Chapitre 16 · 24 min de lecture · 31 min d’écoute
Où l’on recommande la dévotion de neuf heures du matin, appelée dans l’Écriture la troisième heure du jour. Le sujet de ces prières est l’humilité
J’EN viens maintenant à une autre heure de prière, que l’Écriture appelle la troisième heure du jour, mais qui, selon notre manière de compter les heures, s’appelle neuf heures du matin.
Le chrétien dévot doit alors se regarder comme appelé de Dieu à renouveler ses actes de prière, et à s’adresser de nouveau au trône de la grâce.
Il n’y a, à la vérité, dans l’Écriture, aucun commandement exprès de répéter nos dévotions à cette heure-là. Mais il faut considérer aussi qu’il n’y a pas davantage de commandement exprès de commencer et de finir la journée par la prière. Si donc l’on prenait cela pour une raison de négliger la dévotion à cette heure, on pourrait tout aussi bien l’alléguer comme une raison de négliger la dévotion au commencement et à la fin du jour.
Mais si la pratique des saints de tous les âges du monde, si les coutumes des Juifs pieux et des premiers chrétiens ont quelque poids auprès de nous, nous avons assez d’autorité pour nous persuader de faire de cette heure un temps constant de dévotion.
Les Écritures nous montrent comment cette heure était consacrée à la dévotion, tant par les Juifs que par les chrétiens ; de sorte que, si nous désirons nous compter parmi ceux dont le cœur était voué à Dieu, nous ne devons pas laisser passer cette heure sans nous présenter à lui dans quelque acte solennel de dévotion. Et outre cette autorité en faveur de cette pratique, ce qu’elle a de raisonnable suffit à nous inviter à l’observer.
Car si vous vous êtes levé de bonne heure le matin, vos premières dévotions se trouveront à une juste distance de cette heure-ci ; vous aurez été assez longtemps occupé à d’autres affaires pour qu’il vous convienne de revenir à cette affaire, la plus grande de toutes : élever votre âme et vos affections vers Dieu.
Mais si vous vous êtes levé si tard que c’est à peine si vous pouvez commencer à cette heure vos premières dévotions, alors qu’elle est propre aux secondes, vous pouvez apprendre de là que ce n’est pas une petite affaire que de vous abandonner au sommeil du matin, puisqu’il vous fait reculer si loin dans vos dévotions, et vous dérobe ces grâces et ces bénédictions que l’on obtient par la fréquence des prières.
Car si la prière a du pouvoir auprès de Dieu, si elle délie les liens du péché, si elle purifie l’âme, réforme nos cœurs et attire sur nous les secours de la grâce divine, comment pourrait-on tenir pour peu de chose ce qui nous dérobe une heure de prière ?
Imaginez-vous placé quelque part dans les airs, comme spectateur de tout ce qui se passe dans le monde, et que vous voyiez, d’un seul regard, les dévotions que tous les chrétiens offrent chaque jour à Dieu : imaginez que vous en voyiez quelques-uns partager pieusement le jour et la nuit, comme le faisaient les premiers chrétiens, fidèles à toutes les heures de dévotion, chantant des psaumes et invoquant Dieu à tous ces moments où les saints et les martyrs recevaient de Dieu leurs dons et leurs grâces ; imaginez que vous en voyiez d’autres vivre sans aucune règle quant aux temps et à la fréquence de la prière, et ne se mettre à leurs dévotions que plus tôt ou plus tard, selon que le sommeil et la paresse le leur permettent. Si vous voyiez cela comme Dieu le voit, comment pensez-vous que ce spectacle vous toucherait ? Quel jugement vous figurez-vous que vous porteriez sur ces différentes sortes de personnes ? Pourriez-vous croire que ceux qui étaient si exacts dans leurs règles de dévotion ne gagnaient rien à leur exactitude ? Pourriez-vous croire que leurs prières étaient reçues exactement de la même manière, et ne leur procuraient pas plus de bénédictions que n’en reçoivent celles des autres, qui préfèrent la paresse et la complaisance pour eux-mêmes aux temps et aux règles de la dévotion ?
Pourriez-vous tenir les uns pour d’aussi vrais serviteurs de Dieu que les autres ? Pourriez-vous vous imaginer que ceux qui étaient si différents dans leur vie ne trouveraient aucune différence dans leur état après la mort ? Pourriez-vous trouver indifférent de ressembler davantage aux uns ou aux autres ?
Si vous ne le pouvez pas, que votre soin soit dès maintenant de vous joindre à ce nombre de personnes dévotes, à cette société de saints parmi lesquels vous désirez être trouvé quand vous quitterez le monde.
Et bien que le simple nombre et la répétition de nos prières soient de peu de valeur, cependant, puisque la prière, faite comme il faut et avec attention, est le moyen le plus naturel d’amender et de purifier nos cœurs, et puisque l’Écriture nous presse autant d’être importuns et fréquents dans la prière que de prier, nous pouvons être sûrs que, lorsque nous sommes fréquents et importuns dans nos prières, nous prenons le meilleur moyen d’obtenir les plus grands biens d’une vie dévote.
Et, d’autre part, ceux qui, par négligence, par paresse, ou par quelque autre complaisance pour eux-mêmes, se rendent ou incapables ou peu disposés à observer des règles et des heures de dévotion, nous pouvons être sûrs qu’ils se privent de ces grâces et de ces bénédictions qu’une dévotion exacte et fervente obtient de Dieu.
Or, comme cette fréquence de la prière est fondée sur les doctrines de l’Écriture, et nous est recommandée par la pratique des vrais adorateurs de Dieu, nous ne devons nous en croire dispensés que lorsque nous pouvons montrer que nous employons notre temps à des affaires plus agréables à Dieu que ces retours de la prière.
Moins que tout, nous ne devons nous imaginer que la pesanteur, la négligence, la complaisance pour nous-mêmes ou les divertissements puissent être des excuses pardonnables de ne pas observer une méthode de dévotion exacte et fréquente.
Si vous êtes d’un esprit dévot, vous vous réjouirez de ces retours de la prière, qui tiennent votre âme dans une sainte jouissance de Dieu, qui changent vos passions en amour divin, et qui remplissent votre cœur de joies et de consolations plus fortes que toutes celles que vous pourriez rencontrer en quelque autre chose.
Et si vous n’êtes pas d’un esprit dévot, vous êtes d’autant plus obligé à cette fréquence de la prière, afin de former et d’exercer votre cœur à un vrai sentiment de la dévotion.
Puis donc que le saint esprit de la religion chrétienne et l’exemple des saints de tous les âges vous appellent à partager ainsi le jour en heures de prière, il vous sera fort utile de bien choisir les matières qui doivent faire le sujet de vos prières, et d’affecter chaque heure de prière à quelque sujet particulier, que vous pourrez changer ou étendre selon que l’état où vous êtes le demande.
Par ce moyen, vous aurez l’occasion de vous étendre et d’entrer dans le détail de toutes les parties de la vertu ou de la grâce dont vous ferez alors le sujet de vos prières. Et en la demandant dans toutes ses parties, et en en faisant une fois chaque jour la substance d’une prière entière, vous trouverez bientôt un puissant changement dans votre cœur ; et vous verrez que vous ne pouvez pas prier ainsi constamment, chaque jour de votre vie, pour toutes les parties d’une vertu, et vivre cependant le reste du jour à l’opposé de cette vertu.
Si un homme à l’esprit mondain priait chaque jour contre toutes les manifestations d’une disposition mondaine ; s’il faisait une ample description des tentations de l’avarice, et demandait à Dieu de l’aider à les rejeter toutes, et de faire échouer tous ses desseins avares, il trouverait sa conscience si fort réveillée qu’il serait contraint ou d’abandonner de telles prières, ou d’abandonner une vie mondaine.
Il en sera de même en tout autre cas. Et si nous demandons et n’obtenons pas, c’est que nous demandons mal. C’est que nous demandons en des formules froides et générales, qui ne font que nommer les vertus sans en décrire les parties particulières, qui ne sont pas assez appropriées à notre condition, et qui, par conséquent, ne produisent aucun changement dans nos cœurs. Au lieu que, lorsqu’un homme énumère dans ses prières toutes les parties d’une vertu, sa conscience en est réveillée, et il est effrayé de voir combien il en est loin. Et cela l’excite à l’ardeur dans la dévotion, quand il voit combien il lui manque de cette vertu qu’il demande dans sa prière.
Je vous ai exposé, dans le chapitre précédent, l’excellence de la louange et de l’action de grâces, et je vous l’ai recommandée comme le sujet de vos premières dévotions du matin.
Et parce qu’un état d’âme humble est l’état même de la religion, parce que l’humilité est la vie et l’âme de la piété, le fondement et le soutien de toute vertu et de toute bonne œuvre, la meilleure garde et la meilleure sûreté de toutes les saintes affections, je vous recommanderai l’humilité comme très propre à faire le sujet constant de vos dévotions à cette troisième heure du jour ; vous priant instamment de ne tenir pour sûr, ni pour devant bien finir, aucun jour où vous ne vous serez pas mis de si bonne heure dans cette posture d’humilité, et où vous n’aurez pas invoqué Dieu pour qu’il vous conduise tout le long du jour dans l’exercice d’un esprit doux et humble.
Cette vertu est si essentielle au bon état de nos âmes qu’on ne saurait prétendre sans elle à une vie raisonnable ou pieuse. Autant vaudrait penser voir sans yeux, ou vivre sans respirer, que vivre dans l’esprit de la religion sans l’esprit d’humilité.
Et bien qu’elle soit ainsi l’âme et l’essence de tous les devoirs de la religion, elle est pourtant, à parler en général, de toutes les vertus la moins comprise, la moins considérée, la moins recherchée de propos délibéré, la moins désirée et la moins poursuivie, parmi toutes les sortes de chrétiens.
Personne n’a plus sujet de craindre les approches de l’orgueil que ceux qui ont fait quelques progrès dans une vie pieuse ; car l’orgueil peut croître sur nos vertus aussi bien que sur nos vices, et il se glisse en nous en toute occasion.
Chaque bonne pensée que nous avons, chaque bonne action que nous faisons, nous découvre à l’orgueil et nous expose aux assauts de la vanité et de la complaisance en nous-mêmes.
Ce n’est pas seulement la beauté de nos personnes, les dons de la fortune, nos talents naturels et les distinctions de la vie ; mais nos dévotions mêmes et nos aumônes, nos jeûnes et nos humiliations, nous exposent à de nouvelles et fortes tentations de ce mauvais esprit.
Et c’est pour cette raison que je conseille si instamment à toute personne dévote de commencer chaque jour par cet exercice d’humilité, afin qu’elle avance en sûreté sous la protection de ce bon guide, et qu’elle ne devienne pas la victime de ses propres progrès dans ces vertus qui doivent sauver le genre humain de la perdition.
L’humilité ne consiste pas à avoir de nous-mêmes une plus mauvaise opinion que nous ne le méritons, ni à nous abaisser plus bas que nous ne sommes réellement ; mais, comme toute vertu est fondée sur la vérité, l’humilité est fondée sur un sentiment vrai et juste de notre faiblesse, de notre misère et de notre péché. Celui qui éprouve comme il faut ce sentiment de sa condition, et qui vit dans ce sentiment, vit dans l’humilité.
La faiblesse de notre état paraît dans notre impuissance à rien faire comme de nous-mêmes. Dans notre état naturel, nous sommes entièrement dépourvus de tout pouvoir ; nous sommes, il est vrai, des êtres actifs, mais nous ne pouvons agir que par un pouvoir qui nous est prêté de Dieu à chaque instant.
Nous n’avons pas plus de pouvoir propre pour remuer une main ou bouger un pied que pour mouvoir le soleil ou arrêter les nuées.
Quand nous prononçons une parole, nous ne sentons pas plus en nous-mêmes le pouvoir de le faire que nous ne nous sentons capables de ressusciter les morts. Car nous n’agissons pas plus par notre propre pouvoir, ni par notre propre force, quand nous prononçons une parole ou que nous émettons un son, que les apôtres n’agissaient par leur propre pouvoir ou par leur propre force, quand une parole de leur bouche chassait les démons et guérissait les maladies.
Comme c’était uniquement la puissance de Dieu qui les rendait capables de parler avec un tel effet, c’est uniquement la puissance de Dieu qui nous rend capables de parler, quoi que ce soit.
Nous trouvons, il est vrai, que nous pouvons parler, comme nous trouvons que nous sommes en vie ; mais l’exercice actuel de la parole n’est pas plus en notre pouvoir que la jouissance actuelle de la vie.
Telle est la pauvreté dépendante et sans secours de notre état, qui est une grande raison d’humilité. Car, puisque nous ne sommes rien et ne pouvons rien faire par nous-mêmes, être orgueilleux de quoi que ce soit que nous sommes, ou de quoi que ce soit que nous pouvons faire, et nous en attribuer la gloire comme à nos propres ornements, c’est se rendre coupable à la fois de vol et de mensonge. On se rend coupable de vol, parce qu’on se donne à soi-même ce qui n’appartient qu’à Dieu ; on se rend coupable de mensonge, parce qu’on nie la vérité de son état et qu’on prétend être ce que l’on n’est pas.
En second lieu, un autre argument en faveur de l’humilité se fonde sur la misère de notre condition.
Or, la misère de notre condition paraît en ceci, que nous employons ces pouvoirs empruntés de notre nature à nous tourmenter et à nous affliger nous-mêmes, et nos semblables.
Le Dieu tout-puissant nous a confié l’usage de la raison, et nous l’employons au désordre et à la corruption de notre nature. Nous nous jetons par nos raisonnements dans toutes sortes de folies et de misères, et nous faisons de notre vie le jouet de passions folles et extravagantes ; cherchant un bonheur imaginaire sous toutes sortes de formes, nous créant mille besoins, amusant nos cœurs de fausses espérances et de fausses craintes, usant du monde plus mal que les animaux privés de raison, nous enviant, nous chagrinant et nous tourmentant les uns les autres par des passions inquiètes et des disputes déraisonnables.
Qu’un homme jette seulement un regard en arrière sur sa propre vie, et qu’il voie quel usage il a fait de sa raison, combien peu il l’a consultée, et moins encore suivie. Quelles passions folles, quelles pensées vaines, quels travaux inutiles, quels projets extravagants ont occupé la plus grande partie de sa vie ! Combien il a été insensé dans ses paroles et dans sa conversation ; combien rarement il a bien fait par jugement, et combien souvent il n’a été empêché de mal faire que par accident ; combien rarement il a pu se contenter lui-même, et combien souvent il a mécontenté les autres ; combien de fois il a changé de desseins, haï ce qu’il aimait et aimé ce qu’il haïssait ; combien de fois il s’est emporté et laissé transporter pour des bagatelles, content et mécontent des mêmes choses, et passant sans cesse d’une vanité à une autre ! Qu’un homme jette seulement ce regard sur sa propre vie, et il verra assez de raisons de confesser que l’orgueil n’a pas été fait pour l’homme.
Qu’il considère seulement que si le monde savait de lui tout ce qu’il sait de lui-même ; si l’on voyait quelle vanité et quelles passions gouvernent son intérieur, et quelles dispositions secrètes souillent et corrompent ses meilleures actions, il n’aurait pas plus de prétention à être honoré et admiré pour sa bonté et pour sa sagesse qu’un corps pourri et malade n’en aurait à être aimé et admiré pour sa beauté et sa bonne grâce.
Cela est si vrai, et si connu du cœur de presque tout le monde, que rien ne leur paraîtrait plus effroyable que de voir leur cœur ainsi pleinement découvert aux yeux de tous ceux qui les regardent.
Et peut-être y a-t-il fort peu de gens au monde qui n’aimeraient mieux mourir que de voir toutes leurs folies secrètes, les erreurs de leur jugement, la vanité de leur esprit, la fausseté de leurs prétentions, la fréquence de leurs passions vaines et déréglées, leurs inquiétudes, leurs haines, leurs envies et leurs chagrins, dévoilés aux yeux du monde.
Et l’orgueil trouvera-t-il accueil dans un cœur qui a si bien conscience de sa misérable conduite ? Une créature qui est dans un tel état qu’elle ne pourrait supporter la honte d’être connue du monde telle qu’elle est réellement, — une telle créature, parce que sa honte n’est connue que de Dieu, des saints anges et de sa propre conscience, — osera-t-elle, sous les yeux de Dieu et des saints anges, être vaine et orgueilleuse d’elle-même ?
En troisième lieu, si nous ajoutons à cela la honte et la culpabilité du péché, nous trouverons une raison plus grande encore d’humilité.
Aucune créature qui aurait vécu dans l’innocence n’aurait par là acquis le moindre titre à s’honorer et à s’estimer elle-même ; car, en tant que créature, tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle a, tout ce qu’elle fait, vient de Dieu ; et par conséquent l’honneur de tout ce qui lui appartient n’est dû qu’à Dieu.
Mais si une créature qui est pécheresse, qui est sous le déplaisir du grand Souverain du monde entier, et qui ne mérite de lui que des peines et des châtiments pour l’abus honteux de ses facultés ; si une telle créature prétend se glorifier de quoi que ce soit qu’elle est ou qu’elle fait, on peut seulement dire qu’elle se glorifie de sa honte.
Or, combien la nature du péché est monstrueuse et honteuse, c’est ce qui paraît assez par cette grande expiation qui est nécessaire pour nous en purifier.
Rien de moins n’a été requis pour ôter la culpabilité de nos péchés que les souffrances et la mort du Fils de Dieu. S’il n’avait pas pris notre nature, notre nature aurait été pour toujours séparée de Dieu, et incapable de jamais paraître devant lui.
Et y a-t-il quelque place pour l’orgueil ou pour la gloire de soi-même, tandis que nous participons d’une telle nature ?
Nos péchés nous ont-ils rendus si abominables et si odieux à celui qui nous a faits qu’il ne pouvait pas même recevoir nos prières ni admettre notre repentance, jusqu’à ce que le Fils de Dieu se fût fait homme et fût devenu un Avocat souffrant pour toute notre race ; et pouvons-nous, dans cet état, prétendre à de hautes pensées de nous-mêmes ? Présumerons-nous de prendre plaisir à notre propre mérite, nous qui ne sommes pas même dignes de demander le pardon de nos péchés sans la médiation et l’intercession du Fils de Dieu ?
Si profond est le fondement de l’humilité, posé dans ces déplorables circonstances de notre condition ; elles montrent que c’est une aussi grande offense contre la vérité et contre la raison des choses, pour un homme, en cet état des choses, de prétendre à quelque degré de gloire, que de prétendre à l’honneur de s’être créé lui-même. Si l’homme veut se vanter de quelque chose comme lui appartenant, il faut qu’il se vante de sa misère et de son péché ; car il n’y a rien d’autre que cela qui soit sa propriété.
Tournez les yeux vers le ciel, et figurez-vous que vous voyiez ce qui s’y fait ; que vous voyiez les chérubins et les séraphins, et tous les glorieux habitants de ce lieu, tous unis dans une seule œuvre ; ne cherchant point la gloire les uns des autres, ne travaillant point à leur propre avancement, ne contemplant point leurs propres perfections, ne chantant point leurs propres louanges, ne s’estimant point eux-mêmes et ne méprisant point les autres, mais tous occupés à une seule et même œuvre, tous heureux d’une seule et même joie ; « jetant leurs couronnes devant le trône de Dieu » ; rendant la gloire et l’honneur et la puissance à lui seul. [Apocalypse 4:10-11]
Tournez ensuite les yeux vers le monde déchu, et considérez combien il doit être déraisonnable et odieux que de si pauvres vers, de si misérables pécheurs, prennent plaisir à leurs gloires imaginaires, tandis que les plus hauts et les plus glorieux fils du ciel ne recherchent d’autre grandeur ni d’autre honneur que celui d’attribuer tout honneur, toute grandeur et toute gloire à Dieu seul ?
L’orgueil n’est que le désordre du monde déchu ; il n’a point de place parmi les autres êtres ; il ne peut subsister que là où règnent l’ignorance et la sensualité, le mensonge et la fausseté, les convoitises et l’impureté.
Qu’un homme, au moment où il est le plus charmé de sa propre figure, regarde un crucifix, et contemple notre bienheureux Seigneur étendu et cloué sur une croix ; et qu’il considère ensuite combien il doit être absurde qu’un cœur plein d’orgueil et de vanité prie Dieu par les souffrances d’un Sauveur si doux et crucifié !
Ce sont là les réflexions que vous devez souvent méditer, afin d’être par là disposé à marcher devant Dieu et devant les hommes dans un tel esprit d’humilité qu’il convient à l’état faible, misérable et pécheur de tous ceux qui descendent d’Adam déchu.
Quand vous aurez, par des réflexions générales comme celles-ci, convaincu votre esprit de ce que l’humilité a de raisonnable, vous ne devez pas vous en contenter, comme si vous étiez humble pour la raison que votre esprit reconnaît ce que l’humilité a de raisonnable et se déclare contre l’orgueil. Mais il faut que vous entriez aussitôt dans la pratique de cette vertu, comme un jeune commençant qui a tout à apprendre, qui ne peut apprendre que peu à la fois, et avec une grande difficulté. Vous devez considérer que non seulement vous avez cette vertu à apprendre, mais qu’il vous faut consentir à y avancer comme un apprenti tout le temps de votre vie, vous efforçant d’en acquérir de plus grands degrés, et pratiquant chaque jour des actes d’humilité, comme vous pratiquez chaque jour des actes de dévotion.
Vous ne vous imagineriez pas être dévot parce que vous approuveriez les prières dans votre jugement, et que vous vous déclareriez souvent en faveur de la dévotion. Et cependant, combien de gens s’imaginent être assez humbles pour nulle autre raison que parce qu’ils louent souvent l’humilité, et font de véhémentes déclarations contre l’orgueil !
Cecus est un homme riche, de bonne éducation et de fort beaux talents. Il aime la parure, et il est curieux des moindres choses qui peuvent ajouter quelque ornement à sa personne. Il est hautain et impérieux envers tous ses inférieurs, très plein de tout ce qu’il dit ou fait, et ne s’imagine jamais qu’un jugement comme le sien puisse se tromper. Il ne peut souffrir aucune contradiction, et découvre la faiblesse de votre entendement dès l’instant que vous lui résistez. Il change tout dans sa maison, son habit et son équipage, aussi souvent que quelque chose de plus élégant se présente à lui. Cecus aurait été fort religieux, s’il n’avait toujours cru qu’il l’était.
Il n’y a rien de si odieux à Cecus qu’un homme orgueilleux ; et le malheur est qu’en cela il a la vue si perçante qu’il découvre en presque tout le monde quelques traits de vanité.
D’un autre côté, il aime extrêmement les personnes humbles et modestes. L’humilité, dit-il, est une qualité si aimable qu’elle force notre estime partout où nous la rencontrons. Il n’est pas possible de mépriser la personne la plus basse qui la possède, ni d’estimer le plus grand homme qui en est dépourvu.
Cecus ne se soupçonne pas plus d’être orgueilleux qu’il ne se soupçonne de manquer de bon sens. Et la raison en est qu’il se trouve toujours si épris de l’humilité et si irrité contre l’orgueil.
Il est très vrai, Cecus, que vous parlez sincèrement quand vous dites que vous aimez l’humilité et que vous avez l’orgueil en horreur. Vous n’êtes point hypocrite, vous dites les vrais sentiments de votre âme ; mais retenez bien ceci, Cecus : vous n’aimez l’humilité et ne haïssez l’orgueil que chez les autres. Vous n’avez jamais une seule fois dans votre vie pensé à une autre humilité, ou à un autre orgueil, que ceux que vous avez vus chez les autres.
Le cas de Cecus est un cas commun ; beaucoup de gens vivent dans toutes les manifestations de l’orgueil, et se livrent à toutes les vanités qui peuvent leur entrer dans l’esprit, sans jamais se soupçonner d’être gouvernés par l’orgueil et la vanité, parce qu’ils savent combien ils détestent les gens orgueilleux, et combien ils sont puissamment charmés de l’humilité et de la modestie partout où ils les trouvent.
Tous leurs discours en faveur de l’humilité, et toutes leurs invectives contre l’orgueil, sont regardés comme autant de véritables exercices et d’effets de leur propre esprit d’humilité.
Alors qu’en vérité ce sont si peu là des actes ou des preuves véritables d’humilité que ce sont de grands arguments de son absence.
Car plus quelqu’un est lui-même plein d’orgueil, plus il sera impatient des moindres marques d’orgueil chez les autres. Et moins quelqu’un a d’humilité dans son propre cœur, plus il en exigera des autres, et plus il y prendra plaisir.
Il faut donc que vous agissiez selon une mesure tout opposée, et que vous ne vous estimiez humble qu’autant que vous vous imposez à vous-même toutes les marques d’humilité, sans jamais les exiger des autres ; ennemi de l’orgueil qu’autant que vous ne l’épargnez jamais en vous-même, et ne le censurez jamais chez les autres.
Or, pour faire cela, vous n’avez qu’à considérer que l’orgueil et l’humilité ne vous importent en rien, sinon en tant qu’ils sont les vôtres ; qu’ils ne vous font ni bien ni mal, sinon en tant qu’ils sont les dispositions de votre propre cœur.
Aimer l’humilité n’est donc pour vous d’aucun profit ni d’aucun avantage, sinon en tant que vous aimez voir toutes vos pensées, vos paroles et vos actions gouvernées par elle. Et haïr l’orgueil ne vous fait aucun bien, et n’est en vous aucune perfection, sinon en tant que vous haïssez en abriter le moindre degré dans votre propre cœur.
Or, pour bien commencer et bien vous mettre en route dans la pratique de l’humilité, il faut que vous teniez pour certain que vous êtes orgueilleux, et que vous avez été toute votre vie plus ou moins infecté de cette disposition déraisonnable.
Vous devez croire aussi que c’est votre plus grande faiblesse, que votre cœur y est plus sujet qu’à toute autre, qu’elle se glisse si constamment en vous que vous avez raison d’en surveiller et d’en soupçonner les approches dans toutes vos actions.
Car c’est là ce que la plupart des gens, surtout ceux qui commencent dans une vie pieuse, peuvent penser d’eux-mêmes en toute vérité.
Car il n’est aucun vice qui soit plus profondément enraciné dans notre nature, ou qui reçoive une nourriture si constante de presque tout ce que nous pensons ou faisons ; puisqu’il n’y a presque rien au monde dont nous ayons besoin ou dont nous usions, ni aucune action ou aucun devoir de la vie, où l’orgueil ne trouve quelque moyen de se prendre. De sorte qu’à quelque moment que nous commencions à nous offrir à Dieu, il n’est guère de chose dont nous puissions être plus sûrs que d’avoir beaucoup d’orgueil dont il nous faut nous repentir.
Si donc il répugne à votre esprit d’avoir de vous-même cette opinion, et que vous ne puissiez vous mettre au nombre de ceux qui ont besoin d’être guéris de l’orgueil, vous pouvez être aussi sûr que si un ange du ciel vous l’avait dit, que ce n’est pas seulement beaucoup de votre humilité, mais toute votre humilité, qui vous reste à chercher.
Car vous ne pouvez avoir de plus grand signe d’un orgueil plus enraciné que lorsque vous pensez être assez humble. Celui qui pense qu’il aime assez Dieu se montre entièrement étranger à cette sainte passion ; de même, celui qui pense avoir assez d’humilité montre qu’il n’est pas même un commençant dans la pratique de la véritable humilité.
Chapitre 16 terminé
Où l’on recommande la dévotion de neuf heures du matin, appelée dans l’Écriture la troisième heure du jour. Le sujet de ces prières est l’humilité