Chapitre 30 · 8 min de lecture
Jusqu’à quand?
« Je frissonnais comme si je me trouvais dans le voisinage de l’enfer. »
Henry Martyn, Inde.JE rentre d’avoir vainement essayé d’aider une autre enfant. Elle avait entendu parler du Sauveur des enfants, et je crois qu’elle serait venue à lui, mais on ne l’a pas laissée venir. Quand je l’ai vue pour la première fois, elle était douce et innocente, avec des yeux pleins de lumière, de grands yeux vifs et dansants, qui devenaient pensifs parfois un instant, puis se remplissaient de nouveau de rire. Elle m’a dit que sa mère habitait tout près, et m’a demandé de venir la voir; alors j’y suis allée.
La mère m’a saisie. Quel visage, ou plutôt quelle absence de visage! On regardait ce qui avait été autrefois un visage, mais qui n’était plus qu’une chose étrange et abîmée, avec d’étranges yeux durs, si différents de ceux de l’enfant. Aucun autre trait n’avait gardé sa forme; ce n’était qu’un vide affreux. Ce jour-là, elle a écouté, presque avec avidité. Elle comprenait si vite, aussi, qu’on sentait qu’elle avait dû entendre ces choses auparavant. Mais elle ne nous a rien dit d’elle-même, et nous savions seulement qu’il y avait là quelque chose de très mauvais. Son entourage nous le disait.
Avant d’y retourner, nous avons appris qui elle était: une parente de l’un de nos pasteurs les plus honorés, lui-même converti depuis bien des années. Alors un grand désir s’est emparé de nous d’essayer de l’arracher à une vie pour laquelle elle n’avait pas été élevée, et surtout nous désirions sauver sa petite fille; et nous sommes allées essayer. Cette fois, la mère nous a bien accueillies, et nous a dit comment nos paroles lui avaient rappelé des choses entendues dans sa jeunesse. « Mais maintenant tout est différent, car je suis différente »; et elle nous a raconté son histoire. . . . « Alors j’ai pris du poison, mais il n’a pas agi comme je le voulais. Il n’a fait que détruire mon visage »; et elle a touché de la main ce pauvre reste, et a poursuivi son terrible récit. Il y avait des gens qui écoutaient dehors, et elle parlait dans un murmure rauque. Nous pouvions à peine croire qu’elle pensait ce qu’elle disait, tandis qu’elle nous exposait le sort prévu pour son enfant. Et oh! comme nous l’avons suppliée alors, sur-le-champ, de renoncer à cette vie, de nous laisser l’aider, elle et cette chère petite! Elle a paru émue. Quelque chose s’est éveillé en elle et a lutté. Les larmes ont rempli ces yeux durs et roulé sur ses joues pendant que nous la suppliions, au nom de tout ce qu’il y a de maternel, de ne pas condamner sa petite fille innocente, de ne pas la pousser de ses propres mains en enfer. Enfin elle a cédé; elle a promis que si nous revenions dans une semaine elle nous la donnerait, et quant à elle-même, elle y réfléchirait, et peut-être renoncerait-elle aussi à cette vie; elle la haïssait, disait-elle.
Il y avait là une autre jeune fille, une jeune fille au teint clair, tranquille, de quinze ans. Elle était malade et souffrait beaucoup, et nous avons essayé pour elle aussi; mais il ne semblait y avoir aucun espoir. « Prenez la petite; pour elle, il n’est pas trop tard », a dit la mère, et nous sommes parties avec cette promesse: « Encore une semaine, et elle est à vous. »
La semaine a passé, et chaque jour nous avons prié pour cette petite. Puis, le moment venu, nous y sommes allées. L’espoir et la crainte se succédaient en nous. On se sentait malade d’appréhension à l’idée que quelque chose ait pu faire manquer la mère à sa parole, et pourtant on espérait. La porte de la maison était ouverte. Les gens de la rue souriaient quand nous avons arrêté notre bandy, que nous en sommes descendues et que nous sommes entrées. Je me suis souvenue de leurs sourires ensuite, et j’ai compris. La mère était là; dans un coin, recroquevillée de douleur, était la jeune fille; sur le sol, endormie, droguée, gisait l’enfant, ses petits bras étendus. Les yeux de la mère étaient durs.
C’était inutile. Dehors, dans la rue, les gens assis sous leurs vérandas riaient. « Offrez vingt mille roupies, et vous verrez si sa mère vous la donne! » a crié l’un d’eux. Dedans, nous étions assises à côté de cette mère, ne sachant que dire.
L’enfant a remué dans son sommeil, et s’est retournée. « Veux-tu partir? » lui a dit la mère très rudement à l’oreille. Elle a ouvert des yeux languissants, vides de toute conscience. Elle n’avait aucune envie de partir. « Elle voulait venir la semaine dernière », avons-nous dit. La mère s’est durcie, a poussé l’enfant, et l’a fait rouler du pied. « Elle ne veut plus partir maintenant », a-t-elle dit.
Oh! que c’était pitoyable! Une de ces choses pitoyables, si pitoyables, qui ne le sont jamais moins parce qu’elles sont communes partout. Cette petite fille, et cela!
Nous avons pris les mains de la mère dans les nôtres, et nous l’avons suppliée encore une fois. Et puis les mots nous ont manqué. Cela arrive parfois. Il y a des choses qui étouffent les mots.
Enfin on nous a priées de partir. La jeune fille dans le coin ne voulait pas parler — ne le pouvait pas, peut-être; elle ne faisait que gémir; nous sommes passées près d’elle et sommes sorties. La mère nous a suivies, à moitié désolée pour nous, — il reste en elle quelque chose de la femme, — à moitié maussade, d’une maussaderie menaçante. « Vous ne la reverrez jamais », a-t-elle dit, et elle a nommé la ville, une des Sodomes de cette Province, où l’enfant devait bientôt être envoyée; et puis, juste un peu honteuse de sa promesse trahie, elle a ajouté: « Je l’aurais laissée partir, mais lui ne voulait pas, non, jamais; et elle ne m’appartient plus maintenant, alors que pouvais-je faire? » Nous ne lui avons pas demandé qui était « lui ». Nous le savions. Nous ne lui avons pas non plus demandé le prix qu’il avait payé. Nous le savions: cinquante roupies, environ trois livres, voilà le prix versé comptant, il n’y a pas longtemps, pour une enfant plus jeune achetée dans le même but. Le prix de celle-ci serait peut-être un peu plus élevé. C’est tout.
Nous nous tenions près de la charrette à bœufs, prêtes à monter. Les gens regardaient. La mère était rentrée dans la maison. Alors une grande vague de désir pour cette enfant nous a de nouveau submergées. Nous nous sommes retournées et avons regardé la petite forme étendue sur le sol, morte, semblait-il, à tout ce qui l’entourait. Oh! si elle avait été morte! Et nous avons supplié encore une fois de tout notre cœur, et encore une fois échoué.
Nous sommes reparties. Nous les voyions se presser pour nous suivre des yeux, et nous avons fermé les yeux pour ne plus voir leurs sourires. Les clochettes des bœufs tintaient trop gaiement, semblait-il, et nous nous sommes bouché les oreilles pour ne plus en entendre le son. Et puis nous nous sommes enfermées avec Dieu, qui savait tout, et à qui cela importait. Jusqu’à quand, ô Dieu, jusqu’à quand?
Et maintenant nous avons appris qu’elle est partie, et nous savons, pour avoir vu ce qui s’est passé auparavant, exactement ce qui va se passer maintenant. Comment, jour après jour, on va marquer l’âme de cette enfant au fer rouge, jusqu’à ce qu’elle ne sente plus rien et que plus rien ne lui importe. Et l’âme cautérisée d’une enfant est une chose effroyable.
Pardonnez-nous des mots qui peuvent blesser et choquer; nous racontons l’histoire vécue de la journée. Blessés ou non, choqués ou non, ne devriez-vous pas connaître la vérité? Comment pouvez-vous prier comme il faut si vous ne connaissez que des fragments de la vérité? La vérité est un pain; vous pouvez le couper joliment, comme de fines tartines beurrées, toutes les croûtes soigneusement ôtées. Alors personne n’y trouve à redire. Ou bien vous pouvez le couper tel qu’il vient, croûte comprise.
Pensez à cette enfant ce soir, quand vous rassemblerez vos enfants autour de vous et que vous regarderez leurs visages innocents et leurs yeux clairs et francs. Les toutes dernières nouvelles que nous avons eues d’elle, c’est qu’on l’avait amenée d’une manière ou d’une autre à répandre un mensonge sur la maison, premier signe que le fer rouge avait commencé son œuvre. Je pense à elle telle que je l’ai vue ce premier jour, vive comme un oiseau; puis telle que je l’ai vue la dernière fois, droguée sur le sol; je pense à elle telle qu’elle doit être maintenant, vive de nouveau, mais d’une autre vivacité — non plus la petite fille que j’ai connue — et qui ne sera plus jamais tout à fait cette petite fille-là.
Oh! camarades, vous étonnez-vous que cela nous importe? Vous étonnez-vous que nous vous suppliions de vous en soucier? Vous étonnez-vous que parfois les mots nous manquent, et que nous retombions dans le silence, ou que nous éclations en paroles arrachées à quelqu’un de plus doué que nous pour s’exprimer, quelqu’un qui savait ce que c’est que de ressentir!
C’est donc sur de telles paroles que nous terminons, en regardant une fois encore cette enfant sur le sol, les mains étendues et les yeux lourds fermés — et nous savons ce qu’ils ont vu en s’ouvrant de ce sommeil —
« Mon Dieu! se peut-il donc?
N’as-tu pas dit que tout ce que l’on fait
Au plus faible et au plus humble des tiens,
C’est à toi qu’on le fait?
. . . . . . .
Rauque, horrible, et puissant,
Monte vers le ciel ce cri d’agonie,
Emplissant les arches du ciel creux:
Jusqu’à quand, ô Dieu, jusqu’à quand? »
Chapitre 30 terminé
Jusqu’à quand?