Chapitre 17 · 24 min de lecture · 31 min d’écoute
Où l’on montre combien l’esprit général et les dispositions du monde rendent difficile la pratique de l’humilité. Comment le christianisme exige de nous que nous vivions à l’opposé du monde
TOUTE personne, lorsqu’elle s’applique pour la première fois à l’exercice de cette vertu d’humilité, doit, comme je l’ai dit plus haut, se considérer comme un apprenti, qui doit apprendre une chose contraire à ses dispositions et à ses habitudes d’esprit d’autrefois, et qui ne peut s’acquérir que par une pratique quotidienne et constante.
Il n’a pas seulement autant à faire que celui qui doit apprendre quelque art ou quelque science nouvelle, mais il a aussi beaucoup à désapprendre : il doit oublier et mettre de côté son propre esprit, qui s’est longuement fixé et formé ; il doit oublier et quitter une foule de passions et d’opinions que la mode, la vogue et l’esprit du monde lui ont rendues naturelles.
Il doit mettre de côté son propre esprit, parce que, comme nous naissons dans le péché, nous naissons aussi dans l’orgueil, qui nous est aussi naturel que l’amour de nous-mêmes, et qui en jaillit continuellement. Et c’est là une des raisons pour lesquelles le christianisme est si souvent représenté comme une nouvelle naissance et un esprit nouveau.
Il doit mettre de côté les opinions et les passions qu’il a reçues du monde, parce que la vogue et la mode du monde, qui nous ont emportés comme un torrent avant que nous pussions porter un jugement droit sur la valeur des choses, sont, à bien des égards, contraires à l’humilité ; de sorte qu’il nous faut désapprendre ce que l’esprit du monde nous a enseigné, avant de pouvoir être gouvernés par l’esprit d’humilité.
Le diable est appelé dans l’Écriture le prince de ce monde, parce qu’il y a un grand pouvoir, parce que beaucoup de ses règles et de ses principes ont été inventés par ce mauvais esprit, le père de tous les mensonges et de toutes les faussetés, pour nous séparer de Dieu et empêcher notre retour au bonheur.
Or, selon l’esprit et la vogue de ce monde, dont nous avons tous respiré l’air corrompu, il y a beaucoup de choses qui passent pour grandes, honorables et très désirables, et qui sont pourtant si loin de l’être que la vraie grandeur et le véritable honneur de notre nature consistent à ne les point désirer.
Regorger de richesses, avoir de belles maisons et de riches habits, être entouré de splendeur et d’équipages, être beau de sa personne, avoir des titres de dignité, être au-dessus de ses semblables, commander les révérences et les hommages des autres, être regardé avec admiration, vaincre ses ennemis par la puissance, soumettre tout ce qui nous résiste, nous produire avec autant d’éclat que nous le pouvons, vivre avec hauteur et magnificence, manger, boire et nous divertir de la manière la plus coûteuse : voilà les choses grandes, honorables, désirables, vers lesquelles l’esprit du monde tourne les yeux de tous. Et bien des hommes craignent de s’arrêter et de ne pas s’engager dans la poursuite de ces choses, de peur que ce même monde ne les prenne pour des insensés.
L’histoire de l’Évangile est principalement l’histoire de la victoire de Christ sur l’esprit du monde. Et le nombre des vrais chrétiens n’est que le nombre de ceux qui, suivant l’Esprit de Christ, ont vécu à l’opposé de cet esprit du monde.
« Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas. » Et encore : « Tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde. » « Affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. » [Romains 8:9 ; 1 Jean 5:4 ; Colossiens 3:2-3] Tel est le langage de tout le Nouveau Testament ; telle est la marque du christianisme : vous devez être morts, c’est-à-dire morts à l’esprit et aux dispositions du monde, et vivre d’une vie nouvelle dans l’Esprit de Jésus-Christ.
Mais nonobstant la clarté et la netteté de ces doctrines, qui renoncent ainsi au monde, une grande partie des chrétiens vivent et meurent esclaves des coutumes et des dispositions du monde.
Combien de gens s’enflent d’orgueil et de vanité pour des choses dont ils ne sauraient faire aucun cas, si elles n’étaient admirées dans le monde !
Un homme s’imposerait-il dix années de plus de labeur ingrat dans les affaires pour ajouter deux chevaux de plus à son carrosse, s’il ne savait que le monde admire par-dessus tout un carrosse à six chevaux ? Combien de gens craignent d’avoir des maisons pauvrement meublées, ou d’être eux-mêmes vêtus d’une manière commune, pour cette seule raison : de peur que le monde ne fasse aucun cas d’eux et ne les range parmi les gens bas et de petite condition !
Combien de fois un homme aurait-il cédé à la hauteur et à la méchante humeur des autres, et montré une disposition soumise, s’il n’avait pas craint de passer pour un homme de si peu de cœur dans l’opinion du monde !
Bien des hommes renonceraient souvent à un ressentiment et pardonneraient un affront, s’ils ne craignaient que, s’ils le faisaient, le monde ne le leur pardonnât pas.
Combien pratiqueraient la tempérance et la sobriété chrétiennes dans leur plus haute perfection, n’était la censure que le monde porte sur une telle vie !
D’autres forment souvent le dessein de vivre selon les règles de la perfection chrétienne, et en sont détournés par l’effroi, en considérant ce que le monde dirait d’eux.
C’est ainsi que les impressions que nous avons reçues en vivant dans le monde asservissent nos esprits, au point que nous n’osons entreprendre d’être éminents aux yeux de Dieu et des saints anges, de peur d’être petits aux yeux du monde.
C’est de ce côté que vient la plus grande difficulté de l’humilité, parce qu’elle ne peut subsister dans aucun esprit qu’autant qu’il est mort au monde et qu’il a renoncé à tout désir de jouir de ses grandeurs et de ses honneurs. De sorte que, pour être véritablement humble, il vous faut désapprendre toutes ces notions que vous avez apprises toute votre vie de cet esprit corrompu du monde.
Vous ne pouvez tenir ferme contre les assauts de l’orgueil, les douces affections de l’humilité ne peuvent avoir de place dans votre âme, tant que vous n’arrêtez pas le pouvoir du monde sur vous, et que vous ne prenez pas la résolution de refuser une aveugle obéissance à ses lois.
Et quand une fois vous serez parvenu jusque-là, de pouvoir vous tenir immobile dans le torrent des modes et des opinions du monde, et examiner le prix et la valeur des choses qui sont le plus admirées et le plus estimées dans le monde, vous aurez fait un grand chemin vers la conquête de votre liberté, et vous aurez posé un bon fondement pour l’amendement de votre cœur.
Car, si grand que soit le pouvoir du monde, il est tout entier bâti sur une obéissance aveugle ; et nous n’avons qu’à ouvrir les yeux pour nous affranchir de son pouvoir.
Interrogez qui vous voudrez, savant ou ignorant, chacun semble savoir et confesser que la disposition et l’esprit général du monde ne sont rien d’autre que caprice, folie et extravagance.
Qui ne reconnaîtra que la sagesse de la philosophie et la piété de la religion ont toujours été renfermées dans un petit nombre ? Et n’est-ce pas reconnaître et confesser expressément que l’esprit et la disposition communs du monde ne sont conformes ni à la sagesse de la philosophie ni à la piété de la religion ?
Le monde semble donc assez condamné par lui-même pour qu’il soit très facile à un homme qui réfléchit d’être du même jugement.
C’est pourquoi j’espère que vous ne trouverez pas dure cette parole : pour être humble, il faut que vous retiriez votre obéissance à cet esprit vulgaire qui donne des lois aux petits-maîtres et aux coquettes, et que vous formiez vos jugements selon la sagesse de la philosophie et la piété de la religion. Qui craindrait de faire un tel changement ?
Encore : pour diminuer votre crainte de l’opinion du monde et le cas que vous en faites, pensez combien tôt le monde ne fera plus cas de vous, et n’aura pas plus de pensée ni de souci de vous que du plus misérable animal qui est mort dans un fossé.
Vos amis pourront, s’ils le peuvent, vous enterrer avec quelque distinction, et élever un monument pour faire voir à la postérité que votre poussière repose sous telle pierre ; et quand cela sera fait, tout sera fait. Votre place est remplie par un autre, le monde est exactement dans l’état où il était, vous êtes effacé de sa vue, et aussi oublié du monde que si vous ne lui aviez jamais appartenu.
Pensez aux personnes riches, grandes et savantes, qui ont fait grande figure et ont été haut placées dans l’estime du monde ; beaucoup d’entre elles sont mortes de votre temps, et pourtant elles sont englouties, perdues, disparues, et le monde ne fait pas plus de cas d’elles que si elles n’avaient été qu’autant de bulles d’eau.
Pensez encore combien de pauvres âmes voient le ciel perdu, et attendent maintenant une éternité misérable, pour avoir servi et rendu hommage à un monde qui se trouve tout aussi bien sans elles, et qui est aussi gai qu’il l’était quand elles y étaient.
Vaut-il donc la peine de perdre le moindre degré de vertu pour plaire à un si mauvais maître et à un si faux ami que l’est le monde ?
Vaut-il la peine de fléchir le genou devant une idole comme celle-là, qui bientôt n’aura plus ni yeux, ni oreilles, ni cœur pour faire attention à vous, au lieu de servir ce grand, saint et puissant Dieu qui rendra tous ses serviteurs participants de sa propre éternité ?
Laisserez-vous la crainte d’un monde faux, qui n’a pour vous aucun amour, vous empêcher de craindre ce Dieu qui ne vous a créé qu’afin de vous aimer et de vous bénir pour toute l’éternité ?
Enfin, vous devez considérer quelle conduite la profession du christianisme exige de vous à l’égard du monde.
Or, cela est clairement exprimé dans ces paroles : « qui s’est donné lui-même pour nos péchés, afin de nous arracher du présent siècle mauvais ». [Galates 1:4] Le christianisme implique donc une délivrance de ce monde, et celui qui en fait profession fait profession de vivre à l’opposé de toute chose et de toute disposition qui est propre à ce monde mauvais.
Saint Jean déclare ainsi cette opposition au monde : « Eux, ils sont du monde; c’est pourquoi ils parlent d’après le monde, et le monde les écoute. Nous, nous sommes de Dieu. » [1 Jean 4:5-6] Telle est la description des disciples de Christ ; et c’est une preuve suffisante qu’on ne doit compter pour chrétiens en réalité aucune des personnes qui, par leur cœur et par leurs dispositions, appartiennent à ce monde. « Nous savons », dit le même apôtre, « que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin. » [1 Jean 5:19] Les chrétiens ne peuvent donc savoir qu’ils sont de Dieu qu’autant qu’ils savent qu’ils ne sont pas du monde, c’est-à-dire qu’ils ne vivent pas selon les voies et l’esprit du monde. Car toutes les voies, toutes les maximes, toute la politique et toutes les dispositions du monde sont sous la puissance du malin. Et celui-là seul est de Dieu, ou né de Dieu en Jésus-Christ, qui a triomphé de ce monde, c’est-à-dire qui a choisi de vivre par la foi, et de gouverner ses actions par les principes d’une sagesse révélée de Dieu par Jésus-Christ.
Saint Paul tient pour une chose certaine, et si bien connue des chrétiens, qu’ils ne doivent plus être considérés comme vivant dans ce monde, qu’il en argumente comme d’un principe incontestable au sujet de l’abolition des rites de la loi juive : « Si vous êtes morts avec Christ aux rudiments du monde, pourquoi, comme si vous viviez dans le monde, vous impose-t-on ces préceptes ? » [Colossiens 2:20]. Il n’y aurait là aucun argument, si l’apôtre n’avait tenu pour incontestable que les chrétiens savaient que leur profession exigeait d’eux qu’ils en eussent fini avec toutes les dispositions et toutes les passions du monde, qu’ils vécussent comme citoyens de la nouvelle Jérusalem, et qu’ils eussent leur cité dans les cieux.
Notre bienheureux Seigneur lui-même a pleinement tranché ce point par ces paroles : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. » [Jean 17:16] Tel est l’état du christianisme à l’égard de ce monde. Si vous n’êtes pas ainsi hors du monde et opposé au monde, il vous manque la marque distinctive du christianisme ; vous n’appartenez à Christ qu’en étant hors du monde comme il en était dehors.
Nous pouvons, s’il nous plaît, nous abuser nous-mêmes par des commentaires vains et adoucissants sur ces paroles ; mais elles sont et seront entendues dans leur première simplicité et dans leur netteté par quiconque les lit dans le même esprit où notre bienheureux Seigneur les a prononcées. Et les entendre dans un sens plus bas, de moindre portée, c’est laisser la sagesse charnelle expliquer de manière à l’anéantir cette doctrine même par laquelle elle devait être détruite.
La grande victoire du chrétien sur le monde est tout entière contenue dans le mystère de Christ sur la croix. C’est là, et de là, qu’il a enseigné à tous les chrétiens comment ils devaient sortir du monde et le vaincre, et ce qu’ils devaient faire pour être ses disciples. Et toutes les doctrines, tous les sacrements et toutes les institutions de l’Évangile ne sont qu’autant d’explications du sens de ce grand mystère, et autant d’applications de son bienfait.
Et l’état du christianisme n’implique rien d’autre qu’une conformité entière et absolue à cet esprit que Christ a montré dans le mystérieux sacrifice de lui-même sur la croix.
Chacun n’est donc chrétien qu’autant qu’il participe de cet Esprit de Christ. C’est ce qui fit parler saint Paul avec tant de passion : « loin de moi la pensée de me glorifier d’autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ » ; mais pourquoi se glorifie-t-il ? Est-ce parce que Christ avait souffert à sa place, et l’avait dispensé de souffrir ? Non, nullement. Mais c’est parce que sa profession chrétienne l’avait appelé à l’honneur de souffrir avec Christ, et de mourir au monde sous l’opprobre et le mépris, comme il l’avait fait sur la croix. Car il ajoute aussitôt : « par qui le monde est crucifié pour moi, comme je le suis pour le monde ». [Galates 6:14] Voilà, vous le voyez, la raison pour laquelle il se glorifiait dans la croix de Christ : c’est qu’elle l’avait appelé à un semblable état de mort et de crucifixion au monde.
Ainsi la croix de Christ était, du temps de saint Paul, la gloire des chrétiens ; non en tant qu’elle signifiait qu’ils n’avaient pas honte de reconnaître un Maître qui avait été crucifié, mais en tant qu’elle signifiait qu’ils se glorifiaient d’une religion qui n’était rien d’autre qu’une doctrine de la croix, et qui les appelait au même esprit de souffrance, au même sacrifice d’eux-mêmes, au même renoncement au monde, à la même humilité et à la même douceur, à la même patience à supporter les injures, les opprobres et les mépris, et à la même mort à toutes les grandeurs, à tous les honneurs et à tout le bonheur de ce monde, que Christ a montrés sur la croix.
Pour avoir une idée vraie du christianisme, nous ne devons pas considérer notre bienheureux Seigneur comme souffrant à notre place, mais comme notre Représentant, agissant en notre nom, et avec un mérite si particulier qu’il rend agréable à Dieu notre union avec lui.
Il a souffert, et il a été un sacrifice, pour rendre nos souffrances et le sacrifice de nous-mêmes dignes d’être reçus de Dieu. Et nous devons souffrir, être crucifiés, mourir et ressusciter avec Christ ; sinon, sa crucifixion, sa mort et sa résurrection ne nous serviront de rien.
La nécessité de cette conformité à tout ce que Christ a fait et souffert à cause de nous est très clairement établie par toute la teneur de l’Écriture.
Premièrement, quant à ses souffrances : la seule condition pour que nous soyons sauvés par elles, c’est que, « si nous souffrons » avec lui, « nous régnerons aussi avec lui ». [2 Timothée 2:12]
Secondement, quant à sa crucifixion : « sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui » [Romains 6:6, etc.]. Vous voyez ici que Christ n’est pas crucifié à notre place ; mais qu’à moins que notre vieil homme ne soit réellement crucifié avec lui, la croix de Christ ne nous servira de rien.
Troisièmement, quant à la mort de Christ, la condition est celle-ci : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui ». [2 Timothée 2:11] Si donc Christ est mort seul, si nous ne sommes pas morts avec lui, nous sommes tout aussi sûrs, d’après cette Écriture, que nous ne vivrons pas avec lui.
Enfin, quant à la résurrection de Christ, l’Écriture nous montre comment nous devons participer à son bienfait : « Si vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d’en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu. » [Colossiens 3:1]
Vous voyez ainsi avec quelle clarté l’Écriture présente notre bienheureux Seigneur comme notre Représentant, agissant et souffrant en notre nom, et nous liant et nous obligeant à nous conformer à tout ce qu’il a fait et souffert pour nous.
C’est pour cette raison que le saint Jésus a dit de ses disciples, et en eux de tous les vrais croyants : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. [Jean 17:14] Parce que tous les vrais croyants, se conformant aux souffrances, à la crucifixion, à la mort et à la résurrection de Christ, ne vivent plus selon l’esprit et les dispositions de ce monde, mais leur vie est cachée avec Christ en Dieu.
Tel est l’état de séparation d’avec le monde auquel sont appelés tous les ordres de chrétiens. Ils doivent renoncer à toutes les dispositions mondaines, et être gouvernés par les choses d’une autre vie, au point de faire voir qu’ils sont vraiment et réellement crucifiés, morts et ressuscités avec Christ. Et il est aussi nécessaire à tous les chrétiens de se conformer à ce grand changement d’esprit, d’être ainsi en Christ de nouvelles créatures, qu’il était nécessaire que Christ souffrît, mourût et ressuscitât pour notre salut.
Combien la vie chrétienne est placée au-dessus des voies de ce monde, c’est ce que saint Paul décrit admirablement en ces termes : « Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair; et si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière. Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. » [2 Corinthiens 5:16-17]
Celui qui sent la force et l’esprit de ces paroles peut à peine en souffrir une interprétation humaine. Dès maintenant, dit-il, c’est-à-dire depuis la mort et la résurrection de Christ, l’état du christianisme est devenu un état si glorieux que nous ne considérons même plus Christ lui-même comme étant dans la chair sur la terre, mais comme un Dieu de gloire dans le ciel ; nous nous connaissons et nous nous considérons, non comme des hommes dans la chair, mais comme les membres d’une société nouvelle, qui doivent avoir dans le ciel tout leur cœur, toutes leurs dispositions et toute leur conversation.
C’est ainsi que le christianisme nous a placés hors du monde et au-dessus du monde ; et nous déchoyons de notre vocation dès que nous tombons dans les dispositions du monde.
Or, comme c’est l’esprit du monde qui a cloué notre bienheureux Seigneur sur la croix, de même tout homme qui a l’Esprit de Christ, qui s’oppose au monde comme il l’a fait, sera certainement crucifié par le monde, d’une manière ou d’une autre.
Car le christianisme vit toujours dans le même monde que Christ ; et ces deux-là seront des ennemis irréconciliables jusqu’à ce que le royaume des ténèbres ait entièrement pris fin.
Si vous aviez vécu avec notre Sauveur comme son vrai disciple, vous auriez alors été haï comme il le fut ; et si vous vivez maintenant dans son Esprit, le monde sera maintenant pour vous le même ennemi qu’il était alors pour lui.
« Si vous étiez du monde », dit notre bienheureux Seigneur, « le monde aimerait ce qui est à lui; mais parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. » [Jean 15:19]
Nous sommes enclins à perdre le vrai sens de ces paroles en ne les considérant que comme la description historique d’une chose qui était l’état de notre Sauveur et de ses disciples en ce temps-là. Mais c’est lire l’Écriture comme une lettre morte ; car elles décrivent tout aussi exactement l’état des vrais chrétiens en ce temps-ci, et en tous les autres temps, jusqu’à la fin du monde.
Car, comme le vrai christianisme n’est rien d’autre que l’Esprit de Christ, que cet Esprit paraisse dans la personne de Christ lui-même, ou dans celle de ses apôtres, ou de ses disciples de quelque âge que ce soit, c’est la même chose ; quiconque a son Esprit sera haï, méprisé et condamné par le monde, comme il l’a été.
Car le monde aimera toujours ce qui est à lui, et rien que ce qui est à lui : cela est aussi certain et aussi immuable que l’opposition entre la lumière et les ténèbres.
Quand le saint Jésus dit : « Si le monde vous hait », il n’ajoute pas, en manière de consolation, qu’il pourra quelque jour cesser de les haïr, ou qu’il ne les haïra pas toujours ; mais il leur donne seulement ceci comme une raison de le supporter : « sachez qu’il m’a haï avant vous » ; [Jean 15:18] voulant dire que c’était lui, c’est-à-dire son Esprit, qui, à cause de son opposition au monde, était alors haï du monde, et le serait toujours.
Vous direz peut-être que le monde est maintenant devenu chrétien, du moins la partie où nous vivons ; et que, par conséquent, on ne doit plus considérer le monde dans cet état d’opposition au christianisme où il était quand il était païen.
On l’accorde, le monde fait maintenant profession du christianisme. Mais quelqu’un dira-t-il que ce monde chrétien est de l’Esprit de Christ ? Ses dispositions générales sont-elles les dispositions de Christ ? Les passions de la sensualité, de l’amour de soi-même, de l’orgueil, de l’avarice, de l’ambition et de la vaine gloire sont-elles moins contraires à l’esprit de l’Évangile, maintenant qu’elles se trouvent parmi les chrétiens, que lorsqu’elles se trouvaient parmi les païens ? Ou direz-vous que les dispositions et les passions du monde païen sont perdues et disparues ?
Considérez, en second lieu, ce que vous devez entendre par le monde. Or, saint Jean nous l’a pleinement décrit : « Tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie », [1 Jean 2:16] voilà une description exacte et complète du monde. Direz-vous maintenant que ce monde est devenu chrétien ? Mais si tout cela subsiste encore, c’est que le même monde existe maintenant, et qu’il est le même ennemi du christianisme qu’il était du temps de saint Jean.
C’est ce monde que saint Jean a condamné comme ne venant point du Père ; qu’il fasse donc extérieurement profession du christianisme, ou qu’il le persécute ouvertement, il est toujours dans le même état d’opposition au véritable esprit et à la sainteté de l’Évangile.
Et en vérité le monde, en faisant profession du christianisme, est si loin d’être un ennemi moins dangereux qu’il ne l’était auparavant, qu’il a fait périr par ses faveurs plus de chrétiens qu’il n’en a jamais fait périr par la persécution la plus violente.
Il faut donc que nous soyons si loin de considérer le monde comme étant dans un état d’inimitié et d’opposition au christianisme moindre qu’aux premiers temps de l’Évangile, que nous devons nous garder de lui comme d’un ennemi plus grand et plus dangereux maintenant qu’il ne l’était en ces temps-là.
C’est un ennemi plus grand, parce qu’il a plus de pouvoir sur les chrétiens par ses faveurs, ses richesses, ses honneurs, ses récompenses et sa protection, qu’il n’en avait par le feu et la fureur de ses persécutions.
C’est un ennemi plus dangereux, parce qu’il a perdu son apparence d’inimitié. Sa profession extérieure du christianisme fait qu’on ne le considère plus comme un ennemi ; et c’est pourquoi la plupart des gens se laissent aisément persuader de s’abandonner à lui pour être gouvernés et dirigés par lui.
Combien de consciences sont tenues en repos sur nul autre fondement que celui-ci : elles pèchent sous l’autorité du monde chrétien !
Combien de préceptes de l’Évangile demeurent à l’écart sans qu’on y prenne garde, et avec quelle indifférence les particuliers les lisent, pour nulle autre raison que parce que le monde chrétien semble n’en tenir aucun compte !
Combien de complaisances les gens ont-ils pour le monde chrétien, sans aucune hésitation ni aucun remords, qu’ils auraient refusées comme contraires à la sainteté du christianisme si elles ne leur avaient été demandées que par des païens !
Qui pourrait se contenter de voir combien sa vie est contraire à l’Évangile, sinon parce qu’il voit qu’il vit comme vit le monde chrétien ?
Qui, en lisant l’Évangile, aurait besoin d’être persuadé de la nécessité d’un grand renoncement à soi-même, de l’humilité et de la pauvreté d’esprit, si l’autorité du monde n’avait banni cette doctrine de la croix ?
Il n’y a donc rien dont un bon chrétien doive se défier davantage, ni contre quoi il doive se garder plus constamment, que l’autorité du monde chrétien.
Et tous les passages de l’Écriture qui représentent le monde comme contraire au christianisme, qui exigent que nous nous en séparions comme d’un Mammon d’iniquité, d’un monstre d’injustice, doivent tous être pris dans le même sens rigoureux, par rapport au monde présent.
Car le changement que le monde a subi n’a fait qu’altérer ses méthodes pour détruire la religion, mais non diminuer son pouvoir de le faire.
Les chrétiens n’avaient à craindre du monde païen que la perte de leur vie ; mais le monde, devenu ami, leur rend difficile de sauver leur religion.
Tant que l’orgueil, la sensualité, l’avarice et l’ambition n’avaient que l’autorité du monde païen, les chrétiens en étaient rendus plus attentifs aux vertus contraires. Mais quand l’orgueil, la sensualité, l’avarice et l’ambition ont l’autorité du monde chrétien, alors les simples chrétiens sont dans le plus extrême danger, non seulement d’être détournés par la honte de la pratique de la piété de l’Évangile, mais d’en perdre jusqu’à la notion même.
Il n’y a donc guère de possibilité de vous sauver du monde présent, sinon en le considérant comme le même méchant ennemi de toute vraie sainteté qu’il est représenté dans les Écritures, et en vous assurant qu’il est aussi dangereux de se conformer à ses dispositions et à ses passions maintenant qu’il est chrétien, que lorsqu’il était païen.
Car demandez-vous seulement : la piété, l’humilité, la sobriété du monde chrétien sont-elles la piété, l’humilité et la sobriété de l’esprit chrétien ? Sinon, comment pourriez-vous être plus perdu par quelque monde que ce soit qu’en vous conformant à celui qui est chrétien ?
Faut-il qu’un homme fasse davantage, pour rendre son âme impropre à la miséricorde de Dieu, que d’être avide et ambitieux d’honneurs ? Et cependant, comment un homme peut-il renoncer à cette disposition sans renoncer à l’esprit et aux dispositions du monde dans lequel vous vivez maintenant ?
Comment un homme peut-il être rendu plus incapable de l’Esprit de Christ que par une fausse estime de l’argent ? Et cependant, comment pourrait-il l’estimer plus faussement qu’en suivant l’autorité du monde chrétien ?
Bien plus, dans tout ordre et dans toute condition de la vie, qu’il s’agisse d’étude ou d’affaires, dans l’Église ou dans l’État, vous ne pouvez agir selon l’esprit de la religion sans renoncer à la disposition et à la conduite les plus générales de ceux qui sont du même ordre et de la même occupation que vous.
Et bien que la prudence humaine semble parler fort sagement de la nécessité d’éviter les singularités, celui qui n’ose pas être assez faible pour être singulier sera souvent obligé d’éviter les devoirs les plus essentiels de la piété chrétienne.
Ces réflexions vous aideront, je l’espère, à percer au travers de ces difficultés, et à résister à ces tentations que l’autorité et la mode du monde ont élevées contre la pratique de l’humilité chrétienne.
Chapitre 17 terminé
Où l’on montre combien l’esprit général et les dispositions du monde rendent difficile la pratique de l’humilité. Comment le christianisme exige de nous que nous vivions à l’opposé du monde