Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Où l’on expose les grandes obligations et les grands avantages qu’il y a à faire un usage sage et religieux de nos biens et de notre fortune

Chapitre 6 · 19 min de lecture · 24 min d’écoute

Où l’on expose les grandes obligations et les grands avantages qu’il y a à faire un usage sage et religieux de nos biens et de notre fortune

COMME LA SAINTETÉ du christianisme consacre à Dieu tous les états et toutes les occupations de la vie, comme elle nous demande d’aspirer à une obéissance universelle, en faisant toutes choses et en usant de toutes choses comme serviteurs de Dieu, nous sommes plus particulièrement obligés d’observer cette exactitude religieuse dans l’usage de nos biens et de notre fortune.

La raison en paraîtrait bien évidente, quand nous ne ferions que considérer que nos biens sont tout autant le don de Dieu que nos yeux ou nos mains, et qu’il ne nous est pas plus permis de les enfouir ou de les jeter à notre gré que de nous crever les yeux ou de nous défaire de nos membres comme il nous plaît.

Mais, outre cette considération, il y a plusieurs autres raisons grandes et importantes pour lesquelles nous devons être religieusement exacts dans l’usage de nos biens.

Premièrement, parce que la manière d’user de notre argent ou de dépenser nos biens entre si avant dans les affaires de chaque jour, et tient une si grande place dans notre vie commune, que notre vie commune doit être à peu près de même nature que notre manière commune de dépenser nos biens. Si la raison et la religion nous gouvernent en ceci, alors la raison et la religion ont pris sur nous une forte prise ; mais si l’humeur, l’orgueil et la fantaisie sont la mesure de nos dépenses, alors l’humeur, l’orgueil et la fantaisie auront la conduite de la plus grande partie de notre vie.

Secondement, une autre grande raison de consacrer tous nos biens à de bons usages est celle-ci : c’est qu’ils peuvent servir aux fins les plus excellentes, et qu’ils sont un si grand moyen de faire le bien. Si nous les gaspillons, nous ne gaspillons pas une bagatelle de peu d’importance ; nous gaspillons ce qui pourrait devenir des yeux pour l’aveugle, un époux pour la veuve, un père pour l’orphelin ; nous gaspillons ce qui non seulement nous rend capables de procurer des consolations temporelles à ceux qui sont dans la détresse, mais ce qui pourrait nous acquérir à nous-mêmes des trésors éternels dans le ciel. De sorte que si nous nous défaisons de notre argent de façons insensées, nous nous défaisons d’un grand pouvoir de consoler nos semblables et de nous rendre heureux pour toujours.

S’il n’y a rien de si glorieux que de faire le bien, s’il n’y a rien qui nous rende si semblables à Dieu, alors rien ne peut être si glorieux, dans l’usage de notre argent, que de l’employer tout entier en œuvres d’amour et de bonté, en nous faisant les amis, les pères et les bienfaiteurs de tous nos semblables, en imitant l’amour divin, et en changeant tout notre pouvoir en actes de générosité, de sollicitude et de bonté envers ceux qui en ont besoin.

Si un homme avait des yeux, des mains et des pieds qu’il pût donner à ceux qui en manquent ; s’il allait ou bien les enfermer dans un coffre, ou bien se complaire à en faire quelque usage inutile ou ridicule, au lieu de les donner à ses frères aveugles et boiteux, ne le tiendrions-nous pas à bon droit pour un misérable sans humanité ? S’il aimait mieux s’amuser à en garnir sa maison que de s’acquérir un droit à une récompense éternelle en les donnant à ceux qui manquent d’yeux et de mains, ne pourrions-nous pas à bon droit le tenir pour fou ?

Or l’argent tient beaucoup de la nature des yeux et des pieds : si nous l’enfermons dans des coffres, ou si nous le gaspillons en dépenses inutiles et ridicules pour nous-mêmes, tandis que les pauvres et les affligés en ont besoin pour leurs nécessités ; si nous le consumons en ornements ridicules de toilette, tandis que d’autres meurent de faim dans le dénuement, nous ne sommes pas loin de la cruauté de celui qui aime mieux orner sa maison de ces mains et de ces yeux que de les donner à ceux qui en manquent. Si nous aimons mieux nous livrer à des jouissances coûteuses qui n’ont aucune utilité réelle, qui ne satisfont aucun besoin réel, que de nous acquérir un droit à une récompense éternelle en disposant bien de notre argent, nous sommes coupables de la folie de celui qui aime mieux enfermer des yeux et des mains que de se rendre heureux pour toujours en les donnant à ceux qui en manquent. Car, après que nous avons satisfait nos propres besoins sobres et raisonnables, tout le reste de notre argent n’est que comme des yeux ou des mains de surcroît ; c’est une chose que nous ne pouvons garder pour nous sans en faire un usage insensé, une chose dont on ne peut bien user qu’en la donnant à ceux qui en manquent.

Troisièmement, si nous gaspillons notre argent, nous ne sommes pas seulement coupables de gaspiller un talent que Dieu nous a donné, nous ne sommes pas seulement coupables de rendre inutile ce qui est un si puissant moyen de faire le bien, mais nous nous faisons encore à nous-mêmes ce tort, que nous changeons ce talent utile en un puissant moyen de nous corrompre ; car dans la mesure où il est mal dépensé, il est dépensé pour entretenir quelque mauvaise disposition, pour satisfaire quelques désirs vains et déraisonnables, pour nous conformer à ces modes et à cet orgueil du monde auxquels, comme chrétiens et comme hommes raisonnables, nous sommes obligés de renoncer.

De même que l’esprit et les beaux talents ne peuvent pas être dissipés en bagatelles et simplement perdus, mais qu’ils jettent ceux qui les possèdent dans de plus grandes folies, s’ils ne sont pas strictement consacrés à la piété, de même l’argent, s’il n’est pas employé strictement selon la raison et la religion, ne peut pas seulement être dissipé en bagatelles, mais il entraînera les gens dans de plus grandes folies, et leur fera mener une vie plus sotte et plus extravagante qu’ils n’auraient pu le faire sans lui. Si donc vous ne dépensez pas votre argent à faire du bien aux autres, il faut que vous le dépensiez à votre propre détriment. Vous agirez comme un homme qui refuserait de donner en cordial à un ami malade ce qu’il ne pourrait boire lui-même sans s’enflammer le sang. Car tel est le cas de l’argent superflu : si vous le donnez à ceux qui en manquent, c’est un cordial ; si vous le dépensez pour vous-même en quelque chose dont vous n’avez pas besoin, il ne fait qu’enflammer et dérégler votre esprit, et vous rendre pire que vous ne seriez sans lui.

Considérez encore la comparaison faite plus haut : si l’homme qui ne voudrait pas faire un bon usage d’yeux et de mains de surcroît venait, à force d’essayer de s’en servir lui-même, à gâter ses propres yeux et ses propres mains, nous pourrions à bon droit l’accuser d’une folie plus grande encore.

Or tel est véritablement le cas des richesses dépensées pour nous-mêmes en frais vains et inutiles : en essayant de nous en servir là où elles n’ont aucune utilité réelle, et où nous n’en avons aucun besoin réel, nous ne nous en servons qu’à notre grand détriment, en faisant naître des désirs déraisonnables, en nourrissant de mauvaises dispositions, en flattant nos passions et en entretenant un tour d’esprit mondain et vain. Car la bonne chère et les vins fins, les beaux habits et les belles maisons, le train et l’équipage, les plaisirs et les divertissements mondains, blessent et dérèglent tous naturellement nos cœurs ; ils sont l’aliment et la nourriture de toute la folie et de toute la faiblesse de notre nature, et sont des moyens certains de nous rendre vains et mondains dans nos dispositions. Ils sont tous le soutien de quelque chose qui ne devrait pas être soutenu ; ils sont contraires à cette sobriété et à cette piété de cœur qui goûte les choses divines ; ils sont comme autant de poids sur nos esprits, qui nous rendent moins capables et moins disposés à élever nos pensées et nos affections aux choses d’en haut.

De sorte que l’argent ainsi dépensé n’est pas simplement gaspillé ou perdu, mais il est dépensé pour de mauvaises fins et avec de misérables effets, pour la corruption et le dérèglement de nos cœurs, et pour nous rendre moins capables de vivre à la hauteur des sublimes doctrines de l’Évangile. C’est comme si l’on retenait l’argent des pauvres pour s’acheter du poison.

Car autant on dépense pour la vanité de la parure, autant on peut compter qu’on en emploie à fixer la vanité dans nos esprits. Autant on en emploie pour l’oisiveté et la mollesse, autant on peut compter qu’on en donne pour rendre nos cœurs lourds et sensuels. Autant on en dépense pour le train et l’équipage, autant on peut compter qu’on en dépense pour éblouir vos propres yeux et faire de vous l’idole de votre propre imagination. Et il en est ainsi en toute chose : dès que vous sortez des besoins raisonnables, vous ne faites qu’entretenir quelque disposition déraisonnable, quelque tour d’esprit auquel tout bon chrétien est appelé à renoncer.

De sorte qu’à tous égards, soit que nous considérions notre fortune comme un talent et un dépôt reçu de Dieu, soit que nous considérions le grand bien qu’elle nous rend capables de faire, ou le grand mal qu’elle nous fait à nous-mêmes si elle est dépensée vainement, à tous ces grands égards il paraît absolument nécessaire de faire de la raison et de la religion la règle stricte de l’usage de toute notre fortune.

Toute exhortation de l’Écriture à être sages et raisonnables, à ne satisfaire que les besoins que Dieu veut voir satisfaits ; toute exhortation à être spirituels et célestes, à tendre vers un glorieux changement de notre nature ; toute exhortation à aimer notre prochain comme nous-mêmes, à aimer tous les hommes comme Dieu les a aimés, est un commandement d’être strictement religieux dans l’usage de notre argent. Car on ne peut satisfaire à aucune de ces dispositions, à moins d’être sages et raisonnables, spirituels et célestes, et d’exercer un amour fraternel, une charité semblable à celle de Dieu, dans l’usage de toute notre fortune. Ces dispositions, et cet usage de nos biens de ce monde, sont à tel point la doctrine de tout le Nouveau Testament que vous ne pouvez en lire un chapitre sans en être instruit en quelque chose. Je ne produirai qu’un seul passage remarquable de l’Écriture, qui suffit à justifier tout ce que j’ai dit touchant cet usage religieux de toute notre fortune.

« Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez vêtu; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. . . . Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche: Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. » [Matthieu 25:31-46]

J’ai cité ce passage tout au long parce que, si l’on regarde la manière dont va le monde, on aurait peine à croire que les chrétiens aient jamais lu cette partie de l’Écriture. Car qu’y a-t-il dans la vie des chrétiens qui donne à penser que leur salut dépend de ces bonnes œuvres ? Et pourtant leur nécessité est ici affirmée de la manière la plus haute, et nous est inculquée par une vive peinture de la gloire et des terreurs du jour du jugement.

Certaines personnes, même parmi celles qu’on peut compter pour des chrétiens vertueux, ne regardent ce texte que comme une recommandation générale d’œuvres de charité occasionnelles ; tandis qu’il montre la nécessité, non seulement d’aumônes faites de temps à autre, mais d’une vie tout entière charitable, qui soit un exercice continuel de toutes les œuvres de charité que nous sommes capables d’accomplir.

Vous avouez que vous n’avez aucun droit au salut si vous avez négligé ces bonnes œuvres, puisque ceux qui les ont négligées doivent, au dernier jour, être placés à la gauche et bannis par un « Retirez-vous, maudits ». Il n’y a donc de salut que dans l’accomplissement de ces bonnes œuvres. Qui donc peut être dit avoir accompli ces bonnes œuvres ? Est-ce celui qui a quelquefois assisté un prisonnier, ou soulagé le pauvre ou le malade ? Ce serait aussi absurde que de dire qu’il a rempli les devoirs de la dévotion, celui qui a quelquefois dit ses prières. Est-ce donc celui qui a fait plusieurs fois ces œuvres de charité ? On ne peut pas plus le dire qu’on ne peut dire que celui-là est véritablement juste, qui a fait plusieurs fois des actes de justice. Quelle est donc la règle ou la mesure de l’accomplissement de ces bonnes œuvres ? Comment un homme pourra-t-il avoir l’assurance qu’il les accomplit comme il le doit ?

Or la règle est fort claire et fort aisée, et elle est commune à toute autre vertu ou bonne disposition, aussi bien qu’à la charité. Quel est l’homme humble, ou doux, ou dévot, ou juste, ou fidèle ? Est-ce celui qui a fait plusieurs fois des actes d’humilité, de douceur, de dévotion, de justice ou de fidélité ? Non ; mais c’est celui qui vit dans l’exercice habituel de ces vertus. De même, celui-là seul peut être dit avoir accompli ces œuvres de charité, qui vit dans leur exercice habituel de tout son pouvoir. Celui-là seul a rempli le devoir de l’amour divin, qui aime Dieu de tout son cœur, de toute sa pensée et de toute sa force. Et celui-là seul a rempli le devoir de ces bonnes œuvres, qui les a faites de tout son cœur, de toute sa pensée et de toute sa force. Car il n’y a point d’autre mesure du bien que nous devons faire que le pouvoir que nous avons de le faire.

L’apôtre saint Pierre pose cette question à notre bienheureux Sauveur : « Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi? Sera-ce jusqu’à sept fois? Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois. » [Matthieu 18:21, 22] Non qu’après ce nombre d’offenses on puisse alors cesser de pardonner ; mais l’expression « septante fois sept fois » est là pour nous montrer que nous ne devons borner notre pardon à aucun nombre d’offenses, mais continuer de pardonner les offenses les plus répétées que l’on commet contre nous. Ainsi notre Sauveur dit-il en un autre endroit : « s’il a péché contre toi sept fois dans un jour et que sept fois il revienne à toi, disant: Je me repens, tu lui pardonneras. » [Luc 17:4] Si donc un homme cesse de pardonner à son frère parce qu’il lui a déjà souvent pardonné ; s’il se dispense de pardonner à cet homme-ci parce qu’il en a pardonné plusieurs autres, celui-là enfreint cette loi de Christ touchant le pardon que l’on doit à son frère.

Or la règle du pardon est aussi la règle du don : vous ne devez pas donner ou faire du bien jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois. Vous ne devez pas cesser de donner parce que vous avez souvent donné à la même personne, ou à d’autres personnes ; mais vous devez vous regarder comme tout aussi obligé de continuer à soulager ceux qui continuent d’être dans le besoin que vous l’étiez de les soulager une ou deux fois. Si cela n’avait pas été en votre pouvoir, vous auriez été dispensé de soulager qui que ce soit, même une seule fois ; mais s’il est en votre pouvoir de soulager souvent les gens, c’est tout autant votre devoir de le faire souvent que c’est le devoir des autres de ne le faire que rarement, parce qu’ils n’en sont que rarement capables. Celui qui n’est pas prêt à pardonner à chacun de ses frères aussi souvent qu’il a besoin d’être pardonné ne pardonne pas comme un disciple de Christ. Et celui qui n’est pas prêt à donner à chacun de ses frères qui a besoin qu’on lui donne quelque chose ne donne pas comme un disciple de Christ. Car il est aussi nécessaire de donner jusqu’à septante fois sept fois, de vivre dans l’exercice continuel de toutes les bonnes œuvres de tout notre pouvoir, qu’il est nécessaire de pardonner jusqu’à septante fois sept fois, et de vivre dans l’exercice habituel de cette disposition à pardonner envers tous ceux qui en ont besoin.

Et la raison de tout cela est fort claire : c’est qu’il y a la même bonté, la même excellence et la même nécessité à être ainsi charitable en un temps qu’en un autre. C’est tout autant le meilleur usage de notre argent que d’en faire toujours du bien, qu’il en est le meilleur usage en quelque moment particulier ; de sorte que ce qui est une raison pour une action charitable est une aussi bonne raison pour une vie charitable. Ce qui est une raison de pardonner une offense est la même raison de pardonner toutes les offenses. Car une telle charité n’a rien pour la recommander aujourd’hui qui ne doive la recommander de même demain ; et vous ne pouvez la négliger en un temps sans être coupable du même péché que si vous la négligiez en un autre.

Aussi sûrement donc que ces œuvres de charité sont nécessaires au salut, aussi sûrement devons-nous les faire de tout notre pouvoir ; non pas aujourd’hui ou demain, mais pendant tout le cours de notre vie. Si donc c’est notre devoir, en quelque temps, de nous refuser quelque dépense inutile, d’être modérés et économes, afin d’avoir de quoi donner à ceux qui sont dans le besoin, c’est tout autant notre devoir d’agir ainsi en tout temps, afin d’être davantage en état de faire plus de bien. Car si c’est en quelque temps un péché de préférer une dépense inutile et vaine aux œuvres de charité, c’en est un en tout temps, puisque la charité l’emporte autant sur toutes les dépenses inutiles et vaines en un temps qu’en un autre. De sorte que s’il est jamais nécessaire à notre salut de prendre soin de ces œuvres de charité, et de veiller à nous rendre en quelque mesure capables de les faire, il est tout aussi nécessaire à notre salut de prendre soin de nous rendre aussi capables que nous pouvons l’être de les accomplir dans toutes les parties de notre vie.

Ou bien donc il vous faut renoncer à votre christianisme au point de dire que vous n’avez jamais besoin d’accomplir aucune de ces bonnes œuvres ; ou bien il vous faut avouer que vous devez les accomplir toute votre vie, au plus haut degré dont vous êtes capable. Il n’y a point ici de milieu à prendre, pas plus qu’il n’y a de milieu entre l’orgueil et l’humilité, ou entre la tempérance et l’intempérance. Si vous ne vous efforcez pas d’accomplir toutes les œuvres de charité, si vous négligez l’une quelconque de celles qui sont en votre pouvoir, et refusez votre assistance à ceux qui ont besoin de ce que vous pouvez donner, quand et où que ce soit, vous vous rangez parmi ceux qui manquent de la charité chrétienne. Car c’est tout autant votre devoir de faire du bien avec tout ce que vous avez, et de vivre dans l’exercice continuel des bonnes œuvres, que c’est votre devoir d’être tempérant dans tout ce que vous mangez et buvez.

De là paraît aussi la nécessité de renoncer à toutes ces dépenses insensées et déraisonnables que l’orgueil et la folie des hommes ont rendues si communes et si à la mode dans le monde. Car s’il est nécessaire de faire de bonnes œuvres autant que vous en êtes capable, il doit être tout aussi nécessaire de renoncer à ces manières inutiles de dépenser l’argent qui vous mettent hors d’état de faire des œuvres de charité.

Vous ne devez donc pas plus vous conformer à ces usages du monde que vous ne devez vous conformer à ses vices ; vous ne devez pas plus dépenser avec ceux qui gaspillent vainement leur argent au gré de leur humeur que vous ne devez boire avec les ivrognes ou vous livrer aux plaisirs de la table avec le gourmet, parce qu’un train de telles dépenses ne s’accorde pas plus avec une vie de charité que l’excès dans le boire ne s’accorde avec une vie de sobriété. Lors donc que quelqu’un vous parle de la légitimité des habits coûteux, ou de l’innocence qu’il y a à vous procurer des satisfactions dispendieuses, imaginez seulement que la même personne vient vous dire que vous n’avez pas besoin de faire des œuvres de charité, que Christ ne vous demande pas de faire du bien à vos frères pauvres comme à lui-même ; et alors vous verrez la méchanceté d’un tel conseil. Car vous dire que vous pouvez vivre dans des dépenses qui vous mettent dans l’impossibilité de vivre dans l’exercice des bonnes œuvres, c’est la même chose que vous dire que vous n’avez pas besoin de vous soucier de ces bonnes œuvres elles-mêmes.

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