Portraits de courage – Watchman Nee
La conversion de Watchman Nee

Chapitre 4 · 18 min de lecture · 23 min d’écoute

La conversion de Watchman Nee

L’évangéliste Dora Yu

En 1920, Nee, alors âgé de dix-sept ans, entendit la prédication de l’évangéliste chinoise Dora Yu. Son ministère appartenait à une vague d’évangélisation chinoise autochtone qui mettait en lumière une vérité importante : en Chine, l’Évangile n’était plus seulement le bien des missionnaires étrangers. Des chrétiens chinois prêchaient Christ à des auditeurs chinois avec une autorité spirituelle et une proximité culturelle immédiate.

La conversion de Nee ne s’est pas produite parce que le christianisme lui était inconnu. La crise tenait précisément au contraire. Il en savait assez sur le christianisme pour comprendre qu’une conversion authentique ferait valoir un droit sur lui.

L’Évangile ne demande pas simplement si l’on admire Jésus. Il annonce que Jésus-Christ est Seigneur. À la Pentecôte, Pierre déclara : « Que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié » (Actes 2:36).

Pour Nee, le mot Seigneur allait devenir décisif. Le salut ne pouvait se réduire à obtenir le pardon tout en se réservant le droit de diriger son propre avenir. Il comprenait la conversion à la fois comme l’accueil de la grâce et comme la remise de tout droit de propriété sur soi.

Le prix caché au cœur de la grâce

Le Nouveau Testament tient ensemble deux vérités que les êtres humains séparent souvent. Le salut est un don qui ne se mérite pas, et le Christ qui sauve revendique la personne tout entière.

« Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie » (Éphésiens 2:8-9).

Pourtant, le verset suivant poursuit : « Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d’avance, afin que nous les pratiquions » (Éphésiens 2:10).

Dans sa prédication ultérieure, Nee a souvent souligné que la grâce de Dieu n’est pas une aide divine au service d’une vie autonome. La grâce nous fait entrer dans l’union avec Christ. Le croyant appartient à un Autre.

Le combat qui entoura la conversion de Nee engageait donc davantage qu’une adhésion à des propositions chrétiennes. Il voyait que Christ lui demandait son avenir. Le jeune homme avait des ambitions. Il avait des dons intellectuels et des perspectives. Se soumettre à Christ signifiait renoncer au droit de décider où ces dons le mèneraient.

Ce thème reviendrait tout au long de sa vie. Dans la pensée de Nee, la consécration n’était pas un moment d’émotion spectaculaire, détaché des choix ordinaires. C’était l’offrande de la personne entière à Dieu, sur le fondement des compassions de Dieu.

« Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable » (Romains 12:1).

Une vie nouvelle commence

Nee décrivit plus tard sa conversion comme le commencement d’une vie véritablement nouvelle. Ce langage est pleinement celui du Nouveau Testament. Le christianisme ne dit pas seulement qu’un pécheur reçoit un nouveau code moral. Il dit que celui qui est en Christ appartient à une nouvelle création.

« Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles » (2 Corinthiens 5:17).

Cette conviction a façonné la manière dont Nee comprenait la régénération. La vie chrétienne commence par quelque chose que Dieu fait. La vie spirituelle n’est produite ni par l’éducation, ni par la culture, ni par la discipline, ni par l’imitation. C’est Dieu qui donne la vie.

Jésus dit à Nicodème : « si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu » (Jean 3:3). Puis il ajouta : « Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jean 3:6).

Nee allait bâtir beaucoup sur cette distinction. La chair peut devenir une chair raffinée, une chair religieuse, une chair disciplinée, une chair impressionnante, mais la chair ne peut pas engendrer l’esprit. La réponse de Dieu, c’est la nouvelle naissance.

Cela aide à comprendre pourquoi Nee pouvait se montrer sévère envers un christianisme purement extérieur. Il craignait que l’activité religieuse ne dissimule l’absence de réalité intérieure. La fréquentation de l’église, la connaissance doctrinale, un milieu familial chrétien et même l’activité au service de Dieu pouvaient devenir des substituts à la connaissance de Dieu.

Sa conversion lui laissa une méfiance de toute une vie envers la spiritualité de seconde main.

Réparation et conscience purifiée

L’un des traits frappants des premiers mouvements de réveil évangélique était leur insistance pour que la conversion touche des relations concrètes. La confession, la réparation, le pardon et l’honnêteté n’étaient pas des ornements facultatifs de l’expérience spirituelle.

Les débuts de Nee dans la vie chrétienne comprirent le travail douloureux de réparer ses torts. Cela s’accordait avec un principe qu’il enseignerait plus tard avec force : la communion avec Dieu et une bonne conscience vont de pair.

Paul dit à Félix : « C’est pourquoi je m’efforce d’avoir constamment une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes » (Actes 24:16).

Une conscience rendue sensible par l’Esprit peut devenir l’un des instruments par lesquels Dieu conduit. Nee ne voulait pas dire que les sentiments subjectifs sont infaillibles. L’Écriture demeure la norme objective. Mais il croyait que la désobéissance persistante émousse la sensibilité spirituelle.

C’est là un équilibre capital. Certains chrétiens deviennent introspectifs, s’examinant sans cesse jusqu’à perdre toute assurance. D’autres parlent de la grâce d’une manière qui laisse peu de place à la repentance. Ce que Nee a enseigné de plus solide résiste à ces deux erreurs. Le sang de Christ donne un libre accès auprès de Dieu, tandis que la lumière de Dieu appelle le croyant à marcher dans l’honnêteté.

« si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché » (1 Jean 1:7).

Remarquez l’ordre : marcher dans la lumière ne remplace pas le sang. Le sang est le fondement de la purification. Mais la grâce suscite un peuple disposé à venir à la lumière.

L’appel à témoigner

La conversion devint vite témoignage. Nee se joignit à d’autres jeunes croyants pour l’évangélisation et l’étude de la Bible. Ce schéma rappelle l’Église primitive, où ceux qui recevaient Christ parlaient de lui tout naturellement.

Dans la compréhension de Nee, l’Évangile n’était pas un bien privé. Si Christ est vraiment la vie, alors le croyant prend part au dessein de Dieu de communiquer cette vie aux autres.

La question de Paul en Romains 10 fait ressortir la logique missionnaire de la foi : « Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n’ont pas cru? Et comment croiront-ils en celui dont ils n’ont pas entendu parler? Et comment en entendront-ils parler, s’il n’y a personne qui prêche? » (Romains 10:14).

Nee finirait par voyager, prêcher, former des ouvriers, publier des revues, écrire des livres et aider à fonder des assemblées à travers la Chine. Mais ce vaste ministère est né d’un commencement tout simple : un étudiant converti qui parlait de Christ.

Il y a là une leçon que Nee lui-même aurait appréciée. L’œuvre de Dieu commence souvent avant qu’une personne se sente pleinement prête. Être utile spirituellement n’exige pas l’omniscience. Cela exige l’obéissance à la lumière déjà reçue.

En même temps, ce zèle avait besoin d’être formé. Nee avait de l’énergie, de l’intelligence et des convictions, mais ces qualités pouvaient facilement produire un ouvrier religieux énergique qui devancerait Dieu. L’étape suivante de sa vie allait donc être d’une grande importance. Il lui fallait plus qu’un message. Il lui fallait apprendre les voies de Dieu.

De la décision à la vie de disciple

Les récits modernes de conversion arrêtent parfois l’histoire au moment de la décision. Le Nouveau Testament, lui, ne s’y arrête pas. La conversion ouvre la porte à la vie de disciple.

Jésus n’a pas dit seulement : « Faites des convertis. » Il a dit : « Allez, faites de toutes les nations des disciples […] enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Matthieu 28:19-20).

Après 1920, la vie de Nee devint une longue école de la vie de disciple. Certaines leçons lui vinrent de l’Écriture et des livres. D’autres, de chrétiens plus âgés. Beaucoup lui vinrent par l’échec, la correction, la maladie, la déception et l’attente.

Cette distinction entre le don et la formation allait prendre de l’importance dans son enseignement. Une personne peut être véritablement appelée par Dieu et n’être pourtant pas prête pour certaines responsabilités. Les dons spirituels peuvent apparaître rapidement ; la maturité spirituelle, en général, non.

L’Église remarque souvent le don visible avant le caractère invisible. Nee apprit que Dieu travaille en sens inverse de l’ambition humaine. Nous demandons à quelle vitesse une personne douée peut être employée. Dieu demande à quelle profondeur cette personne peut être formée.

La grande question n’est pas simplement de savoir si Dieu peut se servir de nous, mais s’il peut nous confier ses intérêts sans que nous nous appropriions son œuvre.

La croix au commencement

La croix se tenait au commencement de la vie chrétienne de Nee et allait se tenir au centre de son ministère de maturité.

Tout chrétien apprend d’abord que Christ est mort pour nos péchés. « Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures » (1 Corinthiens 15:3). C’est là un fondement qu’on ne dépasse jamais.

Mais Nee discerna de plus en plus une autre dimension dans les écrits de Paul : le croyant est inclus dans la mort de Christ.

« notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché » (Romains 6:6).

Ce texte allait devenir l’un des passages centraux de ce que les lecteurs anglophones connaissent sous le titre La vie chrétienne normale. Nee voyait en Romains 6 non pas d’abord un ordre de nous crucifier nous-mêmes, mais l’annonce de ce que Dieu a accompli en Christ. La tâche du croyant est d’abord de connaître ce fait, puis de compter sur lui, et de s’offrir lui-même à Dieu.

« Ainsi vous-mêmes, regardez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ » (Romains 6:11).

La distinction est profonde. Se crucifier soi-même devient facilement une autre forme d’effort personnel. Paul ne dit pas que le croyant doit créer l’union avec Christ à force de discipline. Il dit que Dieu a agi en Christ.

La conversion de Nee ouvrit une découverte de toute une vie : le christianisme repose sur l’œuvre accomplie par Dieu avant toute réponse humaine.

Un jeune homme sous un nouveau propriétaire

Au terme de cette première période décisive, la direction de la vie de Nee avait changé. Il était encore jeune, encore en apprentissage, et loin du maître mûr dont se souviendraient les générations suivantes. Mais il avait changé de propriétaire.

Les paroles de Paul aux Corinthiens en expriment la logique : « […] vous ne vous appartenez point à vous-mêmes […] Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Corinthiens 6:19-20).

Dire « Je ne m’appartiens pas » peut sembler oppressant, jusqu’à ce que ces mots soient joints à « rachetés à un grand prix ». L’abandon chrétien est une réponse à l’amour qui rachète. Celui qui revendique le croyant est celui qui s’est donné lui-même pour le croyant.

La théologie ultérieure de Nee emploie parfois un langage exigeant sur l’obéissance, la discipline et l’autorité. Ces thèmes doivent toujours être interprétés à partir de ce centre. La consécration biblique ne commence pas par la crainte d’un système religieux, mais par les compassions de Dieu révélées en Christ.

Le jeune converti avait désormais besoin de maîtres capables de l’aider à distinguer la réalité spirituelle de l’enthousiasme religieux. Parmi les plus importants figurait une missionnaire anglaise qui vivait discrètement près de Fuzhou : Margaret E. Barber.

Son influence allait être sans commune mesure avec l’ampleur de son ministère public. Elle enseignerait à Nee des leçons qui résonneraient dans ses livres pendant des décennies : attendre Dieu, se défier de la force naturelle, préférer la réalité intérieure au succès extérieur et accepter la croix comme le chemin que Dieu emprunte pour rendre fécond.

Quand la repentance de sa mère devint une porte

Les récits de la conversion de Nee soulignent le rôle de sa mère, Lin Heping, dont le renouvellement de l’engagement chrétien sous le ministère de Dora Yu toucha toute la maisonnée. Un élément bien connu de la tradition veut qu’elle ait demandé pardon à son fils de l’avoir traité injustement. Que chaque détail ultérieur ait été retenu ou non avec une parfaite exactitude, le principe spirituel est profondément biblique.

Les parents s’imaginent souvent que demander pardon affaiblit leur autorité. C’est généralement l’inverse. La confession donne un poids moral, parce qu’elle montre que l’autorité elle-même vit soumise à la vérité.

Jacques dit : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres » (Jacques 5:16). Le commandement ne se limite pas aux personnes de même rang.

Pour le jeune Nee, voir le christianisme produire l’humilité chez un adulte a peut-être rendu l’Évangile plus crédible que n’importe quel autre argument.

Une foi incapable de dire « J’avais tort » n’a guère le pouvoir de recommander un Seigneur crucifié.

L’abandon et l’avenir

La conversion de Nee impliqua une lutte au sujet de sa vocation. Il comprenait que recevoir Christ pouvait réorienter son avenir, y compris des ambitions qui promettaient reconnaissance et réussite.

L’appel de Jésus a constamment ce caractère. Pierre et André quittent leurs filets. Matthieu quitte son bureau de péage. Il est demandé au notable riche de renoncer au bien qui révèle ce qui domine son cœur.

Les détails diffèrent, mais la vie de disciple touche à la question de la propriété.

« Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple » (Luc 14:33).

Ce verset n’est pas un commandement universel de céder sur-le-champ tout bien légalement possédé. C’est un commandement universel de remettre à Christ la propriété de soi-même.

L’enseignement ultérieur de Nee sur la consécration découle directement de ce commencement. Le christianisme ne peut demeurer un simple compartiment dans une vie par ailleurs autonome.

L’amour, le mariage et la consécration

La relation de Nee avec Charity Chang allait faire partie de ses premières leçons d’abandon. Les récits biographiques décrivent l’affection qu’il lui portait avant qu’elle ne partage sa foi. Il était convaincu qu’épouser une incroyante contredirait l’Écriture, et il se trouva donc devant un choix douloureux.

Paul écrit : « Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger » (2 Corinthiens 6:14), un texte que beaucoup de chrétiens appliquent au mariage en raison de l’union profonde que le mariage crée.

Nee finit par renoncer à cette relation plutôt que de laisser l’amour romantique régner sur l’obéissance. Plus tard, après que Charity fut devenue chrétienne, le chemin se rouvrit et ils se marièrent en 1934.

Cette histoire illustre un principe que Nee enseigna à maintes reprises : s’abandonner ne signifie pas manipuler Dieu par le sacrifice. Nous ne renonçons pas à quelque chose pour que Dieu soit obligé de nous le rendre. Abraham lève le couteau sans détenir de contrat secret garantissant qu’Isaac lui sera rendu exactement de la manière attendue.

La vraie consécration lâche prise sur l’issue.

Pour Nee, la relation finit par lui être rendue. Beaucoup de croyants fidèles abandonnent des choses qui ne leur reviennent pas. On ne peut donc pas mesurer la bonté de l’obéissance au fait que l’histoire connaisse ou non une fin romantique.

La réparation, preuve de la conversion

L’habitude prise très tôt par Nee de réparer ses torts reflète une tradition de réveil plus large, qui envisageait la repentance de façon concrète. Zachée ne s’est pas contenté de se sentir convaincu de péché ; il a changé son rapport à l’argent et à ceux qu’il avait lésés.

« Voici, Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et, si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple » (Luc 19:8).

Jésus répond : « Le salut est entré aujourd’hui dans cette maison » (Luc 19:9).

La réparation ne peut acheter le pardon. La générosité de Zachée est un fruit, non un prix. Mais une grâce qui ne change jamais la conduite est suspecte.

L’insistance de Nee sur une conscience pure est née de cette conviction. Autant que possible, les chrétiens devraient réparer ce que le péché a abîmé.

Il y faut de la sagesse. Tous les torts passés ne peuvent pas être réparés directement sans causer de nouveaux dommages, et un conseil pastoral peut être nécessaire. Mais la repentance ne devrait pas rester purement intérieure quand une autre personne en a payé le prix.

La conversion, un transfert de propriété

On se souvient souvent de la conversion de Nee pour son caractère décisif, mais sa portée tient à ce qui, selon lui, avait changé. L’Évangile n’était pas seulement un nouvel ensemble de croyances ajouté à une vie déjà en place. C’était un transfert de propriété.

Paul écrit : « Car l’amour de Christ nous presse, parce que nous estimons que, si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts; et qu’il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Corinthiens 5:14-15). La logique va de la substitution à la consécration. Christ est mort pour nous ; dès lors, la vie qui nous reste ne peut être traitée comme une propriété privée.

Ce thème devint particulièrement important pour Nee parce qu’il était jeune et doué. La conversion ne mettait pas seulement en cause des péchés évidents, mais aussi des ambitions légitimes. Quelle carrière poursuivrait-il ? Qui épouserait-il ? Quelle réputation se bâtirait-il ? Comment emploierait-il son intelligence ? La revendication chrétienne atteignait des décisions que l’on ne pouvait écarter comme immorales.

Un tel abandon ne doit pas être confondu avec l’impulsivité. Le Nouveau Testament ne glorifie pas l’imprudence. Jésus enseignait à ses disciples à calculer la dépense. Paul planifiait ses voyages, se servait de sa citoyenneté de façon stratégique, travaillait de ses mains et adaptait ses méthodes aux circonstances. La consécration signifie que la prudence elle-même devient obéissante. Le croyant continue de réfléchir, de prévoir, de choisir, d’épargner, d’apprendre et d’évaluer, mais il ne tient plus sa préférence personnelle pour la plus haute instance.

Les réparations faites par Nee dès ses débuts illustrent le caractère concret de cet abandon. Dans l’Écriture, la repentance a des conséquences sociales. Zachée ne s’est pas contenté de voir autrement la malhonnêteté ; il s’est attaqué au tort que sa conduite avait causé. Lorsque Paul prêcha à Éphèse, d’anciens adeptes de la magie convertis abandonnèrent publiquement des livres de valeur liés à leur vie passée. La grâce entrait dans la réalité matérielle.

Pourtant, la réparation doit rester gouvernée par la sagesse et l’amour. Nul ne devrait se décharger de sa culpabilité d’une manière qui blesse inutilement autrui ou expose quelqu’un d’autre au danger. Le but n’est pas de se punir soi-même. Le but est de marcher dans la vérité. Une conscience pure ne s’achète pas par des gestes spectaculaires ; elle grandit à mesure que le croyant répond honnêtement à la lumière que Dieu donne.

L’insistance de Nee sur la consécration le gardait aussi d’un Évangile tronqué, où le salut se réduit à une simple échappatoire au jugement. Le Nouveau Testament promet assurément le pardon et la vie éternelle, mais il annonce aussi un royaume. Jésus est Sauveur et Seigneur. La proclamation de Pierre à la Pentecôte unit les deux titres : Dieu a fait de Jésus « Seigneur et Christ » (Actes 2:36).

Pour les lecteurs d’aujourd’hui, le langage de la seigneurie peut être déformé dans deux directions. Une erreur fait de l’obéissance un prix payé pour mériter le salut. Cela contredit la grâce. L’autre reçoit le salut tout en traitant les commandements de Christ comme des conseils facultatifs. Cela contredit la vie de disciple. Le récit de la conversion de Nee est le plus fort lorsqu’il tient ensemble ce que l’Écriture tient ensemble : le salut est le don gratuit de Dieu, et la grâce place la personne sauvée sous l’autorité aimante de Christ.

Il en résulte non pas une crainte servile, mais un nouveau centre de liberté. La personne asservie au moi doit sans cesse défendre ce moi, le satisfaire, le comparer et le préserver. L’abandon à Christ commence à desserrer cette tyrannie. Jésus dit : « celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera » (Matthieu 16:25). Ce paradoxe est au cœur de la conversion chrétienne. Ce qui est cédé à Christ n’est pas perdu en fin de compte ; on le reçoit de nouveau, dans une relation nouvelle avec lui.

Nee passerait le reste de sa vie à apprendre cette première leçon à des niveaux plus profonds. La conversion n’a pas réglé tous les combats contre le moi. Elle a fixé la direction du combat. Celui qui l’avait sauvé avait le droit de le conduire.

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