Chapitre 5 · 22 min de lecture
Par-delà les montagnes
PAR-DELÀ LES MONTAGNES.
IL se peut qu’il y ait des saints qui soient toujours au meilleur d’eux-mêmes, et qui aient le bonheur de ne jamais perdre la lumière de la face de leur Père. Je ne suis pas certain que de telles personnes existent, car les croyants que j’ai connus le plus intimement ont traversé des expériences diverses; et ceux que j’ai connus qui se vantaient de leur perfection constante n’étaient pas les plus dignes de confiance. J’espère qu’il existe une région spirituelle accessible où aucun nuage ne cache le Soleil de notre âme; mais je ne saurais l’affirmer, car je n’ai pas parcouru ce pays bienheureux. Chaque année de ma vie a eu son hiver aussi bien que son été, et chaque jour sa nuit. J’ai vu jusqu’ici de clairs rayons de soleil et de lourdes pluies, j’ai senti des brises tièdes et des vents furieux. Parlant pour un grand nombre de mes frères, je confesse que, bien que la souche demeure en nous, comme le térébinthe et le chêne, nous perdons pourtant nos feuilles, et la sève ne coule pas en nous avec la même vigueur en toutes saisons. Nous avons nos creux aussi bien que nos sommets, nos vallées aussi bien que nos collines. Nous ne sommes pas toujours dans la joie; nous sommes parfois attristés par diverses épreuves. Hélas! nous avons la douleur de confesser que notre communion avec le Bien-Aimé n’est pas toujours un ravissement délicieux, et qu’il nous faut par moments le chercher, et nous écrier: « Oh! Si je savais où le trouver! » Telle me paraît avoir été, dans une certaine mesure, la condition de l’épouse lorsqu’elle s’écriait: « Jusqu’à ce que le jour paraisse, et que les ombres fuient, reviens, mon bien-aimé. »
I. Ces paroles nous enseignent d’abord que la communion peut être interrompue. L’épouse avait perdu la compagnie de son Époux: la communion consciente avec lui avait disparu, bien qu’elle aimât son Seigneur et soupirât après lui. Dans sa solitude, elle était affligée; mais elle n’avait nullement cessé de l’aimer, car elle l’appelle son Bien-Aimé, et parle comme quelqu’un qui n’a aucun doute sur ce point. L’amour pour le Seigneur Jésus peut être tout aussi vrai, et peut-être tout aussi fort, lorsque nous sommes assis dans les ténèbres que lorsque nous marchons dans la lumière. Bien plus, elle n’avait pas perdu l’assurance de son amour pour elle, ni de leur appartenance mutuelle; car elle dit: « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui »; et pourtant elle ajoute: « Reviens, mon bien-aimé. » L’état de nos grâces ne coïncide pas toujours avec celui de nos joies. Nous pouvons être riches en foi et en amour, et avoir pourtant de nous-mêmes une estime si basse que nous en soyons profondément abattus.
Il ressort clairement de ce Cantique sacré que l’épouse peut aimer et être aimée, avoir confiance en son Seigneur, être pleinement assurée de le posséder, et que pourtant il peut y avoir, pour le moment, des montagnes entre elle et lui. Oui, nous pouvons même être très avancés dans la vie divine, et être néanmoins exilés pour un temps de la communion consciente. Il y a des nuits pour les hommes faits aussi bien que pour les petits enfants, et les forts savent que le soleil se cache tout aussi bien que les malades et les faibles. Ne vous condamnez donc pas, mon frère, parce qu’un nuage est sur vous; n’abandonnez pas votre assurance; mais que plutôt votre foi s’embrase au sein des ténèbres, et que votre amour soit résolu à rejoindre votre Seigneur, quelles que soient les barrières qui vous séparent de lui.
Quand Jésus est absent d’un véritable héritier du ciel, la tristesse s’ensuit. Plus notre état est sain, plus tôt cette absence sera ressentie, et plus profondément elle sera déplorée. Cette tristesse est décrite dans le texte comme des ténèbres; c’est ce qu’implique l’expression: « Jusqu’à ce que le jour paraisse. » Tant que Christ ne paraît pas, aucun jour ne s’est levé pour nous. Nous habitons dans les ténèbres de minuit; les étoiles des promesses et la lune de l’expérience ne donnent aucune lumière consolante jusqu’à ce que notre Seigneur, tel le soleil, se lève et mette fin à la nuit. Il nous faut Christ avec nous, sinon nous sommes perdus dans la nuit: nous tâtonnons comme des aveugles le long d’un mur, et nous errons dans l’épouvante.
L’épouse parle aussi des ombres. « Jusqu’à ce que le jour paraisse, et que les ombres fuient. » Les ombres se multiplient quand le soleil s’en va, et elles sont propres à effrayer les timides. Nous ne craignons pas les ennemis réels quand Jésus est avec nous; mais quand il nous manque, nous tremblons devant une ombre. Qu’il est doux, ce chant: « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent! » Mais nous changeons de ton quand minuit est venu et que Jésus n’est pas avec nous: alors nous peuplons la nuit de terreurs; spectres, démons, lutins, et choses qui n’ont jamais existé que dans l’imagination, viennent volontiers pulluler autour de nous; et nous sommes dans l’effroi là où il n’y a pas sujet d’effroi.
La pire peine de l’épouse était que son Bien-Aimé lui tournait le dos; c’est pourquoi elle s’écriait: « Reviens, mon bien-aimé. » Quand sa face est tournée vers elle, elle se chauffe au soleil de son amour; mais si la lumière de sa face se retire, elle est cruellement troublée. Notre Seigneur détourne sa face de son peuple, bien qu’il ne détourne jamais de lui son cœur. Il peut même fermer les yeux dans le sommeil pendant que la barque est ballottée par la tempête, mais son cœur veille tout ce temps. Pourtant, c’est une douleur suffisante de l’avoir attristé en quelque mesure: cela nous blesse au vif de penser que nous avons meurtri son cœur si tendre. Il est jaloux, mais jamais sans cause. S’il nous tourne le dos pour un temps, il a sans doute une raison plus que suffisante. Il ne marcherait pas contre nous si nous n’avions pas marché contre lui. Ah! quelle triste chose que celle-là! La présence du Seigneur fait de cette vie la préface de la vie céleste; mais son absence nous laisse languissants et défaillants, et il ne reste aucune consolation dans le pays de notre exil. Les Écritures et les ordonnances, la dévotion privée et le culte public sont tous comme des cadrans solaires,—excellents quand le soleil brille, mais de peu d’utilité dans l’obscurité. Ô Seigneur Jésus, rien ne peut nous dédommager de ta perte! Approche-toi encore de ta bien-aimée, car sans toi notre nuit ne finira jamais.
« Vois! je me repens, et mon âme s’afflige
De t’avoir ainsi délaissé!
Où vont donc rouler ces viles affections
Qui ont laissé partir mon Sauveur? »
Lorsque la communion avec Christ est interrompue, il y a dans tous les cœurs sincères un ardent désir de la retrouver. Celui qui a connu la joie de la communion avec Christ, s’il vient à la perdre, ne sera jamais satisfait jusqu’à ce qu’elle soit rétablie. Avez-vous jamais reçu chez vous le Prince Emmanuel? Est-il parti ailleurs? Votre chambre sera morne jusqu’à ce qu’il revienne. « Donne-moi Christ, sinon je meurs », tel est le cri de tout esprit qui a perdu la douce compagnie de Jésus. Nous ne nous séparons pas de telles délices célestes sans maint serrement de cœur. Ce n’est pas pour nous une affaire de « peut-être reviendra-t-il, et nous espérons qu’il le fera »; il faut qu’il revienne, sinon nous défaillons et mourons. Nous ne pouvons vivre sans lui; et c’est là un signe encourageant, car l’âme qui ne peut vivre sans lui ne vivra pas sans lui: il vient promptement là où la vie et la mort dépendent de sa venue. S’il vous faut Christ, vous l’aurez. Voici exactement où en est la chose: il nous faut boire à ce puits ou mourir de soif; il nous faut nous nourrir de Jésus, ou notre esprit périra de faim.
II. Avançons maintenant d’un pas, et disons que lorsque la communion avec Christ est interrompue, de grandes difficultés s’opposent à son rétablissement. Il est bien plus facile de descendre la colline que de remonter à la même hauteur. Il est bien plus aisé de perdre la joie en Dieu que de retrouver ce joyau perdu. L’épouse parle de « montagnes » qui la séparent de son Bien-Aimé: elle veut dire que les difficultés étaient grandes. Ce n’étaient pas de petites collines, mais des montagnes, qui lui barraient le chemin. Montagnes de péchés dont le souvenir demeure, Alpes de rechutes, chaînes redoutables d’oubli, d’ingratitude, de mondanité, de froideur dans la prière, de légèreté, d’orgueil, d’incrédulité. Hélas! je ne saurais vous enseigner toute la sombre géographie de cette triste expérience! Des murailles gigantesques se dressaient devant elle, comme les escarpements vertigineux du Liban. Comment pourrait-elle rejoindre son Bien-Aimé?
Les difficultés qui la séparaient de lui étaient nombreuses autant que grandes. Elle ne parle pas d’« une montagne », mais de « montagnes »: les Alpes s’élevaient sur les Alpes, muraille après muraille. Elle était désolée de penser qu’en si peu de temps tant de choses aient pu s’interposer entre elle et celui dont elle chantait tout à l’heure: « Sa main gauche est sous ma tête, et sa droite m’embrasse. » Hélas! nous multiplions ces montagnes de Béther avec une triste rapidité! Notre Seigneur est jaloux, et nous ne lui donnons que trop de raisons de cacher sa face. Une faute, qui paraissait si petite au moment où nous l’avons commise, se voit à la lumière de ses propres conséquences; alors elle grandit et s’enfle jusqu’à se dresser tout en haut et à cacher la face du Bien-Aimé. Alors notre soleil s’est couché, et la crainte murmure: « Sa lumière reviendra-t-elle jamais? Le jour paraîtra-t-il jamais? Les ombres fuiront-elles jamais? » Il est facile de chasser par nos offenses la lumière céleste, mais, hélas! qu’il est difficile d’éclaircir le ciel et de retrouver un éclat sans nuage!
Peut-être la pensée la plus cruelle pour l’épouse était-elle la crainte que la barrière qui la séparait ne fût permanente. Elle était haute, mais elle pouvait se dissoudre; les murailles étaient nombreuses, mais elles pouvaient tomber; mais hélas! c’étaient des montagnes, et les montagnes demeurent fermes pendant des siècles! Elle se sentait comme le psalmiste lorsqu’il s’écriait: « Mon péché est constamment devant moi. » La douleur de l’absence de notre Seigneur devient intolérable quand nous craignons d’être exclus de sa présence sans espoir de retour. On peut supporter une nuit en espérant le matin; mais que serait-ce si le jour ne devait jamais paraître? Et vous et moi, si nous nous sommes éloignés de Christ, et si nous sentons qu’il y a entre lui et nous des chaînes de montagnes inébranlables, nous aurons le cœur malade. Nous essayons de prier, mais la dévotion meurt sur nos lèvres. Nous tentons de nous approcher du Seigneur à la table de communion, mais nous nous sentons plus semblables à Judas qu’à Jean. En de tels moments, nous avons senti que nous donnerions nos yeux pour contempler encore une fois la face de l’Époux, et pour savoir qu’il prend plaisir en nous comme aux jours plus heureux. Et pourtant, elles sont toujours là, les terribles montagnes, noires, menaçantes, infranchissables; et dans le pays lointain, la Vie de notre vie est absente, et attristée.
Ainsi l’épouse semble en être venue à la conclusion que les difficultés qui lui barraient la route étaient insurmontables par ses propres forces. Elle ne pense même pas à franchir elle-même les montagnes pour aller à son Bien-Aimé, mais elle s’écrie: « Jusqu’à ce que le jour paraisse, et que les ombres fuient, reviens, mon bien-aimé, et sois semblable à la gazelle ou au faon des biches sur les montagnes de Béther. » Elle ne tentera pas de gravir les montagnes, elle sait qu’elle ne le peut pas: si elles avaient été moins hautes, elle aurait pu s’y essayer; mais leurs sommets touchent au ciel. Si elles avaient été moins escarpées ou moins difficiles, elle aurait pu tenter de les escalader; mais ces montagnes sont terribles, et nul pied ne peut se tenir sur leurs rochers solitaires. Oh! la miséricorde d’un entier désespoir de soi-même! J’aime voir une âme acculée dans ce coin étroit, et contrainte ainsi à regarder à Dieu seul. La fin de la créature est le commencement du Créateur. Là où finit le pécheur commence le Sauveur. Si les montagnes peuvent être gravies, il nous faudra les gravir; mais si elles sont tout à fait infranchissables, alors l’âme s’écrie avec le prophète: « Oh! Si tu déchirais les cieux, et si tu descendais, Les montagnes s’ébranleraient devant toi, Comme s’allume un feu de bois sec, Comme s’évapore l’eau qui bouillonne; Tes ennemis connaîtraient ton nom, Et les nations trembleraient devant toi. Lorsque tu fis des prodiges que nous n’attendions pas, Tu descendis, et les montagnes s’ébranlèrent devant toi. » Nos âmes sont boiteuses, elles ne peuvent se mouvoir vers Christ; alors nous tournons vers lui nos ardents désirs, et nous fixons sur lui seul nos espérances: ne se souviendra-t-il pas de nous avec amour, et ne volera-t-il pas vers nous comme il le fit jadis pour son serviteur, alors qu’il était monté sur un chérubin, et il volait, oui, il planait sur les ailes du vent?
III. Ici s’élève la prière de notre texte, qui répond pleinement à ce besoin: « Reviens, mon bien-aimé, et sois semblable à la gazelle ou au faon des biches sur les montagnes qui nous séparent. » Jésus peut venir à nous quand nous ne pouvons aller à lui. La gazelle et le faon — ou, comme on peut aussi traduire, la gazelle et le bouquetin — vivent parmi les rochers des montagnes, et bondissent par-dessus les abîmes avec une agilité étonnante. Pour la vitesse et la sûreté du pied, ils n’ont point de rivaux. Le poète sacré a dit: « Il rend mes pieds semblables à ceux des biches, Et il me place sur mes lieux élevés », faisant allusion aux pieds de ces créatures, si bien faits pour se tenir fermement au flanc de la montagne. Notre bienheureux Seigneur est appelé, dans le titre du vingt-deuxième psaume, « la Biche de l’aurore »; et l’épouse, dans ce Cantique d’or, chante: « Mon bien-aimé est semblable à la gazelle Ou au faon des biches; Le voici, il vient, Sautant sur les montagnes, Bondissant sur les collines. »
Je voudrais vous rappeler ici que cette prière est de celles que nous pouvons légitimement présenter, car c’est la manière de Christ de venir à nous quand il est hors de question que nous allions à lui. « Comment? » dites-vous. Je réponds qu’il a agi ainsi autrefois; car nous nous souvenons « du grand amour dont il nous a aimés, alors même que nous étions morts par nos offenses et par nos péchés ». Sa première venue dans le monde sous une forme humaine n’eut-elle pas lieu parce que l’homme ne pouvait jamais venir à Dieu avant que Dieu ne fût venu à lui? Je ne vois nulle part que nos premiers parents aient versé des larmes, offert des prières ou cherché Dieu par des supplications; mais le Seigneur offensé donna de lui-même la promesse que la Postérité de la femme écraserait la tête du serpent. La venue de notre Seigneur dans le monde ne fut ni achetée, ni recherchée, ni même imaginée; il vint entièrement de son plein gré, trouvant sa joie à racheter.
« D’un œil compatissant, le Prince de grâce
Vit notre douleur sans remède;
Il vit, et (ô merveilleux amour!)
Il accourut à notre aide. »
Son incarnation était une figure de la manière dont il vient à nous par son Esprit. Il nous a vus rejetés, souillés, couverts de honte, périssant; et en passant, ses lèvres pleines de tendresse ont dit: « Vis! » En nous s’accomplit cette parole: « Je me suis laissé trouver par ceux qui ne me cherchaient pas. » Nous avions trop d’aversion pour la sainteté, nous étions trop asservis au péché pour être jamais revenus à lui, s’il ne s’était d’abord tourné vers nous. Qu’en pensez-vous? Est-il venu à nous quand nous étions ennemis, et ne nous visitera-t-il pas maintenant que nous sommes amis? Est-il venu à nous quand nous étions des pécheurs morts, et ne nous exaucera-t-il pas maintenant que nous sommes des saints en pleurs? Si la venue de Christ sur la terre s’est faite de cette manière, et si sa venue vers chacun de nous s’est faite de la même façon, nous pouvons bien espérer qu’il viendra maintenant à nous de semblable manière, comme la rosée qui rafraîchit l’herbe, qui ne compte pas sur l’homme, qui ne dépend pas des enfants des hommes. De plus, il revient en personne, dans les derniers jours, et des montagnes de péché, d’erreur, d’idolâtrie, de superstition et d’oppression se dressent sur le chemin de son royaume; mais il viendra certainement, et il renversera, et renversera encore, jusqu’à ce qu’il règne sur toutes choses. Il viendra dans les derniers jours, dis-je, dût-il pour cela bondir par-dessus les collines; et à cause de cela je suis sûr que nous pouvons conclure avec assurance qu’il s’approchera de nous qui pleurons si amèrement son absence. Inclinons donc un instant la tête, et présentons en silence à sa très excellente Majesté la requête de notre texte: « Reviens, mon bien-aimé, et sois semblable à la gazelle ou au faon des biches sur les montagnes qui nous séparent. »
Notre texte nous donne la douce assurance que notre Seigneur est à son aise au milieu des difficultés qui sont pour nous tout à fait insurmontables. De même que la gazelle ou le faon connaît les passages des montagnes et les points d’appui parmi les rochers escarpés, et ne connaît aucune crainte au milieu des ravins et des précipices, ainsi notre Seigneur connaît les hauteurs et les profondeurs, les torrents et les cavernes de notre péché et de notre douleur. Il a porté la totalité de nos transgressions, et il a ainsi connu le poids terrible de notre culpabilité. Il est parfaitement familier avec les infirmités de notre nature: il a connu la tentation dans le désert, le cœur brisé dans le jardin, l’abandon sur la croix. Il est familier avec la douleur et la faiblesse, car « il a pris nos infirmités, et il s’est chargé de nos maladies ». Il est familier avec l’abattement, car il fut « homme de douleur et habitué à la souffrance ». Il est familier même avec la mort, car il a rendu l’esprit, et il a traversé le sépulcre jusqu’à la résurrection. Ô gouffres béants, ô sombres escarpements de la douleur, notre Bien-Aimé, telle la biche ou le cerf, a traversé vos ténèbres! Ô mon Seigneur, tu connais tout ce qui me sépare de toi; et tu sais aussi que je suis bien trop faible pour gravir ces montagnes qui nous séparent et parvenir jusqu’à toi; c’est pourquoi, je t’en prie, viens toi-même par-dessus les montagnes à la rencontre de mon esprit qui languit après toi! Tu connais chaque gouffre béant et chaque pente glissante, mais aucun d’eux ne peut t’arrêter; hâte-toi de venir à moi, ton serviteur, ton bien-aimé, et fais-moi vivre de nouveau par ta présence.
Il est facile aussi pour Christ de venir par-dessus les montagnes à notre secours. Il est facile à la gazelle de franchir les montagnes: elle est faite pour cela; de même c’est chose facile pour Jésus, car il a été destiné dès les temps anciens à ce dessein même: venir à l’homme dans son pire état, et lui apporter l’amour du Père. Qu’est-ce qui nous sépare de Christ? Est-ce le sentiment du péché? Vous avez été pardonné une fois, et Jésus peut renouveler de la manière la plus vive le sentiment d’un plein pardon. Mais vous dites: « Hélas! j’ai péché de nouveau: une culpabilité nouvelle m’épouvante. » Il peut l’ôter en un instant, car la source destinée à cet usage est ouverte, et elle est toujours pleine. Il est facile aux chères lèvres de l’amour rédempteur d’effacer les offenses de l’enfant, puisqu’il a déjà obtenu le pardon des iniquités du criminel. Si, par le sang de son cœur, il a obtenu notre pardon de notre Juge, il peut bien aisément nous apporter le pardon de notre Père. Oh! oui, il est bien facile à Christ de dire encore: « Tes péchés te sont pardonnés »! « Mais je me sens si peu apte, si incapable de jouir de la communion. » Celui qui guérissait toutes sortes de maladies du corps peut guérir d’une parole vos infirmités spirituelles. Souvenez-vous de l’homme dont les chevilles devinrent fermes, si bien qu’il courut et sauta; et de celle qui était malade de la fièvre, qui fut guérie aussitôt, se leva, et servit son Seigneur. « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. » « Mais j’ai de telles afflictions, de tels ennuis, de tels chagrins, que je suis accablé et ne puis m’élever jusqu’à une joyeuse communion. » Oui, mais Jésus peut rendre tout fardeau léger, et tout joug doux à porter. Vos épreuves peuvent être amenées à favoriser votre course vers le ciel au lieu de l’entraver. Je connais bien ces lourds fardeaux, et je vois que vous ne pouvez les soulever; mais d’habiles ingénieurs savent disposer câbles et poulies de telle sorte que des poids lourds en soulèvent d’autres. Le Seigneur Jésus excelle dans cette mécanique de la grâce, et il a l’art de faire qu’un poids de tribulation soulève de dessus nous une charge de torpeur spirituelle, en sorte que nous nous élevons par cela même qui, telle une meule, menaçait de nous entraîner au fond.
Qu’est-ce qui fait encore obstacle? Je suis sûr que, même s’il s’agissait d’une impossibilité absolue, le Seigneur Jésus pourrait l’ôter, car ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Mais quelqu’un objecte: « Je suis si indigne de Christ. Je comprends que des saints éminents et des disciples bien-aimés soient grandement favorisés, mais moi, je suis un ver et non un homme; bien au-dessous d’une telle condescendance. » Vous parlez ainsi? Ne savez-vous pas que la dignité de Christ couvre votre indignité, et qu’il a été fait pour vous, de par Dieu, sagesse, justice, sanctification et rédemption? En Christ, le Père ne pense pas de vous aussi bassement que vous le pensez vous-même; vous n’êtes pas digne d’être appelé son enfant, mais il vous appelle ainsi, et il vous compte parmi ses joyaux. Écoutez, et vous l’entendrez dire: « Parce que tu as du prix à mes yeux, Parce que tu es honoré et que je t’aime. Je donne l’Égypte pour ta rançon, L’Éthiopie et Saba à ta place. » Ainsi donc, il ne reste rien que Jésus ne puisse franchir d’un bond s’il est résolu à venir à vous et à rétablir votre communion interrompue.
Pour conclure, notre Seigneur peut faire tout cela immédiatement. De même qu’en un clin d’œil les morts ressusciteront incorruptibles, ainsi en un instant nos affections mortes peuvent s’élever jusqu’à la plénitude de la joie. Il peut dire à cette montagne: « Ote-toi de là et jette-toi dans la mer », et cela se fera. Dans les emblèmes sacrés qui sont maintenant sur cette table de la cène, Jésus est déjà au milieu de nous. La foi s’écrie: « Il est venu! » Comme Jean-Baptiste, elle le contemple avec attention, et s’écrie: « Voici l’Agneau de Dieu! » À cette table, Jésus nous nourrit de son corps et de son sang. Sa présence corporelle, nous ne l’avons pas, mais nous percevons sa présence spirituelle réelle. Nous sommes comme les disciples, lorsqu’aucun d’eux n’osait lui demander: « Qui es-tu? » sachant que c’était le Seigneur. Il est venu. Il regarde par ces fenêtres,—je veux dire ce pain et ce vin,—se montrant à travers le treillis de cette ordonnance si instructive et si chère. Il parle. Il dit: « L’hiver est passé; La pluie a cessé, elle s’en est allée. » Et c’est bien ainsi; nous le sentons: un printemps céleste réchauffe nos cœurs glacés. Comme l’épouse, nous nous écrions, émerveillés: « Avant que je m’en sois aperçue, mon âme m’a rendue semblable aux chars d’Amminadib. » Maintenant, dans une heureuse communion, nous voyons le Bien-Aimé et nous entendons sa voix; notre cœur brûle; nos affections s’embrasent; nous sommes heureux, en repos, débordants de joie. Le Roi nous a fait entrer dans la maison du festin, et la bannière qu’il déploie sur nous, c’est l’amour. Il est bon que nous soyons ici!
Amis, il nous faut maintenant aller chacun notre chemin. Une voix dit: « Levez-vous, partons d’ici. » Ô toi, Seigneur de nos cœurs, accompagne-nous! Notre maison ne sera pas un foyer sans toi. La vie ne sera pas la vie sans toi. Le ciel lui-même ne serait pas le ciel si tu en étais absent. Reste avec nous. Le monde s’obscurcit, le crépuscule du temps s’avance. Reste avec nous, car le soir approche. Nos années s’accroissent, et nous approchons de la nuit où les rosées tombent froides et glacées. Un grand avenir nous environne, les splendeurs du dernier âge descendent; et tandis que nous attendons, graves et saisis de crainte, notre cœur ne cesse de s’écrier en lui-même: « Jusqu’à ce que le jour paraisse, et que les ombres fuient, reviens, mon bien-aimé, et sois semblable à la gazelle ou au faon des biches sur les montagnes qui nous séparent. »
« Hâte, Seigneur, l’heure promise;
Viens dans ta gloire et ta puissance;
Tes ennemis ne sont pas soumis;
La nature soupire après son renouveau.
Le temps touche presque à son terme,
Toute chose avec ton épouse dit “Viens”;
Jésus, que tous les mondes adorent,
Viens et règne à jamais! »
Chapitre 5 terminé
Par-delà les montagnes