés de joie. Ils pleuraient et criaient « Amen ! » « Gloire au Seigneur ! » À la fin, plusieurs d’entre eux vinrent me serrer la main et me dirent : « Que Dieu vous bénisse, ma sœur. D’où venez-vous ? J’aimerais que vous veniez dans ma circonscription. » Un autre disait : « Dites donc, ma sœur, quand rentrez-vous chez vous ? Que Dieu vous bénisse. J’aimerais que vous veniez chez nous. » Et ainsi de suite. Si bien qu’après cela beaucoup de mes frères crurent en moi, d’autant que la question de l’ordination des femmes ne fut jamais soulevée à la Conférence.
Mais comme ils ont progressé depuis ! La plupart d’entre eux sont favorables à l’ordination des femmes, et je crois que certaines ont été ordonnées. Mais je me contente de l’ordination que le Seigneur m’a donnée. Béni soit son nom !
Je n’eus plus aucune difficulté, une fois que j’eus reçu l’aimable reconnaissance du professeur White et du professeur Spence, et j’eus le plaisir de passer une semaine ou plus à l’université avec ces braves gens. Et comme je parlai à plusieurs des réunions, le Seigneur bénit les chers professeurs et les étudiants. Je passai aussi une semaine chez le Dr Braden. Ils furent très bons, et le Seigneur nous accorda sa bénédiction dans quelques réunions. Ils ont fait, et font encore, une œuvre magnifique parmi mon peuple. Que Dieu les bénisse tous !
Je raconte en détail cette petite histoire pour montrer que même parmi les miens, dans ce pays, je n’ai pas toujours rencontré les choses les plus agréables. Mais malgré tout, je n’ai pas rétrogradé, et je ne me suis pas sentie poussée à quitter l’Église. Sa grâce m’a toujours suffi. Et tout ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de nous confier en lui.
« Simplement me confier chaque jour,
Me confier sur le chemin de l’orage,
Même quand ma foi est bien petite,
Me confier en Jésus, voilà tout. »
Chapitre 17 terminé
À l’église du Dr Taylor, à New York