Chapitre 5 · 15 min de lecture · 19 min d’écoute
Que les personnes affranchies de la nécessité du travail et des occupations doivent se regarder comme vouées à Dieu à un plus haut degré
UNE grande partie du monde est affranchie des nécessités du travail et des occupations, et dispose à son gré de son temps et de sa fortune.
Mais de même que personne ne doit vivre dans son état selon son humeur, ou pour les fins qui plaisent à sa fantaisie, mais doit faire toutes ses affaires de manière à en faire un service rendu à Dieu, de même ceux qui n’ont aucune occupation particulière, bien loin d’être laissés plus libres de vivre pour eux-mêmes, de suivre leurs humeurs et de dépenser leur temps et leur fortune comme il leur plaît, sont au contraire sous une obligation plus grande de vivre entièrement pour Dieu dans toutes leurs actions.
La liberté de leur condition les met dans une plus grande nécessité de choisir toujours, et de faire, les meilleures choses.
Ils sont de ceux à qui l’on demandera beaucoup, parce qu’on leur a beaucoup donné.
Un esclave ne peut vivre pour Dieu que d’une seule manière particulière, à savoir par une patience et une soumission religieuses dans son état d’esclavage.
Mais toutes les voies d’une vie sainte, tous les exemples et toutes les sortes de vertu sont ouverts à ceux qui sont maîtres d’eux-mêmes, de leur temps et de leur fortune.
C’est donc tout autant le devoir de ces personnes de faire un sage usage de leur liberté, de se consacrer à toutes les sortes de vertu, d’aspirer à tout ce qui est saint et pieux, de s’efforcer d’exceller en toutes bonnes œuvres, et de plaire à Dieu de la manière la plus haute et la plus parfaite ; c’est tout autant leur devoir d’être ainsi sages dans la conduite d’eux-mêmes, et d’étendre ainsi leurs efforts vers la sainteté, que c’est le devoir d’un esclave d’être résigné à Dieu dans son état d’esclavage.
Vous n’êtes ni ouvrier, ni artisan ; vous n’êtes ni marchand ni soldat : regardez-vous donc comme placé dans un état semblable, en quelque mesure, à celui des bons anges, qui sont envoyés dans le monde comme des esprits au service de Dieu, pour le bien général du genre humain, afin d’assister, de protéger et d’exercer un ministère en faveur de ceux qui doivent hériter du salut.
Car plus vous êtes affranchi des nécessités communes des hommes, plus vous devez imiter les perfections plus hautes des anges.
Si vous aviez été obligée, Serena, par les nécessités de la vie, de laver le linge pour gagner votre subsistance, ou de servir quelque maîtresse qui exigeât tout votre travail, votre devoir serait alors de servir et de glorifier Dieu par une humilité, une obéissance et une fidélité capables d’orner cet état de vie. On recommanderait alors à vos soins de faire valoir ce seul talent jusqu’à son plus haut point, afin que, lorsque viendrait le temps où les hommes recevraient la récompense de leurs travaux de la main du grand Juge des vivants et des morts, vous fussiez accueillie par ce mot : « C’est bien, bon et fidèle serviteur… entre dans la joie de ton maître. » [Matthieu 25:21]
Mais puisque Dieu vous a donné cinq talents, puisqu’il vous a placée au-dessus des nécessités de la vie, puisqu’il vous a laissée entre vos propres mains, dans l’heureuse liberté de choisir les voies les plus élevées de la vertu ; puisqu’il vous a enrichie de nombreux dons de la fortune, et ne vous a laissé rien d’autre à faire que de tirer le meilleur parti d’une multitude de bienfaits, de mettre à profit une vie courte, de travailler à votre propre perfection, à l’honneur de Dieu et au bien de votre prochain, votre devoir est maintenant d’imiter les plus grands serviteurs de Dieu, de chercher comment ont vécu les saints les plus éminents, d’étudier tous les arts et toutes les méthodes de la perfection, et de ne mettre aucune borne à votre amour et à votre reconnaissance envers l’Auteur libéral de tant de bienfaits.
Votre devoir est maintenant de faire valoir vos cinq talents pour en gagner cinq autres, et de considérer comment votre temps, votre loisir, votre santé et votre fortune peuvent devenir autant d’heureux moyens de purifier votre âme, de faire avancer vos semblables dans les voies de la vertu, et de vous porter enfin jusqu’aux plus hauts sommets de la gloire éternelle.
Comme vous n’avez point de maîtresse à servir, que votre âme soit l’objet de vos soins et de vos attentions de chaque jour. Affligez-vous de ses impuretés, de ses taches et de ses imperfections, et étudiez tous les saints arts qui peuvent la rendre à sa pureté naturelle et primitive.
Faites vos délices de la servir, et demandez à Dieu de l’orner de toute grâce et de toute perfection.
Nourrissez-la de bonnes œuvres, donnez-lui la paix dans la solitude, procurez-lui la force dans la prière, rendez-la sage par la lecture, éclairez-la par la méditation, attendrissez-la par l’amour, adoucissez-la par l’humilité, humiliez-la par la pénitence, réjouissez-la par les psaumes et les cantiques, et consolez-la par de fréquentes réflexions sur la gloire à venir. Gardez-la en la présence de Dieu, et apprenez-lui à imiter ces anges gardiens qui, bien qu’ils veillent sur les affaires humaines et sur les plus petits d’entre les hommes, n’en « voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux ». [Matthieu 18:10]
Voilà, Serena, quelle est votre profession. Car aussi sûrement que Dieu est un seul Dieu, aussi sûrement il n’a qu’un seul commandement pour tous les hommes, qu’ils soient esclaves ou libres, riches ou pauvres : c’est d’agir à la hauteur de l’excellence de la nature qu’il leur a donnée, de vivre selon la raison, de marcher à la lumière de la religion, d’user de toutes choses comme la sagesse l’ordonne, de glorifier Dieu dans tous ses dons, et de consacrer à son service toute condition de la vie.
Tel est l’unique commandement que Dieu donne à tous les hommes. Si vous avez une occupation, vous devez être ainsi raisonnable, pieux et saint dans son exercice ; si vous avez du temps et une fortune à votre disposition, vous êtes obligé d’être ainsi raisonnable, saint et pieux dans l’usage de tout votre temps et de toute votre fortune.
Le bon usage religieux de toute chose et de tout talent est le devoir indispensable de tout être capable de connaître le bien et le mal.
Car la raison pour laquelle nous devons faire quelque chose comme pour Dieu, en vue de notre devoir et de notre relation avec lui, est la même raison pour laquelle nous devons tout faire comme pour Dieu, en vue de notre devoir et de notre relation avec lui.
Ce qui est une raison d’être sages et saints dans l’accomplissement de toutes nos affaires est la même raison d’être sages et saints dans l’usage de tout notre argent.
Puisque nous avons toujours la même nature, et que nous sommes partout les serviteurs du même Dieu, puisque tout lieu est également rempli de sa présence, et que toute chose est également son don, nous devons toujours agir selon la raison de notre nature ; nous devons tout faire comme serviteurs de Dieu ; nous devons vivre en tout lieu comme en sa présence ; nous devons user de toute chose comme on doit user de ce qui appartient à Dieu.
Ou bien cette piété, cette sagesse et cette dévotion doivent s’étendre à toutes les voies de la vie et à l’usage de toute chose, ou bien elles ne doivent s’étendre à aucune partie de la vie.
S’il nous était permis de nous oublier nous-mêmes ou d’oublier Dieu, de négliger notre raison et de vivre selon l’humeur et la fantaisie, en quelque chose, ou en quelque temps, ou en quelque lieu, il serait tout aussi permis de faire de même en toute chose, au gré de la fantaisie, en tout temps et en tout lieu.
Si donc certaines gens s’imaginent qu’ils doivent être graves et recueillis à l’église, mais qu’ils peuvent être frivoles et extravagants chez eux ; qu’ils doivent vivre selon quelque règle le dimanche, mais qu’ils peuvent passer les autres jours au hasard ; qu’ils doivent avoir certains moments de prière, mais qu’ils peuvent gaspiller le reste de leur temps comme il leur plaît ; qu’ils doivent donner quelque argent en aumônes, mais qu’ils peuvent dissiper le reste comme bon leur semble, ces gens-là n’ont pas assez considéré la nature de la religion, ni les vraies raisons de la piété. Car celui qui, sur des principes de raison, peut dire pourquoi il est bon d’être sage et d’avoir l’esprit tourné vers le ciel à l’église, peut dire qu’il est toujours désirable d’avoir les mêmes dispositions en tout autre lieu. Celui qui sait véritablement pourquoi il doit bien employer quelque moment sait qu’il n’est jamais permis de jeter aucun moment au vent. Celui qui comprend bien ce que la charité a de raisonnable et d’excellent saura qu’il ne peut jamais être excusable de gaspiller la moindre part de notre argent en orgueil et en folie, ou en quelque dépense inutile.
Car tout argument qui montre la sagesse et l’excellence de la charité prouve la sagesse qu’il y a à bien employer toute notre fortune. Tout argument qui prouve la sagesse et la raison qu’il y a à avoir des moments de prière montre la sagesse et la raison qu’il y a à ne perdre aucun de nos moments.
Si quelqu’un pouvait montrer que nous n’avons pas besoin d’agir toujours comme en la présence divine, que nous n’avons pas besoin de considérer toute chose et d’en user comme du don de Dieu, que nous n’avons pas besoin de vivre toujours selon la raison et de faire de la religion la règle de toutes nos actions, les mêmes arguments montreraient que nous n’avons jamais besoin d’agir comme en la présence de Dieu, ni de faire de la religion et de la raison la mesure d’aucune de nos actions. Si donc nous devons vivre pour Dieu en quelque temps ou en quelque lieu, nous devons vivre pour lui en tout temps et en tout lieu. Si nous devons user de quelque chose comme du don de Dieu, nous devons user de toute chose comme de son don. Si nous devons faire quelque chose selon des règles strictes de raison et de piété, nous devons tout faire de la même manière. Car la raison, la sagesse et la piété sont tout autant les meilleures choses en tout temps et en tout lieu qu’elles sont les meilleures choses en quelque temps ou en quelque lieu.
Si c’est notre gloire et notre bonheur d’avoir une nature raisonnable, douée de sagesse et de raison, capable d’imiter la nature divine, alors ce doit être notre gloire et notre bonheur de cultiver notre raison et notre sagesse, d’agir à la hauteur de l’excellence de notre nature raisonnable, et d’imiter Dieu dans toutes nos actions, de tout notre pouvoir. Ceux donc qui renferment la religion dans certains temps et certains lieux, et dans quelques petites règles de retraite, qui pensent que c’est être trop strict et trop rigide que d’introduire la religion dans la vie commune et de lui faire donner des lois à toutes leurs actions et à toute leur manière de vivre, ceux qui pensent ainsi, non seulement se trompent, mais se trompent sur toute la nature de la religion. Car assurément ils se trompent sur toute la nature de la religion, ceux qui peuvent penser qu’une partie quelconque de leur vie devient plus aisée pour en être affranchie. On peut bien dire qu’ils se trompent sur toute la nature de la sagesse, ceux qui ne trouvent pas désirable d’être toujours sages. Il n’a pas appris ce qu’est la piété, celui qui trouve que c’est trop d’être pieux dans toutes ses actions. Il ne comprend pas assez ce qu’est la raison, celui qui ne désire pas ardemment vivre en toute chose selon elle.
Si nous avions une religion qui consistât en des superstitions absurdes, sans aucun égard à la perfection de notre nature, on pourrait bien être heureux d’en voir dispensée quelque partie de sa vie. Mais puisque la religion de l’Évangile n’est que l’affinement et l’élévation de nos meilleures facultés, puisqu’elle ne demande qu’une vie de la plus haute raison, puisqu’elle nous demande seulement d’user de ce monde comme la raison veut qu’on en use, de vivre dans les dispositions qui font la gloire des êtres intelligents, de marcher dans la sagesse qui élève notre nature, et de pratiquer la piété qui nous élèvera jusqu’à Dieu, qui peut trouver pénible de vivre toujours dans l’esprit d’une telle religion, et d’en avoir toutes les parties de sa vie remplies, sinon celui qui trouverait bien plus pénible encore d’être comme les anges de Dieu dans le ciel ?
De plus, comme Dieu est un seul et même Être, agissant toujours conformément à lui-même et selon sa propre nature, ainsi c’est le devoir de tout être qu’il a créé de vivre selon la nature qu’il lui a donnée, et d’agir toujours conformément à lui-même.
C’est donc une loi immuable de Dieu que tous les êtres raisonnables agissent raisonnablement dans toutes leurs actions ; non pas en ce temps-ci, ou en ce lieu-là, ou en telle occasion, ou dans l’usage de quelque chose particulière, mais en tout temps, en tout lieu, en toute occasion et dans l’usage de toutes choses. C’est une loi aussi immuable que Dieu, et qui ne peut pas plus cesser d’être que Dieu ne peut cesser d’être un Dieu de sagesse et d’ordre.
Lors donc qu’un être doué de raison fait une chose déraisonnable, en quelque temps, ou en quelque lieu, ou dans l’usage de quelque chose que ce soit, il pèche contre la grande loi de sa nature, il s’avilit lui-même, et il pèche contre Dieu, l’Auteur de cette nature.
Ceux donc qui plaident pour les complaisances et les vanités, pour toutes les modes, les coutumes et les humeurs insensées du monde, pour le mauvais emploi de notre temps ou de notre argent, plaident pour une rébellion contre notre nature, pour une rébellion contre Dieu, qui ne nous a donné la raison pour aucune autre fin que d’en faire la règle et la mesure de toutes nos manières de vivre.
Lors donc que vous êtes coupable de quelque folie, de quelque extravagance, ou que vous vous laissez aller à quelque disposition vaine, ne la regardez pas comme une petite affaire, parce qu’elle peut le paraître en comparaison de quelques autres péchés ; mais considérez-la en tant qu’elle est une action contraire à votre nature, et alors vous verrez que rien de ce qui est déraisonnable n’est petit, parce que toutes les voies déraisonnables sont contraires à la nature de tous les êtres raisonnables, qu’ils soient hommes ou anges : ni les uns ni les autres ne peuvent être agréables à Dieu que dans la mesure où ils agissent selon la raison et l’excellence de leur nature.
Les infirmités de la vie humaine nous rendent nécessaires une nourriture et un vêtement dont les anges n’ont pas besoin ; mais il ne nous est pas plus permis de changer ces nécessités en folies, et de nous livrer au luxe de la table ou aux vanités de la parure, qu’il n’est permis aux anges d’agir au-dessous de la dignité de leur propre état. Car une vie raisonnable et un sage usage de notre propre condition sont tout autant le devoir de tous les hommes qu’ils sont le devoir de tous les anges et de tous les êtres intelligents. Ce ne sont pas là des envolées spéculatives ni des notions imaginaires, mais des lois claires et indéniables, fondées dans la nature des êtres raisonnables, qui, en tant que tels, sont obligés de vivre selon la raison et de glorifier Dieu par un continuel et juste usage de leurs divers talents et facultés. De sorte que, bien que les hommes ne soient pas des anges, ils peuvent cependant savoir pour quelles fins et selon quelles règles les hommes doivent vivre et agir, en considérant l’état et la perfection des anges. Notre bienheureux Sauveur a clairement tourné nos pensées de ce côté, en faisant de cette demande une partie constante de toutes nos prières : « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Preuve évidente que l’obéissance des hommes doit imiter l’obéissance des anges, et que les êtres raisonnables sur la terre doivent vivre pour Dieu comme les êtres raisonnables du ciel vivent pour lui.
Lors donc que vous voulez vous représenter comment les chrétiens doivent vivre pour Dieu, et avec quels degrés de sagesse et de sainteté ils doivent user des choses de cette vie, vous ne devez pas regarder le monde, mais vous devez lever les yeux vers Dieu et vers la société des anges, et penser quelle sagesse et quelle sainteté sont propres à vous préparer à un tel état de gloire. Vous devez regarder à tous les plus hauts préceptes de l’Évangile, vous devez vous examiner à la lumière de l’esprit de Christ, vous devez penser comment ont vécu les hommes les plus sages du monde, vous devez penser comment vivraient les âmes des morts si elles avaient de nouveau à jouer le court rôle de la vie humaine ; vous devez penser quels degrés de sagesse et de sainteté vous souhaiterez avoir, lorsque vous quitterez le monde.
Or ce n’est pas là outrer les choses, ni se proposer une perfection inutile. Ce n’est que se conformer simplement au conseil de l’Apôtre, lorsqu’il dit : « Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l’objet de vos pensées. » [Philippiens 4:8] Car nul ne peut approcher de la doctrine de ce passage, sinon celui qui se propose de tout faire en cette vie comme serviteur de Dieu, de vivre selon la raison dans tout ce qu’il fait, et de faire de la sagesse et de la sainteté de l’Évangile la règle et la mesure de son désir et de son usage de chacun des dons de Dieu.
Chapitre 5 terminé
Que les personnes affranchies de la nécessité du travail et des occupations doivent se regarder comme vouées à Dieu à un plus haut degré