Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Du grand danger et de la folie qu’il y a à ne pas se proposer d’être aussi éminents et aussi exemplaires que nous le pouvons dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes

Chapitre 3 · 24 min de lecture · 30 min d’écoute

Du grand danger et de la folie qu’il y a à ne pas se proposer d’être aussi éminents et aussi exemplaires que nous le pouvons dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes

BIEN que la bonté de Dieu et ses riches miséricordes en Jésus-Christ nous donnent une assurance suffisante qu’il sera miséricordieux envers nos faiblesses et nos infirmités inévitables, c’est-à-dire envers ces manquements qui sont l’effet de l’ignorance ou de la surprise, nous n’avons cependant aucune raison d’attendre la même miséricorde pour les péchés dans lesquels nous avons vécu faute de nous être proposé de les éviter.

Par exemple, le jureur habituel qui meurt dans cette culpabilité semble n’avoir aucun titre à la miséricorde divine, et cela pour cette raison qu’il ne peut pas plus alléguer pour son excuse quelque faiblesse ou quelque infirmité, que l’homme qui cacha son talent dans la terre ne pouvait alléguer le manque de forces pour l’en tenir dehors.

Mais si ce raisonnement est juste dans le cas du jureur habituel, si son péché ne doit pas être compté pour une fragilité pardonnable parce qu’il n’a aucune faiblesse à alléguer pour son excuse, pourquoi donc ne poussons-nous pas ce raisonnement jusqu’où il doit aller ? Pourquoi ne condamnons-nous pas tout autant chacun des autres égarements de la vie qui n’ont pas plus de faiblesse à alléguer pour leur excuse que le jurement habituel ?

Car si c’est une chose si mauvaise, parce qu’elle pourrait être évitée si seulement nous nous le proposions sincèrement, toutes les autres manières de vivre déréglées ne doivent-elles pas être bien coupables, si nous y vivons non par faiblesse et par impuissance, mais parce que nous ne nous sommes jamais sincèrement proposé de les éviter ?

Par exemple, vous n’avez peut-être fait aucun progrès dans les vertus chrétiennes les plus importantes ; vous avez à peine fait la moitié du chemin dans l’humilité et dans la charité. Or, si vos manquements dans ces devoirs viennent uniquement de ce que vous ne vous êtes jamais proposé de les accomplir à quelque degré véritable, n’avez-vous pas alors aussi peu à alléguer pour vous-même, et n’êtes-vous pas aussi entièrement sans excuse que le jureur habituel ?

Pourquoi donc ne faites-vous pas pénétrer ces choses jusqu’au fond de votre conscience ? Pourquoi ne pensez-vous pas qu’il est aussi dangereux pour vous de vivre dans des défauts qu’il est en votre pouvoir de corriger, qu’il est dangereux pour le jureur habituel de vivre dans la violation d’un devoir qu’il est en son pouvoir d’observer ? La négligence et le défaut d’une intention sincère ne sont-ils pas aussi blâmables dans un cas que dans l’autre ?

Vous êtes peut-être aussi loin de la perfection chrétienne que le jureur habituel l’est d’observer le troisième commandement ; n’êtes-vous donc pas aussi condamné par les doctrines de l’Évangile que le jureur l’est par le troisième commandement ?

Vous direz peut-être que tout le monde reste en deçà de la perfection de l’Évangile, et que c’est pourquoi vous vous contentez de vos manquements. Mais c’est ne rien dire qui touche à la question. Car il ne s’agit pas de savoir si la perfection évangélique peut être pleinement atteinte, mais si vous en approchez autant qu’une intention sincère et une diligence attentive peuvent vous en approcher ; si vous n’êtes pas dans un état bien inférieur à celui où vous pourriez être, si vous vous proposiez sincèrement et si vous travailliez soigneusement à vous avancer dans toutes les vertus chrétiennes.

Si vous êtes aussi avancé dans la vie chrétienne que vos meilleurs efforts peuvent vous rendre, alors vous pouvez justement espérer que vos imperfections ne vous seront pas imputées ; mais si vos défauts dans la piété, dans l’humilité et dans la charité viennent de votre négligence et du défaut d’une intention sincère d’être aussi éminent que vous le pouvez dans ces vertus, alors vous vous laissez aussi entièrement sans excuse que celui qui vit dans le péché de jurer, faute d’une intention sincère de s’en détourner.

Le salut de nos âmes nous est représenté dans l’Écriture comme une chose difficile, qui demande toute notre diligence, et à laquelle il faut travailler avec crainte et tremblement. [Philippiens 2:12]

Il nous est dit que « étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent. » [Matthieu 7:14] Qu’« il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. » [Matthieu 22:14] Et que beaucoup manqueront leur salut qui semblent pourtant s’être donné quelque peine pour l’obtenir, comme en ces paroles : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas. » [Luc 13:24]

Ici notre bienheureux Seigneur nous commande de nous efforcer d’entrer, parce que beaucoup échoueront qui ne font que chercher à entrer. Par où il nous est clairement enseigné que la religion est un état de travail et d’effort, et que beaucoup manqueront leur salut, non parce qu’ils n’y ont donné aucune peine ni aucun soin, mais parce qu’ils n’y ont pas donné assez de peine et de soin ; ils ont seulement cherché, mais ne se sont pas efforcés d’entrer.

Tout chrétien devrait donc examiner sa vie d’après ces doctrines aussi bien que d’après les commandements. Car ces doctrines sont des marques aussi claires de notre état que les commandements sont des marques claires de notre devoir.

Car si le salut n’est donné qu’à ceux qui s’efforcent de l’obtenir, il est aussi raisonnable que je considère si le cours de ma vie est un effort pour l’obtenir, que de considérer si j’observe l’un quelconque des commandements.

Si ma religion n’est qu’une conformité de pure forme aux manières de rendre le culte qui sont à la mode là où je vis ; si elle ne me coûte ni peine ni embarras ; si elle ne m’astreint à aucune règle ni à aucune contrainte ; si je n’ai à son sujet ni pensées attentives ni réflexions sérieuses, n’est-ce pas une grande faiblesse de croire que je m’efforce d’entrer par la porte étroite ?

Si je recherche tout ce qui peut charmer mes sens et flatter mes appétits ; si je dépense mon temps et ma fortune en plaisirs, en divertissements et en jouissances mondaines ; si je suis étranger aux veilles, aux jeûnes, aux prières et à la mortification, comment peut-on dire que je travaille à mon salut avec crainte et tremblement ?

S’il n’y a rien dans ma vie et dans ma conduite qui montre que je diffère des Juifs et des païens ; si j’use du monde et des jouissances mondaines comme le commun des hommes le fait aujourd’hui et l’a fait dans tous les siècles, pourquoi penserais-je que je suis de ce petit nombre qui marche dans le chemin étroit qui mène au ciel ?

Et pourtant, si le chemin est étroit, si nul n’y peut marcher que ceux qui s’efforcent, n’est-il pas aussi nécessaire que je considère si le chemin où je suis est assez étroit, ou si la peine que je prends est un effort suffisant, que de considérer si j’observe suffisamment le deuxième ou le troisième commandement ?

Voici, en somme, le fond de la question : d’après les passages de l’Écriture que nous venons de citer, et beaucoup d’autres, il paraît évident que notre salut dépend de la sincérité et de la perfection des efforts que nous faisons pour l’obtenir.

Des hommes faibles et imparfaits seront, malgré leurs fragilités et leurs défauts, reçus comme ayant plu à Dieu, s’ils ont fait tout ce qui était en eux pour lui plaire.

Les récompenses de la charité, de la piété et de l’humilité seront données à ceux dont la vie a été un travail attentif pour exercer ces vertus au plus haut degré qu’ils pouvaient.

Nous ne pouvons pas offrir à Dieu le service des anges ; nous ne pouvons pas lui obéir comme le pouvait l’homme dans l’état de perfection ; mais des hommes déchus peuvent faire de leur mieux, et c’est là la perfection qui nous est demandée ; ce n’est que la perfection de nos meilleurs efforts, un travail attentif pour être aussi parfaits que nous le pouvons.

Mais si nous nous arrêtons en deçà, nous nous arrêtons peut-être, pour autant que nous le sachions, en deçà de la miséricorde de Dieu, et nous ne nous laissons rien à alléguer d’après les termes de l’Évangile. Car Dieu n’y a fait aucune promesse de miséricorde aux paresseux et aux négligents. Sa miséricorde n’est offerte qu’à nos efforts fragiles et imparfaits, mais qui sont nos meilleurs efforts, pour pratiquer toute sorte de justice.

Comme la loi des anges est la justice angélique, comme la loi des êtres parfaits est la stricte perfection, ainsi la loi de nos natures imparfaites est la meilleure obéissance que notre fragile nature soit capable de rendre.

La mesure de notre amour pour Dieu semble devoir être, en toute justice, la mesure de notre amour pour toute vertu. Nous devons l’aimer et la pratiquer de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée et de toute notre force. Et quand nous cessons de vivre avec cet égard pour la vertu, nous vivons au-dessous de notre nature, et, au lieu de pouvoir alléguer nos infirmités, nous demeurons coupables de négligence.

C’est pour cette raison que nous sommes exhortés à travailler à notre salut avec crainte et tremblement : parce qu’à moins que notre cœur et nos passions ne soient ardemment tendus vers l’œuvre de notre salut ; à moins que de saintes craintes n’animent nos efforts et ne tiennent nos consciences exactes et délicates sur chaque partie de notre devoir, examinant sans cesse comment nous vivons et combien nous sommes prêts à mourir, nous tomberons, selon toute apparence, dans un état de négligence, et nous nous établirons dans un genre de vie qui ne nous mènera jamais aux récompenses du ciel.

Et celui qui considère qu’un Dieu juste ne peut faire d’autres concessions que celles qui conviennent à sa justice, et que nos œuvres doivent toutes être éprouvées par le feu, trouvera que la crainte et le tremblement sont les dispositions qui conviennent à ceux qui approchent d’une si grande épreuve.

Et en vérité il n’est pas probable que personne accomplisse tout le devoir qu’on attend de lui, ou fasse dans la piété les progrès que la sainteté et la justice de Dieu exigent de lui, sinon celui qui craint constamment de rester en deçà.

Or ceci n’a pas pour but de remplir l’esprit des gens d’une anxiété scrupuleuse et de mécontentement dans le service de Dieu, mais de les remplir d’une juste crainte de vivre dans la paresse et l’oisiveté, et dans la négligence de ces vertus dont ils auront besoin au jour du jugement. C’est pour les exciter à un examen sérieux de leur vie, à autant de zèle, de soin et de sollicitude pour la perfection chrétienne qu’ils en mettent dans toute affaire qui a gagné leur cœur et leurs affections. C’est seulement leur demander d’avoir une telle appréhension de leur état, une si humble opinion d’eux-mêmes, une telle ardeur pour des degrés plus élevés de piété, et une telle crainte de manquer le bonheur, qu’en avait le grand apôtre saint Paul lorsqu’il écrivait ainsi aux Philippiens : « Ce n’est pas que j’aie déjà remporté le prix, ou que j’aie déjà atteint la perfection; … mais je fais une chose: oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. » Puis il ajoute : « Nous tous donc qui sommes parfaits, ayons cette même pensée. » [Philippiens 3:12-15]

Mais si l’apôtre jugeait nécessaire que ceux qui étaient dans son état de perfection eussent « cette même pensée », c’est-à-dire qu’ils travaillent ainsi, qu’ils courent ainsi et aspirent ainsi à quelque degré de sainteté auquel ils n’étaient pas encore parvenus, assurément il est bien plus nécessaire que nous, qui sommes nés dans la lie des temps et qui travaillons sous de grandes imperfections, ayons « cette même pensée », c’est-à-dire que nous soyons ainsi ardents et que nous nous efforcions ainsi vers ces degrés d’une vie sainte et divine que nous n’avons pas encore atteints.

Le meilleur moyen pour quiconque de savoir combien il doit aspirer à la sainteté, c’est de considérer, non combien il en faut pour rendre sa vie présente commode, mais de se demander combien il pense qu’il lui en faudra pour être en repos à l’heure de la mort.

Or tout homme qui ose être assez sérieux pour se poser cette question sera forcé de répondre qu’à la mort chacun souhaitera d’avoir été aussi parfait que la nature humaine peut l’être.

Cela ne suffit-il donc pas pour nous porter non seulement à souhaiter, mais à travailler à acquérir toute cette perfection dont nous regretterons alors le manque ? N’est-ce pas une folie excessive de se contenter d’une piété dont nous savons déjà qu’elle ne pourra nous contenter, à un moment où nous en aurons un tel besoin que nous n’aurons rien d’autre pour nous consoler ? Comment pourrions-nous porter contre nous-mêmes une condamnation plus sévère que de croire qu’à l’heure de la mort nous regretterons de n’avoir pas les vertus des saints, et que nous souhaiterons avoir été parmi les premiers serviteurs de Dieu, et cependant de ne prendre aucun moyen pour nous élever à leur hauteur de piété tandis que nous sommes en vie ?

Quoique ce soit là une absurdité sur laquelle nous pouvons aisément passer à présent, tandis que la santé de nos corps, les passions de nos esprits, le bruit, l’agitation, les plaisirs et les affaires du monde nous mènent avec des yeux qui ne voient point et des oreilles qui n’entendent point, cependant, à la mort, elle se dressera devant nous dans une grandeur effroyable, elle nous hantera comme un sinistre fantôme, et notre conscience ne nous laissera jamais en détourner les yeux.

Nous voyons dans les choses du monde quel tourment c’est que de se condamner soi-même, et combien un homme a de peine à se pardonner lorsqu’il s’est attiré quelque malheur ou quelque disgrâce par sa seule folie. L’affliction en devient doublement cruelle, parce qu’il est forcé de s’en charger tout entier lui-même, comme de son propre fait, contre la nature et la raison des choses, et contre l’avis de tous ses amis.

Or par là nous pouvons en quelque mesure deviner combien terrible sera la douleur de cette condamnation de soi-même, lorsqu’un homme se trouvera, dans les angoisses de la mort, sous la sévérité d’une conscience qui le condamne, rejetant toute sa détresse sur sa propre folie et sa propre démence, contre le sentiment et la raison de son propre esprit, contre toutes les doctrines et tous les préceptes de la religion, et contre toutes les instructions, tous les appels et tous les avertissements de Dieu et des hommes.

Penitens était un marchand actif et habile, et fort prospère dans ses affaires ; mais il mourut dans la trente-cinquième année de son âge.

Peu avant sa mort, lorsque les médecins l’eurent abandonné, quelques-uns de ses voisins vinrent un soir le voir ; il leur parla alors en ces termes :

Je vois, mes amis, la tendre sollicitude que vous avez pour moi, par la tristesse qui paraît sur vos visages, et je sais les pensées que vous avez maintenant à mon sujet. Vous pensez combien il est triste de voir un homme si jeune, et dans des affaires si florissantes, livré à la mort. Et peut-être, si j’avais visité l’un de vous dans l’état où je suis, aurais-je eu de vous les mêmes pensées.

Mais à présent, mes amis, mes pensées ne ressemblent pas plus à vos pensées que mon état ne ressemble au vôtre.

Ce ne m’est plus une peine maintenant de penser que je dois mourir jeune, ou avant d’avoir amassé du bien.

Ces choses sont à présent réduites à un tel néant que je n’ai point de nom assez petit pour les nommer. Car si dans quelques jours ou quelques heures je dois laisser ce cadavre pour être enseveli dans la terre, et me trouver ou heureux pour toujours dans la faveur de Dieu, ou séparé éternellement de toute lumière et de toute paix, quelles paroles pourraient exprimer suffisamment la petitesse de tout le reste ?

Y a-t-il un songe pareil au songe de la vie, qui nous amuse à négliger et à mépriser ces choses ? Y a-t-il une folie pareille à la folie de notre âge d’homme, trop sage et trop affairé pour avoir le loisir de ces réflexions ?

Quand nous considérons la mort comme un malheur, nous ne la regardons que comme une triste séparation d’avec les jouissances de cette vie. Nous pleurons rarement un vieillard qui meurt riche, mais nous plaignons les jeunes gens qui sont enlevés au milieu de l’avancement de leur fortune. Vous-mêmes vous me regardez avec pitié, non parce que je vais sans préparation à la rencontre du Juge des vivants et des morts, mais parce que je dois quitter un commerce prospère dans la fleur de ma vie.

Voilà la sagesse de nos pensées d’hommes faits. Et pourtant quelle folie des enfants les plus sots est aussi grande que celle-là ?

Car qu’y a-t-il de malheureux ou de redoutable dans la mort, sinon ses suites ? Quand un homme est mort, qu’est-ce qui lui importe, sinon l’état où il se trouve alors ?

Notre pauvre ami Lepidus mourut, vous le savez, comme il s’habillait pour un festin : croyez-vous que ce soit maintenant une partie de sa peine de n’avoir pas vécu jusqu’à la fin de ce repas ? Les festins, les affaires, les plaisirs et les jouissances nous paraissent de grandes choses tant que nous ne pensons à rien d’autre ; mais dès que nous y joignons la mort, ils tombent tous dans une égale petitesse ; et l’âme qui est séparée du corps ne regrette pas plus la perte des affaires que celle d’un festin.

Si je m’en vais maintenant dans les joies de Dieu, pourrait-il y avoir quelque raison de m’affliger que cela me soit arrivé avant l’âge de quarante ans ? Pourrait-ce être une chose triste d’aller au ciel avant d’avoir conclu quelques marchés de plus, ou de m’être tenu un peu plus longtemps derrière un comptoir ?

Et si je dois aller parmi les esprits perdus, pourrait-il y avoir quelque raison d’être content que cela ne me soit pas arrivé avant d’être vieux et comblé de richesses ?

Si de bons anges étaient prêts à recevoir mon âme, pourrait-ce être un chagrin pour moi de mourir sur un pauvre lit dans un galetas ?

Et si Dieu m’a livré aux mauvais esprits, pour être traîné par eux dans les lieux de tourments, pourrait-ce être une consolation pour moi qu’ils m’aient trouvé sur un lit de parade ?

Quand vous serez aussi près de la mort que je le suis, vous saurez que tous les différents états de la vie, jeunesse ou vieillesse, richesse ou pauvreté, grandeur ou bassesse, ne vous importent pas plus que de mourir dans un pauvre logis ou dans un appartement somptueux.

La grandeur des choses qui suivent la mort fait que tout ce qui la précède se réduit à rien.

Maintenant que le jugement est la prochaine chose que j’attends, et que le bonheur ou le malheur éternel est venu si près de moi, toutes les jouissances et toutes les prospérités de la vie me paraissent aussi vaines et aussi insignifiantes, et n’avoir pas plus de rapport avec mon bonheur que les vêtements que je portais avant de savoir parler.

Mais, mes amis, combien je suis surpris de n’avoir pas toujours eu ces pensées ! Car qu’y a-t-il dans les terreurs de la mort, dans les vanités de la vie, ou dans les nécessités de la piété, que je n’eusse pu voir aussi aisément et aussi pleinement à n’importe quel moment de ma vie ?

Quelle chose étrange qu’un peu de santé, ou les pauvres affaires d’une boutique, nous rendent si insensibles à ces grandes choses qui viennent si vite sur nous !

Au moment même où vous êtes entrés dans ma chambre, je pensais en moi-même au nombre d’âmes qui sont à cette heure même dans le monde, dans le même état que moi, surprises par une sommation de passer dans l’autre monde ; les unes arrachées à leurs boutiques et à leurs fermes, d’autres à leurs jeux et à leurs plaisirs ; celles-ci à leurs procès, celles-là aux tables de jeu ; quelques-unes en voyage, d’autres au coin de leur feu ; et toutes saisies à une heure où elles n’y pensaient point ; effrayées à l’approche de la mort, confondues de la vanité de tous leurs travaux, de tous leurs desseins et de tous leurs projets, stupéfaites de la folie de leur vie passée, et ne sachant de quel côté tourner leurs pensées pour trouver quelque consolation. Leurs consciences se dressent contre elles, leur remettent tous leurs péchés en mémoire, les tourmentent par les plus profondes convictions de leur propre folie, et leur présentent la vue du Juge irrité, du ver qui ne meurt point, du feu qui ne s’éteint point, des portes de l’enfer, des puissances des ténèbres, et des amères douleurs de la mort éternelle.

Oh, mes amis ! bénissez Dieu de ce que vous n’êtes pas de ce nombre, de ce que vous avez le temps et la force de vous employer à ces œuvres de piété qui peuvent vous apporter la paix à la fin.

Et emportez avec vous cette pensée : qu’il n’y a rien, sinon une vie d’une grande piété ou une mort d’une grande stupidité, qui puisse écarter ces appréhensions.

Si j’avais maintenant mille mondes, je les donnerais tous pour une année de plus, afin de pouvoir présenter à Dieu une année d’une dévotion et de bonnes œuvres telles que je ne me les étais jamais seulement proposées auparavant.

Vous qui considérez peut-être que j’ai vécu exempt de scandale et de débauche, et dans la communion de l’Église, vous vous étonnez de me voir si plein de remords et de condamnation de moi-même à l’approche de la mort.

Mais, hélas ! quelle pauvre chose que d’avoir vécu seulement exempt de meurtre, de vol et d’adultère, ce qui est tout ce que je puis dire de moi-même !

Vous savez, il est vrai, qu’on ne m’a jamais tenu pour un ivrogne ; mais vous êtes en même temps témoins, et vous avez été souvent les compagnons, de mon intempérance, de ma sensualité et de ma grande complaisance pour moi-même. Et si je vais maintenant à un jugement où rien ne sera récompensé que les bonnes œuvres, j’ai bien lieu d’être inquiet de ce que, n’étant pas un ivrogne, je n’ai pourtant aucune sobriété chrétienne à faire valoir en ma faveur.

Il est vrai que j’ai vécu dans la communion de l’Église, et que j’ai généralement fréquenté son culte et son office le dimanche, quand je n’étais ni trop paresseux, ni retenu ailleurs par mes affaires et mes plaisirs. Mais aussi ma conformité au culte public a été une affaire d’habitude plutôt qu’une intention réelle de faire ce que l’office de l’Église suppose : s’il n’en avait pas été ainsi, j’aurais été plus souvent à l’église, plus dévot quand j’y étais, et plus craintif de jamais y manquer.

Mais ce qui me surprend maintenant plus que toutes les merveilles, c’est que je n’aie jamais eu seulement une intention générale de vivre à la hauteur de la piété de l’Évangile. Cela ne m’est jamais seulement entré dans la tête ni dans le cœur. Je ne me suis jamais une seule fois dans ma vie demandé si je vivais comme les lois de la religion le prescrivent, ou si ma manière de vivre était telle qu’elle pût m’obtenir la miséricorde de Dieu à cette heure.

Et peut-on penser que j’aie observé les conditions du salut prescrites par l’Évangile, sans m’être jamais seulement proposé, d’une manière sérieuse et réfléchie, ni de les connaître ni de les observer ? Peut-on penser que j’aie plu à Dieu par une vie telle qu’il la demande, alors que j’ai vécu sans jamais considérer ce qu’il demande, ni combien j’en ai accompli ? Quelle chose aisée ce serait que le salut, s’il pouvait tomber entre mes mains insouciantes, à moi qui n’y ai jamais pensé aussi sérieusement qu’au moindre marché ordinaire que j’aie conclu !

Dans les affaires de la vie, j’ai fait usage de prudence et de réflexion. J’ai tout fait selon des règles et des méthodes. J’ai été bien aise de converser avec des hommes d’expérience et de jugement, pour découvrir les raisons pour lesquelles les uns échouent et les autres réussissent dans quelque affaire que ce soit. Je n’ai pas fait un pas dans le commerce qu’avec beaucoup de soin et de précaution, en pesant chaque avantage ou chaque danger qui l’accompagnait. J’ai toujours eu l’œil sur la fin principale des affaires, et j’ai étudié toutes les voies et tous les moyens de gagner à tout ce que j’entreprenais.

Mais quelle est la raison pour laquelle je n’ai apporté aucune de ces dispositions dans la religion ? Quelle est la raison pour laquelle moi, qui ai si souvent parlé de la nécessité des règles, des méthodes et de la diligence dans les affaires du monde, je n’ai jamais pensé une seule fois, pendant tout ce temps, à quelque règle, quelque méthode ou quelque conduite qui pût me faire avancer dans une vie de piété ?

Croyez-vous que quelque chose puisse étonner et confondre un mourant comme cela ? Quelle douleur croyez-vous que doit ressentir un homme, lorsque sa conscience met toute cette folie à sa charge, lorsqu’elle lui montre combien il a été réglé, exact et sage dans de petites choses qui ont passé comme un songe, et combien il a vécu stupide et insensé, sans aucune réflexion, sans aucune règle, dans des choses d’une importance si éternelle qu’aucun cœur ne saurait suffisamment les concevoir ?

Si je n’avais à déplorer en ce moment que mes fragilités et mes imperfections, je resterais couché ici, me confiant humblement dans les miséricordes de Dieu. Mais, hélas ! comment puis-je appeler fragilité ou imperfection une indifférence générale et un entier abandon de tout progrès religieux, quand il était tout autant en mon pouvoir d’être exact, attentif et diligent dans une vie de piété que dans les affaires de mon commerce ?

J’aurais pu appeler à mon aide autant de secours, pratiquer autant de règles, et apprendre autant de méthodes sûres pour vivre saintement que pour prospérer dans ma boutique, si seulement je me l’étais proposé et l’avais désiré.

Oh, mes amis ! une vie insouciante, indifférente et inattentive aux devoirs de la religion, est si entièrement sans excuse, si indigne de la miséricorde de Dieu, une telle honte pour le sentiment et la raison de nos esprits, que je ne puis guère concevoir de plus grand châtiment que d’être jeté dans l’état où je suis pour y réfléchir.

Penitens allait continuer, mais une convulsion lui ferma la bouche et ne lui permit plus jamais de parler. Il resta environ douze heures dans les convulsions, puis il rendit l’esprit.

Or, si chaque lecteur voulait se figurer que ce Penitens a été quelqu’un de ses amis ou de ses parents, et s’imaginer qu’il a vu et entendu tout ce qui est ici décrit ; qu’il s’est tenu à son chevet lorsque son pauvre ami était couché dans une telle détresse et dans une telle agonie, déplorant la folie de sa vie passée, cela lui enseignerait, selon toute apparence, une sagesse qui ne lui était jamais entrée dans le cœur auparavant. Si, à cela, il ajoutait la considération du nombre de fois où il aurait pu lui-même être surpris dans le même état de négligence, et servir d’exemple au reste du monde, cette double réflexion, et sur la détresse de son ami, et sur la bonté de ce Dieu qui l’en a préservé, amollirait selon toute vraisemblance son cœur jusqu’à y faire naître de saintes dispositions, et lui ferait consacrer le reste de sa vie à une pratique réglée de la piété.

Cette méditation étant donc si utile, je laisserai ici le lecteur, sérieusement occupé à la faire, comme je l’espère.

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