Chapitre 7 · 26 min de lecture · 33 min d’écoute
La vie chrétienne normale
Du pardon à l’union
Parmi les nombreux enseignements de Watchman Nee, aucun n’a voyagé aussi loin que le message publié plus tard en anglais sous le titre La vie chrétienne normale. Le livre a été composé à partir de prédications, et non rédigé par Nee comme un manuscrit unique et continu, mais la théologie qu’il transmet se situe tout près du centre de son ministère de maturité. Il pose une question que beaucoup de chrétiens sincères finissent par affronter : si Christ a pardonné mes péchés, pourquoi est-ce que je connais encore tant de faiblesse, de défaite et d’efforts personnels ?
La réponse de Nee commence par distinguer les péchés et le pécheur, ce que nous avons fait et ce que nous sommes en Adam. Le sang de Christ règle la question de la culpabilité ; la croix de Christ règle aussi celle du vieil homme. Cette distinction ne vise pas à diviser l’œuvre de Christ en plusieurs saluts séparés, mais à aider les croyants à mesurer l’ampleur du remède de Dieu.
Paul écrit : « Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Romains 5:8). L’Évangile commence par la substitution. Jésus est mort pour nous. Nos péchés ne sont pas excusés ; ils sont jugés dans la mort d’un Autre. Le croyant est justifié par grâce, par la foi.
Mais Paul va au-delà du pardon : « notre vieil homme a été crucifié avec lui » (Romains 6:6). La préposition change la perspective. Christ n’est pas seulement mort pour nous ; dans une union mystérieuse mais réelle, les croyants sont dits être morts avec lui.
Pour Nee, c’était là la porte d’entrée de la sanctification. Dieu ne se contente pas de pardonner la vieille vie adamique pour lui ordonner ensuite d’imiter Jésus avec plus de succès. Il place le croyant en Christ. Ce qui est arrivé à Christ devient décisif pour ceux qui lui appartiennent.
La clé, c’est l’union.
« si nous sommes devenus une même plante avec lui par la conformité à sa mort, nous le serons aussi par la conformité à sa résurrection » (Romains 6:5). Le christianisme n’est donc pas une simple imitation morale à distance. C’est une participation à la vie du Christ ressuscité.
Le sang et la croix
Nee opposait souvent le sang et la croix, à des fins pédagogiques. Le sang répond au problème de la culpabilité devant Dieu. La croix répond au problème du vieux moi, source d’une vie de péché.
L’Écriture accorde assurément une place centrale au sang de Christ : « le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché » (1 Jean 1:7) ; « maintenant que nous sommes justifiés par son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère » (Romains 5:9). La paix du croyant avec Dieu ne repose pas sur une performance spirituelle améliorée, mais sur le sacrifice accompli de Christ.
Cela comptait beaucoup pour Nee, en pasteur. Les chrétiens qui se regardent sans cesse eux-mêmes pour trouver l’assurance ne trouveront jamais de fondement stable. Le sang est présenté à Dieu. La foi se repose sur la valeur que Dieu attribue au sacrifice de son Fils.
La croix aborde ensuite la question plus profonde du moi. Les êtres humains ne se contentent pas de commettre des péchés isolés ; ils appartiennent par nature à l’humanité déchue d’Adam. Paul dit : « comme par la désobéissance d’un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul beaucoup seront rendus justes » (Romains 5:19).
Nee voulait que les croyants cessent de demander simplement à Dieu d’améliorer Adam. La réponse de Dieu est un changement de domaine : d’Adam à Christ, de la mort à la vie, de la chair à l’Esprit.
Ce schéma peut être formulé de manière trop tranchée s’il laisse entendre que l’Écriture elle-même réserve le « sang » au pardon et la « croix » au moi. Le langage biblique se recoupe davantage que ne le suggère un tableau théologique bien ordonné. L’intuition pastorale de Nee garde pourtant toute sa valeur. L’Évangile traite à la fois la culpabilité et l’esclavage. Christ n’est pas seulement celui qui annule notre dette ; il est celui en qui commence une humanité nouvelle.
Savoir
Nee organisait Romains 6 autour de quelques mots clés. Le premier est savoir.
« sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui » (Romains 6:6).
Paul ne commence pas par l’ordre de se sentir mort au péché. Il commence par un fait à savoir. Nee y insistait sans relâche. L’expérience chrétienne doit reposer sur ce que Dieu a accompli, non sur l’état émotionnel changeant du croyant.
Imaginons un croyant qui s’éveille après une journée de victoire spirituelle et se sent proche de Dieu. Il peut aisément croire qu’il est « en Christ ». Le lendemain matin, il chute, se met en colère, tombe dans la tentation ou se sent spirituellement froid. Si son union avec Christ dépend de l’expérience, sa théologie monte et descend au gré de son humeur.
Paul ordonne les choses autrement. Dieu a agi en Christ. Le croyant est appelé à savoir ce que Dieu a fait.
Cela ne veut pas dire que la seule connaissance intellectuelle produise la sanctification. On peut apprendre Romains 6 par cœur sans vivre dans la liberté. Nee employait le langage de la révélation pour décrire le moment où une vérité biblique est spirituellement vue. Sa terminologie peut sembler mystique, mais son idée centrale est simple : il y a une différence entre répéter une doctrine et en être intérieurement persuadé.
Paul prie pour que les yeux du cœur des croyants soient illuminés (Éphésiens 1:18). L’intelligence spirituelle reste l’intelligence d’une vérité révélée ; ce n’est pas une connaissance secrète au-delà de l’Écriture. Le Saint-Esprit rend les croyants capables de saisir, de recevoir et de vivre ce que Dieu a déjà fait connaître.
Le mot savoir empêche donc la sanctification de devenir un programme d’amélioration de soi. Nous commençons par l’histoire de Christ, non par la nôtre.
Considérer
Le deuxième mot clé est considérer.
« Ainsi vous-mêmes, regardez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ. » (Romains 6:11).
Considérer, c’est la réponse de la foi à un fait. Cela ne crée pas le fait. Nee aimait les images tirées de la comptabilité : si une somme a réellement été déposée sur un compte, le titulaire peut la considérer comme disponible. Considérer sans dépôt serait de l’imagination. Mais refuser de tenir pour acquis ce qui a réellement été donné, c’est de l’incrédulité.
Cette distinction est essentielle. Certains chrétiens entendent « regardez-vous comme morts » et tentent de se persuader que la tentation n’existe plus. Quand la tentation revient, ils en concluent que la doctrine a échoué. Paul ne demande pas aux croyants de nier l’expérience. Il leur demande de se définir par leur union avec Christ plutôt que par la domination du péché.
Le péché demeure présent, mais il n’est plus le maître légitime. « Car le péché n’aura point de pouvoir sur vous, puisque vous êtes, non sous la loi, mais sous la grâce. » (Romains 6:14).
Considérer n’a donc rien d’un jeu psychologique de faire-semblant. C’est donner raison à Dieu au sujet de notre nouvelle position en Christ.
L’insistance de Nee touchait particulièrement les chrétiens pris dans des cycles répétés de résolutions et d’échecs. Ils promettent de faire plus d’efforts, échouent, confessent, se consacrent de nouveau et recommencent. Chaque cycle suppose discrètement qu’une détermination suffisante finira par produire la sainteté.
Romains 6 annonce un tout autre point de départ. Il n’est pas demandé au croyant de renforcer l’ancienne relation de maître à esclave avec le péché, mais de reconnaître qu’en Christ une rupture décisive s’est produite.
La foi dit : j’appartiens à Christ. Le péché peut me solliciter, mais il ne me possède pas. Mes sentiments peuvent m’accuser, mais ils ne définissent pas ma position. La vie de résurrection de Jésus est désormais la source à partir de laquelle je suis appelé à vivre.
Se donner
Le troisième mouvement consiste à se donner.
« Ne livrez pas vos membres au péché, comme des instruments d’iniquité; mais donnez-vous vous-mêmes à Dieu, comme étant vivants de morts que vous étiez » (Romains 6:13).
Savoir et considérer conduisent à la consécration. La grâce n’est pas de la passivité. Le croyant offre activement à Dieu son corps, son intelligence, son temps, son argent, ses relations, ses ambitions, ses capacités et son avenir.
Remarquez de nouveau l’ordre : « comme étant vivants de morts que vous étiez ». Nous ne nous donnons pas à Dieu pour devenir vivants. Nous nous donnons à lui parce qu’en Christ nous sommes vivants.
Nee trouvait cet ordre libérateur. La consécration n’est pas un marchandage avec Dieu — « Si je te donne assez, peut-être me béniras-tu. » C’est la réponse raisonnable d’une personne rachetée.
Romains 12 emploie un langage semblable : « offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu » (Romains 12:1). Le corps qui servait autrefois le moi est désormais mis à la disposition de Dieu.
Cela a des conséquences pratiques. Une langue consacrée ne peut pas être livrée à la légère au commérage. Une sexualité consacrée ne peut pas être traitée comme une propriété privée. Un compte en banque consacré ne peut pas être gouverné par le seul appétit. Une carrière consacrée ne peut pas échapper à l’obéissance. Un ministère consacré ne peut pas appartenir au ministre.
Nee parlait parfois en termes absolus, parce qu’il tenait une consécration partielle pour contradictoire en elle-même. Si Christ est Seigneur, aucune pièce de la maison ne nous appartient en propre.
Un tel enseignement doit rester enraciné dans la grâce. La consécration n’est pas une offrande héroïque par laquelle nous impressionnerions Dieu. Nous offrons ce qui a déjà été acquis. Paul écrit : « vous ne vous appartenez point à vous-mêmes » ; « vous avez été rachetés à un grand prix » (1 Corinthiens 6:19-20).
La logique est celle d’une appartenance fondée sur la rédemption.
L’échec de la volonté
Beaucoup de croyants cherchent la sainteté avant tout par la force de la volonté. Nee ne niait pas l’importance de la volonté ; l’Écriture commande de faire des choix. Ce qu’il contestait, c’était de traiter la volonté comme la source de la vie spirituelle.
Romains 7 met en scène la frustration d’un désir sincère privé de la force nécessaire : « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Romains 7:19).
Celui qui parle n’est pas moralement indifférent. Il veut le bien. Pourtant, vouloir ne le libère pas.
Nee voyait en Romains 7 un croyant qui découvre la faillite de l’autosuffisance. La loi est sainte, mais elle ne peut pas communiquer la force. Elle peut montrer à quoi ressemble la justice, tout en mettant à nu l’incapacité de la chair à la produire.
Le cri jaillit : « Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort? » (Romains 7:24).
Nee aimait la grammaire de cette question. Elle ne demande pas « quelle technique » ni « quelle règle », mais « qui ». La réponse est personnelle : « Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur! » (Romains 7:25).
Romains 7 décrit-il l’état de Paul avant sa conversion, un croyant sous la loi, ou le conflit persistant de l’expérience chrétienne ? On en débat depuis des siècles. L’interprétation de Nee n’est qu’une parmi d’autres. Son application garde pourtant toute sa force : la victoire spirituelle se trouve en Christ, non dans une volonté autonome.
La volonté coopère avec la grâce ; elle ne fabrique pas la grâce.
La loi de l’Esprit de vie
Romains 8 introduit ce que Nee considérait comme une nouvelle puissance souveraine.
« En effet, la loi de l’esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort. » (Romains 8:2).
Nee illustrait souvent la « loi » comme un principe constant. La gravitation agit sans effort conscient de notre part. Dans le domaine moral, la loi du péché semble tout aussi tenace : livrés à nous-mêmes, nos penchants déchus nous tirent vers le bas. Mais en Christ une autre loi est à l’œuvre — celle de l’Esprit de vie.
L’image n’est pas d’une exactitude scientifique, mais elle est spirituellement parlante. Un avion n’abolit pas la gravitation ; d’autres forces lui permettent de voler. Dans la vie chrétienne, le Saint-Esprit ne fait pas disparaître la faiblesse humaine. Il fournit une puissance que la chair ne possède pas par nature.
Paul poursuit : « tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Romains 8:14). La vie chrétienne n’est donc pas simplement une vie réglée sur des principes appris de Jésus. C’est une vie de dépendance active à l’égard de l’Esprit qui demeure en nous.
Cette dépendance est relationnelle. L’Esprit rend témoignage que nous sommes enfants, nous aide dans notre faiblesse, intercède et produit la vie de Christ.
Dans ses écrits plus tardifs, l’enseignement de Nee sur l’Esprit pouvait devenir très analytique, notamment lorsqu’il distinguait l’esprit, l’âme et le corps. Mais La vie chrétienne normale est à son meilleur lorsqu’il reste simple : Dieu n’a pas laissé le croyant seul pour reproduire Christ. L’Esprit de Christ habite dans le croyant.
Christ, notre vie
Le cœur de la spiritualité de Nee peut se résumer par l’expression de Paul : « Christ, votre vie » (Colossiens 3:4).
La vie chrétienne normale n’est pas Christ plus un moi religieux très développé. C’est Christ comme source.
Nee appliquait souvent cela aux vertus. Le croyant demande à Dieu la patience et s’efforce de devenir patient. Nee déplace la question : Christ lui-même est notre patience. Le croyant demande la victoire comme s’il s’agissait d’une marchandise ; Nee répond que la victoire se trouve dans le Vainqueur.
Paul écrit que Jésus-Christ, « de par Dieu, a été fait pour nous sagesse, justice et sanctification et rédemption » (1 Corinthiens 1:30). Le langage est personnel. Dieu ne se contente pas de distribuer des ressources spirituelles abstraites ; il donne Christ.
Cet accent préserve le christianisme de la fragmentation. Nous pouvons faire de la croissance spirituelle une collection de techniques : une méthode pour la colère, une autre pour l’anxiété, une autre pour la prière, une autre pour la tentation. La sagesse pratique a son importance, mais Nee revient sans cesse au centre. Aucune technique ne peut remplacer le fait de demeurer en Christ.
Jésus a dit : « Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi. » (Jean 15:4).
Le sarment ne produit pas de raisins par une concentration héroïque. Le fruit naît d’une vie partagée.
Cela ne rend pas les disciplines spirituelles inutiles. La prière, l’Écriture, la communion fraternelle, la confession, l’obéissance, le jeûne, l’adoration et le service sont des moyens par lesquels les croyants se rendent attentifs à Dieu et lui répondent. Mais ce ne sont pas des machines à produire la vie. La vie, c’est Christ.
La croix et l’effort personnel
La théologie de la croix de Nee allait au-delà de la victoire sur les péchés manifestes. Il voyait dans l’effort personnel au service de Dieu un problème plus profond. La chair peut prêcher, organiser, diriger, se sacrifier et paraître spirituelle.
Paul demande aux Galates : « Après avoir commencé par l’Esprit, voulez-vous maintenant finir par la chair? » (Galates 3:3). Le danger n’est pas qu’ils aient abandonné le christianisme pour l’immoralité. Ils ont tenté d’achever par la chair ce que Dieu avait commencé par l’Esprit.
Cette question reste douloureusement actuelle. Des Églises peuvent commencer dans la prière et finir dans la technique. Des responsables peuvent commencer par un appel et finir gouvernés par des indicateurs. Un croyant peut commencer dans la dépendance de Christ et transformer peu à peu les disciplines spirituelles en un système d’autojustification.
Nee croyait que la croix ne cesse de mettre à nu le moi indépendant. Ce n’est pas une invitation à mépriser la personnalité, la compétence ou la planification. C’est un appel à refuser que l’indépendance soit la source qui gouverne.
Jésus lui-même a dit : « sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jean 15:5). La parole est stupéfiante, car les disciples pouvaient évidemment accomplir bien des activités. Ils pouvaient marcher, parler, organiser et prendre des décisions. « Rien » signifie rien qui porte un fruit spirituel durable en dehors de l’union avec Christ.
L’effort personnel est particulièrement trompeur lorsqu’il réussit. L’échec peut nous pousser vers Dieu ; le succès peut nous persuader que nous n’avons plus besoin de lui.
La croix garde le ministère pauvre en esprit.
L’objectif et le subjectif
L’une des distinctions utiles de Nee est celle qui sépare l’œuvre objective de Christ et l’œuvre subjective du Saint-Esprit. Objectivement, Christ est mort, ressuscité, monté au ciel, et il a accompli la rédemption. Subjectivement, l’Esprit rend la réalité de Christ effective dans l’expérience du croyant.
Si nous insistons sur l’objectif seul, le christianisme peut devenir une doctrine correcte qui transforme peu. Si nous insistons sur l’expérience subjective sans le fondement objectif, la spiritualité devient instable et exposée à l’illusion.
Paul tient les deux ensemble. « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. » (Romains 8:1) : voilà l’assurance objective. Pourtant le même chapitre déclare : « si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez » (Romains 8:13), décrivant une transformation active et vécue.
Le meilleur de l’enseignement de Nee maintient le fait et l’expérience dans le bon ordre. Nous n’obtenons pas une position par l’expérience ; nous faisons l’expérience de ce que la grâce nous a donné.
Cet ordre est capital lorsque les sentiments contredisent la foi. Un croyant peut se sentir condamné ; Romains 8:1 reste pourtant vrai en Christ. Il peut se sentir esclave ; Romains 6 annonce pourtant une nouvelle seigneurie. Il peut se sentir abandonné ; l’Esprit rend pourtant témoignage à son adoption.
La foi ne nie pas les sentiments. Elle refuse de les mettre sur le trône.
La tentation et la présence du péché
Certains lecteurs de l’enseignement sur la victoire ont supposé qu’un chrétien mûr devait parvenir à un état où la tentation disparaît en grande partie. Le langage de Nee peut parfois être lu en ce sens, mais le Nouveau Testament offre un tableau plus sobre.
Paul avertit les croyants : « que celui qui croit être debout prenne garde de tomber! » (1 Corinthiens 10:12). Pierre dit : « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera. » (1 Pierre 5:8). Jacques enseigne aux chrétiens comment réagir quand ils sont tentés, et non au cas où la tentation deviendrait théoriquement possible.
Être libéré de la domination du péché ne signifie pas être libéré de sa présence. L’ancienne identité du croyant en Adam a été jugée, mais la chair demeure un lieu de combat bien présent jusqu’à la glorification.
On peut garder l’insistance de Nee sur le fait de « considérer » sans tomber dans le perfectionnisme : le chrétien affronte la tentation à partir d’une position nouvelle. Il n’est pas obligé d’obéir.
Paul ordonne : « Marchez selon l’Esprit, et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair. » (Galates 5:16). Marcher est un acte continu. La dépendance se vit d’instant en instant.
La victoire n’est donc pas un bien spirituel stocké de façon indépendante. Le croyant n’obtient jamais son diplôme qui le dispenserait de Christ. La dépendance d’hier ne peut pas être mise en banque comme une puissance autonome pour aujourd’hui.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la vie chrétienne reste humble. Chaque heure nous ramène à la grâce.
Grâce et responsabilité
Le langage de Nee sur le « repos dans ce que Dieu a fait » a parfois été compris de travers comme du quiétisme, comme si les croyants devaient attendre passivement que Christ agisse, sans faire eux-mêmes aucun choix délibéré. Mais le Nouveau Testament unit la grâce et l’effort d’une manière qui résiste à une telle séparation.
Paul dit : « j’ai travaillé plus qu’eux tous, non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu qui est avec moi » (1 Corinthiens 15:10). Il a travaillé, mais la grâce en était la source.
Aux Philippiens il écrit : « travaillez à votre salut avec crainte et tremblement », « car c’est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir » (Philippiens 2:12-13). L’œuvre intérieure de Dieu fonde la réponse humaine.
La forme mûre de l’enseignement de Nee n’est donc pas : « Ne faites rien. » Elle est : « Ne faites rien de manière indépendante. » Obéissez, mais à partir de la foi. Résistez au péché, mais à partir de l’union avec Christ. Servez, mais à partir de ce que l’Esprit fournit. Disciplinez le corps, mais ne faites pas de la discipline votre sauveur.
Cet équilibre est difficile, parce que les êtres humains préfèrent soit le contrôle, soit la passivité. La grâce nous appelle à une dépendance active.
La vie normale, c’est Christ
Pourquoi appeler cela la vie chrétienne normale, alors que tant de croyants vivent quelque chose de moindre ? Nee employait le mot « normale » non pour nier le combat, mais pour décrire la norme de vie révélée dans le Nouveau Testament. La défaite, l’autosuffisance et la pauvreté spirituelle peuvent être courantes, mais elles ne sont pas la mesure voulue de l’existence chrétienne.
La vie normale n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas une extase permanente, une puissance miraculeuse ou un succès public. C’est Christ exprimé dans l’obéissance ordinaire.
Elle ressemble au pardon quand on est blessé. À la pureté quand la tentation est à portée de main. À la générosité quand personne ne voit. À la prière quand l’anxiété monte. Au courage quand l’obéissance coûte. À l’humilité quand on est loué. À la repentance quand on a eu tort. À l’amour des personnes difficiles. À la fidélité dans le service caché.
La grande déclaration de Paul n’a rien de théâtral ni de vague : « Christ est ma vie » (Philippiens 1:21).
L’apport durable de Nee est de demander si les chrétiens n’ont pas réduit l’Évangile au pardon plus l’effort moral. Si c’est le cas, Romains 5-8 attend comme un pays encore inexploré.
Christ est mort pour nous. Nous sommes morts avec Christ. Nous sommes vivants pour Dieu en lui. L’Esprit habite en nous. Nous nous donnons à Dieu parce que nous appartenons à un Autre. Nous marchons, non par les ressources de la chair, mais par la vie de Christ.
Le besoin le plus profond du croyant n’est pas une version plus forte de lui-même. C’est une vision plus claire de Christ et une dépendance plus complète à son égard.
Ce même Christ, enseignerait Nee à partir d’Éphésiens, n’est pas seulement la vie intérieure du croyant. Il est celui en qui l’Église a été assise dans les lieux célestes. Avant d’apprendre à marcher ou à tenir ferme, le chrétien doit apprendre à s’asseoir.
Romains 5 : deux humanités
Le message de Nee sur la sanctification repose en partie sur le contraste que Paul établit entre Adam et Christ : « comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ » (1 Corinthiens 15:22). Romains 5 développe la même logique collective.
L’individualisme occidental peut faire ressembler le salut à une réparation, par Dieu, de personnes isolées. Paul décrit deux humanités placées sous deux chefs représentatifs. La désobéissance d’Adam ouvre un règne de péché et de mort ; l’obéissance de Christ ouvre un règne de grâce et de vie.
Cela donne à l’expression « en Christ » une portée immense. L’identité du croyant n’est pas simplement celle d’un Adam pardonné qui fait une nouvelle tentative. Il appartient à l’humanité nouvelle dont Christ est le Chef.
Le message de Nee devient moins mystique lorsqu’on le replace dans ce cadre paulinien. L’union avec Christ n’est pas une fusion psychologique. C’est une participation d’alliance, spirituelle et collective, au Seigneur ressuscité.
Considérer et santé mentale
Le langage de Nee sur le fait de « considérer » est libérateur lorsqu’il enracine l’identité en Christ. Il peut devenir nuisible si un croyant s’en sert pour nier un traumatisme, une dépression, des pensées intrusives ou des limites corporelles.
L’exhortation « regardez-vous comme morts au péché » ne signifie pas « faites comme si la douleur n’était pas réelle ». Le christianisme n’exige aucune falsification des émotions.
Paul lui-même pouvait dire : « nous désespérions même de conserver la vie » (2 Corinthiens 1:8), tout en continuant de se confier en Dieu. La foi et la détresse psychologique peuvent coexister.
Une application mûre distingue l’identité spirituelle de la condition humaine. Je peux être en Christ et avoir encore besoin d’un accompagnement psychologique, de soins médicaux, de sommeil, d’un travail de deuil, d’une réconciliation ou d’un changement concret.
La grâce n’est pas menacée par les moyens d’aide propres à notre condition de créatures.
La place de la discipline
Puisque Nee mettait l’accent sur la grâce plutôt que sur l’effort personnel, les lecteurs peuvent se demander quelle place revient à la discipline. Paul répond en unissant la grâce et l’entraînement.
« je traite durement mon corps et je le tiens assujetti » (1 Corinthiens 9:27). « Exerce-toi à la piété » (1 Timothée 4:7).
La discipline devient légaliste lorsqu’on s’en sert pour mériter l’acceptation ou se créer une supériorité spirituelle. Elle devient un moyen de grâce lorsqu’on la pratique à partir de l’acceptation.
Le croyant assis en Christ peut s’imposer une règle de prière, mémoriser l’Écriture, jeûner, tenir un budget, éviter les environnements qui le tentent et prendre de bonnes habitudes, précisément parce qu’il ne cherche pas à se sauver lui-même.
La grâce forme l’effort au lieu de l’abolir.
Romains 5-8, carte de la délivrance
L’exposé de Nee sur l’épître aux Romains est devenu l’une des parties les plus influentes de son héritage international, parce qu’il lisait ces chapitres comme un mouvement de la culpabilité vers la liberté. La force de cette lecture tient à la manière dont elle distingue plusieurs problèmes que les chrétiens confondent souvent en un seul.
Romains 1-5 met l’accent sur les péchés et la justification. L’humanité se tient coupable devant Dieu, et la réponse est le sang et la justice de Christ : « maintenant que nous sommes justifiés par son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère » (Romains 5:9). Le pardon traite ce que nous avons fait.
Romains 5 élargit ensuite le cadre, des actes individuels à l’identité collective. L’humanité est vue en Adam et en Christ : « comme par la désobéissance d’un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul beaucoup seront rendus justes » (Romains 5:19). Nee voyait là un changement d’histoire. Le salut n’est pas simplement un Adam amélioré ; c’est un transfert en Christ.
Romains 6 applique cette union à la domination du péché : « Nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore dans le péché? » (Romains 6:2). Nee soulignait que l’indicatif précède l’impératif. Paul ne commence pas par dire aux croyants de mourir plus énergiquement. Il leur dit ce qui s’est produit dans leur union avec Christ. Il leur est ensuite commandé de considérer ce fait comme acquis et de se donner à Dieu.
Le langage du « considérer » est devenu central pour Nee. Considérer n’est pas imaginer. Si un compte en banque contient réellement de l’argent, considérer ce solde, c’est le traiter comme réel. La foi ne crée pas le dépôt. De même, soutenait Nee, la foi ne crucifie pas le vieil homme ; Dieu a agi en Christ. La foi souscrit au verdict de Dieu.
Romains 7 empêche pourtant une compréhension triomphaliste. Le croyant qui connaît la bonté de la loi peut encore découvrir une douloureuse incapacité : « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Romains 7:19). Nee entendait dans ce combat l’effondrement de la confiance en soi. Le « je » répété aboutit au cri : « Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort? » (Romains 7:24).
La grammaire de la question compte : qui, et non quoi. La délivrance n’est pas, en définitive, une méthode. « Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur! » (Romains 7:25).
Romains 8 introduit alors la loi de l’Esprit de vie : « En effet, la loi de l’esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort. » (Romains 8:2). Nee aimait l’image d’une loi supérieure qui l’emporte sur une loi inférieure. La gravitation reste réelle, mais la portance aérodynamique peut en surmonter l’effet pendant le vol. Le péché reste une puissance hostile, mais l’Esprit qui habite en lui place le croyant sous un nouveau principe directeur.
L’analogie a ses limites. La sanctification chrétienne est personnelle, relationnelle et morale, non mécanique. L’Esprit n’est pas une force impersonnelle qu’une technique mettrait automatiquement en marche. Paul décrit des croyants qui s’affectionnent aux choses de l’Esprit, font mourir par l’Esprit les actions du corps, crient « Abba! Père! », souffrent avec Christ, espèrent, prient et sont rendus conformes à l’image du Fils. Romains 8 est plus riche qu’une formule de victoire.
Ce contexte plus large corrige deux lectures erronées possibles de Nee. Premièrement, l’union avec Christ ne signifie pas que les chrétiens mûrs cessent de connaître la tentation ou le conflit intérieur. Deuxièmement, se reposer en Christ ne signifie pas être passif. Paul commande de se donner activement à Dieu, de refuser le règne du péché, de faire mourir le mal par la force de l’Esprit et de persévérer dans l’espérance.
L’apport durable de Nee a été de dire à des chrétiens épuisés que la sanctification ne commence pas par une plus grande confiance en eux-mêmes. Elle commence par la vision de ce que Dieu a fait en Christ. Le croyant combat à partir d’une identité nouvelle, non pour en obtenir une. La discipline, la confession, la communauté et la résistance concrète à la tentation ont toutes leur importance, mais aucune ne devient le sauveur.
Le point d’arrivée de Romains 8 n’est pas seulement une victoire personnelle. C’est la conformité à Christ : ceux que Dieu a connus d’avance, il les a « prédestinés à être semblables à l’image de son Fils » (Romains 8:29). La vie chrétienne normale, en son fond le plus profond, n’est pas une vie où le croyant s’émerveille de ses succès spirituels. C’est une vie où le Fils devient de plus en plus visible.
Chapitre 7 terminé
La vie chrétienne normale