Moyen court et très facile de faire oraison
Le chemin de l'union divine

Chapitre 17 · 10 min de lecture · 13 min d’écoute

Le chemin de l'union divine

Il est impossible de parvenir à l’union divine par la seule voie de la méditation, ni même par les affections, ni par aucune oraison lumineuse ou comprise. Il y en a plusieurs raisons. Voici les principales.

Premièrement, selon l’Écriture, « l’homme ne peut me voir et vivre » (Ex 33.20). Or tous les exercices discursifs de l’oraison, ou même de la contemplation active, regardés comme une fin et non comme une préparation à la contemplation passive, sont des exercices de vie par lesquels nous ne pouvons voir Dieu, c’est-à-dire lui être unis. Tout ce qui est de l’homme et de sa propre industrie, si noble et si élevé qu’il soit, doit mourir.

Saint Jean nous dit qu’« il y eut dans le ciel un silence ». Le ciel représente le fond et le centre de l’âme, où tout doit être en silence lorsque la majesté de Dieu paraît. Tout ce qui appartient à nos propres efforts, ou à nous-mêmes de quelque manière que ce soit, doit être détruit, parce que rien n’est opposé à Dieu que la propriété, et toute la malignité de l’homme est dans cette propriété, qui est la source de son mal ; de sorte que plus une âme perd sa propriété, plus elle devient pure.

Secondement, pour unir deux choses aussi opposées que la pureté de Dieu et l’impureté de la créature, la simplicité de Dieu et la multiplicité de la créature, il faut que Dieu opère seul ; car cela ne peut jamais se faire par l’effort de la créature, puisque deux choses ne peuvent s’unir s’il n’y a entre elles quelque rapport ou ressemblance, de même qu’un métal impur ne s’unirait jamais avec un métal pur et affiné.

Que fait donc Dieu ? Il envoie devant lui sa propre Sagesse, comme le feu sera envoyé sur la terre pour consumer par son activité toute l’impureté qui s’y trouve. Le feu consume toutes choses, et rien ne résiste à son activité. Il en est de même de la Sagesse : elle consume toute impureté dans la créature, pour la disposer à l’union divine.


Cette impureté, si opposée à l’union, c’est la propriété et l’activité. La propriété, parce qu’elle est la source de la réelle impureté, qui ne peut jamais être unie à la pureté essentielle ; comme les rayons du soleil peuvent toucher la boue, mais non s’unir à elle. L’activité, parce que Dieu étant dans un repos infini, il faut, pour que l’âme lui soit unie, qu’elle participe à son repos, sans quoi il ne peut y avoir d’union, à cause de la dissemblance ; et pour unir deux choses, il faut qu’elles soient dans un repos proportionné.

C’est pour cette raison que l’âme ne peut parvenir à l’union divine que par le repos de sa volonté ; et elle ne peut être unie à Dieu que lorsqu’elle est dans un repos central et dans la pureté de sa création.

Pour purifier l’âme, Dieu se sert de la sagesse comme on se sert du feu pour purifier l’or. Il est certain que l’or ne peut être purifié que par le feu, qui consume peu à peu tout ce qu’il y a de terrestre et d’étranger, et le sépare de l’or. Il ne suffit pas que la terre soit changée en or ; il faut que le feu le fonde et le dissolve, pour en ôter tout ce qui est terrestre ; et cet or est mis au feu tant de fois qu’il perd son impureté et tout besoin d’être purifié. Alors il est propre à être employé aux ouvrages les plus excellents.

Et si cet or se trouve impur par la suite, c’est qu’il a contracté une nouvelle souillure au contact d’autres corps. Mais cette impureté n’est que superficielle et n’empêche pas qu’on s’en serve ; au lieu que son impureté première était cachée au-dedans de lui et comme identifiée à sa nature.

Remarquez en outre que l’or d’un degré de pureté inférieur ne peut se mêler à celui d’une pureté supérieure. Il faut que l’un contracte l’impureté de l’autre, ou bien qu’il lui communique sa propre pureté. Mettez un or affiné avec un or qui ne l’est pas : que pourra jamais en faire l’orfèvre ? Il fera ôter toute l’impureté du second morceau, afin qu’il puisse se mêler au premier. C’est ce que nous dit saint Paul, que « le feu éprouvera ce qu’est l’œuvre de chacun » ; il ajoute que si l’œuvre de quelqu’un se trouvait digne d’être brûlée, il serait sauvé, « mais comme au travers du feu » (1 Co 3.13, 15). Cela veut dire que, bien qu’il y ait des œuvres qui soient bonnes et que Dieu reçoit, il faut pourtant, pour que celui qui les a faites soit pur, qu’elles passent elles aussi par le feu, afin que toute propriété, c’est-à-dire tout ce qui était à lui, leur soit ôtée. Dieu jugera nos justices, parce que « nul ne sera justifié devant lui par les œuvres de la loi », mais par la « justice de Dieu par la foi » (Rm 3.20, 22).

Cela étant compris, je dis que, pour que l’homme soit uni à son Dieu, il faut que la sagesse et la justice divine, comme un feu impitoyable et dévorant, lui ôtent toute propriété, tout ce qui est terrestre, charnel et de sa propre activité ; et qu’après lui avoir ôté tout cela, elles l’unissent à Dieu.

Cela ne se fait jamais par les travaux de la créature ; au contraire, elle en a même du regret, parce que, comme je l’ai dit, l’homme aime tant ce qui est à lui, et craint tant de le voir détruit, que si Dieu ne le faisait lui-même, et de sa propre autorité, l’homme n’y consentirait jamais.

On objectera que Dieu n’ôte jamais à l’homme sa liberté, et qu’ainsi il peut toujours résister à Dieu ; c’est pourquoi je ne devrais pas dire que Dieu agit absolument, sans le consentement de l’homme. Je m’explique, et je dis qu’il suffit que l’homme donne un consentement passif pour qu’il ait une liberté entière et pleine ; parce que, s’étant donné à Dieu dès le commencement, afin qu’il fasse de lui et en lui ce qu’il voudra, il a donné dès lors un consentement actif et général à tout ce que Dieu pourrait faire. Mais lorsque Dieu détruit, brûle et purifie, l’âme ne voit pas que tout cela est pour son bien ; elle croit plutôt le contraire : et comme au commencement le feu semble ternir l’or, ainsi cette opération semble dépouiller l’âme de sa pureté. De sorte que, s’il fallait un consentement actif et explicite, l’âme aurait de la peine à le donner, et souvent ne le donnerait pas. Tout ce qu’elle fait, c’est de demeurer dans un acquiescement passif, supportant cette opération du mieux qu’elle peut, ne pouvant ni ne voulant l’empêcher.

Dieu purifie donc cette âme de toutes les opérations naturelles, distinctes et aperçues, si bien qu’à la fin il la rend de plus en plus conforme à lui-même, puis uniforme, élevant la capacité passive de la créature, l’élargissant et l’ennoblissant, quoique d’une manière cachée et imperceptible, qu’on appelle mystique. Mais dans toutes ces opérations, l’âme doit concourir passivement ; et à mesure que l’opération de Dieu devient plus forte, l’âme doit lui céder continuellement, jusqu’à ce qu’il l’absorbe tout entière. Nous ne disons donc pas, comme quelques-uns le prétendent, qu’il ne faut point d’action ; puisqu’au contraire c’est elle qui est la porte ; mais seulement qu’il ne faut pas s’y arrêter, attendu que l’homme doit tendre à la perfection de sa fin, et qu’il ne peut jamais y parvenir sans quitter les premiers moyens, qui, bien qu’ils aient été nécessaires pour l’introduire dans la voie, l’entraveraient fort dans la suite s’il s’y attachait obstinément. C’est ce que disait saint Paul : « Oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but » (Ph 3.13, 14).

Ne regarderions-nous pas comme dépourvu de raison un homme qui, ayant entrepris un voyage, s’arrêterait à la première hôtellerie, parce qu’on lui aurait assuré que plusieurs y étaient passés, que quelques-uns y avaient logé, et que l’hôte y demeurait ? Ce qu’on demande donc à l’âme, c’est d’avancer vers sa fin, de prendre le plus court chemin, de ne pas s’arrêter au premier relais, et, suivant le conseil de saint Paul, de se laisser conduire « par l’Esprit de Dieu » (Rm 8.14), qui la conduira à la fin pour laquelle elle a été créée, qui est la jouissance de Dieu.

On sait bien que le souverain bien est Dieu ; que la béatitude essentielle consiste dans l’union avec Dieu, et que cette union ne peut être le fruit de nos propres efforts, puisque Dieu ne se communique à l’âme que selon sa capacité. Nous ne pouvons être unis à Dieu sans passivité et sans simplicité ; et cette union étant la béatitude, la voie qui y mène doit être la meilleure, et il ne peut y avoir aucun risque à y marcher.

Cette voie n’est pas dangereuse. Si elle l’était, Christ ne l’aurait pas représentée comme la plus parfaite et la plus nécessaire de toutes. Tous peuvent y marcher ; et comme tous sont appelés à la béatitude, tous sont appelés à la jouissance de Dieu, en cette vie comme en celle qui est à venir, puisque la jouissance de Dieu est la béatitude. Je dis la jouissance de Dieu lui-même, non de ses dons, qui ne peuvent jamais donner la béatitude essentielle, ne pouvant pleinement rassasier l’âme, qui est faite de telle sorte que les plus riches dons de Dieu ne peuvent la contenter tout à fait. Le désir de Dieu est de se donner à nous, selon la capacité dont il nous a doués ; et pourtant nous craignons de nous abandonner à Dieu ! Nous craignons de le posséder et d’être disposés à l’union divine !

Vous dites qu’il ne faut pas s’introduire soi-même dans cet état. J’en conviens ; mais je dis aussi que personne n’a jamais pu s’y introduire, puisque nul homme n’a jamais pu s’unir à Dieu par ses propres efforts, et que c’est Dieu lui-même qui doit faire l’ouvrage.

Vous dites que certains prétendent y être parvenus. Je dis que cet état ne peut se feindre, pas plus qu’un homme qui meurt de faim ne peut longtemps feindre d’être rassasié. On verra bientôt si les hommes sont parvenus ou non à cette fin.

Puis donc que nul ne peut parvenir à la fin s’il n’y est conduit, il ne s’agit pas d’y introduire les gens, mais de leur montrer le chemin qui y mène, et de les prier de ne pas s’arrêter aux pratiques qu’il faut quitter quand Dieu l’ordonne.

Ne serait-ce pas une cruauté de montrer une fontaine à un homme altéré, puis de le tenir lié et de l’empêcher d’y aller, le laissant mourir de soif ? C’est pourtant ce que l’on fait aujourd’hui. Accordons-nous tous sur la voie et sur la fin. La voie a son commencement, son progrès et son terme. Plus nous avançons vers le terme, plus nous nous éloignons du commencement ; et il est impossible d’atteindre le terme autrement qu’en s’éloignant toujours davantage du point de départ, puisqu’on ne peut aller d’un lieu à un autre sans passer par tout ce qui les sépare : cela est incontestable.

Oh ! que la plupart des hommes sont aveugles, eux qui s’enorgueillissent de leur savoir et de leurs talents !

Ô Seigneur ! qu’il est vrai que tu as caché tes secrets aux sages et aux prudents, et que tu les as révélés aux petits !

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