Rétrospective
Le voyage vers la Chine

Chapitre 8 · 10 min de lecture · 13 min d’écoute

Le voyage vers la Chine

PEU après arriva le moment si longtemps attendu — le moment où je devais quitter l’Angleterre pour la Chine. Après avoir été mis à part, avec beaucoup de prières, pour le ministère de la Parole de Dieu parmi les Chinois païens, je quittai Londres pour Liverpool ; et le 19 septembre 1853, un petit culte eut lieu dans la cabine arrière du Dumfries, où le comité de la Chinese Evangelisation Society, sous les auspices de laquelle je partais pour la Chine, m’avait retenu une place.

Ma mère bien-aimée, qui est maintenant auprès du Seigneur, était venue me dire adieu à Liverpool. Jamais je n’oublierai ce jour, ni comment elle entra avec moi dans la petite cabine qui allait être ma demeure pendant près de six longs mois. D’une main de mère pleine d’amour, elle arrangea la petite couchette. Elle s’assit à mes côtés et chanta avec moi le dernier cantique que nous devions chanter ensemble avant la longue séparation. Nous nous agenouillâmes, et elle pria — la dernière prière de mère que je devais entendre avant de partir pour la Chine. Puis on nous avertit qu’il fallait nous séparer, et nous dûmes nous dire adieu, sans espérer nous revoir jamais sur la terre.

Pour l’amour de moi, elle contint ses sentiments autant qu’elle le put. Nous nous quittâmes ; elle redescendit à terre en me donnant sa bénédiction ; je restai seul sur le pont, et elle suivit le navire tandis que nous avancions vers les portes du bassin. Quand nous franchîmes les portes et que la séparation commença réellement, jamais je n’oublierai le cri d’angoisse qui s’arracha de ce cœur de mère. Il me transperça comme un couteau. Jamais, jusqu’alors, je n’avais si bien compris ce que signifiait « Dieu a tant aimé le monde ». Et je suis bien certain que ma précieuse mère apprit, en cette heure-là, plus de l’amour de Dieu pour ceux qui périssent que dans toute sa vie auparavant.

Oh ! combien cela doit attrister le cœur de Dieu de voir ses enfants indifférents aux besoins de ce vaste monde pour lequel son Fils bien-aimé, son Fils unique, est mort !

Écoute, ma fille, vois, et prête l’oreille;
Oublie ton peuple et la maison de ton père.
Le roi porte ses désirs sur ta beauté;
Puisqu’il est ton seigneur, rends-lui tes hommages.

Dieu soit loué, le nombre augmente de ceux qui découvrent les joies infinies, les merveilleuses révélations de ses miséricordes, accordées à ceux qui le suivent et qui, se dépouillant eux-mêmes, quittent tout pour obéir à son grand commandement missionnaire.

Ce fut le 19 septembre 1853 que le Dumfries appareilla pour la Chine ; et ce ne fut que le 1er mars, au printemps de l’année suivante, que j’arrivai à Shanghai.

Notre voyage eut un début difficile, mais beaucoup de personnes avaient promis de se souvenir de nous dans une prière constante. Ce ne fut pas un petit réconfort ; car à peine avions-nous quitté la Mersey qu’une violente tempête d’équinoxe nous surprit, et pendant douze jours nous louvoyâmes de part et d’autre dans la mer d’Irlande, sans pouvoir gagner le large. La tempête redoubla sans cesse, et au bout de près d’une semaine nous restâmes un moment à la cape ; mais, dérivant vers une côte sous le vent, nous fûmes contraints de remettre à la voile et nous efforçâmes de remonter au vent. Les efforts extrêmes du capitaine et de l’équipage restèrent pourtant vains ; et le dimanche soir 25 septembre nous trouva dérivant dans la baie de Carnarvon, chaque bordée devenant plus courte, jusqu’à ce qu’enfin nous ne fussions plus qu’à un jet de pierre des rochers. Vers ce moment, comme le navire, qui avait refusé de virer vent devant, était remis dans l’autre direction, le capitaine, qui était chrétien, me dit : « Nous ne pouvons plus tenir une demi-heure : que devient votre appel à travailler pour le Seigneur en Chine ? » J’avais auparavant traversé un temps de grand combat, mais c’était fini, et ce fut une grande joie de sentir et de lui dire que pour rien au monde je n’aurais voulu être dans une autre situation ; que je m’attendais fermement à atteindre la Chine ; mais que, s’il en était autrement, le Maître dirait en tout cas qu’il était bon que j’aie été trouvé cherchant à obéir à son ordre.

Quelques minutes après que le navire eut viré lof pour lof, le capitaine s’avança vers le compas et me dit : « Le vent a adonné de deux quarts ; nous pourrons sortir de la baie en louvoyant. » Et c’est ce que nous fîmes. Le beaupré était fendu et le navire gravement fatigué ; mais en quelques jours nous gagnâmes le large, et les réparations nécessaires furent si bien faites à bord que notre voyage vers la Chine s’accomplit en son temps de façon satisfaisante.

Une chose me troubla beaucoup cette nuit-là. J’étais un tout jeune croyant, et je n’avais pas assez de foi en Dieu pour le voir dans l’usage des moyens et à travers lui. J’avais senti qu’il était de mon devoir de me rendre au désir ardent de ma mère bien-aimée et honorée, et de me procurer pour l’amour d’elle une ceinture de natation. Mais dans mon âme je sentais que je ne pouvais pas me confier simplement en Dieu tant que j’avais cette ceinture ; et mon cœur n’eut point de repos jusqu’à ce que, cette nuit-là, quand tout espoir d’être sauvés eut disparu, je l’eusse donnée. Alors j’eus une paix parfaite ; et, chose étrange, je réunis plusieurs objets légers, susceptibles de flotter au moment où nous toucherions, sans la moindre pensée d’incohérence ni le moindre scrupule. Depuis lors, j’ai vu clairement l’erreur que j’avais commise — une erreur très répandue de nos jours, où un enseignement erroné sur la guérison par la foi fait beaucoup de mal, égarant les uns quant aux desseins de Dieu, ébranlant la foi des autres et troublant l’esprit de beaucoup. L’usage des moyens ne doit pas diminuer notre foi en Dieu ; et notre foi en Dieu ne doit pas nous empêcher d’employer tous les moyens qu’il nous a donnés pour l’accomplissement de ses propres desseins.

Pendant des années après cela, j’emportai toujours une ceinture de natation, et n’en eus jamais le moindre souci ; car, la tempête passée, la question fut réglée pour moi par l’étude des Écritures accompagnée de prière. Dieu me donna alors de voir mon erreur, probablement pour me délivrer de bien des tourments au sujet de questions semblables, si souvent soulevées aujourd’hui. Lorsque j’avais la charge médicale ou chirurgicale d’un cas, je n’ai jamais songé à négliger de demander à Dieu sa direction et sa bénédiction dans l’usage des moyens appropriés, ni à omettre de lui rendre grâces pour la prière exaucée et la santé rendue. Mais il me paraîtrait aussi présomptueux et coupable de négliger l’usage des mesures qu’il a lui-même mises à notre portée, que de négliger de prendre sa nourriture quotidienne en supposant que la vie et la santé pourraient être entretenues par la seule prière.

Le voyage fut très fastidieux. Nous perdîmes beaucoup de temps à l’équateur à cause des calmes ; et quand nous atteignîmes enfin l’archipel des Indes orientales, nous fûmes de nouveau retenus pour la même cause. D’ordinaire une brise se levait peu après le coucher du soleil et durait jusque vers l’aube. On en tirait le meilleur parti possible, mais pendant le jour nous restions immobiles, les voiles battantes, dérivant souvent en arrière et perdant une bonne part de l’avance gagnée pendant la nuit.

Ce fut le cas notamment en une occasion où nous nous trouvions dangereusement près du nord de la Nouvelle-Guinée. Le samedi soir nous avait amenés à une trentaine de milles de la terre ; mais pendant le culte du dimanche matin, qui se tenait sur le pont, je ne pus manquer de remarquer que le capitaine avait l’air soucieux et qu’il allait fréquemment jusqu’au bord du navire. Quand le culte fut terminé, j’appris de lui la cause de son inquiétude : un courant de quatre nœuds nous entraînait rapidement vers des récifs à fleur d’eau, et nous en étions déjà si près qu’il paraissait peu probable que nous passions l’après-midi sans dommage. Après le repas, on mit la chaloupe à la mer, et tout l’équipage s’efforça, sans succès, de détourner l’avant du navire de la côte. À mesure que nous dérivions, nous pouvions voir distinctement les indigènes courir çà et là sur le sable et allumer des feux de place en place. Le manuel du capitaine lui apprenait que ces gens étaient des cannibales, de sorte que notre situation n’était pas peu alarmante.

Après être restés quelque temps ensemble sur le pont en silence, le capitaine me dit : « Eh bien, nous avons fait tout ce qui pouvait se faire ; nous ne pouvons plus qu’attendre l’issue. » Une pensée me vint, et je répondis : « Non, il y a une chose que nous n’avons pas encore faite. — Laquelle ? » demanda-t-il. « Nous sommes quatre chrétiens à bord, répondis-je (le charpentier suédois et notre steward de couleur, avec le capitaine et moi-même) ; retirons-nous chacun dans notre cabine, et, d’un commun accord, demandons dans la prière au Seigneur de nous donner immédiatement une brise. Il peut l’envoyer maintenant aussi facilement qu’au coucher du soleil. »

Le capitaine accepta cette proposition. J’allai parler aux deux autres hommes, et, après avoir prié avec le charpentier, nous nous retirâmes tous les quatre pour nous attendre à Dieu. J’eus un bon moment de prière, mais très bref, et me sentis alors si assuré que notre requête était accordée que je ne pus continuer à demander, et je remontai très vite sur le pont. Le second, un homme sans Dieu, était de quart. J’allai vers lui et le priai de laisser descendre les points ou coins de la grand-voile, qu’on avait relevés afin de diminuer les battements inutiles de la voile contre le gréement. Il répondit : « À quoi bon ? » Je lui dis que nous avions demandé du vent à Dieu, qu’il allait venir immédiatement, et que nous étions à présent si près du récif qu’il n’y avait pas une minute à perdre. D’un air incrédule et méprisant, il déclara avec un juron qu’il aimerait mieux voir du vent que d’en entendre parler ! Mais pendant qu’il parlait, je suivis son regard jusqu’au cacatois (la voile la plus haute), et là, en effet, le coin de la voile commençait à frémir sous la brise qui arrivait. « Ne voyez-vous pas que le vent vient ? Regardez le cacatois ! » m’écriai-je. « Non, ce n’est qu’une risée », répliqua-t-il (un simple souffle de vent). « Risée ou non, m’écriai-je, laissez donc descendre la grand-voile, je vous prie, et profitons-en ! »

Il ne se fit pas prier. Une minute plus tard, le pas lourd des hommes sur le pont fit monter le capitaine de sa cabine pour voir ce qui se passait ; et il vit que la brise était bel et bien venue. En quelques minutes, nous fendions les eaux à six ou sept nœuds, et la multitude de sauvages nus que nous avions vus sur la plage n’eut pas d’épave cette nuit-là. Nous fûmes bientôt hors de danger ; et bien que le vent fût parfois irrégulier, nous ne le perdîmes pas tout à fait avant d’avoir dépassé les îles Palaos.

C’est ainsi que Dieu m’encouragea, avant que j’aborde les rivages de la Chine, à lui apporter dans la prière toutes sortes de besoins, et à m’attendre à ce qu’il honore le nom du Seigneur Jésus et donne le secours que réclamait chaque circonstance critique.


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