Chapitre 9 · 21 min de lecture
La poussière du réel
« Ce que nous pouvons compter comme notre gain le plus riche, c’est d’avoir réappris notre totale impuissance, si complètement que le vieil axiome du service, “Je ne peux pas plus convertir une âme que créer une étoile”, en vient à être une révélation redoutable, afin que Dieu seul soit exalté en ce jour-là. »
Rév. Walter Searle, Afrique.NOUS revenons à l’instant d’un village de Pariahs. Venez donc tout voir avec moi. Un si curieux petit amas de huttes, jetées là n’importe où; des visages si mi-effrayés, mi-amicaux; les uns qui se précipitent à l’intérieur, les autres qui se précipitent au-dehors; et nous nous demandons vers quelle maison il vaut mieux nous diriger. Nous nous arrêtons devant l’une d’elles, un peu plus propre que la plupart, plus grande et plus ouverte.
« Pouvons-nous entrer? » En chœur: « Entrez! oh, entrez! » et nous entrons. C’est une minuscule pièce, une étroite lanière. À un bout, un feu brûle à même le sol; la fumée s’échappe par le toit, et une marmite de riz posée sur trois pierres bouillonne gaiement. Aucune crainte de souillure ici. Ils n’aimeraient pas que nous touchions leur riz ou que nous les voyions le manger, mais il ne leur déplaît pas que nous soyons dans la pièce où il cuit.
À l’autre bout de cette étroite lanière se trouve un enclos à chèvres, pas très propre; et le long d’un côté court une banquette de terre surélevée où la famille, apparemment, dort. Ce côté et les deux extrémités sont couverts de palmes de palmyre. C’est sec, cela craque au moindre contact, et on le touche chaque fois qu’on se lève, si bien que des morceaux tombent sans cesse et contribuent à joncher l’espace ouvert en dessous.
Une vieille Pariah; mais le bébé dans ses bras est un fils de la Caste des Grimpeurs de palmyre. Les deux visages — celui de la vieille femme et celui du petit garçon — sont tout à fait typiques. Le bébé est un « chrétien », je dois le préciser, et ses parents sont de vrais chrétiens; sinon on n’aurait pas permis à la femme pariah de le toucher.Cinq bébés, à différents stades d’indocilité, se vautrent sur cette bande de sol; ils ne cessent de faire du bruit. Une demi-douzaine de vieilles femmes à l’air hébété s’entassent par la porte basse, regardent fixement et échangent leurs observations. Trois jeunes hommes qui n’ont rien de particulier à faire flânent au fond de la banquette, près des chèvres. Une jeune fille à l’air éveillé, qui porte plus de bijoux qu’il n’est d’usage chez les Pariahs, entretient le feu au bout, près de la porte; elle y jette un bâton ou deux lorsque nous entrons, et se hâte d’aller chercher une natte. Nous nous asseyons sur la natte, elle s’assied à côté de nous; et les questions d’usage sont posées et reçoivent leur réponse, en guise de présentation. Il y a une vieille femme pas très propre qui mâche assidûment du bétel; une autre à la bouche énorme, qu’elle tient toujours grande ouverte; une autre à la voix très forte, avec une tignasse indescriptible. Mais elles écoutent assez bien, jusqu’à ce qu’une chèvre crée une diversion en faisant une remarque, et qu’un bébé — un joyeux petit bout de chou dans sa jolie peau brune, avec un bracelet — se mette à hurler, et que l’attention de tous se concentre sur lui.
La chèvre se calme, le bébé est maintenant dans les bras de sa mère; nous reprenons donc là où nous nous étions arrêtées, et j’observe la jeune fille éveillée, et je remarque qu’elle écoute comme quelqu’un qui comprend. Elle a l’air plutôt supérieure; son seeley rose est propre, elle porte deux gros bijoux d’or à chaque oreille, un petit collier d’or autour du cou, des bracelets d’argent et des anneaux d’orteil. Tous les autres sont désespérément crasseux et fort peu éclairés, mais ils écoutent exactement comme la plupart des gens écoutent à l’église, avec une sorte d’expression patiente. C’est ce qui se fait.
C’est moi qui leur parle maintenant, et personne ne dit rien jusqu’à ce que j’en sois à mi-chemin, quand soudain la jeune fille remarque: « Nous avons dix doigts, pas un seul! » — ce qui est si étonnant que je m’arrête en me demandant à quoi elle peut bien penser. Je parlais de la brebis perdue sur cent. Quel rapport cela a-t-il avec un doigt et dix? Elle poursuit pour s’expliquer: « J’ai déjà entendu tout cela. J’ai une sœur qui est chrétienne; une fois, je suis restée chez elle, j’ai tout entendu sur votre religion, et j’ai senti dans mon cœur que c’était bon. Mais ensuite j’ai été mariée » (« attachée », dit-elle), « et bien sûr j’ai oublié; mais maintenant je m’en souviens, et je dis que si dix des nôtres s’unissent pour passer à votre Voie, ce sera bien; mais à quoi bon qu’un seul y aille? À quoi sert un doigt qui bouge tout seul? Il en faut dix pour faire le travail de la journée. »
« Si dix d’entre vous avaient le choléra et que je vous apportais un remède contre le choléra, diriez-vous: “Je ne le prendrai pas à moins que neuf autres ne le prennent aussi”? » répondis-je. Elle rit, et les autres rient, mais un peu mal à l’aise. Ils n’aiment guère cette allusion au choléra redouté; la mort du corps est une perspective tellement plus terrible que la mort de l’âme. « Vous le prendriez, et alors les autres, voyant qu’il vous fait du bien, le prendraient peut-être aussi »; et nous tâchons d’enfoncer la pointe de l’illustration. Mais une pointe pique, et être piqué n’est pas agréable.
Les trois hommes se mettent à traîner les pieds et à parler d’autre chose; la vieille belle-mère propose du bétel à la ronde et nous tend des feuilles d’aspect crasseux en nous pressant d’en prendre. Les divers spectateurs font leurs remarques, et la jeune fille se consacre à son bébé. Mais elle réfléchit; on voit que de vieux souvenirs se sont réveillés. Enfin, avec un soupir, elle se lève, jette un regard sur le petit groupe indifférent, va au foyer et souffle sur le feu. Cela veut dire que nous ferions mieux de dire salaam; alors nous le disons, ils le disent, en ajoutant l’habituel « Allez et revenez ».
Il sera plus facile d’aider ces gens à sortir de leur bas niveau que d’aider leurs maîtres des sphères plus élevées de la société. Mais faire quoi que ce soit de vrai ou de profond parmi les uns comme parmi les autres n’est jamais réellement facile.
« Il faut l’Idéal pour souffler de l’épaisseur d’un cheveu la Poussière du Réel. »
Il faut davantage. Il faut Dieu. Il faut Dieu pour faire quoi que ce soit, où que ce soit. Hier, nous faisions des visites dans l’un des villages de Caste, et une vieille dame, qui semble vraiment nous aimer, dit qu’elle aimerait beaucoup prendre ma main dans la sienne; « mais, expliqua-t-elle, ce matin l’un des enfants du lieu s’est penché au bord du réservoir pour boire, il est tombé dedans et s’est noyé; je suis donc allée présenter mes condoléances à sa famille, je reviens tout juste de me baigner, et je ne me sens pas la force de me baigner encore. » Si elle me touchait, il lui faudrait se baigner pour se débarrasser de la souillure. Bien sûr, je l’assurai que je comprenais parfaitement; mais tandis qu’elle était assise là, à deux pouces de moi, préservant si soigneusement, inviolés, ces deux pouces d’espace libre, je sentis combien c’était peu de chose, cette distance créée par la caste, la plus simple « Poussière du Réel » à la surface du système de sa vie; et pourtant, « pour en souffler l’épaisseur d’un cheveu, il ne faut rien de moins que le souffle de la puissance de Dieu ». « Viens, ô Souffle, et souffle! » crions-nous. Rien d’autre ne suffira.
Quelque chose dans notre conversation amena une question sur le caractère de Jésus, et, tandis que nous essayions de lui décrire un peu de la beauté de notre cher Seigneur, ses yeux sombres s’allumèrent. « Comme c’est beau! dit-elle; comme il doit être beau! » Elle semblait « presque persuadée », mais nous savions que ce n’était que presque, pas tout à fait; car elle ne connaît pas encore son besoin d’un Sauveur, elle n’a aucun sentiment du péché. Parfois, il est vrai, cela vient plus tard; mais nous constatons que si l’âme doit résister aux formidables forces adverses qui se déchaîneront aussitôt contre elle si elle se tourne tant soit peu vers Christ, il faut qu’une conviction soit opérée en elle; rien d’aussi superficiel qu’un sentiment, fût-il le plus reconnaissant, le plus plein d’espoir ou le plus aimant, ne résistera à une telle épreuve.
Aussi, bien que les yeux de cette chère femme se remplissent de larmes lorsqu’elle entend parler du prix de douleur qu’il a payé, et bien qu’elle écoute volontiers quand nous lisons, parlons et prions avec elle, nous savons que l’œuvre n’est pas allée en profondeur; nous faisons pour elle nos « requêtes profondes », et nous poursuivons notre chemin.
En Inde, les hommes doivent travailler parmi les hommes, et les femmes parmi les femmes; mais parfois, dans des lieux nouveaux, comme je l’ai déjà raconté, il nous faut nous arrêter et parler avec les hommes avant qu’ils ne nous laissent passer. Ainsi, un après-midi, alors que je me rendais auprès des femmes, je fus arrêtée par le chef de la maisonnée que je visitais, un beau vieillard du type habituel, courtois mais opposé. Il demanda à voir mes livres. J’avais une Bible, un recueil de cantiques et un livre de strophes se rapportant à la Vérité, recopiées des anciens classiques tamouls. Il fondit sur ce dernier. Puis il se mit à psalmodier les strophes à leur manière inimitable, et à ce son plusieurs autres vieillards s’approchèrent de la véranda, si bien que bientôt une douzaine ou davantage écoutaient avec cette expression de plaisir qu’ils semblent réserver à leur propre poésie bien-aimée.
Quand le lecteur eut psalmodié une douzaine de strophes ou davantage, il s’arrêta brusquement et me demanda si je l’aimais vraiment. Bien sûr, je répondis que je l’aimais immensément, et que je regrettais seulement de ne pas en connaître davantage, car les classiques tamouls sont une étude à eux seuls, et ces beaux vers anciens que j’avais recopiés n’étaient que des glanures tirées de deux gros volumes, pleins de la sagesse de l’Orient.
Ils étaient tous parfaitement amicaux à présent, et nous entrâmes en conversation. L’un du groupe soutenait qu’il y a trois substances co-éternelles: Dieu, l’Âme et le Péché. Le péché est éternellement lié à l’âme, comme le vert-de-gris est inhérent au cuivre. Il peut finalement être ôté par une méditation intense sur Dieu et par l’accomplissement d’œuvres méritoires ardues. Mais ces exercices, tous l’admettaient, étaient incompatibles avec la vie ordinaire de la plupart des gens, et généralement impraticables. Et ainsi, de fait, le vert-de-gris du péché demeure.
Je me souviens de ma joie en découvrant qu’Ésaïe 1:25 emploie précisément cette illustration; car le mot traduit par « scories » en anglais est le mot courant pour vert-de-gris en tamoul; de sorte que le verset se lit ainsi: « Je porterai ma main sur toi, et je te purifierai entièrement, de manière à ôter ton vert-de-gris. »
La plupart des autres soutenaient un point de vue diamétralement opposé. Loin que l’Âme et le Péché soient co-éternels avec Dieu, ils n’existent pas réellement du tout. Tous deux sont illusoires. Il n’y a qu’une seule entité existante. C’est l’Esprit divin, et il n’a ni personnalité ni aucune qualité personnelle. Toutes les existences séparées apparentes sont trompeuses. La méditation, du même genre absorbant que l’autre jugeait nécessaire, est le seul moyen d’atteindre l’état d’illumination qui conduit à la réabsorption dans l’essence divine, dans laquelle nous nous fondons finalement, perdant ce qui semblait être notre identité distincte. Nous sommes perdus en Dieu, comme une goutte se perd dans l’océan.
Certains de ces hommes défendaient une forme de vérité qui fait penser à un calvinisme devenu fou, et d’autres, tout à l’opposé, sont d’un arminianisme outrancier. Les calvinistes illustrent leur croyance par un seul mot lumineux, Prise-du-chat, et les arminiens par un autre, Prise-du-singe. Pourriez-vous trouver meilleures illustrations? La chatte prend son chaton et le porte dans sa gueule; le chaton est passif, la chatte fait tout. Mais le petit singe s’accroche à sa mère et s’y cramponne de toutes ses forces. Ceux qui ont observé la « prise du chat » à la maison et la « prise du singe » dans la jungle peuvent apprécier la justesse de ces deux illustrations.
Mais à travers toutes les formes de l’hindouisme, si contradictoires qu’elles soient les unes avec les autres, court la pensée sous-jacente d’un panthéisme pur et simple. Et cela explique bon nombre de ces contradictions, et bien des incohérences qui surgissent sans cesse et déconcertent celui qui s’efforce de comprendre le cours de la pensée hindoue. Ainsi, bien que ces hommes aient tous affirmé qu’il n’y a qu’un seul Dieu, ils admettaient en adorer chacun plusieurs. Ils n’y voyaient rien d’incohérent. De même que l’air est en toutes choses, de même Dieu est en toutes choses, donc dans les divers symboles. Et de même que notre Roi a divers vice-rois et gouverneurs qui le représentent pour gouverner ses possessions en son nom, de même le Suprême a ces divinités secondaires, moindres en puissance et n’existant que par la force de Lui-même; et Lui, étant partout présent, peut être adoré sous leurs formes.
Cet argument, ils me le pressèrent tous d’une seule voix cet après-midi-là; et bien que d’excellentes réponses se présentent sans doute à votre esprit, vous pourriez constater qu’elles ne satisfont pas l’hindou qui raisonne selon des lignes logiques propres à l’Orient, assez subtiles pour mystifier le cerveau pratique de l’Occidental; et alors — car nous sommes vaniteux autant que pratiques — nous sommes enclins à plaindre le pauvre hindou d’être si différent de nous; et si nous sommes totalement dépourvus de sympathie, nous grognons qu’il n’y a rien dans cet argument, alors qu’il y a beaucoup dedans, seulement nous ne le voyons pas, parce que nous n’avons jamais réfléchi à fond à la difficulté en question. À l’inverse, il nous faut parfois affronter un type d’esprit comme celui de l’étudiant de Shakespeare dont parle MacDonald, qui « manquait un point tout simple parce que ses yeux étaient si perçants qu’ils regardaient à travers sans le voir, s’étant mis au point au-delà ». Assurément, il y a beaucoup à apprendre avant de pouvoir espérer comprendre les méandres du fil de pensée qu’il faut suivre si l’on veut suivre le fonctionnement de l’esprit hindou. Que personne ayant de la facilité à dénouer les nœuds intellectuels ne pense que son don serait gaspillé en Inde!
La parole qui frappa ces hommes cet après-midi-là fut 1 Jean 5:11-12: « Dieu nous a donné la vie éternelle, et cette vie est dans son Fils. Celui qui a le Fils a la vie; celui qui n’a pas le Fils de Dieu n’a pas la vie. » J’avais hâte de rejoindre les femmes, mais lorsqu’ils se mirent à lire ces versets et à demander ce qu’ils signifiaient, je ne pus partir sans essayer de le leur dire. Oh! combien il fallait à ce moment-là que Christ soit fait pour nous sagesse, car c’est justement ici qu’on peut si facilement commettre des erreurs. Présentez la vérité de la relation de Dieu avec l’âme de façon subjective — « Celui qui a le Fils a la vie » — à des hindous réfléchis comme l’étaient ces hommes, et ils seront parfaitement enchantés; car l’Incarnation ne leur présente aucune difficulté, comme ce serait le cas pour un mahométan; et peut-être, à votre surprise et à votre joie soudaines, diront-ils que c’est exactement ce qu’ils sont disposés à croire. « Christ en moi » — cela se comprend. « La demeure de l’Esprit de Dieu au-dedans » — cela est analogue à leur propre expression: « La demeure de la Divinité dans le lotus du cœur. » Mais, selon toute probabilité, en jouant sur des mots et des expressions qui font déjà partie de la terminologie hindoue, et qui leur suggèrent des idées matérialistes, nous risquons de les induire gravement en erreur et d’y être induits nous-mêmes. Il nous faut comprendre non seulement ce que dit l’hindou, mais aussi ce que ses mots signifient pour lui-même, ce qui est tout autre chose.
Cet entretien se termina par la promesse des hommes d’organiser une réunion d’hindous pour l’Iyer, s’il voulait venir la présider, ce qu’il fit bien sûr. J’aimerais pouvoir conclure en disant: « et plusieurs furent convertis », mais pour l’heure ce ne serait pas vrai. Ces philosophies profondément enracinées, anciennes et fortes sont assez redoutables, quand on les comprend bien, pour nous faire sentir combien nous pouvons peu pour les renverser; mais elles ne sont que « Poussière » en comparaison de la force du « Réel » retranché derrière elles. Rien qu’une Poussière superficielle; et pourtant, comme dans tous les autres cas, rien que le Souffle de Dieu ne peut balayer cette Poussière.
Une autre veuve. Elle n’a jamais été épouse; et, poussés par une sorte de pitié, ils lui ont laissé garder un bijou à chaque oreille. C’est une Vellalar; les siens sont de riches propriétaires terriens. Elle avait honte d’avoir cédé à la faiblesse de nous laisser prendre sa photo; et quand nous sommes allées la lui montrer, elle n’a pas voulu la regarder. Elle n’a aucun désir d’entendre; et elle et la jeune fille assise sur la marche à ses pieds s’opposent résolument à l’enseignement.Nous laissâmes les vieillards à leurs livres et à leurs interminables dissertations, et nous passâmes au quartier des femmes. Là, nous vîmes une jeune enfant-veuve, très blonde de teint, douce et gentille, mais plus tranquille qu’une enfant ne devrait l’être; car elle est une veuve maudite. Son esprit est vif — elle veut apprendre; mais pourquoi une veuve apprendrait-elle, disent-ils, pourquoi son esprit franchirait-il les limites? Elle vit dans une toute petite maison de terre, dans une toute petite cour aux murs de terre; elle ne peut pas sortir au-delà de ces murs, alors pourquoi penserait-elle au-delà? Mais elle est mieux lotie que la plupart, car elle vit avec sa mère, qui l’aime, et son père la choie, de sorte qu’elle est plus ou moins à l’abri du cruel fouet de la langue.
Il y en a une autre dans la cour voisine; elle n’est pas ainsi à l’abri. Elle vit avec sa belle-mère, et le monde lui a fouetté le cœur pendant des années; il est tout simplement endurci à présent. La voilà assise, le menton dans la main, dure, tout simplement. Il y a des années, on l’a mariée, petite enfant innocente et joueuse, à un homme qui mourut quand elle avait neuf ans. Alors on lui arracha ses bijoux, tous sauf deux petites boucles d’oreilles, qu’on lui laissa par pitié; et ce pauvre petit bout de parure était sa seule petite joie. Elle ne comprit pas d’abord, et quand on lui retira ses jolis seeleys de couleur et qu’elle dut porter l’étoffe blanche et grossière qu’elle détestait tant, elle pleura de colère enfantine et impuissante; et alors on la punit, on lui donna des noms amers, — le mot même de veuve signifie amertume, — et peu à peu elle comprit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas en elle. Elle n’était pas comme les autres petites filles. Elle avait apporté le malheur à la maison. Elle était maudite.
Il est vrai que certaines sont traitées avec plus de douceur, et que beaucoup appartiennent à des Castes où le joug de la Coutume pèse plus légèrement; pour celles-là, la pointe de la malédiction est émoussée, il ne reste qu’un sourd sentiment d’injustice. Mais dans toutes les Castes supérieures la pression est lourde, et il y en a qui ressentent intensément, jusqu’au centre de leur âme, l’aiguillon de la honte de la malédiction.
« C’est le destin, dit la mère affligée; qui peut échapper à son destin? » « C’est le péché », dit la belle-mère; et le reste du monde l’approuve. « “Où va le taureau, va sa corde.” “Les actes commis dans une naissance antérieure brûlent dans celle-ci.” »
Une grande partie de l’œuvre de la malédiction se cache derrière des portes closes. J’ai vu la semaine dernière une jeune veuve dont l’esprit se dérange à cause de la sévérité de la pénitence qu’on la contraint d’accomplir. Quand, selon leur expression, « le dieu du malheur s’empare d’elle », c’est-à-dire quand elle devient violente, on la « transporte discrètement ailleurs ». Personne ne voit ce qu’on lui fait là-bas, mais je sais qu’une partie du traitement consiste à lui gratter la tête avec des épines, puis à y frotter du jus de lime cru — le jus de lime ressemble au jus de citron, en plus acide. Quand l’accès est passé, elle reparaît et fait pénitence jusqu’à la crise suivante. Cela s’est répété trois fois ces derniers mois.
Je visitais une maison hindoue depuis deux ans avant de découvrir que, pendant tout ce temps, une jeune fille de dix-sept ans était gardée seule dans une chambre à l’étage. « Laissez-la pleurer, disaient-ils, citant un proverbe; “même si elle pleure, le chagrin d’une veuve passera-t-il?” » Une fois par jour, après la tombée de la nuit, on la faisait descendre quelques minutes, et une fois par jour, à midi, on lui montait une nourriture grossière. On lui permet maintenant de descendre, mais seulement dans l’arrière de la maison; elle ne songe jamais à résister à ce décret — lui, et tout ce qu’il représente, c’est son destin. Parfois la joyeuse vie de jeune fille reprend le dessus, et elle joue et rit avec le joli petit garçon de sa belle-sœur; mais si elle entend une voix d’homme, elle disparaît à l’étage. Il y a dans la langue des proverbes qui disent pourquoi.
Un jour, j’étais assise sur la véranda d’une maison hindoue aisée, et je parlais avec les femmes à l’air vif, dans leurs bijoux et leurs soies. Et pendant tout ce temps, sans que je m’en doute le moins du monde, une veuve était attachée dans un sac, dans l’une des pièces intérieures. Ce mal est un mal caché.
Je ne pense pas que quiconque qualifierait les hindous de particulièrement cruels; en comparaison de la plupart des autres Asiatiques, leurs instincts sont bienveillants. Une coutume aussi impitoyable que celle-ci, qui frappe l’innocente d’un châtiment si douloureux, ne nous semble pas leur être naturelle. Elle ressemble à une coutume parasite, qui a enfoncé profondément ses racines dans l’arbre de la vie sociale hindoue, mais qui n’en fait pas partie. Pensez à la puissance qui a dû s’exercer quelque part, par quelqu’un, pour que le naturel de toute une nation puisse être changé.
Cette coutume, telle qu’elle est, est assez redoutable. Bien des hommes, Indiens et étrangers, l’ont combattue et ont échoué. C’est un système immense et des plus rigoureux d’oppression tyrannique, une véritable pyramide à la voir, ancienne, inébranlable. Mais il y a Quelque chose de plus grand derrière. Elle n’est que l’effet d’une Cause — la Poussière du Réel.
Qu’est-ce qui peut changer cette coutume? Des écrits ou des discours vigoureux, des campagnes, des lois du Parlement? Tout cela a sûrement sa part. Cela soulève la question, remue la Poussière — mais la balayer? Oh non! rien ne peut toucher la conscience de ce peuple, renverser entièrement sa manière de voir les choses et le changer radicalement, sinon Dieu.
Oui, il est vrai, nous pouvons tirer le meilleur parti de ce qu’ont fait le Gouvernement, les missionnaires et les réformateurs; mais il y a des moments, dans l’histoire intime du cœur de tous ceux qui regardent assez profond pour voir ce qui se passe sous la surface des choses, où la douleur prend la forme du cri du Prophète: « Nous n’avons opéré aucune délivrance sur la terre! »
C’est vrai. Nous, nous ne l’avons pas fait. Nous ne pouvons même pas estimer le poids réel du plus léger grain de la Poussière qui s’est déposée sur la vie de ce peuple. Mais nous croyons que notre Dieu, qui a ramassé la poussière de la terre dans un tiers de mesure, embrasse jusqu’au bout la Poussière du Réel; et nous croyons que nous le verrons agir, lui en qui sont la force et l’action efficace.
Nous croyons que nous verrons, et, croyant, dès maintenant nous voyons; et quand nous voyons quoi que ce soit, si peu que ce soit, quand le Souffle souffle et que même « l’épaisseur d’un cheveu » de cette Poussière est balayée, alors, avec une intensité que je ne saurais décrire, nous sentons la présence du Seigneur notre Dieu au milieu de nous, et nous levons les yeux dans le silence de la joie et de l’attente vers la venue du Jour où toute domination, toute autorité et toute puissance, oui, la puissance même du Réel, seront anéanties, afin que Dieu soit tout en tous.
Aussi, encore et encore, nous vous demandons de ne pas prier moins pour le mouvement de Réforme, le mouvement d’Éducation et le mouvement de Civilisation de l’Inde, mais bien davantage pour le Mouvement du Souffle de Dieu, et bien davantage pour nous, ses ouvriers ici, afin que nous demeurions en lui, sans qui nous ne pouvons rien faire.
Chapitre 9 terminé
La poussière du réel