Chapitre 3 · 10 min de lecture · 13 min d’écoute
La préparation au service
AYANT désormais en vue ce double objectif, m’habituer à supporter la dureté, et économiser afin de pouvoir aider plus largement ceux parmi lesquels je passais une bonne partie de mon temps à travailler pour l’Évangile, je découvris bientôt que je pouvais vivre avec beaucoup moins que je ne l’avais cru possible. Je cessai bientôt de prendre du beurre, du lait et d’autres luxes semblables ; et je m’aperçus qu’en vivant surtout de flocons d’avoine et de riz, avec quelques variantes de temps à autre, une très petite somme suffisait à mes besoins. De cette manière, j’avais plus des deux tiers de mon revenu disponibles pour d’autres usages ; et mon expérience fut que, moins je dépensais pour moi-même et plus je donnais, plus mon âme se remplissait de bonheur et de bénédiction. Une joie inexprimable, tout le long du jour et chaque jour, fut mon heureuse expérience. Dieu, mon Dieu, était une Réalité vivante et lumineuse ; et tout ce que j’avais à faire était un service joyeux.
C’était pourtant pour moi une chose très grave que d’envisager de partir pour la Chine, loin de tout secours humain, pour y dépendre du Dieu vivant seul quant à la protection, aux ressources et à toute espèce d’aide. Je sentais que, pour une telle entreprise, les muscles spirituels avaient besoin d’être fortifiés. Il n’y avait pas de doute que, si la foi ne faisait pas défaut, Dieu ne ferait pas défaut ; mais alors, qu’arriverait-il si la foi se révélait insuffisante ? Je n’avais pas encore appris à cette époque que même « si nous sommes infidèles, il demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même » ; et c’était par conséquent dans mon esprit une question très sérieuse, non pas de savoir si lui était fidèle, mais si j’avais une foi assez forte pour justifier mon engagement dans l’entreprise placée devant moi.
Je me disais : « Quand je serai arrivé en Chine, je n’aurai aucun droit sur personne pour quoi que ce soit ; mon seul droit sera sur Dieu. Combien il est donc important d’apprendre, avant de quitter l’Angleterre, à agir sur les hommes, par Dieu, au moyen de la prière seule. »
À Hull, mon bon patron, toujours très occupé, souhaitait que je lui rappelle chaque fois que mon salaire venait à échéance. Je résolus de ne pas le faire directement, mais de demander à Dieu de lui remettre la chose en mémoire, et de m’encourager ainsi en exauçant la prière. Une fois, comme approchait le jour du paiement d’un trimestre de salaire, je priai comme d’habitude beaucoup à ce sujet. Le jour arriva, mais mon bon ami ne fit aucune allusion à la chose. Je continuai à prier, et les jours passèrent, mais il ne s’en souvint pas, jusqu’à ce qu’enfin, en réglant mes comptes de la semaine un samedi soir, je me trouvai en possession d’une seule pièce : une demi-couronne. Pourtant, je n’avais jusque-là manqué de rien, et je continuai à prier.
Ce dimanche-là fut très heureux. Comme d’habitude, mon cœur était plein et débordait de bénédiction. Après avoir assisté au culte le matin, je remplis l’après-midi et la soirée par l’œuvre de l’Évangile, dans les divers garnis que j’avais coutume de visiter dans le quartier le plus misérable de la ville. En de tels moments, il me semblait presque que le ciel avait commencé ici-bas, et que tout ce que l’on pouvait attendre était un élargissement de notre capacité de joie, non une plénitude plus vraie que celle que je possédais. Après avoir terminé ma dernière réunion vers dix heures ce soir-là, un pauvre homme me demanda de venir prier avec sa femme, disant qu’elle était mourante. J’acceptai volontiers, et en chemin vers sa maison je lui demandai pourquoi il n’avait pas fait venir le prêtre, car son accent m’apprenait qu’il était Irlandais. Il l’avait fait, dit-il, mais le prêtre avait refusé de venir sans qu’on lui payât dix-huit pence, que l’homme ne possédait pas, car la famille mourait de faim. Aussitôt il me vint à l’esprit que tout l’argent que j’avais au monde était cette unique demi-couronne, et qu’elle était en une seule pièce ; de plus, que si le bol de gruau à l’eau que je prenais d’ordinaire pour souper m’attendait, et qu’il y avait dans la maison de quoi déjeuner le lendemain matin, je n’avais certainement rien pour le dîner du jour suivant.
D’une manière ou d’une autre, il se produisit aussitôt un arrêt dans le flot de joie de mon cœur ; mais au lieu de me reprendre moi-même, je me mis à reprendre le pauvre homme, lui disant qu’il avait eu grand tort de laisser les choses en venir au point qu’il décrivait, et qu’il aurait dû s’adresser au préposé de l’assistance. Il me répondit qu’il l’avait fait, et qu’on lui avait dit de revenir à onze heures le lendemain matin, mais qu’il craignait que sa femme ne passât pas la nuit. « Ah ! pensai-je, si seulement j’avais deux shillings et six pence au lieu de cette demi-couronne, avec quelle joie je donnerais un shilling à ces pauvres gens ! » Mais me séparer de la demi-couronne était loin de ma pensée. Je ne me doutais guère que la vérité, tout simplement, était que je pouvais me confier en Dieu plus un shilling et six pence, mais que je n’étais pas encore prêt à me confier en lui seul, sans le moindre argent en poche.
Mon guide me fit entrer dans une cour, où je le suivis non sans quelque nervosité. Je m’y étais déjà trouvé, et lors de ma dernière visite j’avais été fort malmené ; mes traités avaient été mis en pièces, et j’avais reçu un tel avertissement de ne pas revenir que j’étais plus qu’un peu inquiet. C’était pourtant le chemin du devoir, et je continuai à le suivre. Il me fit monter un misérable escalier et entrer dans une pièce lamentable ; et quel spectacle s’offrit à nos yeux ! Quatre ou cinq pauvres enfants se tenaient là, leurs joues et leurs tempes creusées racontant sans équivoque l’histoire d’une lente famine ; et, couchée sur un misérable grabat, une pauvre mère épuisée, avec à côté d’elle un tout petit enfant de trente-six heures qui gémissait plus qu’il ne pleurait, car lui aussi semblait à bout de forces et défaillant. « Ah ! pensai-je, si j’avais deux shillings et six pence au lieu d’une demi-couronne, avec quelle joie je leur donnerais un shilling et six pence ! » Mais une misérable incrédulité m’empêchait encore d’obéir à l’impulsion de soulager leur détresse au prix de tout ce que je possédais.
On ne s’étonnera guère que je fusse incapable de dire grand-chose pour consoler ces pauvres gens. J’avais moi-même besoin de consolation. Je commençai pourtant à leur dire qu’ils ne devaient pas se laisser abattre, que, bien que leur situation fût très affligeante, il y avait dans le ciel un Père bon et plein d’amour ; mais quelque chose en moi disait : « Hypocrite ! tu parles à ces gens inconvertis d’un Père bon et plein d’amour dans le ciel, et tu n’es pas prêt toi-même à te confier en lui sans une demi-couronne ! » J’étouffais presque. Avec quelle joie j’aurais transigé avec ma conscience si j’avais eu un florin et six pence ! J’aurais donné le florin avec reconnaissance et gardé le reste ; mais je n’étais pas encore prêt à me confier en Dieu seul, sans les six pence.
Parler était impossible dans de telles circonstances ; pourtant, chose étrange, je pensais n’avoir aucune difficulté à prier. La prière était pour moi en ce temps-là une occupation délicieuse ; le temps ainsi passé ne me paraissait jamais long, et je ne savais pas ce que c’était que de manquer de mots. Je m’imaginais, semble-t-il, que je n’aurais qu’à m’agenouiller et à prier, et que le soulagement viendrait à eux et à moi tout ensemble. « Vous m’avez demandé de venir prier avec votre femme, dis-je à l’homme ; prions. » Et je m’agenouillai. Mais à peine avais-je ouvert les lèvres par ces mots : « Notre Père qui es aux cieux », que ma conscience me dit au-dedans : « Oses-tu te moquer de Dieu ? Oses-tu t’agenouiller et l’appeler Père avec cette demi-couronne dans ta poche ? » Il me vint alors un combat tel que je n’en ai jamais connu ni avant ni depuis. Comment j’achevai cette prière, je ne le sais pas, et si les paroles prononcées étaient suivies ou décousues, je ne saurais le dire ; mais je me relevai dans une grande détresse d’esprit.
Le pauvre père se tourna vers moi et me dit : « Vous voyez dans quel terrible état nous sommes, monsieur ; si vous pouvez nous aider, pour l’amour de Dieu, faites-le ! » Juste à ce moment, cette parole jaillit dans mon esprit : « Donne à celui qui te demande », et la parole du roi est puissante. Je mis la main dans ma poche et, en tirant lentement la demi-couronne, je la donnai à l’homme, lui disant qu’il pouvait sembler peu de chose pour moi de les secourir, vu que j’étais relativement à l’aise, mais qu’en me séparant de cette pièce je lui donnais tout ce que j’avais ; que ce que j’avais essayé de lui dire était bien vrai : Dieu était réellement un Père, et l’on pouvait se confier en lui. Toute la joie revint à pleine marée dans mon cœur ; je pouvais alors tout dire et le sentir, et l’obstacle à la bénédiction avait disparu — disparu, je l’espère, pour toujours.
Non seulement la vie de la pauvre femme fut sauvée, mais je compris que ma vie aussi était sauvée ! Elle aurait pu faire naufrage — elle aurait probablement fait naufrage, en tant que vie chrétienne — si la grâce n’avait pas vaincu à ce moment-là, et si l’on n’avait pas obéi aux sollicitations de l’Esprit de Dieu. Je me rappelle bien comment, cette nuit-là, en rentrant à mon logis, j’avais le cœur aussi léger que la bourse. Les rues solitaires et désertes résonnèrent d’un cantique de louange que je ne pouvais retenir. Quand je pris mon bol de gruau avant de me coucher, je ne l’aurais pas échangé contre un festin de prince. Agenouillé au bord de mon lit, je rappelai au Seigneur sa propre Parole, que celui qui a pitié du pauvre prête à l’Éternel : je lui demandai de ne pas faire durer mon prêt longtemps, sinon je n’aurais pas de dîner le lendemain ; et, la paix au-dedans et la paix au-dehors, je passai une nuit heureuse et reposante.
Le lendemain matin, pour le déjeuner, il me restait mon assiette de bouillie d’avoine, et avant que je l’eusse achevée, on entendit frapper le facteur à la porte. Je n’avais pas l’habitude de recevoir des lettres le lundi, car mes parents et la plupart de mes amis s’abstenaient de poster le samedi ; aussi fus-je quelque peu surpris quand la logeuse entra, tenant une lettre ou un paquet dans sa main mouillée, couverte de son tablier. Je regardai la lettre, mais je ne pus reconnaître l’écriture. C’était une main étrangère, ou une écriture déguisée, et le cachet de la poste était brouillé. D’où elle venait, je ne pouvais le dire. En ouvrant l’enveloppe, je n’y trouvai rien d’écrit ; mais dans une feuille de papier blanc était pliée une paire de gants de chevreau, d’où, comme je les ouvrais tout étonné, un demi-souverain tomba à terre. « Loué soit le Seigneur ! m’écriai-je ; quatre cents pour cent pour un placement de douze heures, voilà un bon intérêt. Comme les négociants de Hull seraient contents s’ils pouvaient prêter leur argent à un tel taux ! » Je résolus séance tenante qu’une banque qui ne pouvait pas faire faillite aurait mes économies ou mes gains, selon le cas — résolution que je n’ai pas encore appris à regretter.
Je ne saurais vous dire combien de fois ma pensée est revenue à cet incident, ni tout le secours qu’il m’a apporté dans des circonstances difficiles au cours de ma vie. Si nous sommes fidèles à Dieu dans les petites choses, nous acquerrons une expérience et une force qui nous seront utiles dans les épreuves plus sérieuses de la vie.
Chapitre 3 terminé
La préparation au service