Chapitre 5 · 12 min de lecture
Monotonie
« La vie d’un missionnaire est plus ordinaire qu’on ne le suppose. La ténacité, plus que l’intelligence, est souvent le meilleur équipement du missionnaire. »
Rév. J. Heywood Horsburgh, Chine.« Pour comprendre vraiment la réalité de l’œuvre pour Christ dans quelque pays que ce soit, il faut la dépouiller de tout romanesque et de tout ce qui est irréel. »
Mlle S. S. Hewlett, Inde.IL y a eu ces derniers temps des moments où j’ai dû me cramponner de toutes mes forces à un seul texte: « Ce qu’on demande des dispensateurs, c’est que chacun soit trouvé fidèle. » Dieu soit loué, il n’est pas écrit « qui réussit ».
Un soir, les choses atteignirent leur comble. Nous avions toutes passé un après-midi entier sans trouver un seul bon auditeur. Nous nous étions séparées comme d’habitude, allant deux par deux dans les différents quartiers d’un grand village endormi et tout en longueur. Life et moi, nous allâmes chez les potiers. Life parla avec beaucoup de ferveur et fort bien à un groupe de femmes indifférentes. Quand elle eut fini, l’une d’elles montra du doigt mon chapeau (la seule chose étrangère visible sur moi — oh, si seulement je pouvais m’en passer!). « Qu’est-ce que c’est que ça? » demanda-t-elle. Elles ne tenaient pas le moins du monde à entendre. Une à une, elles retournèrent à leur travail, et nous restâmes seules.
Nous allâmes dans un autre quartier. Ce fut exactement la même chose. Dans un abri pour voyageurs, au bord du chemin, je remarquai un Brahman et j’allai voir s’il voudrait écouter. Il le voulait bien si je parlais « de politique ou d’instruction, mais pas s’il s’agissait de religion ». J’eus pourtant l’occasion de le supplier de considérer la question du salut de son âme, et il prit un livre en disant qu’il le lirait à loisir. Puis il me demanda combien de personnes j’avais réussi à faire entrer dans ma Voie depuis que j’avais commencé à essayer. C’était exactement la question, simplement posée sous une autre forme, dont le diable m’avait harcelée tout l’après-midi. Après quoi, il me dit poliment que nous nous cognions la tête contre un rocher; nous pourrions bien nous fracasser la tête, jamais nous n’entamerions le rocher.
« Rocher! Rocher! quand t’ouvriras-tu? » C’est un vieux cri; je le poussai à nouveau. Mais le Brahman se contenta de sourire, puis, d’un geste qui exprimait à la fois le sentiment de sa propre condescendance à me parler et son mépris absolu pour la foi que je professais, il me fit signe de m’en aller.
Dehors, sur la route, un groupe d’hindous se tenait là; certains étaient ses serviteurs et ses amis. En passant au milieu d’eux, je les entendis dire: « Qui va tomber dans la fosse de la Voie chrétienne! » Et ils rirent, et le Brahman rit. « Comme les balayures du monde, le rebut de tous, jusqu’à maintenant. »
Nous suivîmes la route bordée de magnifiques banians. Nous nous assîmes à leur ombre et attendîmes ce qui viendrait. Quelques petits enfants nous suivirent, mais avant que nous ayons pu faire entrer clairement une seule idée dans leur tête, un homme arriva et les chassa. « Il commence à faire nuit, dit-il. Ce ne sont que de petites choses vertes; elles ne doivent pas rester dehors tard. » Il faisait alors grand jour, et il ferait jour encore une heure. Quelques coolies qui passaient par là s’arrêtèrent pour nous regarder; mais avant d’avoir eu le temps de s’intéresser, ils remarquèrent eux aussi que l’obscurité venait et qu’il leur fallait partir, et ils partirent.
Après cela, on nous laissa seules. À cinq minutes de marche se trouvaient au moins cinq cents âmes, rachetées, mais elles ne le savent pas; rachetées, mais elles ne veulent pas le savoir. Parfois elles semblent vouloir savoir, mais avec quelque tendresse qu’on le leur dise, l’esprit hindou, si vif, perçoit vite où tout cela mène — la Rédemption doit signifier la perte de la Caste. Un jour de la semaine dernière, je faisais des visites dans le Village du Lac Rouge. Quand on se tient dans l’une de ses cours, on voit les Ghâts occidentaux se dresser tout droit à l’arrière-plan. Le Lac Rouge s’étend au pied de la montagne; nous l’appelons Derwentwater, mais il y a des palmiers et des bambous, et il n’y a pas de Friar’s Crag.
Cet après-midi-là, je me rendais à une maison au centre du village quand une vieille dame m’appela chez elle, et je la suivis avec joie. Il y avait six ou huit femmes, toutes plus ou moins disposées à écouter; parmi elles, deux étaient très âgées. En Inde, les vieilles gens sont d’ordinaire trop attachés à leur propre foi, ou trop complètement bornés et apathiques, pour se soucier d’entendre parler d’une autre; mais cette vieille dame avait été remuée, jusqu’à quelque chose qui ressemblait presque à une réflexion active, par la mort récente d’un parent, et elle sentait qu’il lui fallait quelque chose de plus que ce qu’elle avait pour être prête à mourir. Elle était, semblait-il, dévote. Des cendres marquaient son front et ses bras, et elle portait un très grand chapelet. On le porte pour accumuler des mérites. Je n’y fis pas allusion en parlant, mais d’une manière confuse elle sembla sentir qu’il ne s’accordait pas avec ce que je disais, car, de ses mains tremblantes, elle l’ôta et le jeta à un enfant. J’espérai que cela voulait dire quelque chose de précis, et j’essayai de la conduire à Jésus. Mais dès qu’elle comprit Qui il était, elle recula. « Je ne peux pas être disciple de votre Guru, ici, dit-elle; ma famille supporterait-elle une telle souillure? » Être chrétienne signifiait vraiment, tôt ou tard, quitter sa maison et tous les siens pour toujours. Pouvez-vous vous étonner qu’une vieille dame de peut-être soixante-quinze ans se soit arrêtée là?
Les petits enfants du Village du Guerrier n’ont pas le droit d’apprendre. Les hommes de l’endroit se sont concertés et ont pris cette décision. Le froid de cette décision a saisi les petits, et ils ne se soucient pas de courir le risque de la réprimande qu’ils recevraient s’ils montraient trop d’intérêt pour nous. Les mères sont aussi aimables que jamais, mais indifférentes. « On nous dit que c’est une religion qui gâte notre Caste », disent-elles, et tout est dit. Dans la grande maison du Village du Temple, on nous écouta bien pendant quelques semaines. Puis, à mesure qu’on y découvrit peu à peu qu’il n’y a absolument aucune Caste dans le christianisme, l’intérêt s’éteignit.
Comme on aimerait raconter une autre histoire! Mais une histoire inventée est une chose, et une histoire vraie en est une autre. Jusqu’ici, nous n’avons trouvé ici que deux âmes vraiment sincères et ardentes. Mais si ces deux-là persévèrent —! Dieu soit loué pour la joie qui nous attend!
Nous retournâmes au village des potiers, nous assîmes sur l’étroite véranda et parlâmes à une jeune fille pendant qu’elle tapotait les pots pour leur donner forme par-dessous, là où le tour avait laissé une ouverture. Elle écouta un moment; puis elle dit: « Si je viens à votre Voie, me donnerez-vous un seeley neuf et un bon curry tous les jours? » Et nous voilà revenues au tout début des choses, tandis que le vieux grand-père, qui faisait tourner son tour, se moquait de notre folie de perdre notre temps avec des potiers. « Comme si nous allions jamais nous tourner vers votre religion! dit-il. Avez-vous jamais entendu parler d’un potier qui ait changé de Caste? »
La Caste et la religion! Elles sont si mêlées que nous ne savons pas comment les démêler. Pour le potier, sa Caste signifiait son métier, le métier de son clan depuis des générations; elle signifiait toutes les observances qui s’y rattachent; elle signifiait, en un mot, sa vie. Il ne lui viendrait jamais à l’idée qu’il pourrait être à la fois chrétien et potier, et très probablement il ne le pourrait pas; le sentiment de la Caste s’y opposerait. Alors, que pourrait-il être d’autre? Il ne raisonne pas tout cela jusqu’au bout; la question ne lui importe pas assez pour qu’il prenne la peine d’y penser le moins du monde. Il n’a qu’un seul souci dans la vie — il vit pour faire des pots et les vendre, et en faire d’autres et les vendre, et ainsi manger et dormir en paix.
Mais la jeune fille avait l’air d’offrir davantage de possibilités; elle posait des questions et semblait intéressée, et finit par nous proposer d’attendre qu’elle ait fini sa fournée de pots: alors elle nous « dirait tout ce qu’elle avait dans le cœur ». Nous attendîmes donc, en regardant les mains brunes et adroites travailler autour du trou béant jusqu’à ce qu’il se rejoigne et se referme; et enfin elle eut fini. Alors elle nous entraîna loin du groupe d’enfants curieux et nous dit que, si nous revenions dans trois jours, elle serait prête à entrer dans notre Voie et à partir avec nous, car elle devait travailler très dur à la maison, sa nourriture était pauvre et son seeley vieux, et elle pensait que cela valait la peine de braver la colère des siens pour obtenir tout ce que, elle le savait, nous lui donnerions si elle venait; et c’était là tout ce qu’elle avait dans le cœur.
Elle avait touché là une grande perplexité. Comment vivre en Inde sans éveiller des désirs de ce genre? Il est vrai que les Brahmans nous regardent de haut, et que les hautes Castes ne nous regardent certes pas d’en bas, mais pour la plus grande partie du peuple nous paraissons riches, importants et bons à cultiver. La Société-des-Arrière-Pensées est une réalité dans le sud de l’Inde. Nous pouvons bannir de nos tables tout ce qui a l’air coûteux, et de nos murs tous les tableaux et ornements, et nous en tenir aux versets. Cela aide certainement; il y a moins de choses pour distraire l’attention des gens quand ils viennent nous voir, et nous avons d’autant moins de choses à entretenir — un très grand avantage — mais cela ne va pas bien loin pour les détromper sur ce qu’ils imaginent être notre véritable position. Nous restons pour eux tout là-haut; pas au même niveau, pas l’un des leurs.
Les maisons où nous vivons sont aérées et spacieuses, et ils ne comprennent pas qu’il faille se protéger du soleil. La nourriture que nous mangeons est abondante et bonne, et à leurs yeux elle paraît luxueuse, car ils vivent de riz et de curry de légumes, pour deux sous par jour. Nos murs ont beau être nus, ils sont propres, et les versets susdits ne sont pas déchirés aux coins; ainsi, quoi que nous disions, nous sommes riches.
S’identifier aux gens que nous sommes venus gagner, c’est le but de bien des missionnaires, mais la difficulté est toujours la même — le climat et les coutumes s’y opposent absolument; comment y parvenir? George Bowen a rompu avec le mode de vie anglais et est devenu un véritable Indien, autant qu’il le pouvait, mais même lui n’a pas pu aller jusqu’au bout. Si loin que vous alliez, il reste toujours une distance que vous ne pouvez pas franchir — quelques mètres ou quelques centimètres peut-être, mais toujours ce fatal hiatus. Nous paraissons si indéniablement en haut, bien au-dessus d’eux en toutes choses, et nous voulons descendre jusqu’à la dernière marche, assez bas pour relever les âmes perdues.
« Je descendis dans la maison du potier, Et voici, il travaillait sur un tour. » Le vase que font ici les potiers vaut environ un demi-sou, mais il est parfait en son genre. Le façonneur ne lève jamais la main de dessus depuis le moment où il pose une motte d’argile informe sur le tour jusqu’au moment où il l’en retire achevé, autant que le tour peut l’achever. S’il « ne réussit pas », c’est « dans la main du potier » qu’il ne réussit pas, et aussitôt il en refait un autre vase, tel qu’il trouve bon de le faire. Il ne gaspille jamais l’argile.Encore et encore, s’ils nous le permettent, maintes et maintes fois, par des versets, des cantiques et des récits, il nous faut expliquer ce que les choses signifient réellement avant qu’ils soient capables de comprendre ne serait-ce qu’une parcelle de la vérité. Le fait que cette jeune fille ait réfléchi suffisamment pour mettre ses idées en forme était encourageant, et, sur un motif d’espérance aussi mince, nous espérions encore. Mais quand, après quelques semaines de visites, elle commença à voir qu’il ne s’agissait pas de curries et de seeleys mais de dons intérieurs et invisibles, son intérêt s’éteignit, et elle était « sortie » quand nous venions, ou trop occupée à tapoter ses pots pour avoir le temps de nous écouter.
Monotone, avons-nous dit de ce travail, et monotone il l’est. Il n’y a rien de romanesque chez les potiers, sauf en poésie, et il n’y a guère de romanesque dans les missions, sauf sur les estrades et dans les livres. Pourtant, « bien que ce soit terne par moments », il y a de la joie à le faire, il y a de la joie à simplement obéir. Il a dit: « Allez dire », et nous sommes venues et nous disons, et nous le rencontrons tandis que nous « allons dire ».
Mais, chers amis, n’attendez pas, nous vous en supplions, d’entendre parler de nous comme accomplissant de grandes choses, comme si cela allait de soi chaque jour. Notre but est grand — c’est l’Inde pour Christ! et devant les dieux qui règnent ici, nous lui chantons des cantiques. Mais voici ce que nous vous disons: n’attendez pas que chaque histoire vraie s’emboîte dans une autre histoire vraie et se termine par quelque coïncidence merveilleuse ou quelque conversion miraculeuse. La plupart des journées, dans la vie réelle, se terminent exactement comme elles ont commencé, pour ce qui est des résultats visibles. En règle générale, quand nous allons dans les maisons — les petites maisons de terre bien réelles, je veux dire, du paganisme bien réel — nous ne trouvons pas que quelqu’un à l’intérieur ait prié pour que nous venions. J’ai lu l’autre jour un récit missionnaire « fondé sur des faits », et les choses qui arrivaient dans ce récit dans ce sens étaient des plus remarquables. Elles n’arrivent pas ici. La vie missionnaire, dans la pratique, n’a rien d’exaltant. Elle n’étincelle pas d’événements d’un bout à l’autre. Elle est parfois très prosaïque.
Chapitre 5 terminé
Monotonie