Chapitre 6 · 6 min de lecture · 7 min d’écoute
Première et dernière danse
J’ÉTAIS devenue, à cette époque, une assez grande fille, si bien que ma mère s’arrangea pour que je reste à la maison, que je fasse le ménage et que je m’occupe des plus jeunes enfants pendant qu’elle allait faire des journées au-dehors. Ma sœur aînée se plaça comme domestique, et tout le soin de quatre petits me retomba sur les bras — chose qui ne me plaisait pas du tout.
Vers ce temps-là, mes parents s’établirent à Albany, où il y avait une Église méthodiste africaine. Mon père et ma mère entrèrent tous deux dans cette Église et allaient régulièrement à tous les services, emmenant tous les enfants avec eux. Ce fut la première fois de ma vie que je fus capable de comprendre, avec quelque intelligence, ce qu’était la religion. Le pasteur venait souvent chez nous, chantant, priant et s’entretenant avec nous tous. Ces visites me remuèrent profondément, et je commençai à voir dans la religion une telle beauté que je résolus de servir Dieu quoi qu’il arrivât. Mais cette résolution fut bientôt rompue, car je l’avais prise dans ma propre force.
Les pompes et les vanités de ce monde se mirent à occuper mon attention comme jamais auparavant. J’étais juste à l’âge où l’on se laisse entraîner par de mauvaises fréquentations. J’obtenais de ma mère la permission de rendre visite à quelques-unes des filles, et puis je m’en allais à une soirée ; une fois même, j’allai au théâtre, la seule fois de ma vie que j’y sois allée. Ma mère le découvrit, et me punit si sévèrement que je n’eus plus jamais envie d’y retourner. Ainsi troquai-je les choses du royaume contre les sottises du monde.
Pendant tout ce temps, la conviction me poursuivait, et il y avait des moments où j’éprouvais un faible désir de servir le Seigneur ; mais j’avais goûté au monde, et je pensais ne pouvoir renoncer à ses vains plaisirs. Le Saint-Esprit semblait ne plus lutter avec moi ; j’étais, en apparence, abandonnée à me rassasier du monde et de ses plaisirs. Pourtant je n’oubliai pas tout à fait Dieu. J’allais à l’église et je disais mes prières, quoique moins souvent qu’autrefois. Je rends grâces à mon Père céleste de ce qu’il ne m’abandonna pas tout à fait à ma propre destruction, mais me poursuivit, tantôt en me rendant mes plaisirs amers, tantôt en déjouant mes projets de bonheur mondain, et en me gardant très miséricordieusement de suivre jusqu’au bout le penchant de mon cœur.
Mes parents avaient, à cette époque, beaucoup de soucis avec ma sœur aînée, qui s’enfuyait de la maison pour aller au bal — un lieu qui nous était interdit à tous. La première fois que j’essayai de danser, ce fut à une veillée de courtepointe, où les garçons vinrent le soir et amenèrent avec eux un vieillard pour jouer du violon. Je refusai plusieurs invitations, craignant que ma mère ne vînt ou ne m’envoyât chercher ; mais, comme elle n’en fit rien, je cédai aux instances du vieux violoneux et m’avançai avec lui sur la piste pour danser.
La dernière fois que je m’essayai publiquement à la danse, il me sembla sentir une lourde main sur mon bras, qui me tirait hors de la piste. J’eus si peur que je tombai ; tout le monde se pressa autour de moi pour demander ce que j’avais, croyant que j’étais malade. Je leur dis que je n’étais pas malade, mais que c’était mal pour moi de danser. Des rires aussi bruyants et aussi moqueurs que ceux qui accueillirent ma réponse, il me semble qu’on en entend rarement de ce côté-ci des portes du tourment, et seulement quand elles s’ouvrent pour laisser entrer un chrétien de profession au cœur faux. Ils me traitèrent de « petite sotte de méthodiste » et me pressèrent d’essayer encore. Par fausse honte, j’essayai de nouveau, mais je n’avais fait que quelques pas quand je fus prise d’une sensation d’étouffement, et je sentis la même lourde étreinte sur mon bras, tandis qu’à mes oreilles une voix ne cessait de répéter : « Repens-toi ! repens-toi ! » Je quittai aussitôt la piste et me laissai tomber sur un siège. L’assistance se rassembla autour de moi, mais non plus avec des rires moqueurs comme auparavant ; une présence invisible semblait remplir le lieu. Le bal prit fin — tous s’en allant en grand silence. Ainsi fus-je encore « arrachée comme un tison du feu ».
Si je m’étais obstinée à danser, je crois que Dieu m’aurait frappée de mort sur-le-champ. Cher lecteur, vous livrez-vous à cette folie séduisante de la danse ? Réfléchissez un instant ; demandez-vous : À quoi bon toute cette dissipation du corps et de l’esprit ? Vous ruinez votre santé, vous gaspillez votre argent, et vous perdez tout goût pour les choses spirituelles. Quel bien cela vous fait-il ? La danse vous aide-t-elle à devenir un meilleur chrétien ? Rend-elle plus lumineuses vos espérances de bonheur au-delà de la tombe ? Le Saint-Esprit murmure au plus profond de votre âme de sortir du milieu des méchants et de vous séparer.
On me dit souvent que la Bible ne condamne pas la danse — que David a dansé. Oui, David a dansé, mais il dansait pour exprimer devant le Seigneur sa pieuse joie. De même Myriam a dansé, mais c’était un acte d’adoration, accompagné d’un cantique de louange. La fille d’Hérode, qui était païenne, a dansé, et sa danse a causé la décapitation de l’un des serviteurs de Dieu. Trouvez-vous dans ces exemples quoi que ce soit qui autorise la danse ? Non, non ; mille fois non. Ôtez vos idoles, et donnez à Dieu votre cœur tout entier.
Après le bal dont j’ai parlé, je passai plusieurs jours et plusieurs nuits dans une angoisse de prière, demandant à Dieu d’avoir pitié de moi ; mais le voile était encore sur mon cœur. Peu après, on donna une grande soirée, à laquelle toute notre famille fut invitée. Je ne tenais pas à y aller, mais ma mère insista pour que j’y aille, disant que cela me ferait du bien, car je broyais du noir depuis plusieurs jours. J’allai donc à la soirée. Là, je ris et je chantai, je pris part à tous les jeux de la soirée, et bientôt ma conviction de péché se dissipa, et de folles distractions prirent sa place.
Mères, vous ne savez ce que vous faites quand vous pressez votre fille d’aller aux soirées pour la rendre plus gaie. Peut-être causez-vous la perdition éternelle de cette fille. Que Dieu vous aide, mères, à faire ce qui est juste.
Chapitre 6 terminé
Première et dernière danse