Amanda Smith : une autobiographie
Apprendre à dire “Que ta volonté soit faite”

Chapitre 12 · 26 min de lecture · 34 min d’écoute

Apprendre à dire “Que ta volonté soit faite”

Tout cela m’apparut si clairement après que j’eus reçu le baptême du Saint-Esprit. Je vis que j’avais fait cette prière depuis ma plus tendre enfance, sans jamais la comprendre ; mais oh ! quand l’Esprit me la révéla, je fus tout étonnée de ne pas l’avoir vue plus tôt. « Notre Père, dis-je, Dieu est mon Père. Il m’a faite, et je suis son enfant. » Comme ce mot de « Père » me remplit d’une crainte respectueuse !

« Qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié. » À ces mots, une sainte révérence traversa tout mon être.

« Que ton règne vienne; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Comme les anges la font au ciel. Alors je pensai : « Comment les anges font-ils la volonté de Dieu ? Hésitent-ils ? Posent-ils des questions ? Reculent-ils ? » Et je répondis : « Non. » Une obéissance rapide, prompte et loyale, voilà celle des anges ; et je demandai à Dieu de pouvoir faire sa volonté sur la terre comme les anges la font au ciel. Quand je vis cela, je me couvris le visage, je pleurai et je ris ; c’était si simple, et si grand !

« Que ta volonté soit faite. » Oh ! cette parole — et la dire du fond du cœur ! Quand vous vous tenez auprès de vos bien-aimés qui meurent, sans même deux dollars pour les frais d’enterrement, avec un mari et un père au loin, qui aurait pu venir et n’est pourtant pas venu, sans personne vers qui vous tourner, quand le ciel même semble d’airain et la terre de fer, et que vous-même, votre corps même, êtes épuisée par le dur travail et les veilles de jour et de nuit, avec à peine de quoi soutenir ce corps, alors dire du fond du cœur : « Que ta volonté soit faite », c’est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices ; et cette prière, faite du fond du cœur, voilà ce qu’on entend par être entièrement et pleinement satisfait. Je ne compris pas cela lorsque je l’appris pour la première fois, mais le moment vint quelques mois plus tard.

Le Seigneur me prit mon cher petit Will. C’était le plus éveillé et le plus prometteur des cinq enfants que j’avais eus ; quand il n’avait que trois jours, je me mis à genoux près de mon lit et je le consacrai à Dieu. Je ne l’avais pas fait pour les autres, et je pensais que c’était pour cela que le Seigneur me les avait repris ; mais je ne savais rien de la consécration des enfants à Dieu, sinon par le baptême. Je vis ensuite qu’il y avait là de l’égoïsme, bien que je fusse vraiment sincère. Je le fis en pensant que le Seigneur ne me le prendrait pas. Puis je promis de l’élever dans la prière, et qu’il serait prédicateur de l’Évangile. Je dis : « Seigneur, je te le donne, et je ne me considère que comme ta servante, chargée de l’élever pour toi ; il n’est pas à moi, je te le donne entièrement ; aide-moi maintenant à l’élever. Quand il aura cinq ans, je le ferai lire, et je travaillerai jour et nuit pour lui donner de l’instruction. »

Quand j’eus fini ma prière, je me relevai et me recouchai. Il grandit et prospéra à merveille jusqu’à l’âge de cinq mois. Oh ! comme il était éveillé ! Il avait eu plusieurs petites indispositions, mais je n’avais jamais pensé un seul instant qu’il mourrait, puisque je l’avais si pleinement donné au Seigneur ; le Seigneur allait donc me le laisser. Un matin, j’avais fait ma chambre et préparé mes baquets pour commencer la lessive — je le faisais toujours, afin que ma maison fût en ordre si quelqu’un entrait. Il me restait ensuite à donner son bain à mon bébé et à l’installer confortablement. Je venais de le faire, de le coucher sur le sofa et de vider son bain ; il semblait en parfaite santé, il gazouillait, tout éveillé. Sa sœur, Mazie, se préparait pour l’école et lui criait : « Sois sage, Will, jusqu’à ce que je revienne. » Tout à coup, elle m’appela : « Oh, maman, regarde Will ! » Il était raide, en convulsions, l’écume aux lèvres et le visage tout noir. Ma bouilloire d’eau de lessive était sur le feu, et en un instant je lui eus préparé un autre bain. Je le déshabillai. Il n’y avait personne à appeler. Je ne perdis pas un instant ma présence d’esprit. Je le mis dans son bain. Je n’oubliai pas de mettre dans l’eau une poignée de sel et un peu de moutarde. Je ne sais pas comment je fis ; Dieu gardait mon âme si calme. Il sortit bientôt de sa crise quand je le mis dans l’eau chaude. Le cher petit, la première chose qu’il fit fut de lever les yeux, de dire « Maman » et de me tapoter la joue de sa petite main. Il semblait remis ; je l’habillai, le couchai et retournai à ma lessive. Il dormit et mangea comme d’habitude pendant plusieurs jours ; puis il parut mal en point et grognon, et je le portai chez un médecin ; celui-ci lui prescrivit

un traitement et dit qu’il irait bien dans quelques jours ; mais il eut une autre crise. Alors, pendant cinq longues semaines, je travaillai et veillai sans jamais ôter mes vêtements, sinon pour en changer. Je fis tout ce que je pus ; je n’avais personne pour m’aider ; je devais faire ma lessive dans les intervalles, comme je pouvais. Il ne me vint jamais à l’esprit qu’il allait mourir. Un mercredi matin, j’avais veillé toute la nuit ; il était agité, mais j’avais réussi à le calmer vers cinq heures du matin. Je m’éloignai de lui sans bruit pour finir d’étendre mon dernier linge et terminer mon travail. Vers six heures, il s’éveilla et pleura ; je l’appelais, et il attendait pour voir si je venais, puis il recommençait à pleurer. Je lui disais : « Patience, Will, j’arrive. » Oh ! comme je travaillais ! Il fallait faire vite. Quand j’eus fini, j’allai le prendre. Je vis qu’il avait fait tomber une de ses petites chaussettes. Je la ramassai gaiement et lui dis : « Oh, Will, tu as perdu une de tes bottes, mon vieux ! » En allant la lui remettre, je vis que son petit pied était enflé sur le dessus. Je savais ce que cela voulait dire ; une flèche me transperça le cœur, et j’eus peine à le soulever du lit. J’essayai de dire : « Que ta volonté soit faite », mais je ne le pus pas. Je pensai : « Après tout, le Seigneur va le prendre, et je ne peux pas dire “Que ta volonté soit faite”. »

J’avais entendu parler d’un médecin merveilleux pour les enfants, une dame. Je pensai essayer ce nouveau médecin. Je le pris dans mes bras, et quand j’arrivai chez la doctoresse, je ne pus dire un mot. Elle l’examina et me dit : « Il ne faut pas vous désoler ainsi ; ses yeux sont brillants, et je pense qu’il ira mieux dans quelques jours » ; mais je savais que le signe des pieds ne trompait pas. Je lui payai un dollar, et un dollar et demi pour l’ordonnance, et il ne me resta que cinquante cents — tout ce que j’avais au monde. Je rentrai et fis ce qu’on m’avait dit, mais je ne pouvais pas dire : « Que ta volonté soit faite. » Oh ! l’angoisse de mon âme ! Le Seigneur m’envoya une chère amie en la personne de Minte Corsey. Oh ! que je fus heureuse qu’elle vînt ! Elle était en service et ne pouvait rester qu’un jour ou deux, mais ce fut un grand secours pour moi. Le vendredi matin arriva, et je ne pouvais toujours pas dire : « Que ta volonté soit faite. » Je voulais le dire ; alors je résolus de ne plus ni manger ni boire jusqu’à ce que je puisse dire du fond du cœur : « Que la volonté du Seigneur se fasse. » Il me fallut du jeudi jusqu’au vendredi après-midi, vers trois heures. J’obtins la victoire. Tandis que j’étais seule à supplier Dieu de me donner la force de dire : « Que ta volonté soit faite », tout à coup mon cœur sembla s’enfoncer dans un calme profond, et je dis : « Seigneur, tu m’as aidée, et je peux dire : “Que ta volonté soit faite.” » Oh ! que c’était doux ; il me semblait que je pouvais

la goûter ; c’était doux comme le miel ; et une voix sembla raisonner avec moi : « Maintenant, Amanda, tu as le choix ; si tu demandes la vie de ton enfant, tu peux l’avoir aussi facilement que tu retournes la main » ; et je dis : « Seigneur, ta volonté est si douce, je ne veux que ta volonté » ; et la voix revint : « Tout ce que tu désires, tu n’as qu’à le dire » ; et je dis encore : « Oh ! Seigneur, ta volonté est si douce, je dis seulement : Que ta volonté soit faite. » Alors la joie jaillit dans mon cœur. Je fus remplie de joie, et je sortis de cette chambre en disant : « Victoire, victoire, grâces soient rendues à Dieu, il donne la victoire, Alléluia ! »

C’était le vendredi après-midi, vers quatre heures. Vers deux heures, le lendemain matin, le petit Will s’endormit en Jésus, dans mes bras. Je lavai moi-même le petit corps et fis sa toilette mortuaire ; je le couchai sur la petite table. Pas de larmes ; Dieu semblait les sécher par la joie ! Oh ! la grandeur de sa paix, qui surpasse toute intelligence !

Le samedi matin, je ne sais comment je réussis à livrer mon linge, mais je le fis. Je trouvai un jeune homme pour aller chercher mon mari, qui était à New Utrecht, non loin de Brooklyn, dans l’État de New York. Je n’avais que deux dollars, rentrés grâce à ma lessive, et je me demandais ce que j’allais faire ; mais mon mari serait là, et je pensais pouvoir lui laisser cela. À ce moment, un flot de tristesse sembla remplir mon cœur. Je ne pouvais le comprendre. J’étais malade et faible, et je me dis que c’était parce que j’avais perdu tant de sommeil. J’envoyai ma petite fille prier quelques amies de venir, et elles me firent dire que c’était samedi et qu’elles étaient toutes occupées ; si bien que personne ne vint. Je m’étendis quelques instants, puis j’éclatai en sanglots. « Seigneur, aide-moi ! » dis-je.

Vers dix heures revint le jeune homme que j’avais envoyé voir mon mari. Celui-ci me faisait dire qu’il était malade lui-même, qu’il ne pouvait pas venir et qu’il n’avait pas d’argent. Je sentis que j’allais m’effondrer. Je dis : « Ô Seigneur, aide-moi ! » J’étais si faible que je dus m’étendre trois fois avant de pouvoir m’habiller convenablement, car il me fallait sortir dans la rue. Je pensai aller voir une dame chez qui j’avais servi autrefois, tout en haut de la ville, à l’angle de la Quarantième Rue et de Madison Avenue. Je pensais que, s’ils voulaient bien m’aider à faire enterrer mon bébé, je ferais leur grand ménage pour les rembourser. Pendant que je me préparais à partir, ma chère amie, sœur Nancy Thompson, qui habitait Clinton Court, près de la Huitième Rue, m’envoya un messager pour me dire de venir chez elle tout de suite.

« Oh ! dis-je, je ne peux pas. Il faut que j’aille dans le haut de la ville » ; mais l’enfant ne voulait pas repartir sans moi.

Elle dit : « Tante Thompson a dit que je ne devais pas revenir sans vous », et j’allai avec l’enfant. Je pensais qu’après l’avoir vue,

MAZIE D. SMITH.

je continuerais vers le haut de la ville. Quand je vis cette chère amie, sœur Thompson, elle me dit : « Smith, j’apprends que votre bébé est mort. » Je dis : « Oui. »

Elle dit : « Si vingt dollars peuvent vous aider, je peux vous les donner. » Et je vis Dieu, et je pleurai !


« Parfois au sein d’une sombre nuit,
Parfois où fleurit le jardin d’Éden,
Près des eaux paisibles, sur la mer agitée,
C’est toujours la main de Dieu qui me conduit. » Amen.

Chère sœur Nancy Thompson est allée au ciel, sortie de la grande tribulation, en janvier dernier. Dieu fut si bon de me ramener d’Afrique pour la revoir, prier et louer avec elle sur la terre, avant de la prendre auprès de lui.


« Là ne s’agitent plus les méchants ;
Et là se reposent ceux qui sont fatigués. » Amen.

Je rentrai et fis prendre les dispositions pour l’enterrement, le dimanche. L’entrepreneur des pompes funèbres fut bienveillant. Je lui exposai exactement ma situation. Je lui dis que, s’il voulait bien accepter quinze dollars, je lui paierais les quinze autres dans une semaine. Il dit qu’il avait une facture à payer le jeudi suivant et que, si je pouvais les lui donner d’ici là, il ferait ce qu’il pourrait. Je lui dis que je pensais pouvoir le faire. Oh ! comme le Seigneur m’aida ! Cet homme fut si raisonnable. Dieu, je le sais, était dans tout cela. Le dimanche, à une heure, l’enterrement. J’attendis mon mari jusqu’après trois heures ; alors on me dit que si nous ne partions pas, les grilles seraient fermées et que je devrais revenir avec le corps. Oh ! que j’eus peur ! Je ne le savais pas. Alors l’entrepreneur lui-même dit : « Je crois que je ferais mieux d’y aller moi-même. » Il monta donc à côté du cocher, et ils roulèrent très vite ; nous arrivâmes juste au moment où l’on fermait les grilles, et sans la présence de l’entrepreneur avec nous, nous aurions dû ramener le petit corps sans vie. Je pensais que mon mari me rejoindrait au cimetière, qui n’était qu’à une courte distance de chez lui. J’espérais qu’il pourrait venir jusque-là ; mais non, il n’y était pas. Oh ! je ne saurais décrire ce que je ressentis à cette heure-là. Dieu lui-même me soutenait. Je remerciai le bon entrepreneur, et nous rentrâmes vers six heures et demie.

C’était le dimanche de la réunion trimestrielle à l’Église épiscopale méthodiste africaine de Sullivan Street. Je savais que j’y avais beaucoup d’amis. Frère George Smith avait toujours été un bon ami. Il était président

du conseil des administrateurs. J’allai le trouver, car j’étais un membre honorable de l’Église et j’avais toujours fait mon devoir autant que je le pouvais, financièrement et autrement. Je lui exposai exactement ma situation et lui demandai s’il aurait la bonté de la présenter à l’assemblée et de demander une collecte de quinze dollars, afin que je puisse payer l’entrepreneur des pompes funèbres. Il le fit ; on répondit de bon cœur, et environ vingt dollars furent donnés ; mais comme j’avais dit quinze, je reçus cette somme et rien de plus. J’en fus reconnaissante. Le mardi, j’allai payer la facture et pris le reçu. Oh ! quel fardeau fut ôté de mon cœur ! L’entrepreneur, lui aussi, fut content ; il me remercia et me dit : « Madame Smith, vous avez bien agi. »

Tout cet automne et tout cet hiver furent une profonde épreuve, et oh ! quelles leçons il m’enseigna sur lui-même ! Loué soit son nom ! L’été vint, et j’allai travailler à Long Branch. Je pensais que cela me ferait du bien, car j’étais très épuisée. Des épreuves plus profondes encore survinrent, et de toutes sortes. J’étais au Congress Hall, chez M. Laird. Lui et sa femme étaient très aimables. La gouvernante qui se chargeait d’embaucher la plupart des femmes de service venait de Philadelphie. C’était une certaine Mlle Jordan. Elle avait le pouvoir de renvoyer celles qui ne lui convenaient pas. Elle leur remettait un bon pour le bureau, et on les payait et les renvoyait — femmes de chambre, frotteuses et blanchisseuses. J’y allai comme blanchisseuse particulière de la famille, qui comptait quatre personnes, et si je voulais aider quand il y avait un coup de feu, c’était parfait. Les gages étaient honnêtes, je pouvais emmener ma petite fille, et j’entrai à la buanderie. Il y avait là bien des femmes qui se disaient chrétiennes, mais l’une d’elles, une personne tranquille et assez âgée, vivait de ses propres bonnes œuvres, regardant l’inconséquence des autres qui faisaient profession d’être chrétiennes et s’y achoppant. La blanchisseuse en chef, que je connaissais depuis des années à Philadelphie, était un membre fidèle de son Église, et je la croyais bonne chrétienne, mais je découvris qu’il en allait autrement. Je faisais tout mon travail et j’aidais toujours pour les draps et les taies d’oreiller, ou les serviettes, ou les nappes, selon le besoin, mais je m’arrangeais toujours pour avoir fini à temps afin d’aller à l’église le dimanche. Je m’aperçus, après les deux premiers dimanches, que cela offensait, et il y eut beaucoup de critiques et de propos sur certaines personnes qui avaient tant de religion qu’elles pouvaient aller à l’église et ne pouvaient pas travailler le dimanche. Elles disaient : « Je suis venue ici pour travailler ; l’église, j’y vais chez moi. »

Je ne dis rien, mais j’en fus attristée. Chaque jour, à midi, je montais en courant dans ma chambre, juste au-dessus de la buanderie, pour prier. Je n’y restais jamais plus de cinq minutes, pour qu’on ne remarque pas mon absence. On commença à faire

des remarques là-dessus : « Moi, je n’ai pas le temps de dormir. Il y en a qui peuvent s’arrêter pour aller dormir. Je suis venue ici pour travailler. » Je ne dis rien. Un jour, juste comme je venais de me mettre à genoux, l’une d’elles monta et ouvrit la porte ; me voyant à genoux, elle claqua la porte et redescendit en riant : « Il y en a qui se mettent à genoux pour dormir, en faisant semblant de prier. » Puis les rires.

Je descendis, mais je ne dis rien, pas un mot. Alors on avertit Mlle J., la gouvernante. Elle avait toujours été très aimable avec moi, mais cette fois elle entra en coup de vent dans la buanderie et me dit : « Madame Smith, il faudra que vous aidiez pour les draps et les nappes. »

« C’est entendu », dis-je ; et quand j’avais fini, je le faisais. Je me levais à quatre heures du matin ; à sept heures, j’avais vingt ou trente draps étendus sur la corde. Je ne parlais pas. Au bout d’un moment, quelqu’une s’écriait : « Mlle J. dit que personne de la buanderie n’ira à l’église dimanche ; elle ne veut pas de ça. Qu’allez-vous faire, madame Smith ? »

Je dis : « Eh bien, dimanche n’est pas encore là ; nous verrons quand il viendra. »

Puis je vis que plusieurs d’entre elles prenaient du linge à laver pour gagner un supplément — pantalons blancs, vestes et gilets. Je faisais tout mon travail, puis elles me demandaient de les aider. J’aidai à repasser plusieurs fois, jusqu’à onze heures un samedi soir ; puis j’arrêtai. Je sentais que ce n’était pas bien, et je compris pourquoi elles étaient réellement obligées de travailler le dimanche — non que M. Laird l’exigeât — et quand je vis cela, je résolus, par la grâce de Dieu, de ne pas être complice de leurs manœuvres. Le dimanche arriva. Tous les yeux étaient fixés sur moi pour voir ce que j’allais faire. Je ne dis rien ; je continuai comme d’habitude à me préparer, et je montai. Je guettai l’occasion et trouvai Mlle J. dans une autre partie de la maison, loin de la buanderie, et j’allai vers elle. J’avais prié le Seigneur de m’aider à lui parler et de la disposer à m’écouter, car en général elle ne s’arrêtait pas pour entendre ce qu’on lui disait quand elle avait décidé qu’il fallait faire quelque chose. Je la rencontrai donc dans le vestibule de la grande maison ; j’allai à elle et lui dis : « Mademoiselle Jordan, je voudrais aller à l’église ce matin. Le travail est entièrement fait, sauf ce que les femmes veulent faire pour leur propre compte, et je n’y prendrai aucune part. » Et elle répondit : « Vous avez tout à fait raison, madame Smith, allez-y ; n’en dites rien. »

Je redescendis, je me préparai, j’habillai ma petite fille, je ne dis rien à personne, — je ne dis pas ce que j’avais dit à Mlle Jordan, ni ce que Mlle Jordan m’avait dit, — et j’allai à l’église ; mais oh ! quel orage de remarques et de critiques !

Assise à l’église, je pensai en moi-même : « Je n’aime pas cet entourage, je n’aime pas cet esprit-là ; je ne veux pas me lancer dans une controverse ou une querelle, et je crois que j’irai tout simplement lundi matin trouver Mme Laird pour lui dire que je rentre chez moi. » Et je restai là, à regarder au Seigneur à ce sujet. C’était avant le commencement du culte. Bientôt le culte commença. Le pasteur était le révérend docteur Stratton, et il annonça le premier cantique, qui était :

« Livre aux vents tes craintes — »

Je ne l’oublierai jamais —


« Livre aux vents tes craintes,
Espère et sois sans effroi ;
Dieu sait tes peines, compte tes larmes,
Dieu relèvera ta tête. »

Je le louai et dis : « Seigneur, si tu veux m’aider, je tiendrai bon. »

Un jour, je fus de nouveau très éprouvée, et vraiment abattue d’esprit. Je m’efforçais d’être bonne envers tout le monde et aussi serviable que possible. Je n’avais eu de mots avec personne, je ne le voulais pas et n’en avais pas l’intention, bien qu’elles eussent essayé de bien des manières de m’entraîner dans de petites disputes ; mais le Seigneur me garda et me donna sa grâce. Un jour, je me sentais très abattue et découragée, parce que je ne pouvais comprendre pourquoi il devait y avoir tant de désagréments ; il n’y en avait aucune nécessité, autant que je pouvais voir. Je montai et m’agenouillai pour prier, sentant que je devais partir ; pourtant j’avais besoin de ces ressources ; j’avais besoin de cet argent. Tandis que je priais et demandais au Seigneur de m’aider et de me montrer ce que je devais faire, il me sembla qu’un ange se tenait près de moi. Ses ailes étaient emplumées, et leurs extrémités semblaient frangées de feu. C’était un spectacle magnifique, une belle vision, qui paraissait très nette à mon esprit ; et je dis : « Seigneur, que signifie ceci ? » Et ces paroles me vinrent : « Les ailes de l’Espérance et les bras de la Foi te porteront, victorieuse, jusqu’au bout. » Je remerciai le Seigneur, me relevai et redescendis à mon travail. Je ne dis rien à personne. J’allai trouver Mme Laird et lui dis : « Madame Laird, je crois que je vais rentrer chez moi ; je n’aime pas ces désagréments ; je pense qu’une bonne partie en est inutile ; je n’ai pas l’habitude d’avoir des mots ni de me quereller, et cela me fait beaucoup de peine ; je crois qu’il vaut mieux que je rentre chez moi. »

Elle dit : « Vous faites le linge très joliment, et M. Laird et

moi, nous vous aimons beaucoup — nous aimons votre travail. » Et je dis : « Je ne veux pas avoir de mots avec Mlle Jordan. » Elle me répond : « Ne vous occupez pas de Mlle Jordan. Vous n’avez pas à vous soucier de ce que Mary Jordan peut vous dire ; venez me trouver. Continuez simplement votre travail, et si l’on vous dérange, venez me trouver. »

Je la remerciai et retournai à mon travail. Je ne dis rien à personne. Je restai jusqu’à ce que toute la maison fût fermée pour la saison.

Ainsi le Seigneur me fit sortir de là plus que vainqueur. C’est bien lui ! Béni soit son nom !

« Ce que Dieu veut, c’est votre sanctification. » En y réfléchissant, je raisonnai ainsi : « Si mon père, à sa mort, m’avait laissée héritière d’une certaine somme ou d’un domaine, eh bien, je l’aurais réclamé. Et s’il y avait eu d’autres héritiers et qu’ils eussent essayé de me l’enlever, j’aurais fait valoir mes droits selon ses dernières volontés. Et puisque c’était dans les dernières volontés de mon père, la loi m’aurait donné raison. » En y réfléchissant, je me souvins d’avoir lu dans les journaux, justement à cette époque, un procès à la cour des orphelins de Brooklyn. Tout me parut donc clair. Quand Satan me suggérait : « Tu ne peux pas espérer une telle bénédiction », je m’appuyais sur ces paroles : « Mais c’est la volonté de Dieu. Il est mon Père. Et il a dit dans sa parole inspirée, par son apôtre Paul, que c’est la volonté de Dieu. Et je suis l’une de ses enfants légitimes, une héritière de plein droit, et j’entends faire valoir mes droits selon ses volontés, quand bien même tous les autres héritiers s’en offenseraient. » Quand j’eus jeté l’ancre là, je reçus, je ne sais comment, du secours. Peu importait de quelle manière le Tentateur venait, je m’en tenais à la parole et je disais : « Mais c’est la volonté de Dieu. » Et chaque fois que je le disais, c’était comme une ceinture autour de ma foi. Oh ! comme Satan déteste que vous croyiez Dieu ! Comme il essaie d’arracher sa parole de vos mains ! Mais quand nous tenons bon par la foi, même en tremblant, comme nous honorons Dieu, et comme nous triomphons à la fin ! Alléluia ! Alléluia ! Amen ! Ne crains pas, mon ami tremblant, qui que tu sois ; crois seulement, et tu verras la gloire de Dieu ; et non seulement tu la verras, mais tu sentiras sa puissance. »

C’était pendant l’hiver de 1869, à New York. Nous tenions des réunions de réveil à l’église Béthel, dans Sullivan Street, dont le révérend Henry Davis était le pasteur. Plusieurs jeunes gens de l’école du dimanche se convertirent. Mazie fut, je crois, solidement convertie. Elle en donna des preuves dans son esprit et dans sa vie pendant un temps, bien que ce fussent alors des jours difficiles pour nous. Elle allait à l’école et devait aussi travailler dur à la maison, ce qui ne lui fit pas de mal. Elle

pouvait toujours bien dormir ; si bien que bien des nuits où je lavais ou restais debout à repasser jusqu’au matin, elle, la pauvre enfant, pouvait dormir. Le samedi était généralement une rude journée ; elle devait rapporter le linge chez les clients ; nous n’avions pas les moyens de prendre la voiture, si bien qu’elle devait marcher, souvent sur de longues distances. J’essayais de l’aider dans sa vie religieuse autant que je le pouvais. Nous faisions toujours la prière soir et matin. Nous ne lisions pas la Bible le soir, mais toujours le matin ; nous lisions un verset chacune à tour de rôle ; puis nous chantions une strophe d’un cantique ; elle avait une belle voix d’alto ; puis je priais. Le troisième ou le quatrième matin après sa conversion, je lui dis : « Maintenant, Mazie, le Seigneur t’a convertie, et tu es très heureuse ; et maintenant, si tu veux être une vraie chrétienne, une chrétienne qui grandit et qui est forte, il faut que tu apprennes à prier. »

« Eh bien, maman, dit-elle, je dis bien mes prières ; mais je ne sais pas prier. »

« Eh bien, dis-je, si tu le demandes au Seigneur, il t’apprendra à prier ; plus tôt tu commenceras, plus tôt tu surmonteras ta gêne, et le Seigneur te bénira. Nous ne sommes que deux, et chaque fois que nous nous mettrons à genoux pour prier, je compterai que tu pries la première, et moi je suivrai. Puis le samedi soir, quand nous aurons notre petite réunion de prière, peu importe qui sera là, dès que nous nous mettrons à genoux pour prier, tu prieras la première. » Elle poussa un petit soupir ; puis nous nous agenouillâmes, et elle soupira encore. Je savais qu’il lui était difficile de commencer, mais j’attendis ; puis un autre soupir ; puis, à sa manière enfantine, elle commença à remercier le Seigneur de ce qu’il avait fait pour elle et à lui demander de lui apprendre à prier ; une toute petite prière très simple, mais oh ! si ardente. Comme elle était heureuse ! Je savais qu’elle le serait, si elle était fidèle à la prière et obéissante. La lourde croix était prise. Quand vint le samedi soir, un certain nombre de personnes, six ou sept peut-être, vinrent tenir une petite réunion de prière. Le Seigneur m’avait fait voir clairement que je devais tenir une réunion de prière dans ma chambre pour ceux qui désiraient s’approcher davantage du Seigneur. Je ne m’attendais pas à faire jamais rien de plus. Mais après qu’il eut sanctifié mon cœur, c’était à commencer par Jérusalem ; c’est donc à Jérusalem que je commençai. Et bien que la petite réunion de prière fût de courte durée, Dieu y mit pourtant son sceau, et des âmes furent bénies et sauvées. À Dieu soit la gloire. Amen ! Amen !

En faisant prier Mazie la première à cette réunion, mon but était celui-ci : je pensais qu’après avoir porté du linge toute la journée et fait d’autres travaux encore, l’enfant serait très fatiguée et somnolente, et qu’elle risquait de s’endormir à genoux pendant que les autres prieraient ; et

je savais que le cher Seigneur ne la blâmerait pas d’être lasse et somnolente. Bien sûr, je ne lui dis jamais pourquoi je le faisais, si bien qu’elle n’avait aucune occasion d’en profiter. Mais, gloire au Seigneur, il la bénit et la fortifia. Elle sembla faire de bons progrès ; car elle aimait l’école du dimanche et était une élève vive et active, tant à New York qu’à Philadelphie, où elle se joignit à Allen Chapel, dont le révérend M. Whitney était le pasteur. Comme elle avait si bien tenu bon, je pensai qu’il n’y aurait aucun danger qu’elle fût influencée dans une école catholique. Et puis on me dit qu’elle pourrait garder sa Bible et son recueil de cantiques tout comme avant ; elle les emporta donc ; mais, au bout de quelque temps, on les lui retira tout doucement, en disant qu’on les lui garderait, et on lui donna un si joli livre, qu’elle aimerait lire, sur quelque bon saint ou quelque bonne sœur ; et comme elle aimait tant la lecture, elle l’accepta aussitôt. Mais elle ne revit jamais sa Bible ni son recueil de cantiques avant de quitter l’école. Envoyer ma fille à cette école fut une grave erreur de ma part, une erreur que commettent beaucoup de parents qui ignorent, comme je l’ignorais, la subtilité de Rome.

Chapitre 12 terminé

Apprendre à dire “Que ta volonté soit faite”

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