Chapitre 8 · 22 min de lecture · 28 min d’écoute
Comment l’usage sage et pieux d’une fortune nous porte naturellement à une grande perfection dans toutes les vertus de la vie chrétienne ; ce qui est représenté dans le caractère de Miranda
TOUTE régularité pieuse, en quelque partie que ce soit de notre vie, est d’un grand avantage, non seulement pour elle-même, mais parce qu’elle nous accoutume à vivre selon une règle et à songer au gouvernement de nous-mêmes.
Un homme d’affaires qui a soumis une partie de ses affaires à certaines règles est en bon chemin pour prendre le même soin de tout le reste.
De même, celui qui a soumis une partie quelconque de sa vie aux règles de la religion peut apprendre par là à étendre le même ordre et la même régularité aux autres parties de sa vie.
Si quelqu’un est assez sage pour juger son temps trop précieux pour qu’on en dispose au hasard et qu’on le laisse dévorer par tout ce qui se rencontre sur son chemin ; s’il s’impose l’obligation d’observer comment chaque journée lui passe entre les mains, et s’astreint à un certain ordre du temps dans ses affaires, dans ses retraites et dans ses dévotions, on a peine à imaginer avec quelle promptitude une telle conduite réformerait, améliorerait et perfectionnerait tout le cours de sa vie.
Celui qui connaît ainsi une fois le prix d’un temps bien ordonné, et qui en recueille l’avantage, ne restera pas longtemps étranger au prix de toute autre chose qui le touche réellement.
Une règle qui ne regarde même que la plus petite partie de notre vie nous est d’un grand profit, simplement parce qu’elle est une règle.
Car, comme dit le proverbe, « Qui a bien commencé a fait la moitié de l’ouvrage » : ainsi celui qui a commencé à vivre selon une règle a déjà fait un grand pas vers la perfection de sa vie.
Par règle, il faut ici toujours entendre une règle religieuse, observée par principe de devoir envers Dieu.
Car si un homme s’obligeait à être modéré dans ses repas, uniquement par égard pour son estomac ; ou à s’abstenir de boire, uniquement pour éviter le mal de tête ; ou à être modéré dans son sommeil, par crainte de la léthargie, il pourrait être exact à observer ces règles sans en être aucunement meilleur.
Mais lorsqu’il est modéré et réglé en l’une de ces choses par un sentiment de sobriété chrétienne et de renoncement à soi-même, afin d’offrir à Dieu une vie plus raisonnable et plus sainte, alors la plus petite règle de cette sorte est naturellement le commencement d’une grande piété.
Car la plus petite règle en ces matières est d’un grand profit, en ce qu’elle nous enseigne quelque partie du gouvernement de nous-mêmes, en ce qu’elle entretient la tendresse de l’âme, en ce qu’elle remet souvent Dieu devant nos pensées et fait entrer le sentiment de la religion dans les actions ordinaires de notre vie commune.
Si un homme, toutes les fois qu’il se trouve en une compagnie où quelqu’un jure, tient des propos licencieux ou dit du mal de son prochain, se faisait une règle soit de le reprendre avec douceur, soit, si cela ne convenait pas, de quitter la compagnie aussi honnêtement qu’il le pourrait, il verrait que cette petite règle, comme un peu de levain caché dans une grande quantité de farine, se répandrait et s’étendrait à toute la forme de sa vie.
Si un autre s’obligeait à s’abstenir, le jour du Seigneur, de toutes choses innocentes et permises, comme les voyages, les visites, la conversation ordinaire et les entretiens sur les affaires du monde, le commerce, les nouvelles et autres semblables ; s’il consacrait ce jour, outre le culte public, à une plus grande retraite, à la lecture, à la dévotion, à l’instruction et aux œuvres de charité ; quoiqu’il puisse sembler que ce soit peu de chose, ou un scrupule superflu, que d’exiger d’un homme qu’il s’abstienne de choses qui peuvent se faire sans péché, quiconque voudrait éprouver le bienfait d’une si petite règle trouverait peut-être qu’elle opère dans son esprit un tel changement et éveille en son âme un tel goût de la piété qu’il en était auparavant entièrement étranger.
Il serait aisé de montrer, en beaucoup d’autres exemples, comment de petites et menues choses sont les premiers pas et les commencements naturels d’une grande perfection.
Mais les deux choses qui, plus que toutes les autres, ont besoin d’être soumises à une règle stricte, et qui sont les plus grandes bénédictions, pour nous-mêmes comme pour les autres, quand on en fait un bon usage, ce sont notre temps et notre argent. Ces talents sont des moyens et des occasions continuels de faire le bien.
Celui qui est pieusement strict et exact dans la sage administration de l’un des deux ne peut longtemps ignorer le bon usage de l’autre. Et celui qui a le bonheur d’en prendre un soin religieux et d’en disposer selon la religion est déjà monté de plusieurs degrés sur l’échelle de la perfection chrétienne.
Miranda (la sœur de Flavia) est une chrétienne sobre et raisonnable : dès qu’elle fut maîtresse de son temps et de sa fortune, sa première pensée fut de savoir comment elle pourrait le mieux accomplir tout ce que Dieu demandait d’elle dans l’usage qu’elle en ferait, et comment elle pourrait faire le meilleur et le plus heureux emploi de cette courte vie. Elle s’appuie sur la vérité de ce que notre bienheureux Seigneur a dit, qu’« Une seule chose est nécessaire » [Luc 10:42], et c’est pourquoi elle fait de toute sa vie un seul et continuel travail pour l’obtenir. Elle n’a qu’une raison de faire ou de ne pas faire, d’aimer ou de ne pas aimer quoi que ce soit, et c’est la volonté de Dieu. Elle n’est pas assez faible pour prétendre ajouter ce qu’on appelle la belle dame à la vraie chrétienne ; Miranda pense trop juste pour se laisser prendre au son de mots si frivoles ; elle a renoncé au monde pour suivre Christ dans l’exercice de l’humilité, de la charité, de la dévotion, de l’abstinence et des affections célestes ; et c’est là toute la belle éducation de Miranda.
Tant qu’elle fut sous la conduite de sa mère, elle fut contrainte d’être élégante, de vivre dans le cérémonial, de veiller tard la nuit, de suivre la folie de toutes les modes et de faire toujours des visites le dimanche ; d’aller au saint Sacrement couverte de mouches et chargée d’un fardeau de parures ; d’être de toutes les conversations du beau monde ; d’entendre des impiétés à la comédie, et à l’opéra des chansons lascives et des intrigues amoureuses ; de danser dans les lieux publics, afin que les petits-maîtres et les libertins pussent admirer la finesse de sa taille et la grâce de ses mouvements. Le souvenir de cette manière de vivre la rend extrêmement soigneuse de la racheter par une conduite contraire.
Miranda ne partage pas son devoir entre Dieu, son prochain et elle-même ; mais elle considère tout comme dû à Dieu, et ainsi elle fait tout en son nom et pour l’amour de lui. C’est ce qui lui fait regarder sa fortune comme un don de Dieu, qui doit être employé, comme tout ce qui appartient à Dieu, aux fins sages et raisonnables d’une vie chrétienne et sainte. Sa fortune est donc partagée entre elle-même et plusieurs autres pauvres, et elle n’en reçoit que sa part de secours. Elle estime qu’il y a la même folie à se permettre des dépenses inutiles et vaines qu’à donner à d’autres de quoi dépenser de la même manière. C’est pourquoi, comme elle ne donnerait pas d’argent à un pauvre pour aller voir les marionnettes, elle ne s’en accorde pas non plus pour le dépenser ainsi, trouvant très juste d’être elle-même aussi sage qu’elle attend que les pauvres le soient. Car c’est une folie et un crime chez un pauvre, dit Miranda, de gaspiller en bagatelles extravagantes ce qu’on lui donne, tandis qu’il manque de nourriture, de boisson et de vêtements. Et est-ce une moindre folie, ou un moindre crime chez moi, de dépenser en divertissements frivoles un argent qui pourrait être bien mieux employé à imiter la bonté divine, en œuvres de bonté et de charité envers mes semblables et mes frères en Christ ? Si les propres nécessités d’un pauvre sont une raison pour qu’il ne gaspille rien de son argent, assurément les nécessités des pauvres, l’excellence de la charité, qui est reçue comme faite à Christ lui-même, sont une raison bien plus forte pour que personne ne gaspille jamais rien de son argent. Car s’il le fait, il ne fait pas seulement comme le pauvre, qui ne gaspille que ce dont il a lui-même besoin, mais il gaspille ce qui est réclamé pour le plus noble des usages, et ce que Christ lui-même est prêt à recevoir de ses mains. Et si nous nous irritons contre un pauvre, et le regardons comme un misérable, quand il jette ce qui devait acheter son propre pain, comment paraîtrons-nous aux yeux de Dieu, si nous faisons un usage dissolu et oisif de ce qui devait acheter du pain et des vêtements pour nos frères affamés et nus, qui sont aussi proches et aussi chers à Dieu que nous, et cohéritiers du même état de gloire à venir ? Tel est l’esprit de Miranda, et c’est ainsi qu’elle use des dons de Dieu ; elle n’est qu’une parmi un certain nombre de pauvres que sa fortune soulage, et elle ne diffère d’eux que par le bonheur de donner.
Sa nourriture exceptée, elle ne dépensa jamais pour elle-même près de dix livres par an. Si vous la voyiez, vous vous demanderiez quelle pauvre personne peut être d’une propreté et d’une netteté si surprenantes. Elle n’observe qu’une règle dans sa mise : être toujours propre et vêtue des choses les moins chères. Tout en elle ressemble à la pureté de son âme, et elle est toujours propre au-dehors, parce qu’elle est toujours pure au-dedans.
Chaque matin la voit de bonne heure en prière ; elle se réjouit au commencement de chaque jour, parce qu’il ouvre toutes ses pieuses règles de sainte vie et lui apporte le plaisir nouveau de les répéter. Elle semble être comme un ange gardien pour ceux qui demeurent autour d’elle, par ses veilles et ses prières, bénissant le lieu où elle habite et intercédant auprès de Dieu pour ceux qui dorment.
Ses dévotions ont déjà eu plusieurs reprises, et Dieu a entendu plusieurs de ses prières secrètes, avant qu’on laisse entrer la lumière dans la chambre de sa sœur. Miranda ne sait pas ce que c’est qu’une demi-journée languissante ; le retour de ses heures de prière et de ses exercices religieux est trop fréquent pour qu’aucune partie considérable du jour lui pèse sur les bras.
Quand vous la voyez à l’ouvrage, vous voyez la même sagesse qui gouverne toutes ses autres actions : elle fait toujours quelque chose de nécessaire pour elle-même, ou de nécessaire pour d’autres qui ont besoin d’être secourus. Il n’y a guère de famille pauvre dans le voisinage qui ne porte quelque chose où ses mains ont travaillé. Son esprit sage et pieux n’a nul besoin de l’amusement et ne saurait souffrir la folie des ouvrages oiseux et inutiles. Elle ne peut admettre de telles folies durant le jour, parce qu’elle doit rendre compte le soir de toutes ses actions. Quand il n’y a nulle sagesse à observer dans l’emploi de ses mains, quand il n’y a nul ouvrage utile ou charitable à faire, Miranda cesse de travailler. À table, elle vit strictement selon cette règle de la sainte Écriture : « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. » [1 Corinthiens 10:31] C’est ce qui lui fait commencer et finir chaque repas, comme elle commence et finit chaque jour, par des actes de dévotion : elle ne mange et ne boit que pour vivre, et avec une abstinence si réglée que chaque repas est un exercice de renoncement à soi-même, et qu’elle humilie son corps chaque fois qu’elle est obligée de le nourrir. Si Miranda devait courir pour sauver sa vie, elle se soumettrait au régime qui convient à une telle course. Mais comme la course qui lui est proposée est une course de sainteté, de pureté et d’affection céleste, qu’elle doit achever dans un corps corrompu et déréglé, plein de passions terrestres, son régime de chaque jour n’a que cette seule fin : rendre son corps plus propre à cette course spirituelle. Elle ne pèse pas sa nourriture dans une balance à plateaux, mais elle la pèse dans une balance bien meilleure : autant qu’il en faut pour donner à son corps une force convenable et le rendre capable et désireux d’obéir à l’âme, de s’unir aux psaumes et aux prières, et de lever les yeux et les mains vers le ciel avec plus d’empressement, autant est le repas de Miranda. De sorte que Miranda n’aura jamais les yeux gonflés de graisse, ni ne haletera sous un lourd fardeau de chair, à moins qu’elle n’ait changé de religion.
Les saintes Écritures, surtout celles du Nouveau Testament, sont son étude de chaque jour ; elle les lit avec une attention vigilante, jetant sans cesse les yeux sur elle-même et s’éprouvant par chacune des doctrines qui s’y trouvent. Quand elle tient en main le Nouveau Testament, elle s’imagine être aux pieds de notre Sauveur et de ses apôtres, et fait de tout ce qu’elle apprend d’eux autant de lois de sa vie. Elle reçoit leurs paroles sacrées avec autant d’attention et de respect que si elle voyait leurs personnes, et qu’elle sût qu’ils viennent tout exprès du ciel pour lui enseigner le chemin qui y mène.
Elle pense que s’éprouver chaque jour par les doctrines de l’Écriture est le seul moyen possible d’être prête pour son jugement au dernier jour. Elle craint quelquefois de dépenser trop d’argent en livres, parce qu’elle ne peut s’empêcher d’acheter tous les livres de pratique un peu estimés, surtout ceux qui pénètrent jusqu’au cœur de la religion et décrivent la sainteté intérieure de la vie chrétienne. Mais de tous les écrits humains, les vies des personnes pieuses et des saints éminents font ses plus grandes délices. Elle y cherche comme on cherche un trésor caché, espérant y trouver quelque secret de sainte vie, quelque degré peu commun de piété qu’elle puisse faire sien. Par ce moyen, Miranda a la tête et le cœur si bien pourvus de tous les principes de la sagesse et de la sainteté, elle est si remplie de l’unique grande affaire de la vie, qu’elle a peine à converser sur aucun autre sujet ; et si vous êtes en sa compagnie, quand elle juge à propos de parler, il faut que vous en deveniez plus sage et meilleur, que vous le vouliez ou non.
Raconter sa charité, ce serait raconter l’histoire de chaque jour depuis vingt ans ; car il y a tout ce temps que sa fortune entière est employée de cette manière. Elle a remis sur pied près de vingt pauvres artisans qui avaient fait faillite dans leur commerce, et en a empêché autant de faillir. Elle a fait élever plusieurs pauvres enfants ramassés dans les rues, et les a mis en état de gagner honnêtement leur vie. Dès qu’un ouvrier est retenu chez lui par la maladie, elle lui envoie, jusqu’à ce qu’il soit rétabli, le double de son salaire, afin qu’il en ait une part à donner à sa famille comme à l’ordinaire, et l’autre pour se procurer ce qui convient à sa maladie.
Si une famille paraît trop nombreuse pour être entretenue par le travail de ceux qui peuvent y travailler, elle paie son loyer et lui donne chaque année quelque chose pour l’aider à se vêtir. Par ce moyen, plusieurs familles pauvres vivent dans l’aisance et la bénissent d’année en année dans leurs prières.
S’il y a quelque pauvre homme ou quelque pauvre femme plus méchant et plus réprouvé que d’ordinaire, Miranda a l’œil sur eux ; elle guette le temps de leur besoin et de leur adversité ; et si elle peut découvrir qu’ils sont dans quelque grande extrémité ou affliction, elle leur porte un prompt secours. Elle a ce soin pour cette sorte de gens, parce qu’elle sauva un jour de la prison une personne fort débauchée, qui devint aussitôt un vrai pénitent.
Il n’y a rien dans le caractère de Miranda qui soit plus digne d’admiration que cette disposition. Car cette tendresse d’affection envers les pécheurs les plus abandonnés est la marque la plus haute d’une âme divine et semblable à Dieu.
Miranda passait un jour devant une maison où le mari et la femme se maudissaient et juraient l’un contre l’autre de la manière la plus effroyable, tandis que trois enfants pleuraient autour d’eux : ce spectacle toucha si fort son âme compatissante qu’elle alla le lendemain acheter les trois enfants, afin qu’ils ne fussent pas perdus en vivant avec des parents si méchants ; ils vivent maintenant avec Miranda, sont bénis par ses soins et ses prières, et par toutes les bonnes œuvres qu’elle peut faire pour eux. Ils l’entendent parler, ils la voient vivre, ils s’unissent à elle dans les psaumes et les prières. L’aîné a déjà converti ses parents de leur vie méchante, et montre une disposition d’esprit si remarquablement pieuse que Miranda le destine aux saints ordres, afin qu’ayant été ainsi sauvé lui-même, il soit zélé pour le salut des âmes, et fasse pour d’autres malheureux ce qu’elle a fait pour lui.
Miranda est un secours constant pour les pauvres dans leurs malheurs et leurs accidents : il leur arrive parfois de petits malheurs dont ils ne pourraient jamais se relever par eux-mêmes. La mort d’une vache ou d’un cheval, ou quelque petit vol, les tiendrait dans la détresse toute leur vie. Elle ne souffre pas qu’ils s’affligent sous de tels accidents. Elle leur donne aussitôt la pleine valeur de leur perte, et s’en sert comme d’un moyen pour élever leurs âmes vers Dieu.
Elle a une grande tendresse pour les vieillards qui ont passé l’âge du travail. Le secours que la paroisse accorde à ces gens-là est très rarement de quoi vivre à l’aise : c’est pour cette raison qu’ils sont l’objet constant de ses soins ; elle ajoute à leur secours de quoi excéder quelque peu le salaire qu’ils gagnaient dans leur jeunesse. Elle le fait pour adoucir les infirmités de leur vieillesse, afin que, libres de peine et de détresse, ils puissent servir Dieu dans la paix et la tranquillité de l’âme. Elle en a d’ordinaire un grand nombre de cette sorte qui, par ses charités et ses exhortations à la sainteté, passent leurs derniers jours dans une grande piété et une grande dévotion.
Miranda ne manque jamais de compassion, même pour les mendiants ordinaires, surtout pour ceux qui sont vieux ou malades, ou couverts d’ulcères, qui sont privés de leurs yeux ou de leurs membres. Elle écoute leurs plaintes avec tendresse, leur donne quelque preuve de sa bonté, et ne les repousse jamais par des paroles dures ou injurieuses, de peur d’ajouter à l’affliction de ses semblables.
Si un pauvre vieux voyageur lui dit qu’il ne lui reste ni force, ni nourriture, ni argent, elle ne lui dit jamais de retourner au lieu d’où il vient, ni qu’elle ne peut le secourir parce qu’il est peut-être un fourbe, ou qu’elle ne le connaît pas ; mais elle le secourt pour cette raison même, qu’il est un étranger et qu’il lui est inconnu. Car c’est la plus noble partie de la charité que d’être bon et tendre envers ceux que nous n’avons jamais vus auparavant, et que peut-être nous ne reverrons jamais en cette vie. « j’étais étranger, et vous m’avez recueilli » [Matthieu 25:35], dit notre bienheureux Sauveur ; mais qui peut accomplir ce devoir s’il ne veut pas secourir les personnes qui lui sont inconnues ?
Miranda considère que Lazare était un mendiant ordinaire, qu’il fut l’objet du soin des anges et porté dans le sein d’Abraham. Elle considère que notre bienheureux Sauveur et ses apôtres furent bons envers les mendiants ; qu’ils leur parlèrent avec douceur, guérirent leurs maladies et rendirent les yeux aux aveugles et les membres aux boiteux ; que Pierre dit au mendiant qui lui demandait l’aumône : « Je n’ai ni argent, ni or; mais ce que j’ai, je te le donne: au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche. » [Actes 3:6] C’est pourquoi Miranda ne traite jamais les mendiants avec dédain et aversion ; mais elle imite la bonté de notre Sauveur et de ses apôtres à leur égard ; et quoiqu’elle ne puisse, comme eux, faire des miracles pour les soulager, elle les soulage cependant avec le pouvoir qu’elle a, et peut dire avec l’apôtre : « ce que j’ai, je te le donne: au nom de Jésus-Christ. »
Il se peut, dit Miranda, que je donne souvent à ceux qui ne le méritent pas, ou qui feront un mauvais usage de mes aumônes. Mais qu’importe ? N’est-ce pas là la méthode même de la bonté divine ? Dieu ne fait-il pas « lever son soleil sur les méchants et sur les bons » ? [Matthieu 5:45] N’est-ce pas là la bonté même qui nous est recommandée dans l’Écriture, afin qu’en l’imitant nous soyons les enfants de notre Père qui est dans les cieux, lui qui « fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » ? Et refuserai-je un peu d’argent ou de nourriture à mon semblable, de peur qu’il ne soit pas assez bon pour le recevoir de moi ? Je supplie Dieu d’en user avec moi, non selon mon mérite, mais selon sa grande bonté ; et serai-je assez absurde pour refuser ma charité à un frère pauvre, parce que peut-être il ne la mérite pas ? User envers lui d’une mesure dont je prie Dieu de ne jamais user envers moi ?
D’ailleurs, où l’Écriture a-t-elle fait du mérite la règle ou la mesure de la charité ? Au contraire, l’Écriture dit : « si ton ennemi a faim, donne-lui à manger; s’il a soif, donne-lui à boire. » [Romains 12:20]
Or cela nous enseigne clairement que le mérite des personnes ne doit pas être la règle de notre charité, mais que nous devons faire du bien à ceux qui le méritent le moins de tous. Car si je dois aimer mes pires ennemis et leur faire du bien, si je dois être charitable envers eux, malgré toute leur rancune et toute leur malice, assurément le mérite n’est pas la mesure de la charité. Si je ne dois pas refuser ma charité à des méchants qui sont en même temps mes ennemis, assurément je ne dois pas refuser l’aumône à de pauvres mendiants dont je ne sais ni qu’ils soient méchants, ni qu’ils soient en aucune façon mes ennemis.
Vous direz peut-être que par ce moyen j’encourage les gens à mendier. Mais la même objection irréfléchie peut être faite contre toutes les sortes de charités, car elles peuvent encourager les gens à compter sur elles. On peut dire la même chose contre le pardon de nos ennemis, car il peut encourager les gens à nous faire du tort. On peut le dire même contre la bonté de Dieu : qu’en répandant ses bénédictions sur les méchants et sur les bons, sur les justes et sur les injustes, il encourage les méchants et les injustes dans leurs voies perverses. On peut le dire contre l’action de vêtir ceux qui sont nus, ou de donner des remèdes aux malades ; car cela peut encourager les gens à se négliger et à ne prendre aucun soin de leur santé. Mais quand l’amour de Dieu demeure en vous, quand il a élargi votre cœur et vous a rempli d’entrailles de miséricorde et de compassion, vous ne ferez plus de pareilles objections.
Lorsqu’il vous arrive de repousser le pauvre, le vieillard, le malade et le voyageur sans ressource, le boiteux ou l’aveugle, posez-vous cette question : Est-ce que je souhaite sincèrement que ces pauvres créatures soient aussi heureuses que Lazare, qui fut porté par les anges dans le sein d’Abraham ? Est-ce que je désire sincèrement que Dieu fasse d’elles mes cohéritières dans la gloire éternelle ? Or, si vous sondez votre âme, vous trouverez qu’aucun de ces mouvements ne s’y trouve, et que vous ne souhaitez rien de tel. Car il est impossible à qui que ce soit de souhaiter de tout son cœur un si grand bonheur à une pauvre créature, et de n’avoir pas cependant le cœur de lui donner une petite aumône. C’est pour cette raison, dit Miranda, qu’autant que je le puis, je donne à tous, parce que je prie Dieu de pardonner à tous ; et je ne puis refuser l’aumône à ceux que je prie Dieu de bénir, que je souhaite voir participer à la gloire éternelle, mais je suis heureuse de témoigner quelque degré d’amour à ceux qui seront, je l’espère, les objets de l’amour infini de Dieu. Et si, comme notre Sauveur nous l’a assuré, il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir, nous devrions regarder ceux qui nous demandent l’aumône comme autant d’amis et de bienfaiteurs, qui viennent nous faire un plus grand bien qu’ils n’en peuvent recevoir, qui viennent élever notre vertu, être les témoins de notre charité, les monuments de notre amour, nos avocats auprès de Dieu, nous tenir lieu de Christ, comparaître pour nous au jour du jugement, et nous aider à obtenir une félicité plus grande que celle que nos aumônes peuvent leur procurer.
Tel est l’esprit, et telle est la vie, de la dévote Miranda ; et si elle vit encore dix ans, elle aura dépensé six mille livres en charités ; car ce qu’elle s’accorde à elle-même peut fort bien être compté parmi ses aumônes.
Quand elle mourra, elle ne pourra manquer de briller parmi les apôtres, les saints et les martyrs ; elle se tiendra parmi les premiers serviteurs de Dieu, et sera glorieuse parmi ceux qui ont combattu le bon combat et achevé leur course avec joie.
Chapitre 8 terminé
Comment l’usage sage et pieux d’une fortune nous porte naturellement à une grande perfection dans toutes les vertus de la vie chrétienne ; ce qui est représenté dans le caractère de Miranda