Homélie sur le paralytique descendu par le toit
John Chrysostom

Sermon · 46 min de lecture · Avancé

Homélie sur le paralytique descendu par le toit

Portrait de John Chrysostom John Chrysostom

Texte

Jean 5:1-15

En bref

Chrysostome trouve un « trésor riche et vaste » dans la patience de l’homme couché trente-huit ans près de la piscine, puis montre qu’il n’est pas le paralytique descendu par le toit : l’un était seul, l’autre porté par des amis ; l’un fut d’abord guéri dans son corps, l’autre d’abord pardonné. Christ traite chacun selon son besoin, et prouve qu’il peut pardonner les péchés comme Dieu le fait.

1. Rencontrant naguère l’histoire du paralytique qui gisait sur son grabat au bord de la piscine, nous y avons découvert un trésor riche et vaste, non point en creusant la terre, mais en plongeant dans son cœur : nous avons trouvé un trésor qui ne renfermait ni argent, ni or, ni pierres précieuses, mais l’endurance, et la sagesse, et la patience, et une grande espérance en Dieu, ce qui vaut plus que toute sorte de joyau ou de source de richesse. Car les richesses matérielles sont exposées aux desseins des voleurs, aux récits des calomniateurs, à la violence des cambrioleurs et à la scélératesse des serviteurs ; et lorsqu’elles ont échappé à tout cela, souvent elles attirent la plus grande ruine sur ceux qui les possèdent, en excitant les regards des envieux et en faisant naître ainsi d’innombrables tempêtes de malheurs. Mais les richesses spirituelles échappent à toutes ces occasions de dommage et sont au-dessus de tout outrage de cette sorte, se riant à la fois des voleurs, des cambrioleurs, des médisants, des calomniateurs, et de la mort elle-même. Car la mort ne les sépare point de celui qui les possède ; au contraire, c’est alors surtout que leur possession est assurée à leurs maîtres : elles les accompagnent dans leur voyage vers l’autre monde, elles sont transplantées avec eux dans la vie future, elles deviennent les admirables avocates de ceux avec qui elles s’en vont d’ici-bas, et leur rendent le juge propice.

Cette richesse, nous l’avons trouvée en grande abondance, amassée dans l’âme du paralytique. Et vous en êtes témoins, vous qui, avec un grand zèle, avez puisé à longs traits dans ce trésor sans pourtant l’épuiser. Car telle est la nature de la richesse spirituelle : elle ressemble aux sources d’eau, ou plutôt elle en surpasse l’abondance, et elle est la plus abondante lorsqu’elle a le plus de monde pour y puiser. Car lorsqu’elle entre dans l’âme d’un homme, elle ne se divise pas, elle ne diminue pas, mais, venant tout entière à chacun, elle demeure sans cesse inépuisée, incapable de jamais tarir : c’est précisément ce qui arriva alors. Car bien que tant de gens aient eu recours à ce trésor et que tous y puisent autant qu’ils le peuvent — mais pourquoi parler de vous, puisqu’il a enrichi des foules innombrables depuis ce temps jusqu’à ce jour, et qu’il demeure pourtant dans sa perfection première ? Ne nous lassons donc pas de recourir à cette source de richesse spirituelle ; mais, autant qu’il est possible, puisons-y encore à longs traits aujourd’hui, et contemplons notre Seigneur miséricordieux, contemplons son patient serviteur. Il y avait trente-huit ans qu’il luttait contre une infirmité incurable et qu’il en était sans cesse tourmenté ; et pourtant il ne murmura pas, il ne proféra pas une parole de blasphème, il n’accusa pas son Créateur, mais il supporta son malheur avec courage et une grande douceur. Et d’où cela paraît-il ? direz-vous ; car l’Écriture ne nous a rien appris clairement de sa vie passée, mais seulement qu’il était depuis trente-huit ans dans son infirmité ; elle n’a pas ajouté un mot pour prouver qu’il ne montra ni mécontentement, ni colère, ni humeur. Et pourtant elle l’a rendu manifeste aussi, pour qui veut y prêter une attention soigneuse, au lieu de le regarder avec une curiosité distraite et négligente. Car lorsque vous entendez qu’à l’approche du Christ, qui lui était inconnu et qu’il regardait comme un simple homme, il lui parla avec une si grande douceur, vous pouvez discerner quelle fut auparavant sa sagesse. En effet, lorsque Jésus lui dit : « Veux-tu être guéri? », il ne fit pas la réponse naturelle : « Tu me vois, moi qui suis couché depuis si longtemps, malade de paralysie, et tu me demandes si je veux être guéri ? Es-tu venu insulter à ma détresse, me faire des reproches, te rire de moi et te moquer de mon malheur ? » Il ne dit ni ne conçut rien de semblable, mais il acquiesça avec douceur : « Seigneur ». Or si, après trente-huit ans, il était ainsi doux et paisible, alors que toute la vigueur et la force de ses facultés étaient brisées, considérez ce qu’il dut être au début de son épreuve. Car sachez-le bien, les malades ne sont pas si difficiles à contenter au commencement de leur mal qu’après un long espace de temps : ils deviennent alors tout à fait intraitables, tout à fait insupportables à tous, quand la maladie se prolonge. Mais puisque lui, après tant d’années, se montrait si sage et répondait avec tant de patience, il est bien évident que, durant tout le temps précédent aussi, il avait supporté ce malheur avec une grande reconnaissance.

Méditant donc ces choses, imitons la patience de notre compagnon de service : car sa paralysie suffit à affermir nos âmes ; nul, en effet, ne saurait être assez lâche et assez indolent, après avoir considéré la grandeur de ce malheur, pour ne pas supporter avec courage tous les maux qui peuvent lui advenir, fussent-ils plus intolérables que tous ceux que l’on ait jamais connus. Car non seulement sa guérison, mais aussi sa maladie est devenue pour nous la cause du plus grand bien : sa guérison a excité l’âme des auditeurs à dire la louange du Seigneur, et sa maladie et son infirmité vous ont encouragés à la patience et poussés à égaler son zèle ; ou plutôt elles vous ont montré l’amour de Dieu pour les hommes. Car le fait même que cet homme ait été livré à une telle maladie, et la longue durée de son infirmité, sont le signe du plus grand soin pour son bien. De même, en effet, que l’orfèvre, ayant jeté un morceau d’or dans la fournaise, le laisse éprouver par le feu jusqu’au moment où il le voit devenu plus pur, de même Dieu permet que les âmes des hommes soient éprouvées par les afflictions jusqu’à ce qu’elles deviennent pures et transparentes et qu’elles aient recueilli un grand profit de ce criblage : c’est pourquoi c’est là la plus grande sorte de bienfait.

2. Ne nous troublons donc pas et ne nous effrayons pas quand les épreuves fondent sur nous. Car si l’orfèvre sait combien de temps il doit laisser le morceau d’or dans la fournaise, et quand il doit l’en retirer, et ne permet pas qu’il demeure dans le feu jusqu’à ce qu’il soit détruit et consumé, à bien plus forte raison Dieu le sait-il ; et lorsqu’il voit que nous sommes devenus plus purs, il nous délivre de nos épreuves, afin que nous ne soyons pas renversés et abattus par la multiplication de nos maux. Ne murmurons donc pas et ne perdons pas courage lorsque quelque chose d’inattendu nous arrive ; mais laissons celui qui connaît exactement ces choses éprouver nos cœurs par le feu aussi longtemps qu’il lui plaît : car il le fait dans un dessein utile, et en vue du profit de ceux qui sont éprouvés.

C’est pourquoi un sage nous avertit en disant : Mon fils, si tu viens servir le Seigneur, prépare ton âme à la tentation, dirige droit ton cœur, endure avec constance et ne te hâte point au temps de l’épreuve ; soumets-toi à lui, dit-il, en toutes choses ; car il sait exactement quand il convient de nous tirer de la fournaise du mal. Nous devons donc en toute circonstance nous soumettre à lui et toujours rendre grâces, et tout supporter de bon cœur, qu’il nous accorde des bienfaits ou des châtiments, car cela aussi est une sorte de bienfait. Le médecin, en effet, non seulement lorsqu’il baigne et nourrit le malade et le conduit dans d’agréables jardins, mais aussi lorsqu’il emploie le cautère et le fer, n’en est pas moins médecin ; et un père, non seulement lorsqu’il caresse son fils, mais aussi lorsqu’il le chasse de sa maison, lorsqu’il le réprimande et le châtie, n’en est pas moins père, tout autant que lorsqu’il le loue. Sachant donc que Dieu est plus tendrement aimant que tous les médecins, ne vous enquérez pas avec trop de curiosité de son traitement et ne lui en demandez pas compte ; mais, qu’il lui plaise de nous laisser libres ou de nous punir, offrons-nous également à l’un et à l’autre ; car par l’un comme par l’autre il cherche à nous ramener à la santé et à la communion avec lui-même ; il connaît les besoins de chacun, et ce qui est utile à chacun, et comment et de quelle manière nous devons être sauvés, et c’est par ce chemin qu’il nous conduit. Suivons-le donc partout où il nous l’ordonne, et ne regardons pas de trop près s’il nous commande de marcher par un chemin uni et facile, ou par un chemin difficile et raboteux : comme ce fut le cas pour ce paralytique. C’était une sorte de bienfait, assurément, que son âme fût purifiée par la longue durée de sa souffrance, livrée à l’épreuve ardente de l’affliction comme à une sorte de fournaise ; mais c’en était un autre, non moindre que celui-là, que Dieu fût présent avec lui au milieu des épreuves et lui accordât une grande consolation. C’est lui qui le fortifiait, qui le soutenait, qui lui tendait la main et ne le laissait pas tomber. Mais lorsque vous entendez que c’était Dieu lui-même, ne privez pas le paralytique de la louange qui lui est due, ni lui ni aucun autre homme qui est éprouvé et qui pourtant endure avec constance. Car fussions-nous infiniment sages, fussions-nous plus puissants et plus forts que tous les hommes, sans sa grâce nous ne pourrons pas résister même à la tentation la plus ordinaire. Et pourquoi parler d’êtres aussi chétifs et aussi misérables que nous ? Car quand on serait un Paul, ou un Pierre, ou un Jacques, ou un Jean, si l’on était privé du secours divin, on serait aisément confondu, renversé et jeté à terre. Et à l’appui de ces paroles, je vais vous lire les propres paroles du Christ ; car il dit à Pierre : « Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ». Que signifie « cribler » ? Tourner et retourner, secouer, agiter, briser et tourmenter, ce qui arrive aux choses que l’on vanne ; mais moi, dit-il, je l’ai retenu, sachant que vous n’êtes pas capables de supporter l’épreuve ; car l’expression « afin que ta foi ne défaille point » est la parole de quelqu’un qui fait entendre que, s’il l’avait permis, sa foi aurait défailli. Or si Pierre, qui aimait le Christ si ardemment, qui exposa pour lui sa vie d’innombrables fois, qui s’élança au premier rang dans le chœur apostolique, qui fut proclamé bienheureux par son Maître et appelé Pierre pour cette raison qu’il gardait une prise ferme et inébranlable sur la foi, aurait été emporté et serait déchu de sa profession si le Christ avait permis au diable de l’éprouver autant qu’il le désirait, quel autre homme pourra tenir debout sans son secours ? C’est pourquoi Paul dit aussi : « Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces; mais avec la tentation il préparera aussi le moyen d’en sortir, afin que vous puissiez la supporter. » Car il ne dit pas seulement qu’il ne permet pas qu’une épreuve nous soit infligée au-delà de nos forces ; mais même dans celle qui est proportionnée à nos forces, il est présent pour nous la faire traverser et pour nous affermir, pourvu seulement que nous apportions d’abord nous-mêmes les moyens qui sont à notre disposition, tels que le zèle, l’espérance en lui, l’action de grâces, l’endurance, la patience. Car non seulement dans les dangers qui dépassent nos forces, mais aussi dans ceux qui leur sont proportionnés, nous avons besoin de l’assistance divine, si nous voulons tenir bon avec courage ; car il est dit ailleurs encore : « de même que les souffrances de Christ abondent en nous, de même notre consolation abonde par Christ », et cela « afin que, par la consolation dont nous sommes l’objet de la part de Dieu, nous puissions consoler ceux qui se trouvent dans quelque affliction ». Ainsi donc, celui qui consolait cet homme est le même qui avait permis que l’épreuve lui fût infligée. Et maintenant, observez, après la guérison, quelle tendresse il montre. Car il ne le laissa pas pour s’en aller, mais l’ayant trouvé dans le temple, il lui dit : « Voici, tu as été guéri; ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire. » Car s’il avait permis le châtiment parce qu’il le haïssait, il ne l’en aurait pas délivré, il n’aurait pas pourvu à sa sûreté future ; mais l’expression « de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire » est la parole de quelqu’un qui veut prévenir les maux à venir. Il mit fin à la maladie, mais non au combat ; il chassa l’infirmité, mais non la crainte de l’infirmité, afin que le bienfait accompli demeurât inébranlable. C’est le propre d’un médecin au cœur tendre, non seulement de mettre fin aux douleurs présentes, mais encore de pourvoir à la sûreté future ; et c’est ce que fit aussi le Christ, affermissant son âme par le souvenir des événements passés. Car, voyant que, lorsque les choses qui nous affligent se sont éloignées, leur souvenir s’éloigne souvent avec elles, lui, qui voulait que ce souvenir demeurât toujours, dit : « ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire. »

3. Au reste, on peut discerner sa prévoyance et ses égards non seulement par là, mais encore par ce qui semble être un reproche. Car il ne fit point un étalage public de ses péchés ; il lui dit bien qu’il souffrait ce qu’il souffrait à cause de ses péchés, mais quels étaient ces péchés, il ne le révéla pas ; il ne dit pas non plus « tu as péché » ou « tu as transgressé », mais il fit entendre la chose par une seule et simple parole : « ne pèche plus » ; et, en ayant dit juste assez pour l’en faire souvenir, il le rendit plus vigilant à l’égard de l’avenir, et en même temps il nous manifesta à tous la patience, le courage et la sagesse de cet homme, en le réduisant à la nécessité de déplorer publiquement son malheur et en faisant paraître le zèle dont il usait lui-même en sa faveur : car « pendant que j’y vais », dit-il, « un autre descend avant moi » ; et pourtant il n’exposa point publiquement ses péchés. Car, de même que nous désirons nous-mêmes jeter un voile sur nos péchés, ainsi Dieu le désire-t-il bien plus que nous : c’est pourquoi il opéra la guérison en présence de tous, mais il donne l’exhortation ou le conseil en particulier. Car jamais il ne fait un étalage public de nos péchés, sinon lorsqu’il voit les hommes y demeurer insensibles. Car lorsqu’il dit : « j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire », il parle ainsi dans le temps présent afin que nous n’entendions pas ces paroles dans le temps à venir. Il menace, il nous expose en ce monde, afin de n’avoir pas à nous exposer dans l’autre ; de même qu’il menaça de renverser la ville des Ninivites pour cette raison même, afin de n’avoir pas à la renverser. Car s’il voulait publier nos péchés, il n’annoncerait pas d’avance qu’il les publiera ; mais, en fait, il fait cette annonce afin que, rendus sobres par la crainte d’être exposés, sinon aussi par la crainte du châtiment, nous nous purifiions de tous. C’est encore ce qui a lieu dans le baptême : car il conduit l’homme à la piscine d’eau sans découvrir ses péchés à personne ; il présente pourtant publiquement le bienfait et le rend manifeste à tous, tandis que les péchés de l’homme ne sont connus de personne, sinon de Dieu lui-même et de celui qui en reçoit le pardon. C’est encore ce qui eut lieu dans le cas de ce paralytique : il fait le reproche sans la présence de témoins, ou plutôt cette parole n’est pas seulement un reproche, mais aussi une justification ; il se justifie pour ainsi dire de l’avoir si longtemps maltraité, lui disant et lui prouvant que ce n’était pas sans cause ni sans dessein qu’il l’avait laissé si longtemps affligé, car il lui rappela ses péchés et lui déclara la cause de son infirmité. Car, lisons-nous, « Jésus le trouva dans le temple, et lui dit » : « ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire. »

Et maintenant, puisque nous avons retiré tant de profit du récit touchant le premier paralytique, tournons-nous vers l’autre, celui qui nous est présenté dans l’Évangile de saint Matthieu. Car dans les mines, quand quelqu’un vient à trouver une parcelle d’or, il creuse de nouveau au même endroit ; et je sais que beaucoup de ceux qui lisent sans attention s’imaginent que c’est un seul et même paralytique que nous présentent les quatre évangélistes : mais il n’en est pas ainsi. Il vous faut donc être sur vos gardes et prêter à la chose une attention soigneuse. Car la question ne porte pas sur des sujets ordinaires, et ce discours, une fois qu’il aura reçu sa juste solution, servira contre les Grecs, contre les Juifs et contre beaucoup d’hérétiques. Car c’est ainsi que tous accusent les évangélistes d’être en lutte et en désaccord : or il n’en est rien, à Dieu ne plaise ! mais, bien que l’apparence extérieure soit différente, la grâce de l’Esprit qui agit sur l’âme de chacun est une, et là où est la grâce de l’Esprit, là sont l’amour, la joie et la paix ; et là ne sont ni la guerre ni la dispute, ni la lutte ni la contention. Comment donc montrerons-nous clairement que ce paralytique n’est pas le même que l’autre, mais un homme différent ? Par bien des indices : par le lieu et le temps, par la saison et le jour, par la manière de la guérison, par la venue du médecin et par l’abandon où se trouvait l’homme qui fut guéri. Et qu’importe ? dira quelqu’un : car beaucoup d’évangélistes n’ont-ils pas fait des récits divers d’autres miracles ? Oui, mais c’est une chose de faire des récits divers, et une autre de faire des récits contradictoires ; car les premiers ne causent ni discorde ni dispute : mais ce qui nous est maintenant présenté est un cas de contradiction flagrante, à moins qu’on ne prouve que le paralytique de la piscine était un autre homme que celui que décrivent les trois autres évangélistes. Or, pour que vous compreniez quelle différence il y a entre des récits divers et des récits contradictoires, l’un des évangélistes a dit que le Christ porta la croix, un autre que Simon de Cyrène la porta : mais cela ne cause ni contradiction ni dispute. « Et comment, dites-vous, n’y a-t-il point de contradiction entre ces deux affirmations, qu’il la porta et qu’il ne la porta pas ? » Parce que l’une et l’autre chose eurent lieu. Quand ils sortirent du prétoire, le Christ la portait ; mais, comme ils avançaient, Simon la prit de ses mains et la porta. De même, au sujet des brigands, l’un dit que les deux blasphémaient ; un autre, que l’un d’eux reprit celui qui insultait le Seigneur. Et pourtant ici non plus il n’y a point de contradiction : car ici encore les deux choses eurent lieu, et au commencement les deux hommes se conduisirent mal ; mais ensuite, quand survinrent les signes, quand la terre trembla, que les rochers se fendirent et que le soleil s’obscurcit, l’un d’eux se convertit, devint plus humble, reconnut le Crucifié et confessa sa royauté. Car, pour vous empêcher de supposer que cela se fit par quelque force contraignante, comme si quelqu’un le poussait du dedans, et pour lever votre embarras, il vous montre cet homme sur la croix, encore attaché à son ancienne méchanceté, afin que vous perceviez que sa conversion s’opéra du dedans et de son propre cœur, aidé par la grâce de Dieu, et qu’ainsi il devint meilleur.

4. Et l’on peut recueillir dans les Évangiles beaucoup d’autres exemples de ce genre, qui semblent laisser soupçonner une contradiction là où il n’y en a point de réelle, la vérité étant que certains faits ont été rapportés par tel écrivain, d’autres par tel autre ; ou bien, s’ils ne sont pas arrivés à la même heure, qu’un auteur a rapporté l’événement antérieur, un autre le suivant ; mais dans le cas présent il n’y a rien de tel : la multitude des preuves que j’ai mentionnées démontre au contraire, à ceux qui prêtent à la chose la moindre attention, que le paralytique n’était pas le même homme dans les deux récits. Et ce ne serait pas une faible preuve pour démontrer que les évangélistes s’accordent entre eux et ne sont point en désaccord. Car si c’était le même homme, grande serait la discorde entre les deux récits ; mais si c’en est un autre, toute matière à dispute est détruite.

Eh bien, je vais maintenant exposer les raisons mêmes pour lesquelles j’affirme que cet homme n’est pas le même que l’autre. Quelles sont-elles ? L’un est guéri à Jérusalem, l’autre à Capernaüm ; l’un près de la piscine, l’autre dans une maison ; voilà la preuve tirée du lieu. Le premier, pendant la fête : voilà la preuve tirée du temps solennel. Le premier souffrait de son infirmité depuis trente-huit ans ; de l’autre, l’évangéliste ne rapporte rien de tel : voilà la preuve tirée de la durée. Le premier fut guéri le jour du sabbat : voilà la preuve tirée du jour ; car si celui-ci aussi avait été guéri le jour du sabbat, Matthieu n’aurait pas passé le fait sous silence, et les Juifs qui étaient présents ne se seraient pas tus : eux qui trouvaient à redire pour quelque autre motif, alors même qu’un homme n’était pas guéri le jour du sabbat, se seraient montrés plus violents encore dans leurs accusations contre le Christ, s’ils avaient trouvé une prise de plus dans l’argument du jour sacré. De plus, celui-ci fut amené au Christ ; vers l’autre, c’est le Christ lui-même qui vint, et il n’y avait personne pour l’assister. « Seigneur », disait-il, « je n’ai personne » ; tandis que celui-ci en avait beaucoup qui lui venaient en aide, et qui le descendirent même par le toit. Et chez l’autre, il guérit le corps avant l’âme : car, après avoir guéri sa paralysie, il lui dit alors : « Voici, tu as été guéri; ne pèche plus » ; mais il n’en va pas ainsi dans le cas présent : c’est après avoir guéri son âme, car il lui dit : « Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés », qu’il guérit ensuite sa paralysie. Que cet homme ne soit donc pas le même que l’autre, ces preuves l’ont clairement démontré ; mais il nous reste maintenant à revenir au commencement du récit et à voir comment le Christ guérit l’un et l’autre, et pourquoi de façon différente en chaque cas : pourquoi l’un le jour du sabbat et l’autre non, pourquoi il alla lui-même vers l’un, mais attendit que l’autre lui fût amené, pourquoi il guérit d’abord le corps de l’un et l’âme de l’autre. Car il ne fait pas ces choses sans réflexion ni dessein, puisqu’il est sage et prudent. Soyons donc attentifs, et observons-le pendant qu’il opère la guérison. Car si, lorsque les médecins usent du fer ou du cautère, ou opèrent de quelque autre manière sur un patient mutilé et estropié, et lui retranchent un membre, beaucoup de gens se pressent autour du malade et du médecin qui fait ces choses, combien plus devons-nous agir ainsi dans le cas présent, à proportion que le médecin est plus grand et le mal plus grave, puisqu’il ne peut être redressé par l’art humain, mais seulement par la grâce divine ! Là, il faut voir la peau qu’on incise, le pus qui s’écoule, le sang qui jaillit, et endurer le grand malaise que cause ce spectacle, une grande peine et une grande tristesse, non seulement à la vue des plaies, mais aussi à cause des souffrances qu’endurent ceux que l’on brûle ou que l’on taille ; car nul n’a le cœur assez dur pour se tenir près de ceux qui souffrent ces choses, et les entendre pousser des cris, sans être lui-même bouleversé et troublé, et sans ressentir un grand abattement d’esprit ; et pourtant nous supportons tout cela, tant nous désirons assister à l’opération. Mais ici, rien de semblable à voir : point de feu appliqué, point d’instrument plongé dans la chair, point de sang qui coule, point de douleur ni de cris chez le patient ; et la raison en est la sagesse de celui qui guérit, qui n’a besoin d’aucun de ces secours extérieurs, mais se suffit pleinement à elle-même. Car il lui suffit de prononcer un ordre, et toute détresse cesse. Et ce qui étonne, ce n’est pas seulement qu’il opère la guérison avec tant d’aisance, mais aussi sans douleur, sans causer aucune peine à ceux qu’il guérit.

Puis donc que la merveille est plus grande et la guérison plus importante, et que le plaisir offert aux spectateurs n’est mêlé d’aucune sorte de tristesse, contemplons maintenant avec soin le Christ à l’œuvre, pendant qu’il guérit. « Jésus, étant monté dans une barque, traversa la mer, et alla dans sa ville. Et voici, on lui amena un paralytique couché sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique: Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. » Or ces hommes étaient inférieurs au centenier quant à la foi, mais supérieurs à l’impotent de la piscine. Car le premier n’invita pas le médecin chez lui et n’amena pas non plus le malade au médecin ; mais il s’approcha de lui comme de Dieu et dit : « dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. » Ces hommes-ci n’invitèrent pas le médecin à la maison, et en cela ils sont à égalité avec le centenier ; mais ils amenèrent le malade au médecin, et en cela ils lui sont inférieurs, parce qu’ils ne dirent pas : « dis seulement un mot ». Ils valent pourtant bien mieux que l’homme couché près de la piscine. Car celui-ci disait : « Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau est agitée » ; mais ces hommes savaient que le Christ n’avait besoin ni d’eau, ni de piscine, ni de rien de semblable. Néanmoins le Christ délivra de leurs maux non seulement le serviteur du centenier, mais aussi les deux autres, et il ne dit pas : « Parce que tu as offert une moindre mesure de foi, la guérison que tu reçois sera à proportion » ; mais il renvoya celui qui avait montré la plus grande foi avec éloge et honneur, en disant : « même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi. » À celui qui montra moins de foi que lui, il n’accorda aucune louange, et pourtant il ne le priva pas de la guérison ; non ! pas même celui qui ne montra aucune foi. Mais de même que les médecins, en guérissant le même mal, reçoivent de l’un cent pièces d’or, d’autres la moitié, d’autres moins encore, et de certains rien du tout, ainsi le Christ reçut du centenier une foi grande et indicible, de cet homme-ci une foi moindre, et de l’autre pas même une foi ordinaire, et pourtant il les guérit tous. Pour quelle raison donc jugea-t-il digne de son bienfait celui qui n’avait fait aucun dépôt de foi ? Parce que, s’il ne montra point de foi, ce n’était ni par nonchalance, ni par insensibilité d’âme, mais parce qu’il ignorait le Christ et n’avait jamais entendu parler d’aucun de ses miracles, petit ou grand. C’est pourquoi cet homme obtint l’indulgence ; et c’est ce que l’évangéliste laisse entendre à mots couverts lorsqu’il dit qu’il « ne savait pas qui c’était » ; il ne le reconnut de vue que lorsqu’il le rencontra une seconde fois.

5. Il en est, à la vérité, qui disent que cet homme fut guéri uniquement parce que ceux qui l’apportaient avaient cru ; mais il n’en est rien. Car ces mots : « voyant leur foi » ne se rapportent pas seulement à ceux qui apportèrent cet homme, mais aussi à l’homme qu’on apportait. Pourquoi cela ? « Un homme n’est-il pas guéri », direz-vous, « parce qu’un autre a cru ? » Pour ma part, je ne le pense pas, à moins que, par l’immaturité de l’âge ou par l’excès de l’infirmité, il ne soit en quelque façon incapable de croire. Comment se fait-il donc, direz-vous, que dans le cas de la Cananéenne la mère ait cru et que la fille ait été guérie ? et comment se fait-il que le serviteur du centenier qui avait cru se soit levé de son lit de maladie et ait été sauvé ? C’est que les malades eux-mêmes n’étaient pas en état de croire. Écoutez donc ce que dit la Cananéenne : « Ma fille est cruellement tourmentée par le démon », et elle tombe tantôt dans l’eau, tantôt dans le feu. Or comment aurait-elle pu croire, celle dont l’esprit était obscurci et possédé par un démon, qui n’était jamais capable de se maîtriser, qui n’avait pas son bon sens ? Comme donc dans le cas de la Cananéenne, ainsi dans celui du centenier : son serviteur gisait malade à la maison, ne connaissant pas lui-même le Christ, ni qui il était. Comment donc aurait-il cru en celui qui lui était inconnu, et dont il n’avait encore fait aucune expérience ? Mais dans le cas qui nous occupe, nous ne pouvons dire cela : car le paralytique crut. D’où cela paraît-il ? De la manière même dont il s’approcha du Christ. Ne vous arrêtez pas simplement à ce qu’on dit, qu’ils descendirent l’homme par le toit ; mais considérez quelle grande chose c’est, pour un malade, d’avoir le courage de supporter cela. Car vous savez sans doute que les malades sont si pusillanimes et si difficiles à contenter que souvent ils refusent les soins qu’on leur administre sur leur lit de douleur, et préfèrent supporter la souffrance qui vient de leurs maux plutôt que de subir l’ennui que causent les remèdes. Mais cet homme eut le courage de sortir de la maison, de se faire porter au milieu de la place publique, et de se montrer en présence de la foule. Et c’est l’habitude des malades de mourir de leur mal plutôt que de découvrir leurs misères personnelles. Ce malade, cependant, n’agit pas ainsi ; mais quand il vit que le lieu de l’assemblée était plein, les abords fermés, le port du refuge obstrué, il consentit à être descendu par le toit. Tant le désir est ingénieux en expédients, tant l’amour est riche en ressources ! Car « celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe. » Cet homme ne dit pas à ses amis : « Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi ce tumulte ? Pourquoi forcer le passage ? Attendons que la maison se vide et que l’assemblée se disperse : les foules se retireront, et nous pourrons alors l’approcher en particulier et l’entretenir de ces choses. Pourquoi exposer mes malheurs au milieu de tous les spectateurs, me descendre du haut du toit, et agir d’une manière inconvenante ? » Cet homme ne dit rien de tout cela, ni à lui-même ni à ceux qui le portaient, mais il regarda comme un honneur d’avoir tant de témoins de sa guérison. Et ce n’est pas seulement par cette circonstance qu’on pouvait discerner sa foi, mais aussi par les paroles mêmes du Christ. Car, lorsqu’il eut été descendu et présenté, le Christ lui dit : « Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. » Et lui, entendant ces paroles, ne s’indigna point, ne se plaignit point, ne dit point au médecin : « Que veux-tu dire par là ? Je suis venu pour être guéri d’une chose, et tu en guéris une autre. C’est là une excuse, un prétexte, un voile jeté sur ton impuissance. Remets-tu des péchés qui sont invisibles ? » Il ne dit ni ne pensa rien de tel, mais il attendit, laissant le médecin adopter la méthode de guérison qu’il voulait. C’est pourquoi aussi le Christ n’alla pas vers lui, mais attendit qu’il vînt, afin de manifester sa foi à tous. Car ne pouvait-il pas lui rendre l’entrée facile ? Mais il n’en fit rien, afin de manifester à tous le zèle de cet homme et sa foi fervente. Car, de même qu’il alla vers l’homme qui souffrait depuis trente-huit ans, parce qu’il n’avait personne pour l’aider, de même il attendit que celui-ci vînt à lui, parce qu’il avait beaucoup d’amis, afin de rendre sa foi manifeste en le laissant amener jusqu’à lui, de nous faire connaître l’abandon de l’autre en allant vers lui, et de découvrir le zèle de l’un et la patience de l’autre à tous, et surtout à ceux qui étaient présents. Car certains Juifs envieux et ennemis des hommes avaient coutume de jalouser les bienfaits accordés à leur prochain et de trouver à redire à ses miracles, tantôt à cause du temps sacré, disant qu’il guérissait le jour du sabbat ; tantôt à cause de la vie de ceux qui recevaient le bienfait, disant : « Si cet homme était prophète », il saurait qui est la femme qui le touche ; ne sachant pas que le propre du médecin est de fréquenter les infirmes et d’être sans cesse vu au chevet des malades, non de les éviter ou de fuir leur présence ; et c’est précisément ce qu’il déclara expressément à ces murmurateurs : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. » C’est donc pour les empêcher de reprendre les mêmes accusations qu’il prouve avant tout que ceux qui viennent à lui méritent la guérison, à cause de la foi qu’ils manifestent. C’est pour cela qu’il fit voir l’abandon de l’un, et la foi fervente et le zèle de l’autre ; c’est pour cela qu’il guérit l’un le jour du sabbat, et l’autre un autre jour : afin que, les voyant accuser et reprendre le Christ un autre jour, vous compreniez que, la première fois aussi, ils l’accusaient non par respect pour la loi, mais parce qu’ils ne pouvaient contenir leur propre malignité. Mais pourquoi ne s’appliqua-t-il pas d’abord à guérir le paralytique, et dit-il : « Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés » ? Il le fit avec une grande sagesse. Car c’est la coutume des médecins de détruire la cause première du mal avant d’ôter le mal lui-même. Souvent, par exemple, quand les yeux sont affligés de quelque mauvaise humeur et d’un écoulement corrompu, le médecin, laissant là tout traitement de la vue malade, porte son attention sur la tête, où sont la racine et l’origine de l’infirmité : ainsi agit le Christ. Il réprime avant tout la source du mal. Car la source, la racine et la mère de tous les maux, c’est la nature du péché. C’est lui qui énerve nos corps ; c’est lui qui amène la maladie ; c’est pourquoi aussi, en cette occasion, il dit : « Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. » Et à l’autre il dit : « Voici, tu as été guéri; ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire », faisant entendre à l’un et à l’autre que ces maladies étaient les fruits du péché. Et dès le commencement et l’origine du monde, la maladie, comme suite du péché, s’attaqua au corps de Caïn. Car après le meurtre de son frère, après cet acte de méchanceté, son corps fut sujet à la paralysie. Car le tremblement est la même chose que la paralysie. En effet, lorsque la force qui gouverne un être vivant s’affaiblit et ne peut plus soutenir tous les membres, elle les prive de leur pouvoir naturel de direction, et alors, relâchés, ils tremblent et chancellent.

6. Paul aussi l’a montré : car, reprochant aux Corinthiens un certain péché, il disait : « C’est pour cela qu’il y a parmi vous beaucoup d’infirmes et de malades. » C’est pourquoi le Christ, lui aussi, ôte d’abord la cause du mal, et, ayant dit : « Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés », il relève l’esprit et ranime l’âme abattue ; car cette parole devint agissante, et, pénétrant dans la conscience, elle saisit l’âme même et en chassa toute angoisse. Rien, en effet, ne cause autant de joie et ne donne autant d’assurance que d’être délivré des reproches de sa conscience. Car là où est la rémission des péchés, là est l’adoption filiale. Ainsi, du moins, nous ne pouvons appeler Dieu notre Père avant d’avoir lavé nos péchés dans la piscine de l’eau sainte. C’est lorsque nous en sommes remontés, après avoir déposé ce funeste fardeau, que nous disons : « Notre Père qui es aux cieux. » Mais pourquoi, dans le cas de l’homme infirme depuis trente-huit ans, n’agit-il pas de même, et guérit-il avant tout son corps ? Parce que, par une si longue durée, ses péchés avaient été épuisés : car la grandeur d’une épreuve peut alléger le fardeau des péchés ; ainsi lisons-nous qu’il en fut de Lazare, qui reçut ses maux en entier et fut ensuite consolé ; et ailleurs encore nous lisons : « Consolez, consolez mon peuple », « Parlez au cœur de Jérusalem », « Qu’elle a reçu de la main de l’Éternel Au double de tous ses péchés. » Et le prophète dit encore : « Éternel, tu nous donnes la paix », car tu nous as tout rendu, — montrant que les peines et les châtiments opèrent la rémission des péchés ; et c’est ce que nous pourrions prouver par bien des passages. Il me semble donc que, s’il ne dit rien à cet homme-là de la rémission des péchés, mais le prémunit seulement pour l’avenir, c’est que la peine de ses péchés avait déjà été acquittée par la longue durée de sa maladie ; ou, si telle n’était pas la raison, c’est que cet homme n’était pas encore parvenu à un haut degré de foi touchant le Christ, et que le Seigneur s’adressa d’abord au besoin moindre, à celui qui était manifeste et visible, la santé du corps ; mais dans le cas de l’autre homme il n’agit pas ainsi : comme celui-ci avait plus de foi et une âme plus élevée, il lui parla avant tout de la maladie la plus dangereuse, avec ce dessein encore de faire paraître son égalité de rang avec le Père. Car de même que, dans le premier cas, il guérit le jour du sabbat parce qu’il voulait détourner les hommes de la manière juive de l’observer, et prendre occasion de leurs reproches pour se montrer égal au Père, de même ici encore, sachant d’avance ce qu’ils allaient dire, il prononça ces paroles afin de s’en servir comme d’un point de départ et d’un prétexte pour prouver son égalité de rang avec le Père. Car c’est une chose, quand personne n’accuse ni n’incrimine, d’entrer de soi-même dans un discours sur ces matières, et c’en est une tout autre, quand d’autres en fournissent l’occasion, d’entreprendre la même œuvre dans l’ordre et sous la forme d’une défense. La première manière de démontrer était en effet une pierre d’achoppement pour les auditeurs ; mais l’autre blessait moins et était mieux reçue ; et partout nous le voyons agir ainsi, et manifester son égalité moins par des paroles que par des œuvres. C’est du moins ce que l’évangéliste a donné à entendre lorsqu’il a dit que les Juifs persécutaient Jésus non seulement parce qu’il violait le sabbat, mais aussi parce qu’il disait que Dieu était son Père, se faisant égal à Dieu, ce qui est bien plus grand, car il l’établissait par la démonstration de ses œuvres. Comment donc agissent les envieux et les méchants, et ceux qui cherchent de tous côtés une prise ? « Cet homme blasphème », disent-ils, car « Qui peut pardonner les péchés, si ce n’est Dieu seul? » Comme là-bas ils le persécutaient parce qu’il violait le sabbat, et qu’il prit occasion de leurs reproches pour déclarer son égalité avec le Père sous la forme d’une défense, en disant : « Mon Père agit jusqu’à présent; moi aussi, j’agis », de même ici encore, partant des accusations qu’ils portent, il prouve par elles sa parfaite ressemblance avec le Père. Que disaient-ils en effet ? « Qui peut pardonner les péchés, si ce n’est Dieu seul? » Puis donc qu’eux-mêmes ont posé cette définition, qu’eux-mêmes ont introduit la règle, qu’eux-mêmes ont proclamé la loi, il s’applique à les enlacer dans leurs propres paroles. « Vous avez confessé, dit-il, que la rémission des péchés est un attribut de Dieu seul : mon égalité est donc incontestable. » Et ce ne sont pas ces hommes seuls qui le déclarent, mais aussi le prophète, qui dit ainsi : « Quel Dieu est semblable à toi » ; puis, indiquant son attribut propre, il ajoute : « Qui pardonnes l’iniquité, qui oublies les péchés ». Si donc quelque autre paraît faire de même la même chose, il est Dieu lui aussi, Dieu comme celui-là est Dieu. Mais observons comment le Christ raisonne avec eux, avec quelle douceur, quelle mansuétude, et avec quelle tendresse. « Sur quoi, quelques scribes dirent au-dedans d’eux: Cet homme blasphème. » Ils ne prononcèrent pas la parole, ils ne la publièrent point par la langue, mais ils raisonnaient dans les replis secrets de leur cœur. Que fit donc le Christ ? Il mit au grand jour leurs pensées secrètes avant la démonstration qui regardait la guérison du corps du paralytique, voulant leur prouver la puissance de sa divinité. Car que ce soit un attribut de Dieu seul, un signe de sa divinité, de faire voir les secrets de la pensée, l’Écriture le dit : « seul tu connais le cœur des enfants des hommes ». Voyez-vous que ce mot « seul » n’est pas employé pour opposer le Fils au Père ? Car si le Père seul connaît le cœur, comment le Fils connaît-il les secrets de la pensée ? « car il savait lui-même », est-il dit, « ce qui était dans l’homme » ; et Paul, voulant prouver que la connaissance des choses cachées est un attribut propre de Dieu, dit : « et celui qui sonde les cœurs », montrant que cette expression équivaut à l’appellation de « Dieu ». Car de même que, lorsque je dis : « Celui qui fait pleuvoir », je ne désigne nul autre que Dieu en mentionnant l’œuvre, puisqu’elle n’appartient qu’à lui seul ; et que, lorsque je dis : « Celui qui fait lever le soleil », sans ajouter le mot Dieu, je le désigne pourtant en mentionnant l’œuvre ; de même, quand Paul a dit : « celui qui sonde les cœurs », il a prouvé que sonder le cœur est un attribut de Dieu seul. Car si cette expression n’avait pas eu la même force que le nom de « Dieu » pour désigner celui qui était signifié, il ne l’aurait pas employée absolument et à elle seule. Si en effet ce pouvoir lui était commun avec quelque être créé, nous n’aurions pas su qui était désigné, la communauté du pouvoir jetant la confusion dans l’esprit des auditeurs. Puis donc que ceci paraît être un attribut propre du Père, et qu’il se manifeste pourtant dans le Fils, dont l’égalité devient par là incontestable, nous lisons : « Pourquoi avez-vous de mauvaises pensées dans vos cœurs? Car, lequel est le plus aisé, de dire: Tes péchés sont pardonnés, ou de dire: Lève-toi, et marche? »

7. Voyez encore comment il donne une seconde preuve de son pouvoir de remettre les péchés. Car remettre les péchés est un acte bien plus grand que guérir le corps, plus grand de toute la mesure dont l’âme l’emporte sur le corps. En effet, de même que la paralysie est une maladie du corps, de même le péché est une maladie de l’âme ; mais celle-ci, bien que la plus grave, ne tombe pas sous les sens, tandis que l’autre, bien que moindre, est manifeste. Puisqu’il va donc se servir du moindre pour démontrer le plus grand, montrant qu’il agissait ainsi à cause de leur faiblesse et par condescendance pour leur infirmité, il dit : « Lequel est le plus aisé, de dire: Tes péchés te sont pardonnés, ou de dire: Lève-toi, et marche? » Pour quelle raison donc s’attache-t-il, à cause d’eux, à l’acte moindre ? Parce que ce qui est manifeste fournit une preuve plus distincte. Aussi ne fit-il lever cet homme qu’après leur avoir dit : « Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés » (alors il dit au paralytique) : « Lève-toi, et marche » ; comme s’il avait dit : La rémission des péchés est assurément un signe plus grand ; mais à cause de vous j’y ajoute aussi le moindre, puisque celui-ci vous paraît être la preuve de l’autre. Car de même qu’en une autre occasion, lorsqu’il loua le centenier d’avoir dit : « dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri », car moi aussi, « je dis à l’un: Va! Et il va; à l’autre: Viens! Et il vient », il confirma son sentiment par l’éloge qu’il lui décerna ; et de même qu’une autre fois, lorsqu’il reprit les Juifs qui le blâmaient au sujet du jour du sabbat, disant qu’il transgressait la loi, il prouva qu’il avait autorité pour changer les lois : de même en cette occasion aussi, lorsque certains disaient qu’il se faisait égal à Dieu en promettant ce qui n’appartient qu’au Père, après les avoir repris et confondus, et avoir prouvé par ses œuvres qu’il ne blasphémait pas, il nous fournit une preuve irrécusable qu’il pouvait faire les mêmes choses que le Père qui l’a engendré. Remarquez du moins de quelle manière il lui plaît d’établir que ce qui n’appartient qu’au Père lui appartient aussi : car il ne se contenta pas de faire lever le paralytique, mais il dit encore : « Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés » ; tant il s’efforçait et désirait ardemment prouver avant toutes choses qu’il avait la même autorité que le Père.

8. Retenons donc avec soin toutes ces choses, aussi bien celles qui furent dites hier que celles de l’avant-veille, et supplions Dieu qu’elles demeurent inébranlablement dans notre cœur ; apportons de notre côté notre zèle, et réunissons-nous sans cesse en ce lieu. Car ainsi nous conserverons les vérités qui ont été dites auparavant, et nous en ajouterons d’autres à notre trésor ; et si quelqu’une d’entre elles venait à glisser de notre mémoire par l’effet du temps, nous pourrons aisément la recouvrer grâce à un enseignement continuel. Et non seulement les doctrines demeureront saines et pures, mais notre vie elle-même recueillera le fruit d’un soin diligent, et nous pourrons traverser cette existence présente avec plaisir et avec joie. Car, quelle que soit la souffrance qui accable notre âme lorsque nous venons ici, nous en serons aisément délivrés ; puisque maintenant aussi le Christ est présent, et que celui qui s’approche de lui avec foi recevra promptement de lui la guérison. Supposez que quelqu’un lutte contre une pauvreté perpétuelle, qu’il manque de la nourriture nécessaire et que souvent il se couche affamé : s’il est entré ici et qu’il ait entendu Paul dire qu’il passait sa vie dans la faim, la soif et la nudité, et qu’il éprouvait cela non pas un, deux ou trois jours, mais constamment (c’est du moins ce qu’il indique lorsqu’il dit : « Jusqu’à cette heure, nous souffrons la faim, la soif, la nudité »), il recevra une ample consolation, apprenant par ces paroles que ce n’est point parce que Dieu le haïssait ou l’abandonnait qu’il a permis qu’il fût dans la pauvreté : car si c’était là l’effet de la haine, il ne l’aurait pas permis à l’égard de Paul, qui lui était cher entre tous les hommes ; mais il l’a permis par son tendre amour et sa sollicitude providentielle, et pour le conduire à un plus haut degré de sagesse spirituelle. Tel autre a-t-il un corps assiégé par la maladie et par des souffrances sans nombre ? La condition de ces paralytiques peut être pour lui une ample source de consolation, et, outre ceux-ci, le bienheureux et courageux disciple de Paul, qui souffrait continuellement de maladies et n’avait jamais de répit dans une longue infirmité, ainsi que Paul lui-même le disait : « fais usage d’un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquentes indispositions » ; où il ne parle pas simplement d’indispositions. Un autre encore, en butte à une fausse accusation, s’est acquis une mauvaise réputation dans le public, et cela ne cesse de tourmenter et de ronger son âme : il entre en ce lieu et entend : « Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera » et « qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal » ; « Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux » ; alors il déposera tout découragement et recevra toute sorte de joie ; car il est écrit : « tressaillez d’allégresse », quand « on rejettera votre nom comme infâme ». C’est ainsi que Dieu console ceux dont on dit du mal, tandis que ceux qui disent du mal, il les effraie d’une autre manière, en disant que de toute parole mauvaise qu’ils auront proférée, les hommes rendront compte, qu’elle soit bonne ou mauvaise.

Un autre peut-être a perdu une petite fille ou un fils, ou quelqu’un de ses proches ; lui aussi, étant venu ici, entend Paul gémir sur cette vie présente, soupirer après celle qui est à venir et se sentir accablé de son séjour en ce monde, et il s’en retournera avec un remède suffisant à sa douleur, lorsqu’il l’aura entendu dire : « Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui dorment, afin que vous ne vous affligiez pas comme les autres qui n’ont point d’espérance. » Il n’a pas dit : au sujet des mourants, mais « au sujet de ceux qui dorment », prouvant que la mort est un sommeil. De même donc que, si nous voyons quelqu’un dormir, nous ne sommes ni troublés ni affligés, nous attendant à ce qu’il se lève certainement, de même, lorsque nous voyons quelqu’un mort, ne nous troublons pas et ne nous laissons pas abattre ; car c’est là aussi un sommeil, plus long sans doute, mais un sommeil pourtant. En lui donnant le nom d’assoupissement, il a consolé ceux qui pleurent et renversé l’accusation des incrédules. Si vous pleurez sans mesure celui qui s’en est allé, vous serez semblable à cet incrédule qui n’a aucune espérance de résurrection. Lui, du moins, fait bien de pleurer, puisqu’il ne peut exercer aucune sagesse spirituelle touchant les choses à venir ; mais toi qui as reçu de si fortes preuves touchant la vie future, pourquoi tombes-tu dans la même faiblesse que lui ? C’est pourquoi il est écrit : « Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui dorment, afin que vous ne vous affligiez pas comme les autres qui n’ont point d’espérance. »

Et ce n’est pas seulement du Nouveau Testament, mais aussi de l’Ancien, qu’il est possible de recevoir une abondante consolation. Car lorsque vous entendez parler de Job, après la perte de ses biens, après la destruction de ses troupeaux, après la perte non pas d’un, ni de deux, ni de trois, mais de toute une troupe de fils à la fleur même de leur âge, après la grande vertu d’âme qu’il fit paraître, quand même tu serais le plus faible des hommes, tu pourras aisément te ressaisir et reprendre courage. Car toi, ô homme, tu as constamment veillé ton fils malade, tu l’as vu couché sur son lit, tu l’as entendu prononcer ses dernières paroles, tu t’es tenu près de lui tandis qu’il rendait le dernier soupir, tu lui as fermé les yeux et clos la bouche ; mais lui ne fut pas présent à l’agonie de ses fils, il ne les vit pas exhaler leur dernier souffle ; la maison devint le tombeau commun de tous, et sur la même table furent répandus la cervelle et le sang, et des morceaux de bois et des tuiles, et de la poussière, et des lambeaux de chair, et toutes ces choses se trouvèrent pareillement mêlées ensemble. Néanmoins, après de si grandes calamités, il ne s’emporta point ; mais que dit-il ? « L’Éternel a donné, et l’Éternel a ôté » ; comme il a semblé bon à l’Éternel, ainsi il est arrivé ; « que le nom de l’Éternel soit béni » à jamais. Que cette parole soit aussi la nôtre en chaque événement qui nous survient ; que ce soit la perte de nos biens, ou l’infirmité du corps, ou l’outrage, ou la fausse accusation, ou toute autre forme de mal qui frappe les hommes, disons ces paroles : « L’Éternel a donné, et l’Éternel a ôté » ; comme il a semblé bon à l’Éternel, ainsi il est arrivé ; « que le nom de l’Éternel soit béni » à jamais. Si nous pratiquons cette sagesse spirituelle, nous n’éprouverons jamais aucun mal, quand même nous endurerions des souffrances sans nombre ; mais le gain sera plus grand que la perte, le bien surpassera le mal : par ces paroles tu rendras Dieu miséricordieux envers toi, et tu te défendras contre la tyrannie de Satan. Car dès que ta langue a prononcé ces paroles, aussitôt le diable s’enfuit loin de toi ; et quand il s’est enfui, la nuée de l’abattement se dissipe aussi, et les pensées qui nous affligent prennent la fuite, s’en allant en hâte avec lui ; et, outre tout cela, tu gagneras toute sorte de biens, ici-bas et dans le ciel. Et vous en avez un exemple convaincant en Job et en l’Apôtre, qui, ayant méprisé pour l’amour de Dieu les tribulations de ce monde, obtinrent les biens éternels. Ayons donc confiance, et en toutes les choses qui nous arrivent réjouissons-nous et rendons grâces au Dieu miséricordieux, afin que nous traversions cette vie présente dans la sérénité et que nous obtenions les biens à venir, par la grâce et l’amour pour les hommes de notre Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire, l’honneur et la puissance, toujours, maintenant et à jamais, dans les siècles des siècles. Amen.

L’Écriture dans ce sermon Jean 5:1-15

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Chrysostom, John. “Homélie sur le paralytique descendu par le toit.” Sermon. Ochorus, https://ochorus.com/fr/sermons/homily-on-the-paralytic/.
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