Chapitre 4 · 6 min de lecture · 8 min d’écoute
Le premier degré d’oraison
Il y a deux moyens par lesquels nous pouvons être conduits aux formes plus élevées de l’oraison. L’un est la méditation, l’autre est la lecture méditée. Par lecture méditée, j’entends le fait de prendre quelques vérités, soit doctrinales, soit pratiques — celles-ci plutôt que celles-là —, et de les lire de la manière suivante : — Prenez la vérité qui s’est présentée à vous, et lisez-en deux ou trois lignes, en cherchant à pénétrer le sens plein des paroles, et n’allez pas plus loin tant que vous y trouvez du goût ; ne quittez l’endroit que lorsqu’il devient insipide. Après cela, prenez un autre passage, et faites de même, sans jamais lire plus d’une demi-page à la fois.
Ce n’est pas tant de la quantité de ce que l’on lit que nous tirons du profit, que de la manière de lire. Ceux qui lisent tant de choses n’en profitent pas ; les abeilles ne peuvent tirer le suc des fleurs qu’en se posant sur elles, et non en voltigeant autour. Beaucoup lire sert plus à la science de l’école qu’à la science spirituelle ; mais pour tirer du profit des livres spirituels, il faut les lire de cette manière ; et je suis assurée que cette façon de lire nous accoutume peu à peu à l’oraison, et nous en donne un désir plus profond. L’autre moyen est la méditation, à laquelle nous devons nous appliquer à un moment choisi, et non pas pendant l’heure consacrée à la lecture. Je pense que la manière d’y entrer est celle-ci : — Après nous être mis en la présence de Dieu par un acte de foi bien déterminé, nous devons lire quelque chose de substantiel, non pas tant pour raisonner là-dessus que pour fixer l’attention, en observant que l’exercice principal doit être la présence de Dieu, et que le sujet doit plutôt fixer l’attention qu’exercer le raisonnement.
Cette foi en la présence de Dieu au-dedans de nos cœurs doit nous porter à rentrer en nous-mêmes, en recueillant nos pensées et en les empêchant de s’égarer ; c’est un moyen efficace de se défaire des pensées qui distraient, et de perdre de vue les choses extérieures, afin de s’approcher de Dieu, qui ne peut être trouvé que dans le lieu secret de notre cœur, lequel est le sancta-sanctorum où il habite.
Il a promis que si quelqu’un garde ses commandements, il viendra à lui et fera sa demeure chez lui (Jn 14.23). Saint Augustin se reproche le temps qu’il a perdu pour n’avoir pas cherché Dieu dès le commencement de cette manière.
Lors donc que nous sommes ainsi enfoncés en nous-mêmes, et profondément pénétrés de la présence de Dieu au-dedans de nous ; lorsque les sens sont tous ramenés de la circonférence au centre, ce qui, bien que cela ne se fasse pas aisément au commencement, devient tout naturel dans la suite ; lorsque l’âme est ainsi recueillie au-dedans d’elle-même, et doucement occupée de la vérité qu’elle a lue, non pas à raisonner sur elle, mais à s’en nourrir, et à exciter la volonté par l’affection plutôt que l’entendement par la considération : l’affection étant ainsi touchée, il faut la laisser reposer doucement et en paix, avalant ce qu’elle a goûté.
Comme une personne qui ne ferait que mâcher un mets excellent n’en serait pas nourrie, bien qu’elle en sente le goût, à moins de cesser ce mouvement pour l’avaler, de même, quand l’affection est émue, si nous cherchons sans cesse à l’émouvoir encore, nous en éteignons le feu, et privons ainsi l’âme de sa nourriture. Il faut avaler par un repos amoureux (plein de respect et de confiance) ce que nous avons mâché et goûté. Cette méthode est très nécessaire, et ferait avancer l’âme en peu de temps plus que toute autre ne le ferait en plusieurs années.
Mais comme j’ai dit que l’exercice direct et principal doit être le sentiment de la présence de Dieu, nous devons très fidèlement rappeler les sens lorsqu’ils s’égarent.
C’est là une manière courte et efficace de combattre les distractions ; car ceux qui s’efforcent de s’y opposer directement les irritent et les augmentent ; tandis qu’en nous perdant dans la pensée d’un Dieu présent, et en laissant nos pensées être attirées vers lui, nous les combattons indirectement, et sans penser à elles, mais d’une manière efficace. Et ici, permettez-moi d’avertir les commençants de ne pas courir d’une vérité à une autre, d’un sujet à un autre, mais de s’en tenir à un seul aussi longtemps qu’ils y sentent du goût : c’est le moyen d’entrer profondément dans les vérités, de les goûter, et de les avoir imprimées en nous. Je dis qu’il est difficile au commencement de se retirer ainsi en soi-même, à cause des habitudes, qui nous sont naturelles, d’être occupés au-dehors ; mais lorsqu’on y est un peu accoutumé, cela devient extrêmement facile, tant parce que nous en avons pris l’habitude, que parce que Dieu, qui ne désire que se communiquer à nous, nous envoie une grâce abondante et un sentiment expérimental de sa présence, qui nous le rend facile.
Appliquons cette méthode à l’oraison dominicale. Nous disons : « Notre Père », en pensant que Dieu est au-dedans de nous et qu’il veut bien être notre Père. Après avoir prononcé ce mot de Père, nous demeurons quelques moments en silence, attendant que ce Père céleste nous fasse connaître sa volonté. Puis nous demandons à ce Roi de gloire de régner au-dedans de nous, en nous abandonnant à lui afin qu’il le fasse, et en lui cédant le droit qu’il a sur nous. Si nous sentons ici une inclination à la paix et au silence, nous ne devons pas poursuivre, mais demeurer ainsi tant que cet état durera ; après quoi nous passons à la seconde demande : « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Nous désirons alors que Dieu accomplisse en nous et par nous toute sa volonté ; nous abandonnons à Dieu notre cœur et notre liberté, afin qu’il en dispose à son gré. Puis, voyant que l’occupation de la volonté doit être d’aimer, nous désirons aimer, et nous demandons à Dieu de nous donner son amour. Mais tout cela se fait tranquillement, paisiblement ; et ainsi de suite pour le reste de la prière.
D’autres fois, nous nous tenons dans la position de brebis auprès du Berger, en lui demandant notre vraie nourriture. Ô divin Berger ! tu nourris tes brebis de ta propre main, et tu es leur nourriture de jour en jour. Nous pouvons aussi lui présenter les désirs de notre famille ; mais tout cela doit se faire avec le souvenir, par la foi, de la présence de Dieu au-dedans de nous.
Nous ne pouvons nous former aucune image de ce qu’est Dieu : une foi vive en sa présence suffit ; car nous ne pouvons concevoir aucune image de Dieu, quoique nous le puissions de Jésus-Christ, en le regardant crucifié, ou enfant, ou dans quelque autre état, pourvu que nous le cherchions toujours au-dedans de nous-mêmes.
D’autres fois, nous venons à lui comme à un Médecin, lui apportant nos maladies afin qu’il les guérisse ; mais toujours sans effort, avec un court silence de temps en temps, afin que le silence soit mêlé à l’action, allongeant peu à peu le silence et abrégeant la prière parlée, jusqu’à ce qu’enfin, à mesure que nous cédons à l’opération de Dieu, il prenne le dessus. Lorsque la présence de Dieu est donnée, et que l’âme commence à goûter le silence et le repos, ce sentiment expérimental de la présence de Dieu l’introduit dans le second degré d’oraison.
Chapitre 4 terminé
Le premier degré d’oraison