Chapitre 6 · 11 min de lecture
Correspondances
« C’est une grande joie, en Angleterre, de voir des âmes sauvées, de voir la conviction de péché, de voir la puissance de l’Évangile apporter aux cœurs une vie nouvelle, une joie nouvelle et la pureté. Mais il est plus glorieux encore de voir les mêmes choses parmi les païens, d’y voir le Seigneur accomplir lui-même son œuvre de salut, de voir les âmes convaincues et les cœurs brisés, et de voir là-bas la vie nouvelle et la joie nouvelle se lever sur le visage de ceux qui ont trouvé le Seigneur Jésus. »
Rév. Barclay F. Buxton, Japon.AVANT de composer ce chapitre, j’ai longuement regardé la photographie qui l’ouvre. Plus on la regarde, plus elle paraît pitoyable. Peut-être y lit-on tout ce que l’on sait d’elle, tout ce que l’on a fait pour elle, tout ce en quoi l’on a échoué — et cela la rend plus triste qu’elle ne l’est peut-être pour d’autres yeux. Et pourtant, peut-elle ne pas être triste? Les vers de Hood, retournés, la décrivent —
« Tout ce qui reste d’elle
N’a plus rien de féminin. »
Le jour où nous l’avons photographiée, elle revenait de son culte du matin au sanctuaire. Elle avait versé sa libation sur l’idole, en avait fait le tour encore et encore, s’était prosternée devant elle, avait récité les prières qu’elle savait par cœur, et maintenant elle rentrait chez elle.
Une ascète shivaïte. Siva représente le côté le plus sévère de l’hindouisme, les Puissances de la Nature qui détruisent. Mais comme toute chose désagrégée se reconstitue sous une autre forme, les deux Puissances, Destruction et Reconstruction, étaient unies dans la pensée des anciens hindous, et Siva représente cette double Puissance. La forme shivaïte de l’hindouisme est plus ancienne que la forme vishnouite, et plus largement répandue en Inde. On dit qu’il y a trente millions de symboles du dieu Siva disséminés à travers le pays. On reconnaît aussitôt les shivaïtes à la marque de cendres blanches sur leur front, et parfois sur la poitrine et les bras; souvent aussi ils portent un collier de baies.Nous étions allées dans son village pour prendre des photographies, et nous venions de saisir la scène de rue dans la lumière du matin. La foule nous suivait, avide de voir encore ce que faisait la boîte qui attrape les images; et elle, craignant le contact souillant des castes mêlées qui s’y trouvaient, était montée sur une dalle de granit au bord de la route, et attendait debout que nous soyons passées.
C’est là que nous l’avons vue, là que nous l’avons prise, — car, à notre surprise, elle ne s’y est pas opposée, — et la voici maintenant, pour montrer avec toute la force de la vérité combien le réel peut être loin de l’idéal. Nous la regardions comme je la regarde maintenant, dépouillée de tout ce que Dieu voulait qu’elle ait lorsqu’il l’a créée, enfoncée dans la fange de la forme la plus basse de l’idolâtrie, dévote de Siva. Elle est allée à Bénarès et s’est baignée dans le Gange sacré; elle est donc sainte au-delà de tout doute. Il n’y a en elle aucune place pour le sentiment d’avoir besoin de Christ. Elle a pitié de notre ignorance quand nous lui parlons. N’est-elle pas une dévote? N’est-elle pas allée à Bénarès?
Bien souvent nous la rencontrons dans les maisons de haute caste de l’endroit, où elle est toujours une invitée d’honneur à cause de sa merveilleuse sainteté. Elle guette alors attentivement, de peur que l’un des plus jeunes membres de la maisonnée ne se penche à nous écouter.
L’un de ses parents est un avocat formé à l’anglaise, un ennemi acharné quoique caché, qui, il n’y a pas longtemps, a suscité une telle opposition qu’on nous a averties de ne pas approcher de l’endroit. Des hommes avaient été payés « pour tomber sur nous et nous battre ». Cela parce qu’une jeune fille, une de ses parentes, lisait sa Bible ouvertement, au lieu de le faire en secret comme auparavant. Il rattacha cette conduite à une visite que nous avions faite dans la maison, et poussa ainsi quelques méchants hommes de la populace à cette besogne. Nous y sommes allées quand même, car nous avions un travail que nous avions promis de faire, et nous avons vu le vieux monsieur assis sous la véranda, lisant son journal anglais de la manière la plus paisible. Il parut surpris de nous voir passer avec un salaam; nous n’avons rien vu des batteurs, et nous sommes revenues les os intacts, au soulagement de toute la communauté. Seulement, je m’en souviens, l’une de notre Bande fut terriblement déçue: « Je pensais que peut-être nous allions être martyres », dit-elle.
Rue du village du Lac Rouge. Une scène de village ordinaire et typique, sauf qu’il y avait à ce moment-là plus de monde que d’habitude devant la boîte qui attrape les images. Le seul moyen de les empêcher de s’y presser était de leur montrer autre chose: cela explique le groupe assis sur les pierres, sur le côté.Et ainsi nous mesurons, comme si souvent en Inde, la puissance des deux extrêmes: l’un avec toute la force de son instruction, l’autre avec toute la force de sa superstition, chacun s’unissant à l’autre pour repousser la venue du Sauveur dont tous deux ont également besoin.
Quand on regarde la photographie, cela n’aide-t-il pas à mesurer le désespoir absolu, à vue humaine, qu’il y a à tenter de gagner une telle personne, par exemple, ne serait-ce qu’à se soucier de penser à Christ? Il y a, en plus de l’apathie naturelle commune à tous, une immense barrière de mérites accumulés par les pèlerinages, les austérités et les observances religieuses, et l’âme est parfaitement satisfaite et n’a aucun désir de Dieu. C’est justement cette satisfaction de soi qui rend si désespérée toute tentative d’en faire quelque chose.
Et pourtant rien n’est désespéré pour Dieu; « Ne mettez pas de limites à sa force », disait un missionnaire du Japon. Nous nous le répétons sans cesse, face à quelque grand désespoir, comme cette photographie devant nous; et parfois, comme pour nous assurer qu’il en est bien ainsi, Dieu élève une telle âme jusque dans la lumière. En ce moment même, nous nous réjouissons d’une lettre venue de l’est du district, qui nous parle de la croissance dans la vie nouvelle d’une femme qui, il y a peu de temps encore, était une dévote du temple.
On a souvent désiré le voir agir comme il agissait autrefois, guérissant les malades par sa parole puissante, ressuscitant les morts. Mais quand nous le voyons rassembler une âme — et quelle âme! — du milieu des païens, pour qu’elle célèbre son saint nom et mette sa gloire à le louer, on sent que c’est vraiment le miracle des miracles, et qu’un miracle opéré dans l’âme est plus grand qu’un miracle opéré sur le corps. Mais rien de ce que je puis écrire ne saurait vous montrer quel miracle ce fut. Dans ce cas précis, c’était comme voir une âme arrachée à la main du Prince des ténèbres. Tout salut est cela en réalité, mais parfois, comme dans son cas, lorsque tout l’environnement de l’âme a puissamment penché vers le mal sous sa forme la plus dangereuse, cela devient plus évident.
Peut-être devrions-nous nous expliquer. Nous savons que, dans son sens le plus large, l’environnement signifie simplement « tout ce qui est ». Nous savons que « tout ce qui est » comprend l’existence de certains êtres, décrits comme des « autorités » en Éphésiens 6:12. Certains d’entre nous sont plus ou moins inconscients de cette partie de leur environnement. Nous n’avons avec elle aucune correspondance consciente, mais elle est là. D’autres, au contraire, recherchent et trouvent cette correspondance, pour leur perte certaine et terrible.
Un tel sujet supporte à peine d’être mis en paroles. Grâce à Dieu, nous en savons si peu que nous ne savons pas en parler avec exactitude. Nous ne désirons pas non plus, d’ailleurs, nous ingérer dans les choses que nous n’avons pas vues en tentant de les définir de près; mais nous savons qu’il existe cette correspondance impie entre les hommes et les démons, qui, dans les temps anciens, attirait sur eux, comme un paratonnerre, l’éclair de la colère de Dieu.
Ici, en Inde, elle existe; nous la frôlons souvent, mais sans tout à fait la toucher. Nous n’irions pas là où nous saurions devoir la voir, même si nous le pouvions; aussi, à moins de tomber sur elle par hasard, ce qui est rare, nous ne la voyons jamais. Il y a un an je l’ai vue, et ce seul regard m’a fait comprendre, comme aucune explication n’aurait jamais pu le faire, combien de telles âmes sont absolument hors de portée de toute influence humaine. Rien ne peut les atteindre, rien que la puissance du Saint-Esprit.
Je termine donc par ce seul regard. Voulez-vous prier pour ceux à qui, dans la nuit sans lune, à l’autel près du temple, survient soudain ce qu’ils ont recherché — la « possession », l’« afflatus », qui dès lors les désigne pour toujours comme ceux dont les correspondances s’étendent au-delà de ce que les mortels peuvent connaître? Tous les dévots n’ont pas reçu ce terrible baptême, mais dans cette partie de l’Inde, beaucoup l’ont reçu.
Nous étions en visite dans une maison de haute caste. Les murs étaient ornés de motifs mythologiques, et même les vieilles sculptures sur bois étaient pleines de symboles idolâtres. Les femmes écoutaient bien, posaient des questions et discutaient, jusqu’à ce que l’une d’elles, une vieille dame, entre. Alors elles se turent. Elle s’assit et parla de nous. Nous avons pensé changer de sujet, et nous nous sommes mises à chanter. Elle écouta, comme elles le font toujours, ne nous interrompant que pour dire: « C’est vrai! c’est vrai! » Jusqu’à ce que soudain — je ne puis décrire quoi — quelque chose sembla s’emparer d’elle, et elle entra dans une frénésie, s’écriant: « Laissez-moi chanter! laissez-moi chanter! » Et alors elle chanta comme je n’avais jamais entendu personne chanter — la plainte la plus sauvage, la plus étrange, un chant tout entier sur l’idolâtrie, son inutilité et sa folie, sa douleur et son péché.
Jusque-là je la suivais, car je connaissais bien le poème, mais elle s’égara bientôt dans des régions de langage et de pensée que je n’avais pas encore atteintes. Là, elle s’exalta follement et, se balançant d’avant en arrière, sembla se fouetter jusqu’à la fureur. Elle s’approchait de plus en plus de nous (nous étions assises par terre à côté d’elle); puis elle tendit le bras, le poing serré, et le lança droit vers mon œil. À un cheveu près elle se retint, et frappa vers celui de Victoire; mais Dieu l’aida à ne pas broncher.
Alors je ne puis dire ce qui se passa, sinon que sa forme sembla grandir, et elle parut sur le point de bondir sur nous, mais comme si quelque chose la retenait. Nous n’osions bouger, de peur de l’exciter davantage. Nous restâmes là je ne sais combien de temps, avec le poing serré de cette terrible vieille femme tournoyant autour de nos têtes, ou frappant presque dans nos yeux, tandis que sans relâche elle fredonnait son chant de ce bourdonnement caverneux qui agit sur celui qui l’écoute jusqu’à ce que le nerf de l’âme soit, pour ainsi dire, tendu à l’extrême. Il faisait maintenant tout à fait nuit; seule la vacillante lueur jaune de la flamme de la lampe, agitée par le vent, jetait des lumières et des ombres incertaines autour de l’endroit où nous étions assises, et une influence étrange tomba sur nous toutes, presque hypnotique dans son effet. Je n’avais pas besoin des chuchotements pleins d’effroi autour de moi pour savoir ce que c’était. Mais oh! je sentis, comme jamais auparavant, la réalité de la présence de puissances invisibles, et je sus que le Réel lui-même était dans la pièce avec moi.
Enfin elle retomba, épuisée, tremblant de tous ses membres. Sa vieille tête heurta le mur dans sa chute, mais je savais que nous ne devions pas l’aider; ce serait pour elle une souillure si nous la touchions. Les gens tout autour avaient trop peur pour bouger. Elle tomba donc et resta là, frémissante, ses yeux brillants toujours fixés sur nous; et elle essaya de parler, mais ne le put pas.
Doucement nous nous sommes retirées, et nous avons senti que nous avions été tout près de là où est le trône de Satan.
Pensez à quelqu’un que vous aimez — comme je l’ai fait alors — à quelqu’un dont les cheveux sont blancs comme les siens; mais le visage auquel vous pensez porte la paix, et la lumière de Dieu l’éclaire. Puis pensez à elle telle que nous l’avons vue pour la dernière fois — le vieux visage déchiré par la fureur de l’enfer, et pour lumière, ses ténèbres.
Oh, amis, vous souciez-vous assez? Nous soucions-nous assez, ici? Que Dieu nous donne des cœurs capables de se soucier!
Chapitre 6 terminé
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