Chapitre 4 · 19 min de lecture
Trois après-midi hors des sentiers battus
« Ils sont tenus captifs par Satan, soumis à sa volonté, de la manière la plus paisible qui soit. »
David Brainerd, Amérique du Nord.« Oh! que le Seigneur répande sur eux un esprit de profonde inquiétude pour leur âme! »
Henry Martyn, Inde.« Je vous demande instamment de prier pour que l’Évangile produise un effet salutaire et agissant. »
James Gilmour, Mongolie.LES Ghâts occidentaux descendent vers la mer en une suite de courbes. Dohnavur se trouve dans l’une des dernières. Il n’y a pas de vraies routes au pied des montagnes, seulement de grossières ornières qui traversent la plaine. Nous cahotions sur l’une d’elles à la vitesse de trois kilomètres à l’heure.
Fracas et culbute: la bandy, engin sans ressorts coiffé d’un toit de natte, cognait contre les pierres et les dalles de rocher, plongeait d’un côté, remontait de l’autre; puis les deux roues se retrouvaient franchement de biais. Mais cela, c’est l’ordinaire. Ce Premier Après-midi-là, pourtant, l’eau était sortie, comme on dit dans le sud de l’Inde pour signifier que les tanks, ces grands réservoirs pareils à des lacs, ont débordé et inondé la campagne. À un moment, nous avons glissé doucement le long d’un talus jusque dans une mare peu profonde et gonflée; l’eau s’est engouffrée par l’arrière, le côté le plus bas, et a emporté tranquillement nos livres. Il a donc fallu s’arrêter pour les repêcher; après quoi, blotties les unes contre les autres à l’avant, nous sommes restées assises, un peu mouillées, mais heureuses.
Nous sommes enfin arrivées à destination, par un chemin creux qui était alors un ruisseau, avec son propre petit courant assez vif. L’endroit s’appelle le Lac de Cupidon. Le nom nous a paru bien choisi. Le Lac de Cupidon est peuplé de Castes de diverses confessions; nous nous sommes dirigées d’abord vers le quartier des Voleurs. La Caste des Voleurs est ici honorable; c’est elle qui fournit nos gardiens et les coolies qui transportent notre argent. Il y a de l’étoffe chez les gens de la Caste des Voleurs: c’est un peuple vaillant, et bien qu’ils ne fussent pas préparés à ce qui s’avançait vers eux, ils y firent face avec courage. Une petite fille le vit la première. Un seul coup d’œil à mon chapeau, par l’arrière de la charrette, et elle s’envola répandre la nouvelle:
« Oh! venez tous, courez voir! Il y a un grand homme blanc! Oh! quel spectacle effroyable! Un grand homme blanc! »
Ce fut alors une ruée générale; des enfants semblaient jaillir de terre, tout yeux, toutes langues, tout étonnement. « Ce n’est pas un homme! » « Si, c’en est un! » « Mais non! » « Il porte un turban d’homme! » « Mais regarde son seeley! » (vêtement tamoul). Une femme, et blanche: cela les stupéfia jusqu’à ce que les assurances des Sœurs de la Bande l’eussent emporté; alors on me fit entrer dans une maison voisine, à l’abri du soleil qui rendait ce chapeau indispensable. Une fois le chapeau ôté, ils perdirent toute crainte et se pressèrent autour de moi de la façon la plus amicale; mais plus tard, l’une des sœurs de la Bande s’amusa d’entendre faire de moi une description complète: « Pas un homme, bien que grand et blanc, et portant même un turban d’homme blanc! N’était-ce pas un spectacle effroyable? » Et la vieille à qui l’on s’adressait leva les deux mains, ébahie, et partit en hâte voir de ses propres yeux.
Une revue anglaise nous a récemment appris ce que ces pauvres femmes pensent exactement lorsqu’elles voient, pour la première fois de leur vie, la dame missionnaire. Elles l’admirent beaucoup, disait l’article, et la trouvent plus belle et plus divine que tout ce qu’elles avaient jamais imaginé: ce qui est fort agréable à lire; mais ici, voici ce qu’elles disent: « N’était-ce pas un spectacle effroyable? Un grand homme blanc! »
Et maintenant que le spectacle se trouvait en sûreté dans la maison, les lois de l’hospitalité réclamaient des nattes propres et du bétel. Le bétel (prononcez bitel) est la feuille d’une plante grimpante, dans laquelle on roule un morceau de noix d’arec et de la chaux. Le tout forme un petit paquet que l’on mâche sans l’avaler. Cela ne paraît pas élégant; et ce ne l’est pas. C’est l’une des petites épreuves de la vie que de devoir assister à l’opération jusqu’au bout.
Nous avons pris une feuille ou deux, tout en expliquant que ce n’était pas notre coutume d’en manger; puis nous avons répondu à des questions dix minutes d’affilée. « Quelle est votre Caste? » « Chee! », d’un ton de reproche, « tu ne vois donc pas qu’elle est blanche? Mariée ou veuve? Pourquoi pas de bijoux? Quelle famille? Où sont-ils tous? Pourquoi les avez-vous quittés pour venir ici? Qu’est-ce que vous pouvez bien avoir à faire ici? Combien le Gouvernement vous donne-t-il pour venir ici? » Ces dernières questions nous offraient l’occasion que nous guettions, et nous avons commencé à expliquer.
Or, que font ces gens lorsque, pour la première fois, ils entendent la Bonne Nouvelle? Ils regardent, tout simplement, les yeux écarquillés.
Dans cette maison, ce jour-là, il y avait une vieille femme qui semblait comprendre un peu de quoi il s’agissait. Elle avait sans doute déjà entendu. Mais personne d’autre ne comprenait quoi que ce soit; ils ne comprenaient pas assez pour faire la moindre remarque. Assis autour de nous par terre, ils mâchaient du bétel, comme tout le monde le fait ici à chaque moment de loisir, et ils nous regardaient, les yeux écarquillés.
La seule vieille femme qui semblait comprendre nous suivit hors de la maison et fit remarquer que c’était une bonne religion, mais une religion dans l’erreur, puisqu’elle prônait, ou entraînait, la destruction de la Caste.
Dans la maison suivante, nous avons trouvé plusieurs jeunes filles et nous avons essayé de persuader les mères de les laisser apprendre à lire. Quand une fille prend des leçons régulièrement, cela vous donne en quelque sorte un droit d’entrée dans la maison. On remarque moins vos allées et venues et l’on a de bonnes occasions; mais à toutes nos instances elles répondirent seulement que ce n’était pas leur coutume de laisser leurs filles apprendre. Est-ce qu’elles avaient à faire un travail pour le Gouvernement? L’instruction, c’était pour les hommes qui voulaient travailler pour le Gouvernement. Nous avons expliqué un peu, et parlé des nombreux villages où les filles apprennent à lire. Elles trouvèrent l’idée parfaitement ridicule. Alors nous leur avons dit, autant que nous le pouvions en une heure, le grand amour de Jésus-Christ.
J’en étais au milieu, ne pensant qu’à cela et à leurs âmes, lorsqu’une vieille dame aux cheveux blancs duveteux se pencha en avant et me regarda d’un beau regard grave. Elle ne disait rien; elle écoutait simplement et regardait, « buvant chaque parole ». Puis elle leva une griffe décharnée, empoigna ses cheveux et montra les miens. « Es-tu veuve, toi aussi, demanda-t-elle, pour n’avoir pas d’huile sur les tiens? » Après quelques expériences de ce genre, ce beau regard perd de son charme. Il ne signifie en réalité ni plus ni moins que la douce expression qu’on observe parfois dans les yeux d’un animal affligé.
Mais sa question avait relancé la conversation. « De l’huile! pas d’huile! Tu ne peux même pas t’offrir un sou par mois pour acheter de la bonne huile? Ce n’est pas ta coutume? Pourquoi donc? Les Ammals blanches ne mettent donc jamais d’huile? Quelle sorte d’huile mettent les filles? Vous ne mettez jamais d’huile de ricin dans les cheveux? Oh, l’huile de ricin, c’est excellent! » Et elles entrèrent dans toutes sortes de détails. La première chose qu’elles font à la naissance d’un bébé, c’est de le balancer la tête en bas, en le tenant par les pieds, et de lui conseiller de ne pas pécher; la seconde, c’est de lui faire avaler de l’huile de ricin et de lui en mettre dans les yeux. « Nous ne faisons donc rien de tout cela? » Nous leur avons chanté des cantiques. Elles aiment toujours cela, et parfois cela les touche: mais les Tamouls ne se laissent pas facilement toucher, et l’on ne saurait jamais les dire trop émotifs.
Tout du long, il y eut des interruptions constantes et variées. Deux taureaux entrèrent tranquillement par la porte ouverte et s’installèrent à leurs places habituelles; puis une vache suivit, et quelqu’un sortit attacher les bêtes. Des enfants entraient et réclamaient qu’on s’occupe d’eux, les bébés faisaient leurs bruits ordinaires. Nous avons rarement eu cinq minutes de calme d’affilée.
Lorsqu’elles parurent se lasser de nous, nous avons dit que le temps passait, ce dont elles convinrent; et après avoir exprimé l’espoir de revenir, à quoi elles répondirent cordialement: « Oh oui! Revenez demain! », nous sommes sorties dans la rue et avons terminé en plein air. Il y a un arbre à un bout du village; nous nous sommes placées dessous, avons chanté un refrain et l’avons appris aux enfants qui nous avaient suivies de maison en maison, et cela a attiré quelques adultes de passage, qui ont écouté pendant que nous rendions témoignage à Jésus, qui nous avait sauvées et nous avait donné sa joie. Rien ne porte davantage que ce simple témoignage. Entendre quelqu’un de leur propre peuple dire, avec une sincérité manifeste: « Je sais une chose, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois », les fait se regarder les uns les autres et hocher la tête avec sympathie. Voilà qui les touche, qu’ils sont capables d’apprécier; bien souvent, cela retient l’attention quand rien d’autre n’y parviendrait.
Nous n’avons pas pu obtenir la photographie de cette jeune fille-là, celle au seeley bleu, mais celle-ci lui ressemble tant que je la place ici. C’est une Vellalar. Les bijoux que porte une jeune fille de cette classe valent des milliers de roupies. Ils font partie de la tenue ordinaire. Cette jeune fille ne savait pas que nous venions; elle a été « prise » telle qu’elle était. Elle tenait dans les mains une boule de fleurs de laurier-rose et portait des fleurs blanches dans les cheveux.Nous étions complètement épuisées à présent, et ne pouvions plus ni parler ni chanter. La foule se dispersa (tous sauf les enfants, qui ne se dispersent jamais), chacun s’en allant de son côté, après avoir entendu, certains d’entre eux, pour la première fois. Quelle différence cela fera-t-il dans leur vie? Ont-ils compris? Aucun d’eux ne semblait particulièrement intéressé, aucun n’a rien dit d’intéressant. La dernière question que j’ai entendue portait sur le savon: « Quelle sorte de savon prends-tu pour te rendre la peau blanche? » La plupart d’entre eux préféreraient de loin apprendre ce secret-là plutôt que la manière d’obtenir un cœur blanc.
L’Après-midi Numéro Deux nous trouva dans le Village du Temple, un petit endroit délabré, mais une vraie citadelle d’orgueil et de l’arrogance de l’ignorance. Nous ne le savions pas au début, bien sûr, mais nous l’avons très vite découvert. Il y eut l’escarmouche habituelle à la vue d’une femme blanche en chair et en os; personne là-bas n’avait jamais vu pareille curiosité. Mais même la curiosité ne put attirer les Brahmanes. Ils vivent dans une seule rue qui s’étire en désordre, et ils refusèrent de nous y laisser entrer. « Allez-vous-en! » dit dédaigneusement un gros vieux Brahmane; « aucun homme blanc n’a jamais foulé notre rue, et aucune femme blanche ne la foulera. Quant à cette enfant de basse caste qui est avec vous » (Victoire leva les yeux avec sa douceur habituelle, et il corrigea en ces termes:) « cette enfant qui mange avec ces gens de basse caste, elle ne parlera à aucune de nos femmes. Repartez par où vous êtes venues! »
Ce n’était pas encourageant. Nous avons fait le salam et sommes parties, pour regagner notre bandy laissée dehors (les « bandies de basse caste » n’ont pas le droit de circuler dans les rues brahmanes), et nous avons demandé à notre Maître d’ouvrir une autre porte. Pendant que nous attendions, un hindou de haute taille, à la belle prestance, vint nous dire: « Voulez-vous venir chez moi? Je vais vous montrer le chemin. » Alors nous y sommes allées.
Il nous conduisit au quartier Vellala, voisin de celui des Brahmanes, et nous avons découvert que sa maison était la grande maison de l’endroit. La porte extérieure donnait sur une vaste cour intérieure carrée. Une large véranda, soutenue par des piliers curieusement sculptés, en faisait le tour. Les chambres des femmes, basses et sans fenêtres, s’ouvraient de part et d’autre; ce sont les pièces où nous nous réjouissons de pouvoir pénétrer, et cette fois on nous y fit entrer tout droit.
Mais il me fallut d’abord parler avec les hommes. C’étaient de vrais hindous de Caste; courtois (car ils n’ont eu jusqu’ici aucune raison de craindre la puissance de l’Évangile), et pourtant vifs et amateurs de controverse. L’un d’eux avait visiblement beaucoup lu. Il citait leurs classiques; savait tout sur Mme Besant et sur le dernier converti à ses idées; et connaissait à fond l’enchevêtrement déroutant de pensées qu’on appelle la philosophie hindoue. « Des volutes de brouillard du doute, en tourbillons aveuglants dérivant »: voilà ce qu’elle est en réalité, mais il est très difficile de le prouver.
Une vérité le frappa tout particulièrement: le christianisme est la seule religion qui offre un chemin par lequel on peut être délivré du péché maintenant. Il existe un certain système de philosophie qui prétend procurer la délivrance dans l’avenir, lorsque l’âme, ayant traversé les trois premiers degrés de la béatitude, perd son identité et se trouve absorbée en Dieu; mais il n’y a aucun chemin par lequel la délivrance puisse être obtenue ici et maintenant. « Le péché n’aura point de pouvoir sur vous »: il n’y a pas un seul vers de ce genre dans le million de strophes des classiques hindous. Il le reconnut volontiers, reconnut que ce seul article de foi faisait du christianisme une religion unique; mais il n’alla pas plus loin; il ne montra aucun désir d’en éprouver la vérité.
Après cela, ils nous laissèrent aller vers les femmes, qui pendant tout ce temps nous avaient observées et avaient parlé de nous avec intérêt.
Une fois à l’abri dans leur chambre intérieure, nous nous sommes assises par terre au milieu d’elles et avons commencé à faire connaissance. Il y avait une grand-mère qui avait entendu dire que les Blancs n’étaient pas blancs partout, mais pie, pour ainsi dire; pouvait-elle m’examiner? Il y avait plusieurs matrones qui voulaient savoir quels arrangements les parents anglais prenaient pour le mariage de leurs filles. Il y avait les veuves habituelles d’une grande maisonnée indienne (on les regarde toujours avec un désir tout particulier); et il y avait une chère jeune fille, dans un doux seeley bleu (vêtement tamoul), les oreilles couvertes de grappes de perles et le cou chargé de cinq ou six colliers valant quelques centaines de roupies. Elle allait se marier; et au-delà de la douce courtoisie habituelle d’une jeune Tamoule bien élevée, elle ne montra aucun intérêt pour nous. Presque toutes les femmes avaient des questions à poser. Sur le terrain habituel, c’est différent; elles ont déjà satisfait leur légitime curiosité au sujet des Missie Ammals; mais ici elles n’en ont pas eu l’occasion; et si nous faisons fi de leurs désirs, nous allons à l’encontre des nôtres. Elles peuvent sembler écouter, mais en réalité elles sont occupées à s’interroger sur nous. Nous avons fini par obtenir qu’elles écoutent, et nous les avons quittées, réconfortées par de chaleureuses invitations à revenir.
Nous avons alors pensé aux pauvres Brahmanes orgueilleux, et, espérant que peut-être, dans l’intervalle, ils s’étaient renseignés sur nous et nous laisseraient entrer, nous sommes retournées vers eux. Nous pouvions voir les visages clairs et les silhouettes élancées des jeunes femmes brahmanes, debout dans l’ombre derrière les piliers de leur véranda, et certaines avaient l’air de vouloir nous laisser entrer; mais la rue ne s’était pas laissé fléchir; et une rue brahmane est comme une maison: on ne peut y entrer que si l’on y est autorisé.
Il y avait un vieil homme au visage bienveillant, aux manières courtoises, qui semblait compatir, car il quitta le groupe d’hommes moqueurs et vint nous raccompagner; puis, comme pour nous détourner du sujet plus grand, il montra l’une des montagnes, un contrefort de la montagne du Dieu-Roi, célèbre dans tout le sud de l’Inde, et proposa de m’en raconter l’histoire. Nous étions heureuses de nous lier d’amitié avec lui, même à propos d’une chose aussi petite qu’une montagne; mais il ne voulut parler de rien d’autre, et quand il nous quitta, nous nous sentîmes déconcertées, attristées, et lasses de cette lassitude qui vient quand on ne peut pas transmettre son message; et nous nous sommes assises sur un rocher à l’extérieur de la rue brahmane, pour attendre que les Sœurs de la Bande se rassemblent pour le retour à pied.
C’était l’heure du coucher du soleil, et le ciel était couvert de nuages d’un gris terne; mais juste au-dessus du quartier brahmane, il y avait une déchirure dans le gris, et l’or contenu perçait au travers. On aurait dit que Dieu répandait sa beauté sur ces Brahmanes, s’efforçant de leur faire lever les yeux, et qu’ils ne le voulaient pas. Un à un, nous les avons vus rentrer dans leurs cours, où la lueur dorée ne pouvait les atteindre, et nous les avons entendus fermer leurs grandes portes pesantes, comme s’ils l’enfermaient dehors.
Là-dedans, il faisait sombre; ici, dehors, dehors avec Dieu, il faisait clair. La lueur du crépuscule, cette lueur de l’Orient, la plus belle de toutes, brillait par la déchirure des nuages, et les toits de tuiles rouges, les fleurs écarlates de la Flamme de la Forêt, et chaque nuance, chaque couleur qui pouvait y répondre de quelque manière, rayonnaient de sa beauté. Le quartier brahmane était enchâssé dans le vert profond d’arbres ombreux; juste derrière, les montagnes se dressaient, estompées dans la brume, et de la brume une cascade luisait, blanche sur le bleu.
Nous avons passé l’Après-midi Numéro Trois dans le Village du Guerrier, un petit endroit isolé, laissé tout seul au milieu d’une grande lande sauvage, si l’on peut appeler « lande » une étendue de terre nue dépourvue de bruyère, où poussent à la place des palmiers et des broussailles par touffes. Il nous fallut assez longtemps pour y arriver, sur un terrain très accidenté, par une journée très chaude; mais une fois arrivées, nous y avons trouvé une porte si bien ouverte que nous en avons oublié ce que nous ressentions, et nous y sommes entrées avec joie. Quelques petits enfants jouaient à l’entrée du village; ils nous conduisirent tout droit à leur maison, se liant d’amitié avec nous de la façon la plus charmante en trottinant à nos côtés. Ils nous racontèrent l’histoire de leur famille, nous leur racontâmes de la nôtre ce qui était nécessaire, et ils nous présentèrent à leurs mères comme de vieilles connaissances. Les mères se montrèrent indulgentes et nous laissèrent une pièce pour nous seules dans la cour intérieure, où une douzaine d’enfants ou plus se rassemblèrent et écoutèrent avec un entrain rafraîchissant. Eux comprenaient, chers petits, alors que si souvent leurs aînés ne comprenaient pas.
Puis les mères s’y intéressèrent et s’installèrent autour de la porte. Les jeunes filles étaient avec moi. (Nous nous divisons d’ordinaire en deux groupes; les Sœurs plus âgées et plus expérimentées partent dans une direction, et les jeunes converties viennent avec moi.) Et bientôt, Joyau de Victoire racontait, le cœur débordant, toutes les grandes choses que Dieu avait faites pour elle. Elle a une manière très douce avec les femmes, et elles l’écoutaient, fascinées. Puis les autres ont parlé, et ces femmes écoutaient toujours. Elles étaient plus intelligentes que notre auditoire de la veille; et bien qu’elles fussent loin de tout suivre, elles écoutèrent admirablement la partie récit de notre message. Pour ce qui est du sens, comme c’est souvent le cas, leur intérêt était tout simplement nul.
Mais nous avons été désolées, et je crois qu’elles l’ont été aussi, lorsqu’un remue-ménage au-dehors nous interrompit, et plus désolées encore quand nous en avons su la cause. Le facteur du village, qui ne passe dans ces endroits reculés qu’une fois par semaine, était arrivé avec une lettre pour le chef de famille. L’un des hommes l’avait lue. Elle annonçait la mort du fils à l’étranger (à Madras, je crois), et le seul désir de la pauvre vieille mère était de nous voir sortir de la pièce. Elle n’avait pas voulu nous mettre dehors; mais, à mesure que la nouvelle se répandait, d’autres femmes s’attroupaient en criant autour de la porte; et à l’instant où nous avons laissé la pièce vide, elles s’y précipitèrent, avec la mère et les femmes qui nous avaient écoutées, et, se jetant à terre, poussèrent le cri tamoul de la douleur, plein d’un pathétique bien à lui: « Ai-yō! Ai-yō! Ai-Ai-yō! »
Il était triste de les laisser pleurer ainsi, mais à ce moment-là il valait certainement mieux que nous partions. Les enfants nous accompagnèrent jusqu’au puits à l’extérieur du village; nous nous sommes assises sur sa margelle et avons poursuivi notre conversation. Ils ne voulaient presque pas nous laisser partir, et nous supplièrent de revenir leur « faire la classe tous les jours », non pas l’Évangile (n’allez pas imaginer que leurs petits cœurs en avaient soif), mais la lecture, l’écriture et le calcul! Comme nous repartions, quelques villageois sourirent et firent le salam, et les derniers mots des petits enfants nous suivirent aussi loin que nous pouvions les entendre: « Revenez vite! »
Parfois, comme cette fois-là, quand nous arrivons dans un nouvel endroit, nous faisons un rêve: nous rêvons qu’enfin, peut-être, il sera possible de gagner des âmes paisiblement. Peut-être ces gens courtois et bienveillants accueilleront-ils le message que nous leur apportons quand ils le comprendront mieux. Peut-être les foyers n’auront-ils pas besoin d’être brisés, peut-être des familles entières croiront-elles, ou bien ceux de leurs membres qui croiront pourront-ils continuer à vivre chez eux et y rendre témoignage. Peut-être… peut-être…! Et des bribes de vers flottent à travers notre rêve:
« Oh! qu’un doux chant appris de tes lèvres,
Un chant joyeux et doux,
Guide à travers la brume et les ténèbres
Les perdus à tes genoux! »
Cela paraît si beau, si facile, d’amener des âmes à Jésus en chantant. Et nous rêvons notre rêve.
Jusqu’au moment où, soudain et avec violence, nous sommes réveillées. Quelqu’un (une simple jeune fille, ou un garçon, ou même un petit enfant) a cru, a confessé sa foi, veut devenir chrétien. Et toute la Caste se soulève, et toute la contrée se joint à la Caste; et les gens dont nous avions presque cru qu’ils nous aimaient nous haïssent. Et jusqu’à ce que nous allions dans le nouvel endroit suivant, nous ne faisons plus jamais ce rêve.
Chapitre 4 terminé
Trois après-midi hors des sentiers battus