Les choses telles qu’elles sont
La proie du Terrible

Chapitre 7 · 12 min de lecture

La proie du Terrible

« Je crois que nous sommes au cœur d’une grande bataille. Ce n’est pas nous qui combattons, nous acceptons simplement tout ce qui vient; mais les Puissances de la Lumière combattent contre les Puissances des Ténèbres, et elles l’emporteront certainement. Le Saint-Esprit est à l’œuvre, mais les gens ne savent pas encore que c’est l’Esprit. »

Hester Needham, Sumatra.


LA ruse favorite du diable, en ce moment, consiste à faire partir au loin ceux qui s’intéressent à l’Évangile. Nous en avons eu plusieurs qui semblaient tout près du Royaume. Puis, soudain, ils ont disparu.

Il y avait Guirlande, du Village du Temple. Elle écoutait dans l’ombre de la porte pendant que nous étions assises sur la véranda extérieure. Puis elle s’est enhardie, et elle a demandé ouvertement à voir Dorée pour parler avec elle. Un jour, sans l’avoir prévu, Dorée fut conduite au Village du Lac Rouge, et, à sa grande surprise, elle y trouva Guirlande. On l’avait éloignée du Village du Temple, et elle vivait maintenant chez d’autres parents, sous une garde plus stricte encore. Mais Dieu conduisit Dorée, sans qu’elle le sache, droit à la maison même où elle se trouvait. Ainsi elle entendit de nouveau la Parole.

La fois suivante, Dorée ne put la voir seule, mais Guirlande réussit, on ne sait comment, à lui faire comprendre que si elle venait près d’un certain arbre, non loin de l’endroit où les femmes se baignent, à une certaine heure la semaine suivante, elle essaierait de l’y rejoindre. Dorée y alla, et elles se rencontrèrent. Guirlande lui dit qu’elle croyait tout, mais qu’elle ne pouvait pas encore se résoudre à rompre avec sa caste et à détruire le nom de sa famille. Ils avaient été bons pour elle; comment pourrait-elle les déshonorer? Pourtant, elle désirait ardemment continuer d’entendre, et nous sentions que si elle le faisait, l’amour de Dieu l’emporterait. Nous étions donc pleines d’espoir.

La fois suivante, Dorée ne trouva plus trace d’elle. Elle ne l’a jamais revue depuis. Le bruit court qu’on l’a emmenée de l’autre côté des montagnes, à des centaines de kilomètres.

Dans un autre village, un garçon de dix-sept ans, vif et éveillé, écouta un jour pendant que nous enseignions les femmes; il s’intéressa vivement à ce qu’il entendait, et prit ouvertement le parti de l’Évangile lorsque les anciens du village l’attaquèrent. Au bout de quelques semaines, il trouva le courage de venir voir l’Iyer. C’était un garçon très intelligent, connu dans toute la contrée, parce qu’il avait étudié les classiques tamouls, et aussi à cause de ses liens avec l’un des principaux temples du district.

Quinze jours après sa visite ici, notre Groupe se rendit dans son village. On leur apprit qu’il était marié et parti — pour où, personne ne voulait le dire. Ses parents avaient dû apprendre qu’il était venu chez nous (on l’avait bien sûr pressé de le leur dire), et ils l’avaient marié en toute hâte, puis expédié au loin sans perdre un instant. Voilà donc une clé de plus tournée dans la serrure, qui l’enferme dans l’hindouisme.

Au Village du Vent, une jeune fille se fit connaître comme quelqu’un qui cherchait la vérité. Sa caste fit passer le mot de village en village, partout où se trouvaient ses membres, et tous ces parents et alliés s’entendirent aussitôt pour l’empêcher d’en entendre davantage. Quand nous allâmes la voir, nous apprîmes qu’on l’avait expédiée ailleurs. Quand nous allâmes à cet ailleurs (toujours librement indiqué, avec des invitations à nous y rendre), nous apprîmes qu’elle y avait été, mais qu’on l’avait fait repartir plus loin. Pendant des semaines, elle fut ainsi ballottée de place en place; puis nous avons retrouvé sa trace, et nous l’avons trouvée. Mais elle était complètement terrorisée, et n’osait pas manifester le moindre intérêt pour nous. Il en est souvent ainsi. Juste au moment où l’âme est en un équilibre si délicat que le plus léger contact l’ébranle, quelque chose, quelqu’un, la pousse brutalement; elle vacille un instant, puis tombe — du mauvais côté.

La raison de toute cette opposition si vigilante, c’est que, dispersées sur les cinq mille miles carrés que nous appelons notre champ, çà et là, des semences commencent à germer. Certains des semeurs sont maintenant en Angleterre, et certains sont au ciel — semeurs et moissonneurs, anglais et tamouls, réjouissez-vous ensemble! Cela se sait partout, car la nouvelle se répand de ville en ville, puis jusque dans les villages, et il en résulte de l’opposition. Parfois, le petit coin de terre qui semblait si prometteur est piétiné, et les jeunes pousses sont tuées; parfois, elles semblent arrachées. Quand nous allons trouver notre Maître pour le lui dire, il nous l’explique: « C’est un ennemi qui a fait cela. » Mais comme la mesure de l’activité de l’Ennemi est directement proportionnelle à la mesure de l’œuvre de Dieu, nous y voyons un signe d’encouragement, si gênant que ce soit. Satan ne prendrait pas la peine de combattre s’il ne voyait rien qui vaille d’être attaqué; il ne semble pas s’inquiéter de la diffusion d’une connaissance intellectuelle de la Doctrine, ni même d’une sympathie cordiale à son égard. Nous entendons souvent les gens dire combien elle est excellente, et qu’ils n’adorent plus jamais les idoles à présent, mais seulement le vrai Dieu; une mère païenne vous fera même réciter ses versets par son enfant, et un père vous racontera comment son enfant lui raconte des histoires de la Bible; et si vous êtes tout nouveau dans l’œuvre, vous le mettez dans le Magazine, et au pays cela ressemble à une conversion. Tout cela se passe le plus paisiblement du monde; pas la moindre agitation, jusqu’à ce qu’un événement montre aux gens que la Doctrine n’est pas seulement un Credo, mais qu’elle renferme une Puissance vivante. Et alors, et alors seulement, surgit l’opposition.

Cette opposition est déjà bien assez forte quand il s’agit d’un garçon ou d’un jeune homme (les hommes et les femmes de caste plus âgés « changent de religion » rarement dans cette partie de l’Inde du Sud); mais s’il est question d’une jeune fille, la caste est touchée en son point le plus sensible, et le sentiment devient d’une intensité extrême. Hommes et démons semblent conspirer pour retenir une telle âme dans l’étreinte du Terrible.

Il y a au Village du Lac de Cupidon une jeune fille dont le Seigneur a ouvert le cœur il y a quelques semaines. C’est une jeune fille douce et timide, très attachée à sa mère. « Est-ce que cela peut être bien de briser le cœur de ma mère? » nous demandait-elle d’une voix pitoyable. Nous la pressions d’essayer de gagner sa mère, mais la mère était tout simplement furieuse. Dès qu’elle comprit que sa fille voulait suivre Jésus, ou « entrer dans la Voie », comme elle dirait, elle rassembla les livres de la jeune fille et les brûla, lui défendit de jamais reparler de ce sujet; et elle fit le tour de tous les villages pour tenter d’arrêter notre œuvre.

Enfin, les choses en vinrent à une crise. On ordonna à la jeune fille de faire ce qu’elle sentait être un péché contre Dieu. Elle refusa. On essaya la force, la force brute pure et simple. Elle rassembla son courage pour ce saut dans l’inconnu, et tenta de s’enfuir jusqu’à nous. Mais dans la nuit noire, elle perdit son chemin, et dut revenir en courant chez elle. Le lendemain matin, le prêtre du village répandit une histoire selon laquelle son dieu lui était apparu, lui avait parlé de sa tentative de fuite, et lui avait dit qu’elle essaierait encore deux fois, « mais chaque fois je me tiendrai sur son chemin et je la ferai revenir », dit-il.

Naturellement, cela effraya la jeune fille. « Son dieu est-il plus fort que Jésus? » demanda-t-elle, vraiment troublée. Nous lui avons dit que, selon nous, l’histoire avait été inventée pour lui faire peur; le prêtre l’avait vue, et avait imaginé le reste. Mais deux fois depuis lors, poussée par un danger terrible, cette jeune fille a tenté de venir jusqu’à nous, et chaque fois elle a été ramenée. Et maintenant, elle est gardée très étroitement, car sa détermination à devenir chrétienne est bien connue de tous dans l’endroit.

Direz-vous: « Dites-lui de rester chez elle et de le supporter patiemment »? C’est bien ce que nous lui disons, quand nous pouvons la voir, mais nous ajoutons: « jusqu’à ce que Dieu ouvre un chemin pour en sortir »; et si vous saviez tout ce qu’il y a à savoir d’un foyer hindou, et de ce qui peut s’y passer, vous ne lui diriez pas autre chose.

Mais à supposer qu’il n’y ait rien de plus à craindre qu’une difficulté négative, avez-vous jamais essayé, en pensée, de prendre la place d’une telle jeune fille? Avez-vous jamais considéré combien il lui est impossible de grandir? La simple grâce de persévérer risque de se flétrir quand tout secours, de quelque sorte que ce soit, est absolument coupé, et que l’âme, pour commencer, n’est pas profondément enracinée en Dieu. Les plantes, même quand elles ont la vie, ont besoin d’eau, de soleil et d’air. Les petits enfants ont besoin de lait.

Vous trouvez déjà bien assez difficile de grandir, si l’on en juge par les plaintes continuelles sur la « maigreur » spirituelle, et pourtant vous êtes entouré de tous les secours possibles pour grandir. Vous avez une Bible entière, et non un simple fragment; et vous pouvez la lire tout entière, et en comprendre au moins la plus grande partie. Vous avez d’innombrables bons livres, des recueils de cantiques et des revues spirituelles; vous avez des sermons chaque semaine, de nombreuses réunions d’édification, et peut-être une Convention annuelle. Maintenant, dépouillez-vous de tout cela. Fermez votre Bible, et oubliez, aussi complètement que si vous ne l’aviez jamais su, tout ce que vous avez jamais lu ou entendu, à part les faits essentiels de l’Évangile. Oubliez tous ces versets qui fortifient, tous ces beaux cantiques, toutes ces allocutions qui inspirent. De même, bien entendu, oubliez entièrement toutes les dispensations d’amour de Dieu envers vous-même et envers les autres — une hindoue n’a pas de tels souvenirs pour l’aider. Puis allez vivre dans une tanière du diable, et devenez un saint. La vérité, c’est que même vous, vous trouveriez cela difficile; mais le cas de cette jeune hindoue est pire que cela, un million de fois pire. Pensez à cette vie, puis, si vous le pouvez, dites-lui qu’elle doit en être entièrement satisfaite, que c’est la volonté de Dieu. Vous ne pourriez pas dire que c’est sa volonté! C’est la volonté du Terrible, qui s’accroche à sa proie, et qui préférerait la déchirer membre par membre plutôt que de jamais la lâcher.

On nous demande souvent de raconter des histoires de convertis; et assurément, elles passionneraient, car le chemin de délivrance que Dieu ouvre parfois est, comme celui de Pierre hors de la prison, miraculeux; et la réalité dépasse la fiction, et elle est bien plus intéressante. Mais nous qui travaillons dans l’antre du Terrible, et qui savons comment il se bat pour reprendre sa proie, même après qu’elle lui a échappé, nous craignons de trop raconter ces histoires; nous sentons que le silence est le plus sûr et, si étrange que cela puisse paraître à certains, que c’est lui, pour le moment, qui glorifie le plus Dieu.

Car on a observé un certain lien entre la publicité et le péril. Et nous avons appris par expérience à redouter toute tentative de photographier le fruit spirituel. Le vieil artiste grec détourna le visage qui contenait plus qu’il ne pouvait peindre; et ce visage détourné avait, dit-on, le pouvoir de toucher le cœur des hommes. Nous détournons de vous ces visages; puisse le fait même que nous le fassions apprendre à certains, au pays, combien chacun d’eux renferme plus que nous ne pouvons en dire, et combien il est nécessaire de prier pour que chacun soit gardé en sûreté. Les noms de l’un ou de l’autre reviennent, parce qu’ils figuraient si souvent dans les lettres que je ne pouvais pas tous les rayer sans changer le caractère de l’ensemble; ils font partie de notre vie même.

Mais comme même une mention en passant peut être source de danger, à moins que l’influence contraire d’une prière véritable ne les protège, nous vous demandons de prier pour que la tendre protection de Dieu enveloppe chacun d’eux; et alors, quand nous nous retrouverons là où aucun péché ne peut se glisser dans le récit et où aucun mal ne peut en résulter, ils vous raconteront eux-mêmes leurs histoires, et Dieu vous donnera votre part de la joie, compagnons de prière restés au pays! Mais laissez-nous insister auprès de vous dès maintenant: priez, oh! priez pour les convertis! Priez pour qu’ils grandissent en Christ. Priez pour qu’il voie le travail de son âme et soit rassasié en chacun d’eux. Et priez pour que nous entrions avec lui dans ce travail de l’âme. Rien de moins ne sert à rien. Des enfants spirituels, cela signifie le travail de l’âme — l’agonie spirituelle. Je me demande qui, parmi ceux qui liront ceci, comprendra ce que je veux dire. Certains le comprendront, je crois; c’est pourquoi je l’écris. C’est une chose solennelle que de se sentir entraîné dans une prière qui ne connaît aucun soulagement jusqu’à ce que l’âme dont on porte le fardeau soit née. Ce n’est pas moins solennel ensuite, jusqu’à ce que Christ soit formé en eux. Les convertis sont une joie qui engage.

Et maintenant, nous vous avons dit un peu de ce qui se passe. Il y a des jours où rien ne semble se faire, et puis il y a des jours où le Terrible semble presque visible, lorsqu’il rassemble ses forces, et déchire et malmène sa proie. Et ainsi, il est vrai que nous devons livrer un combat distinct pour chaque âme. Mais une autre manière de voir les choses nous est bien souvent une force. « Ce n’est pas nous qui combattons, mais les Puissances de la Lumière combattent contre les Puissances des Ténèbres », et la venue de la victoire n’est qu’une question de temps. « La proie sera-t-elle enlevée au Puissant, et les captifs du Terrible seront-ils délivrés? Mais ainsi parle l’Éternel: Même les captifs du Puissant lui seront enlevés, et la proie du Terrible sera délivrée. »


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