Appel sérieux à une vie dévote et sainte
De la nécessité et de l’utilité de l’intercession, considérée comme un exercice de l’amour universel. Comment tous les ordres d’hommes doivent prier et intercéder auprès de Dieu les uns pour les autres. Combien naturellement une telle intercession amende et réforme le cœur de ceux qui la pratiquent

Chapitre 21 · 35 min de lecture · 45 min d’écoute

De la nécessité et de l’utilité de l’intercession, considérée comme un exercice de l’amour universel. Comment tous les ordres d’hommes doivent prier et intercéder auprès de Dieu les uns pour les autres. Combien naturellement une telle intercession amende et réforme le cœur de ceux qui la pratiquent

QUE l’intercession soit une partie grande et nécessaire de la dévotion chrétienne, c’est ce que l’Écriture rend tout à fait évident.

Les premiers disciples de Christ semblent avoir soutenu tout leur amour, et entretenu tout leur commerce et toute leur correspondance, par des prières mutuelles les uns pour les autres.

Saint Paul, qu’il écrive à des Églises ou à des particuliers, montre que son intercession pour eux est perpétuelle, et qu’ils sont le sujet constant de ses prières.

Ainsi aux Philippiens : « Je rends grâces à mon Dieu de tout le souvenir que je garde de vous, ne cessant, dans toutes mes prières pour vous tous, de manifester ma joie. » [Philippiens 1:3, 4] Nous voyons ici non seulement une intercession continuelle, mais une intercession accomplie avec tant d’allégresse qu’elle montre bien que c’était un exercice d’amour dans lequel il se réjouissait grandement.

Sa dévotion avait aussi le même soin des personnes particulières, comme il paraît par les passages suivants : « Je rends grâces à Dieu, que mes ancêtres ont servi, et que je sers avec une conscience pure, de ce que nuit et jour je me souviens continuellement de toi dans mes prières. » [2 Timothée 1:3] Quelle sainte liaison, quelle sainte amitié que celle-là ; combien digne de personnes élevées au-dessus du monde, et unies les unes aux autres comme les nouveaux membres d’un royaume du Ciel !

Les apôtres et les grands saints ne se contentaient pas de servir et de bénir ainsi des Églises particulières et de simples particuliers ; ils recevaient eux-mêmes aussi des grâces de Dieu par les prières des autres. C’est ainsi que saint Paul dit aux Corinthiens : « vous-mêmes aussi nous assistant de vos prières, afin que la grâce obtenue pour nous par plusieurs soit pour plusieurs une occasion de rendre grâces à notre sujet. » [2 Corinthiens 1:11]

Telle était l’antique amitié des chrétiens : elle unissait et cimentait leurs cœurs, non par des considérations mondaines ou par des passions humaines, mais par la communication mutuelle des bénédictions spirituelles, par les prières et les actions de grâces qu’ils offraient à Dieu les uns pour les autres.

Ce fut cette sainte intercession qui éleva les chrétiens à un tel degré d’amour mutuel qu’il surpassait de bien loin tout ce qu’on avait loué et admiré dans l’amitié humaine. Et quand le même esprit d’intercession reparaîtra dans le monde, quand le christianisme aura sur le cœur des hommes le même pouvoir qu’il avait alors, cette sainte amitié reviendra en honneur, et les chrétiens seront de nouveau l’étonnement du monde, par cet amour extraordinaire qu’ils se portent les uns aux autres.

Car une intercession fréquente auprès de Dieu, par laquelle on le supplie instamment de pardonner les péchés de tout le genre humain, de bénir tous les hommes de sa providence, de les éclairer de son Esprit et de les conduire à la félicité éternelle, est l’exercice le plus divin dans lequel le cœur de l’homme puisse s’engager.

Soyez donc chaque jour à genoux pour vous acquitter solennellement et posément de cette dévotion, priant pour les autres avec des formules aussi étendues, avec autant d’insistance et de ferveur que vous en mettez pour vous-même ; et vous verrez mourir toutes les petites passions malignes, et votre cœur deviendra grand et généreux, et il se plaira au bonheur commun des autres comme il n’avait coutume de se plaire qu’au sien propre.

Car celui qui prie Dieu chaque jour pour que tous les hommes soient heureux dans le Ciel prend le chemin le plus sûr pour souhaiter leur bonheur sur la terre et pour s’y complaire. Et il n’est guère possible que vous suppliiez et conjuriez Dieu de rendre quelqu’un heureux dans les plus hautes jouissances de sa gloire pendant toute l’éternité, et que vous soyez pourtant fâché de le voir jouir des dons de Dieu, bien moindres, dans cet état si court et si bas de la vie humaine.

Car combien serait-il étrange et contre nature de prier Dieu d’accorder la santé et une plus longue vie à un malade, et de lui envier en même temps le pauvre plaisir de remèdes agréables au goût !

Ce ne serait pourtant ni plus étrange ni plus contraire à la nature que de prier Dieu pour que votre prochain jouisse des plus hauts degrés de sa miséricorde et de sa faveur, et de lui envier en même temps le peu de crédit et de figure qu’il a parmi ses semblables.

Lors donc que vous aurez une fois accoutumé votre cœur à s’acquitter sérieusement de cette sainte intercession, vous aurez beaucoup fait pour le rendre incapable de dépit et d’envie, et pour qu’il se plaise naturellement au bonheur de tout le genre humain.

Tel est l’effet naturel d’une intercession générale pour tout le genre humain. Mais on en reçoit les plus grands fruits lorsqu’elle descend à ces cas particuliers que notre état et notre condition dans la vie exigent plus particulièrement de nous.

Bien que nous devions traiter tous les hommes comme nos prochains et nos frères, selon que l’occasion s’en présente, cependant, comme nous ne pouvons vivre réellement en société qu’avec un petit nombre, et que notre état et notre condition nous lient plus particulièrement à quelques-uns qu’aux autres, il s’ensuit que, lorsque notre intercession devient un exercice d’amour et de sollicitude pour ceux parmi lesquels notre sort est tombé, ou qui nous appartiennent par une relation plus proche, elle devient alors le plus grand bien pour nous-mêmes et produit ses meilleurs effets dans notre propre cœur.

Si donc vous changiez et variiez toujours vos intercessions selon que les besoins et les nécessités de vos voisins ou de vos connaissances semblent le demander, suppliant Dieu de les délivrer de tel ou tel mal particulier, ou de leur accorder tel ou tel don ou telle ou telle bénédiction particulière, de telles intercessions, outre la grande charité qu’elles renferment, auraient un puissant effet sur votre propre cœur, en vous disposant à tous les autres bons offices et à l’exercice de toutes les autres vertus envers des personnes qui ont si souvent une place dans vos prières.

Cela vous rendrait agréable d’être courtois, honnête et affable envers tous ceux qui vous entourent, et vous rendrait incapable de dire ou de faire une chose rude ou dure à ceux pour qui vous vous étiez accoutumé à être si bon et si compatissant dans vos prières.

Car rien ne nous fait tant aimer un homme que de prier pour lui ; et quand une fois vous pourrez le faire sincèrement pour quelque homme que ce soit, vous aurez rendu votre âme propre à accomplir envers lui tout ce qui est bon et honnête. Cela remplira votre cœur d’une générosité et d’une tendresse qui vous donneront des manières meilleures et plus douces que tout ce qu’on appelle belle éducation et bonnes manières.

En vous considérant comme un avocat auprès de Dieu pour vos voisins et vos connaissances, vous n’auriez jamais de peine à être vous-même en paix avec eux. Il vous serait facile de supporter et de pardonner ceux pour qui vous auriez particulièrement imploré la miséricorde et le pardon divins.

De telles prières, entre voisins et entre gens qui se connaissent, les uniraient les uns aux autres par les liens les plus forts de l’amour et de la tendresse. Elles élèveraient et ennobliraient leurs âmes, et leur apprendraient à se regarder les uns les autres dans un état plus élevé, comme les membres d’une société spirituelle, créés pour jouir des bénédictions communes de Dieu, et cohéritiers de la même gloire à venir.

Et, désirant ainsi que chacun eût sa pleine part des faveurs de Dieu, non seulement ils se contenteraient, mais ils se réjouiraient de se voir les uns les autres heureux dans les petites jouissances de cette vie passagère.

Tels seraient les effets naturels d’une telle intercession parmi les gens d’une même ville ou d’un même voisinage, ou qui connaîtraient l’état et la condition les uns des autres.

Ouranius est un saint prêtre, plein de l’esprit de l’Évangile, qui veille, travaille et prie pour un pauvre village de campagne. Chaque âme de ce village lui est aussi chère que lui-même ; et il les aime toutes comme il s’aime lui-même, parce qu’il prie pour elles toutes aussi souvent qu’il prie pour lui-même.

Si sa vie tout entière est un exercice continuel d’un grand zèle et d’un grand travail, et qu’il ne soit presque jamais satisfait d’aucun degré de soin et de vigilance, c’est qu’il a appris le grand prix des âmes en paraissant si souvent devant Dieu comme leur intercesseur.

Il ne pense jamais pouvoir aimer assez son troupeau, ni faire assez pour lui, parce qu’il ne le considère jamais autrement que comme autant de personnes qui, en recevant les dons et les grâces de Dieu, doivent devenir son espérance, sa joie et sa couronne de gloire.

Il parcourt sa paroisse et visite chacun de ceux qui l’habitent ; mais il les visite dans le même esprit de piété que celui dans lequel il leur prêche : il les visite pour encourager leurs vertus, pour les aider de ses avis et de ses conseils, pour connaître leur manière de vivre et l’état de leur âme, afin de pouvoir intercéder pour eux auprès de Dieu selon leurs nécessités particulières.

Lorsque Ouranius entra dans les saints ordres, il avait dans le caractère une certaine hauteur, un grand mépris et un grand dédain pour tous les gens sots et déraisonnables ; mais il a chassé cet esprit à force de prières, et il a maintenant la plus grande tendresse pour les pécheurs les plus obstinés, parce qu’il espère toujours que Dieu, tôt ou tard, exaucera les prières qu’il fait pour leur repentance.

La grossièreté, la méchante humeur ou la conduite perverse de quelqu’un de son troupeau le faisaient d’abord tomber dans l’impatience ; mais maintenant elles n’excitent plus en lui d’autre passion que le désir de se mettre à genoux pour prier Dieu en leur faveur. C’est ainsi que ses prières pour les autres ont changé et amendé l’état de son propre cœur.

Vous seriez merveilleusement charmé de voir avec quel esprit il converse, avec quelle tendresse il reprend, avec quelle affection il exhorte, et avec quelle vigueur il prêche ; et tout cela vient de ce qu’il reprend, exhorte et prêche des gens pour qui il a d’abord prié Dieu.

Cette dévotion attendrit son cœur, éclaire son esprit, adoucit ses dispositions, et rend tout ce qui vient de lui instructif, aimable et touchant.

À son arrivée dans son petit village, ce séjour lui fut aussi désagréable qu’une prison, et chaque jour lui paraissait trop ennuyeux pour qu’on pût le supporter dans un lieu si retiré. Il trouvait sa paroisse trop remplie de pauvres gens et de petites gens, dont aucun n’était digne de la conversation d’un gentilhomme.

Cela le jeta dans une étroite application à ses études. Il restait beaucoup chez lui, écrivait des notes sur Homère et sur Plaute, et trouvait quelquefois dur d’être appelé à prier auprès de quelque pauvre, lorsqu’il était justement au milieu de l’une des batailles d’Homère.

Tel était son tour d’esprit poli, ou plutôt, puis-je dire, pauvre et ignorant, avant que la dévotion eût pris le gouvernement de son cœur.

Mais maintenant ses jours sont si loin d’être ennuyeux, et sa paroisse si loin d’être une retraite trop profonde, qu’il ne lui manque plus que du temps pour faire toute la variété de bien après laquelle son âme a soif. La solitude de sa petite paroisse est devenue pour lui un sujet de grande consolation, parce qu’il espère que Dieu l’a placé là, lui et son troupeau, pour qu’ils en fassent leur chemin vers le Ciel.

Maintenant, non seulement il peut converser avec les gens de la plus pauvre sorte, mais il les assiste et les sert avec joie. Il veille chaque jour sur les faibles et les infirmes, il s’abaisse devant les gens pervers, grossiers et ignorants partout où il peut les trouver ; et il est si loin de désirer qu’on le considère comme un gentilhomme qu’il désire être traité comme le serviteur de tous ; et, dans l’esprit de son Seigneur et Maître, il se ceint et se met volontiers à genoux pour laver les pieds de n’importe lequel d’entre eux.

Il pense maintenant que la plus pauvre créature de sa paroisse est assez bonne et assez grande pour mériter les soins les plus humbles, les amitiés les plus bienveillantes, les offices les plus tendres qu’il puisse lui rendre.

Il est maintenant si loin de manquer d’une compagnie agréable qu’il pense qu’il n’y a pas au monde de meilleure conversation que de s’entretenir avec de pauvres gens et de petites gens du royaume du Ciel.

Toutes ces nobles pensées et tous ces sentiments divins sont les effets de sa grande dévotion ; il présente si souvent chacun d’eux devant Dieu dans ses prières qu’il ne pense jamais pouvoir assez estimer, révérer ou servir ceux pour qui il implore de Dieu tant de miséricordes.

Ouranius est puissamment touché de ce passage de la sainte Écriture : « La prière fervente du juste a une grande efficace. » [Jacques 5:16]

C’est ce qui lui fait pratiquer tous les arts de la sainte vie et aspirer à toutes les marques de la piété et de la justice, afin que ses prières pour son troupeau aient toute leur force et soient d’une grande efficace auprès de Dieu.

C’est pour cette raison qu’il a vendu un petit bien qu’il possédait, et qu’il a fondé une maison de retraite charitable pour de vieux pauvres, afin qu’ils y vivent dans la prière et la piété ; et cela pour que ses prières, aidées de telles bonnes œuvres, percent les nues et fassent descendre les bénédictions sur ces âmes confiées à ses soins.

Ouranius lit comment Dieu lui-même dit à Abimélec, au sujet d’Abraham : « il est prophète, il priera pour toi, et tu vivras. » [Genèse 20:7]

Et encore, comment il dit de Job : « Job, mon serviteur, priera pour vous ; c’est lui que j’agréerai. » [Job 42:8]

De ces passages, Ouranius conclut avec justice que les prières des hommes éminents par la sainteté de leur vie ont auprès de Dieu un pouvoir extraordinaire ; qu’il accorde à d’autres, par leurs prières, des pardons, des soulagements et des bénédictions qui ne seraient point accordés à des hommes d’une piété et d’une perfection moindres. C’est ce qui rend Ouranius extrêmement appliqué à la perfection chrétienne : il recherche toutes les grâces et toutes les saintes dispositions, il purifie son cœur de toutes les manières, il craint toute erreur et tout défaut dans sa vie, de peur que ses prières pour son troupeau n’aient moins d’efficace auprès de Dieu à cause de ses propres manquements dans la sainteté.

C’est ce qui le rend attentif à toutes les dispositions de son cœur, ce qui lui fait donner l’aumône de tout ce qu’il possède, veiller, jeûner, mortifier ses sens, et vivre selon les règles les plus strictes de la tempérance, de la douceur et de l’humilité, afin d’être en quelque mesure, dans sa paroisse, comme un Abraham ou un Job, et de faire pour elle des prières que Dieu veuille exaucer et agréer.

Tels sont les heureux effets qu’une intercession dévote a produits dans la vie d’Ouranius.

Et si d’autres personnes, dans leurs diverses conditions, imitaient cet exemple d’une manière convenable à leur état particulier, elles en éprouveraient certainement les mêmes heureux effets.

Si les maîtres, par exemple, se souvenaient ainsi de leurs serviteurs dans leurs prières, suppliant Dieu de les bénir et accommodant leurs demandes aux besoins et aux nécessités particulières de leurs serviteurs, sans laisser passer un seul jour sans s’acquitter pleinement de cette partie de la dévotion, le profit serait aussi grand pour eux-mêmes que pour leurs serviteurs.

Il n’est pas de moyen plus propre que celui-là à leur inspirer un vrai sentiment de ce pouvoir qu’ils ont entre les mains, à leur faire trouver leurs délices à faire le bien et à les rendre exemplaires en toutes les parties d’un maître sage et bon.

Le fait de présenter si souvent leurs serviteurs devant Dieu, comme ayant avec Dieu la même relation qu’eux-mêmes et le même droit aux espérances du Ciel, les porterait naturellement à les traiter non seulement avec l’humanité qui convient envers des semblables, mais avec la tendresse, le soin et la générosité qui conviennent envers des cohéritiers de la même gloire. Cette dévotion inclinerait les maîtres à tout ce qui est bon envers leurs serviteurs ; elle les rendrait attentifs à leur conduite, et aussi prompts à exiger d’eux une exacte observation des devoirs du christianisme que des devoirs de leur service.

Cela leur apprendrait à considérer leurs serviteurs comme les serviteurs de Dieu, à désirer leur perfection, à ne rien faire devant eux qui pût corrompre leur esprit, à ne leur imposer aucune tâche qui pût affaiblir en eux le sentiment de la religion ou les empêcher d’avoir leur pleine part de la dévotion, tant publique que particulière. Le fait de prier pour eux leur donnerait autant de joie à voir leurs serviteurs éminents en piété qu’à l’être eux-mêmes, et les porterait à faire en sorte que ceux-ci eussent toutes les occasions et tous les encouragements pour connaître et pour accomplir tous les devoirs de la vie chrétienne.

Qu’il serait naturel pour un tel maître de pratiquer toutes les parties de la dévotion domestique ; d’avoir des prières régulières ; de n’excuser l’absence de personne ; de faire lire souvent parmi ses serviteurs les Écritures et les livres de piété ; de saisir toutes les occasions de les instruire, d’élever leur esprit à Dieu, et de leur apprendre à faire toutes leurs affaires comme un service rendu à Dieu, et dans l’espérance et l’attente d’une autre vie !

Qu’il serait naturel pour un tel homme d’avoir pitié de leur faiblesse et de leur ignorance, de supporter la lenteur de leur intelligence ou la perversité de leurs dispositions, de les reprendre avec tendresse, de les exhorter avec affection, comme espérant que Dieu exaucerait les prières qu’il fait pour eux !

Qu’il serait impossible à un maître qui intercéderait ainsi auprès de Dieu pour ses serviteurs d’user envers eux de menaces dures, de les damner et de les maudire comme des chiens et des coquins, et de ne les traiter que comme la lie de la création !

Cette dévotion leur donnerait un autre esprit, et leur ferait chercher comment rendre en retour, comme il convient, des soins, de la bonté et de la protection à ceux qui auraient dépensé leurs forces et leur temps à les servir et à les assister.

Or, si des gentilshommes trouvent que c’est une occupation trop basse pour leur rang et leur dignité que de pratiquer une telle dévotion pour leurs serviteurs, qu’ils considèrent combien ils sont loin de l’Esprit de Christ, qui s’est fait non seulement Intercesseur, mais Sacrifice pour toute la race des hommes pécheurs.

Qu’ils considèrent combien leur grandeur serait misérable si le Fils de Dieu jugeait autant au-dessous de lui de prier pour eux qu’ils le jugent eux-mêmes au-dessous d’eux de prier pour leurs semblables.

Qu’ils considèrent combien ils sont loin de cet esprit qui prie pour ses ennemis les plus injustes, s’ils n’ont pas assez de bonté pour prier pour ceux dont les travaux et le service les font vivre eux-mêmes à leur aise.

Encore : si les parents se faisaient ainsi les avocats et les intercesseurs de leurs enfants auprès de Dieu, s’adressant constamment au Ciel en leur faveur, rien ne serait plus propre non seulement à bénir leurs enfants, mais aussi à former et à disposer leur propre esprit à l’accomplissement de tout ce qui est excellent et digne de louange.

Je ne doute pas que la plupart des parents ne se souviennent de leurs enfants dans leurs prières et n’invoquent Dieu pour qu’il les bénisse. Mais ce qu’on se propose ici n’est pas un souvenir général d’eux ; c’est une méthode réglée de recommander à Dieu tous leurs besoins et toutes leurs nécessités particulières, et de demander pour eux chacune des grâces et des vertus particulières que leur état et leur condition de vie sembleront exiger.

L’état des parents est un état saint, semblable en quelque degré à celui du sacerdoce, et il les appelle à bénir leurs enfants par leurs prières et par les sacrifices qu’ils offrent à Dieu. C’est ainsi que le saint homme Job veillait sur ses enfants et les bénissait ; il les sanctifiait, « puis il se levait de bon matin et offrait pour chacun d’eux un holocauste. » [Job 1:5]

Si donc les parents, se considérant sous ce jour, invoquaient chaque jour Dieu d’une manière solennelle et réfléchie, modifiant et étendant leurs intercessions selon que l’état et la croissance de leurs enfants le demanderaient, une telle dévotion aurait une puissante influence sur tout le reste de leur vie ; elle les rendrait très circonspects dans le gouvernement d’eux-mêmes, prudents et attentifs à tout ce qu’ils diraient ou feraient, de peur que leur exemple n’empêchât ce qu’ils désireraient si constamment dans leurs prières.

Si un père adressait chaque jour à Dieu des prières particulières, pour qu’il lui plût d’inspirer à ses enfants une vraie piété, une grande humilité et une stricte tempérance, qu’y aurait-il de plus propre à rendre ce père lui-même exemplaire en ces vertus ? Combien naturellement il viendrait à rougir de manquer des vertus qu’il jugerait nécessaires à ses enfants ! De sorte que ses prières pour leur piété seraient un moyen certain d’élever la sienne à son plus haut degré.

Si un père se considérait ainsi comme un intercesseur auprès de Dieu pour ses enfants, chargé de les bénir par ses prières, quel moyen plus propre à lui faire aspirer à tous les degrés de la sainteté, afin d’être par là plus capable d’obtenir pour eux des bénédictions du Ciel ? Combien de telles pensées lui feraient éviter tout ce qui est péché et déplaît à Dieu, de peur que, lorsqu’il prierait pour ses enfants, Dieu ne rejetât ses prières !

Avec quelle tendresse, avec quelle religion un tel père converserait avec ses enfants, qu’il considérerait comme son petit troupeau spirituel, dont il aurait à former les vertus par son exemple, à les encourager par son autorité, à les nourrir par ses conseils et à les faire prospérer par les prières qu’il adresserait à Dieu pour eux.

Combien il craindrait toutes les voies avides et injustes d’élever leur fortune, de les élever dans l’orgueil et la mollesse, ou de leur faire trop aimer le monde, de peur de les rendre par là incapables de ces grâces qu’il supplierait si souvent Dieu de leur accorder.

Puisque tels sont les effets simples, naturels et heureux de cette intercession, tous les parents, je l’espère, qui ont à cœur le bien véritable de leurs enfants, qui désirent être leurs vrais amis et leurs bienfaiteurs, et vivre parmi eux dans l’esprit de sagesse et de piété, ne négligeront pas un moyen si grand, tant pour élever leur propre vertu que pour faire un bien éternel à ceux qui leur sont si proches et si chers par les liens les plus forts de la nature.

Enfin, si tous les hommes, lorsqu’ils sentent les premières approches du ressentiment, de l’envie ou du mépris envers les autres, ou dans tous les petits désaccords et malentendus quels qu’ils soient, au lieu de se complaire en de petites et basses réflexions, avaient recours en ces moments-là à une intercession plus particulière et extraordinaire auprès de Dieu pour les personnes qui auraient excité leur envie, leur ressentiment ou leur mécontentement, ce serait un moyen certain d’empêcher la croissance de toutes les dispositions contraires à la charité.

Si vous composiez aussi votre prière ou votre intercession, en ce moment-là, de manière qu’elle fût le plus diamétralement contraire à la disposition où vous vous trouveriez alors, ce serait un excellent moyen d’élever votre cœur au plus haut état de perfection.

Par exemple, lorsqu’à un moment quelconque vous sentez dans votre cœur des mouvements d’envie envers quelque personne, soit à cause de ses richesses, de son pouvoir, de sa réputation, de son savoir ou de son avancement, si vous vous mettiez aussitôt en prière et priiez Dieu de la bénir et de la faire prospérer en cela même qui a excité votre envie ; si vous exprimiez et répétiez vos demandes dans les termes les plus forts, suppliant Dieu de lui accorder toute la félicité qu’on en puisse jamais recevoir en jouissant de ce bien, vous trouveriez bientôt que c’est le meilleur antidote du monde pour chasser le venin de cette passion empoisonnée.

Ce serait un tel triomphe sur vous-même, cela humilierait si bien votre cœur et le réduirait si bien à l’obéissance et à l’ordre, que le démon craindrait même de vous tenter de nouveau de la même manière, en voyant la tentation tournée en un si grand moyen d’amender et de réformer l’état de votre cœur.

Encore : si, dans quelque petit différend ou malentendu qu’il vous arrivât d’avoir à quelque moment avec un parent, un voisin ou quelque autre personne, vous priiez alors pour eux d’une manière plus extraordinaire que vous ne l’aviez jamais fait, suppliant Dieu de leur donner toutes les grâces, toutes les bénédictions et tout le bonheur que vous pourriez imaginer, vous auriez pris la voie la plus prompte qui puisse être pour concilier tous les différends et dissiper tous les malentendus. Vous ne trouveriez alors rien de trop grand pour être pardonné ; vous n’attendriez aucune avance de l’autre, vous n’auriez besoin de la médiation d’aucun tiers, mais vous seriez heureux de témoigner votre amour et votre bienveillance à celui qui aurait tenu une si haute place dans vos prières secrètes.

Telle serait la puissante vertu d’une telle dévotion chrétienne : elle bannirait toutes les passions chagrines, elle amollirait votre cœur jusqu’aux plus tendres condescendances, et elle serait le meilleur arbitre de tous les différends qui pourraient survenir entre vous et quelqu’une de vos connaissances.

Les plus grands ressentiments entre amis et voisins naissent le plus souvent de pauvres pointilleries et de petites méprises de conduite : signe certain que leur amitié est purement humaine, qu’elle n’est pas fondée sur des considérations religieuses, ni soutenue par cette pratique de la prière mutuelle les uns pour les autres dont usaient les premiers chrétiens.

Car une telle dévotion doit nécessairement ou détruire de telles dispositions, ou être elle-même détruite par elles : il vous est absolument impossible d’avoir quelque mauvaise disposition, ou de montrer quelque conduite désobligeante envers un homme au bien duquel vous vous intéressez assez pour être son avocat auprès de Dieu dans le secret.

De là nous pouvons apprendre aussi la nature odieuse et la culpabilité extrême de toute malignité, de toute haine, de tout mépris et de toutes les passions colériques : il ne faut pas les regarder comme des défauts de bon naturel et de douceur de caractère, ni comme des manquements à la civilité des manières ou à la bonne éducation, mais comme des dispositions si basses qu’elles sont entièrement incompatibles avec la charité de l’intercession.

Vous pensez que c’est peu de chose que d’être chagrin ou désobligeant envers tel ou tel homme ; mais vous devriez considérer si c’est peu de chose que de faire ce que vous ne pourriez faire si vous aviez seulement assez de charité pour pouvoir le recommander à Dieu dans vos prières.

Vous pensez que c’est peu de chose que de tourner un homme en ridicule et d’en mépriser un autre ; mais vous devriez considérer si c’est peu de chose que de manquer, envers ces gens-là, de cette charité dont il n’est pas permis aux chrétiens de manquer envers leurs ennemis les plus invétérés.

Car soyez seulement aussi charitable envers ces hommes, bénissez-les seulement et priez pour eux comme vous êtes obligé de bénir vos ennemis et de prier pour eux, et vous verrez alors que vous avez assez de charité pour qu’il vous soit impossible de les traiter avec quelque degré de dédain ou de mépris que ce soit.

Car il vous est absolument impossible de mépriser et de tourner en ridicule un homme que vos prières secrètes recommandent à l’amour et à la faveur de Dieu.

Quand vous méprisez un homme et le tournez en ridicule, ce n’est à aucune autre fin que de le rendre ridicule et méprisable aux yeux des autres hommes, et afin d’empêcher qu’ils ne l’estiment. Comment donc vous serait-il possible de supplier sincèrement Dieu d’accorder à cet homme l’honneur de son amour et de sa faveur, alors que vous désirez que les hommes le traitent comme digne de leur mépris ?

Pourriez-vous, par amour pour un voisin, désirer que votre Prince l’honorât de toutes les marques de son estime et de sa faveur, et cependant l’exposer en même temps au dédain et à la dérision de vos propres serviteurs ?

Et pourtant cela est aussi possible que d’exposer au dédain et au mépris de vos semblables l’homme que vous recommandez à la faveur de Dieu dans vos prières secrètes.

Par ces considérations, nous pouvons voir clairement combien est raisonnable et juste cette doctrine de l’Évangile : « celui qui dira à son frère: Raca! Mérite d’être puni par le sanhédrin; et celui qui lui dira: Insensé! Mérite d’être puni par le feu de la géhenne. » [Matthieu 5:22]

Nous ne devons pas croire, je suppose, que chaque parole précipitée, ou chaque expression déraisonnable qui nous échappe par hasard ou par surprise, et qui est contraire à notre intention et à nos dispositions, soit le grand péché dont il est ici question.

Mais celui qui dit « Raca! » ou « Insensé! » doit désigner principalement l’homme qui se permet des actes délibérés et prémédités de dédain et de mépris envers son frère, et qui, dans cette disposition, lui parle et parle de lui en un langage injurieux.

Or, puisqu’il paraît que ces dispositions sont, au fond, le plus grossier défaut de charité ; puisque personne ne peut s’en rendre coupable, sinon parce qu’il n’a pas assez de charité pour prier Dieu pour son frère, on ne saurait trouver que ce soit une justice dure ou rigoureuse que de telles dispositions mettent en danger le salut des chrétiens. Car qui trouverait dur qu’un chrétien ne puisse obtenir pour lui-même la faveur de Dieu, à moins de révérer et d’estimer son frère chrétien comme un homme qui porte l’image de Dieu, comme le frère pour lequel Christ est mort, comme un membre du corps de Christ, comme un membre de cette sainte société sur la terre qui est unie à l’Église triomphante dans le Ciel ?

Et pourtant il faut oublier toutes ces considérations, et compter pour rien tous ces glorieux privilèges, avant qu’un homme puisse traiter celui qui les possède comme un objet de dédain et de mépris.

De sorte que dédaigner ou mépriser un frère, ou, comme le dit notre bienheureux Seigneur, l’appeler Raca ou insensé, doit être regardé comme l’une des dispositions les plus odieuses, les plus injustes et les plus coupables qui puissent subsister dans le cœur d’un chrétien, et comme une disposition qui l’exclut justement de toutes ses espérances au salut de Jésus-Christ.

Car mépriser celui pour lequel Christ est mort, c’est être aussi contraire à Christ que celui qui méprise n’importe quelle chose que Christ a dite ou faite.

Si un chrétien qui aurait vécu avec la sainte Vierge Marie avait, après la mort de notre Seigneur, saisi quelque occasion de la traiter avec mépris, vous diriez certainement qu’il avait perdu sa piété envers notre bienheureux Seigneur. Car un vrai respect pour Christ l’aurait forcé à traiter avec égards celle qui lui tenait de si près.

J’ose en appeler à l’esprit de tout homme, et lui demander s’il ne lui dit pas que cette relation de la Vierge Marie avec notre bienheureux Seigneur devait obliger tous ceux qui vivaient et conversaient avec elle à la traiter avec un grand respect et une grande estime. Un homme n’aurait-il pas pu justement redouter sur lui la vengeance de Dieu pour quelque dédain ou quelque mépris qu’il lui aurait témoigné ?

Or, si c’est là un raisonnement simple et évident, si un mépris témoigné à la Vierge Marie aurait dû être interprété comme un mépris de Christ, à cause de sa proche relation avec lui, que le même raisonnement vous montre donc la grande impiété qu’il y a à mépriser un frère, quel qu’il soit.

Vous ne pouvez mépriser un frère sans mépriser un homme qui soutient une haute relation avec Dieu, avec son Fils Jésus-Christ et avec la sainte Trinité.

Vous jugeriez certainement que ce serait une grande impiété de traiter avec un grand mépris un écrit qui aurait été tracé par le doigt de Dieu ; et pouvez-vous croire que ce soit une moindre impiété de dédaigner et d’avilir un frère, qui n’est pas seulement l’ouvrage, mais l’image de Dieu ?

Vous jugeriez avec raison que ce serait une grande profanation de dédaigner et de fouler aux pieds un autel, parce qu’il a été consacré à des usages saints et que le corps de Christ y a été si souvent placé ; et pouvez-vous supposer que ce soit une moindre profanation de dédaigner et de fouler aux pieds un frère qui appartient tellement à Dieu que son corps même doit être considéré comme le temple du Saint-Esprit ? [1 Corinthiens 6:19]

Si vous aviez méprisé et maltraité la Vierge Marie, vous auriez été coupable de l’impiété de mépriser celle de qui Christ est né. Et si vous dédaignez et méprisez un frère, vous êtes coupable de l’impiété de mépriser celui pour qui Christ a donné sa vie.

Et maintenant, si cette disposition dédaigneuse est fondée sur l’oubli de toutes ces relations que chaque chrétien soutient avec Dieu, avec Christ et avec la sainte Trinité, pouvez-vous vous étonner, ou trouver dur, qu’un chrétien qui se permet ainsi de mépriser un frère soit en danger du feu de la géhenne ?

En second lieu, il faut observer ici que, bien que dans ces paroles : « celui qui lui dira: Insensé! », etc., le grand péché qui s’y trouve condamné soit une disposition consentie à mépriser un frère, nous devons croire aussi que toutes les expressions précipitées et toutes les paroles de mépris, quoique dites par surprise ou par accident, sont condamnées par ce texte comme de grands péchés et comme des infractions notoires à la charité chrétienne.

Elles procèdent d’un grand manque d’amour et de douceur chrétienne, et appellent une grande repentance. Ce ne sont de petits péchés que si on les compare aux habitudes et aux dispositions établies de traiter un frère avec malveillance, et elles tombent aussi directement sous la condamnation de ce texte que les habitudes les plus grossières de manque de charité.

Et la raison pour laquelle nous devons toujours appréhender une grande culpabilité, et nous appeler nous-mêmes à une stricte repentance pour ces expressions précipitées de colère et de mépris, est celle-ci : c’est qu’elles sont rarement ce qu’elles paraissent être, c’est-à-dire de simples saillies d’humeur occasionnées purement par la surprise ou par l’accident, mais qu’elles sont bien plus nos actes propres que nous ne l’imaginons d’ordinaire.

Un homme dit beaucoup de choses amères ; il se pardonne aussitôt à lui-même, parce qu’il suppose que ce n’était que la soudaineté de l’occasion, ou quelque chose d’accidentel, qui l’avait emporté si loin hors de lui-même.

Mais il devrait considérer que peut-être l’accident ou la surprise n’a pas été la cause de ses expressions de colère, mais n’a peut-être été que l’occasion qui a fait paraître sa disposition colérique.

Or, comme c’est là, généralement parlant, le cas ; comme tout langage hautain et colérique procède généralement de quelque habitude secrète d’orgueil dans le cœur, de même les gens qui y sont sujets, ne fût-ce que de temps en temps, selon que les accidents surviennent, ont grande raison de se repentir de plus que de leur conduite présente, de se charger d’une plus grande culpabilité que celle d’une passion accidentelle, et de s’astreindre à la pénitence et à la mortification propres à détruire les habitudes d’un esprit hautain.

Et c’est peut-être la raison pour laquelle le texte ne regarde pas plus loin que le langage extérieur, et pour laquelle il dit seulement : Celui qui dira : Insensé ; c’est que peu de gens peuvent aller jusqu’à l’usage accidentel d’un langage hautain et dédaigneux, sinon ceux dont le cœur est plus ou moins possédé d’habitudes et de dispositions établies d’orgueil et de hauteur.

Mais, pour revenir à notre sujet : l’intercession n’est pas seulement le meilleur arbitre de tous les différends, le meilleur soutien de la vraie amitié, le meilleur remède et le meilleur préservatif contre toutes les dispositions désobligeantes, contre toutes les passions colériques et hautaines ; elle est aussi d’une grande utilité pour nous découvrir le véritable état de notre propre cœur.

Il y a beaucoup de dispositions que nous croyons permises et innocentes, et que nous ne soupçonnons jamais d’aucun mal, qui, si elles étaient éprouvées par cette dévotion, nous montreraient bientôt combien nous nous sommes trompés nous-mêmes.

Susurrus est un homme pieux, tempérant et bon, remarquable par une abondance d’excellentes qualités. Personne n’est plus assidu au service de l’Église, ni n’en a le cœur plus touché. Sa charité est si grande qu’il se laisse presque mourir de faim pour pouvoir donner de plus grandes aumônes aux pauvres. Susurrus avait pourtant, avec ces grandes vertus, un défaut prodigieux.

Il avait un penchant extrême à entendre et à découvrir tous les défauts et toutes les infirmités de tous ceux qui l’entouraient. Vous étiez le bienvenu à lui dire n’importe quoi de n’importe qui, pourvu que vous ne le fissiez pas du ton d’un ennemi. Il ne trouvait jamais à redire à un médisant, sinon quand son langage était rude et emporté. Si vous vouliez seulement chuchoter doucement quelque chose, quelque mauvais que ce fût en soi, Susurrus était prêt à l’accueillir.

Quand il fait des visites, vous l’entendez d’ordinaire raconter combien il est fâché des défauts et des manquements de tel ou tel voisin. Il vous fait toujours savoir combien il est délicat sur la réputation de son prochain ; combien il lui coûte de dire ce qu’il est forcé de dire ; et combien volontiers il le cacherait, si cela pouvait se cacher.

Susurrus avait une manière si tendre et si compatissante de raconter les choses les plus préjudiciables à son prochain, qu’il semblait même, à lui-même comme aux autres, exercer une charité chrétienne, dans le temps même qu’il se livrait à une disposition de chuchoteur et de médisant.

Susurrus chuchota un jour, dans un grand secret, à un ami particulier quelque chose de trop mauvais pour qu’on en parlât publiquement. Il finit en disant combien il était heureux que la chose ne se fût pas encore ébruitée, et qu’il avait quelque espérance qu’elle ne fût pas vraie, bien que les soupçons fussent très forts. Son ami lui fit cette réponse :

Vous dites, Susurrus, que vous êtes heureux que la chose ne se soit pas encore ébruitée, et que vous avez quelque espérance qu’elle ne se trouve pas vraie. Rentrez donc chez vous, allez dans votre cabinet, et priez Dieu pour cet homme, de la manière et avec l’ardeur dont vous prieriez pour vous-même en pareille occasion.

Suppliez Dieu d’intervenir en sa faveur, de le sauver des faux accusateurs, et de couvrir de honte tous ceux qui, par des chuchotements dépourvus de charité et des histoires secrètes, le blessent comme ceux qui frappent dans les ténèbres. Et quand vous aurez fait cette prière, alors vous pourrez, s’il vous plaît, aller dire à quelque autre ami le même secret que vous m’avez dit.

Susurrus fut extrêmement touché de cette réprimande, et en sentit la force sur sa conscience d’une manière aussi vive que s’il avait vu les livres ouverts au jour du jugement.

Tous les autres arguments auraient pu être repoussés ; mais il était impossible à Susurrus de rejeter ce conseil ou de le suivre sans se condamner également lui-même au plus haut degré.

Depuis ce temps-là jusqu’à aujourd’hui, il s’est constamment accoutumé à cette méthode d’intercession ; et son cœur en est si entièrement changé qu’il ne peut pas plus chuchoter en secret quelque chose au préjudice d’autrui qu’il ne peut prier ouvertement Dieu de faire du mal aux gens.

Les chuchotements et les médisances blessent maintenant ses oreilles comme des jurements et des malédictions ; et il a fixé un jour de la semaine qui sera, aussi longtemps qu’il vivra, un jour de pénitence, pour s’humilier devant Dieu dans la douloureuse confession de sa culpabilité passée.

On peut bien s’étonner qu’un homme d’une si grande piété que Susurrus ait pu se tromper si longtemps lui-même, au point de vivre dans un tel état de scandale et de médisance sans se soupçonner d’en être coupable. Mais c’était la tendresse et la compassion apparente avec lesquelles il entendait et racontait toutes choses qui le trompaient lui-même et trompaient les autres.

C’était là une fausseté de cœur que seule la vraie charité de l’intercession pouvait pleinement découvrir.

Et si les gens vertueux, qui pensent d’eux-mêmes aussi peu de mal que Susurrus en pensait de lui-même, éprouvaient souvent leur esprit par une telle intercession, ils se trouveraient souvent tels qu’ils s’en doutaient le moins.

Je vous ai exposé les nombreux et grands avantages de l’intercession. Vous avez vu quelle amitié divine elle doit nécessairement faire naître parmi les chrétiens ; combien elle rendrait chers les uns aux autres tous les parents et tous les voisins ; combien elle tend à rendre les ecclésiastiques, les maîtres et les parents exemplaires et parfaits dans tous les devoirs de leur condition ; avec quelle certitude elle détruit toute envie, toute malignité et toutes les passions mauvaises ; avec quelle promptitude elle concilie tous les différends ; et de quelle lumière pénétrante elle découvre à un homme le véritable état de son cœur.

Ces considérations vous persuaderont, je l’espère, de faire de l’intercession qui convient à votre état la matière constante et principale de votre dévotion, à cette heure de prière.

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