Chapitre 27 · 20 min de lecture
En longeant l’abîme
« La première chose, pour nous tous, est de voir et de sentir l’immensité du besoin, et d’éveiller chez les chrétiens un sentiment sur cette question. L’un des traits de ce vaste système, c’est son secret — sa subtilité. Si peu de gens connaissent les maux du mariage des enfants, tant il est caché dans les vies recluses et les foyers-prisons du peuple. Et ceux d’entre nous qui franchissent ces voiles et pénètrent dans ces foyers ne sont que trop portés à penser que c’est là l’inévitable, et qu’on n’y peut rien. »
Mme Lee, Inde.JE suis retournée aujourd’hui au Village du Grand Lac, pour tâcher encore d’apprendre quelque chose sur notre petite fille. Je suis allée à l’école hindoue, près du temple. Le maître d’école est de nos amis; c’est l’un des hommes honorables du village d’où l’on a pris cette fleur. Il faisait réciter les petits garçons brahmanes, alignés en rang, qui psalmodiaient le poème qu’ils apprenaient par cœur; mais il les fit taire en nous voyant venir, et nous invita à entrer.
Je l’interrogeai sur l’enfant. C’était vrai. Elle était au temple, « mariée à la pierre ». Oui, c’était vrai, on l’y avait emmenée ce jour-là.
Je demandai si la famille était pauvre; mais il répondit: « N’allez pas croire un instant que la pauvreté en soit la cause. Certainement pas. Notre village n’est pas pauvre! » Et il parut tout offensé à cette idée. Je savais bien que le village était assez riche, mais j’avais pensé que cette famille-là, peut-être, était pauvre, et donc tentée de vendre la petite; mais il s’écria avec beaucoup de chaleur: Certainement pas. L’enfant était de sa propre parenté; il n’était pas question de pauvreté!
Nous avions quitté l’école et nous causions dans la rue, face à la maison du temple. Je la regardais, il la regardait. « D’ici un passage large, uni, aisé, sans obstacle, qui descend jusqu’en enfer »; il le savait bien. « Oui, c’est une parente à moi », reprit-il, et il m’expliqua par le menu le degré de parenté. « Sa grand-mère, dont vous vous souvenez sans doute, n’est pas comme les femmes ignorantes de ce pays. Elle a de l’instruction. » Et de nouveau il répéta, comme s’il tenait à me convaincre tout à fait que l’affaire était en règle: « Elle n’a certainement pas été vendue. C’est une parente à moi. »
Une parente à lui! Et il pouvait faire sa classe au pied de ces murs, savoir ce qui se passait à l’intérieur, et ne jamais lever le petit doigt pour l’empêcher, tout hindou instruit qu’il est. Je ne pouvais pas le comprendre.
Il semblait tout ennuyé de me voir si peinée, mais il m’expliqua que depuis des générations, dans cette maison-là, l’un des membres avait toujours été voué aux dieux. La pratique ne pouvait se défendre; c’était la coutume. Voilà tout. « Notre coutume. »
À un jet de pierre de sa porte vit une autre enfant, d’une vie étrangement contre nature, qui ne frappe personne comme contre nature parce que c’est « notre coutume ». C’est encore toute une petite fille, joueuse comme un chaton. Ses bras ronds et doux et ses petites mains potelées ne paraissaient faits pour aucun travail plus rude que le jeu; pourtant elle pilait du riz quand je l’ai vue, et elle avait l’air fatiguée, comme si sa mère lui manquait.
Pendant que j’étais avec elle, un très vieil homme entra en clopinant. Il était estropié et s’appuyait de tout son poids, des deux mains, sur son bâton. Il semblait asthmatique aussi, et toussait et haletait lamentablement. Une vieille goule flétrie et décrépite. L’enfant se leva à son entrée et toucha son cou, à l’endroit où reposait le symbole du mariage. Alors je compris qu’il était son mari.
« Quoi,
Pas une rougeur à cet aveu — tu as osé acheter
Une fille qui a l’âge de ta petite-fille, comme un bœuf ou un âne?
La chair et le sang sont-ils marchandise? le cœur et l’âme, un bien meuble? »
Oui! comme des biens meubles, on les vend au plus offrant. Dans ces enchères, la Caste passe d’abord, puis la fortune et le rang. Et le bien meuble est acheté; ce petit morceau de chair et de sang qui respire est converti en propriété; et le cœur vivant et palpitant de l’enfant peut être piétiné, écrasé sous les pieds dans la fange et la boue de ce marché, sans que personne s’en soucie.
Il n’y a pas longtemps, une jeune épouse est venue chercher refuge chez nous. Trois fois elle avait tenté de se tuer; à la fin, elle s’était enfuie vers nous. Son mari vint. « Lève-toi, esclave », dit-il, tandis qu’elle se tenait blottie par terre. Elle ne voulut ni bouger ni parler. Alors il fit venir ses parents à elle, et ce fut comme un torrent longtemps contenu qui jaillissait d’un cœur trop plein. « Vous m’avez donnée à lui. Vous m’avez donnée à lui. » Les mots revenaient sans cesse; dans un élan passionné de reproche, elle leur rappelait comment, sachant quel homme il était, ils l’avaient livrée à lui. Mais nous avions peine à la suivre, tant les mots jaillissaient avec une émotion farouche, tandis que, les yeux ruisselants de larmes, les mains disant tout par leurs gestes, elle les suppliait de ne pas la forcer à retourner. Ils le promirent, et, les croyant, elle repartit avec eux. L’autre jour, comme je passais devant la maison, quelqu’un me dit: « Belle est là. Il la tient enfermée dans la pièce du fond, maintenant. » Ils avaient donc manqué à leur parole envers elle, et l’avaient rendue, corps et âme, au pouvoir d’un homme dont la cruauté est si connue que même les païens l’appellent un « démon ». Que doit-il être pour sa femme?
Et si cette pauvre épouse, poussée à bout par la misère de sa vie, osait tout et en appelait au Gouvernement, la loi ferait comme les siens ont fait — elle la renverrait de force à cet homme, pour exécuter un contrat qu’elle n’a jamais conclu. N’est-ce pas une honte? Oh! quand viendra le jour où cessera ce trafic d’âmes d’enfants? Nous savons que beaucoup de maris sont bons, et beaucoup d’épouses parfaitement contentes; mais parfois nous en voyons qui ne le sont pas, et il n’y a aucun recours.
Une autre de nos enfants vendues aux enchères au Village du Lac était autrefois une si jolie petite chose, avec une masse de boucles emmêlées et des yeux bruns, espiègles et rieurs. Mais c’était il y a cinq ans. Puis un démon à figure d’homme la vit, et fit à ses parents des offres qui aboutirent à son mariage avec elle. Elle avait neuf ans.
Un an plus tard, on l’envoya dans la maison de son mari. En l’épousant, il n’avait eu que des intentions mauvaises; mais l’enfant savait un peu ce qui est bien et ce qui est mal, et elle lui résista. Alors il la traîna dans une pièce retirée, il la maintint à terre, étouffa ses cris, et lui enfonça une banane plantain dans la bouche. Elle était empoisonnée. L’enfant le savait, et ne l’avala pas tout entière. Mais ce qu’elle fut forcée d’en prendre la rendit malade, et elle resta couchée des jours durant, si prise de vertiges et de nausées que, lorsque son mari lui donna des coups de pied tandis qu’elle gisait là, elle n’y prit même pas garde. Enfin elle s’échappa et courut chez sa mère. Mais la loi était du côté de son propriétaire; que pouvait-elle prouver de tout cela, pauvre enfant? Et il lui fallut retourner chez lui. Après cela, il parvint à accomplir son œuvre de démon, et aujourd’hui cette enfant est morte à tout sentiment du péché.
Oh! il y a bien pire que de voir mourir un petit enfant! Il est pire de le voir changer. De voir l’innocence quitter ses yeux, et l’enfance tourner à la perversité, et de savoir, sans pouvoir l’empêcher, exactement ce qui se passe.
J’en ai une en tête en ce moment. Elle avait quatre ans quand j’ai commencé à fréquenter la maison de sa grand-mère. Elle en a six maintenant — six seulement — mais sa corruption est presque achevée. C’est comme si l’on voyait une main cueillir un bouton de rose sur sa tige, le froisser, l’écraser, réduire en bouillie sa grâce rose, puis le laisser tomber — et vous le ramassez. Mais ce n’est plus un bouton de rose. Oh! ces choses, les savoir, c’est comme un feu renfermé dans nos os! renfermé, car on ne peut tout laisser sortir — il faut qu’il reste dedans et qu’il brûle.
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Ceux qui ignorent tout des faits ne manqueront pas de critiquer. « Il n’est pas rare de voir des gens s’ériger en critiques, alors même qu’ils ignorent tout du sujet qu’ils critiquent. » Mais ceux qui connaissent la vérité de ces choses savent bien que nous sommes restés en deçà, que nous avons soigneusement atténué, par la force des choses, parce que cela ne peut être écrit en entier. Cela ne pourrait ni être publié ni être lu.
Cela ne peut être ni écrit, ni publié, ni lu, mais oh! il faut le vivre! Et ce que vous ne pourriez même pas entendre, des petites filles doivent le subir. Il y a aujourd’hui en Inde des enfants-épouses de douze, dix, neuf et même huit ans. « Oh, vous voulez dire fiancées! Encore un exemple d’exagération missionnaire! » Nous voulons dire mariées.
« Mais la loi intervient, bien sûr! » Peut-être avez-vous entendu parler de la loi qui rend illégale la vie conjugale avant douze ans. Au sujet de cette loi, l’honorable Manomoham Ghose, de la Haute Cour de Calcutta, écrit: — « Si le Gouvernement estime que le pays n’est pas encore prêt pour une législation telle » (il entend par là une législation énergique) « que celle que je propose, je ne puis qu’exprimer mon regret qu’en présentant le projet de loi actuel il ait repoussé indéfiniment l’introduction d’une mesure de réforme substantielle, qui est réclamée d’urgence. »
Il y a en Inde des hommes et des femmes pour qui bien des journées sont un cauchemar, et ce beau pays un enfer, à cause de ce qu’ils savent du mal qui s’y commet. Car c’est là le plus terrible. Ce n’est pas comme le supplice des veuves brûlées vives, ce n’est pas une horreur révolue. Cela se poursuit sans relâche, jour et nuit. Le soleil, la lune et les ténèbres passent, l’un se changeant en l’autre; mais pendant tout le temps qu’ils passent, ce Mal tient les heures de ses mains fermes et fortes, et s’en sert pour ses fins — le meurtre de petites filles. En attendant, que pouvons-nous faire, vous et moi, pour hâter le jour où il prendra fin? Ceux qui savent peuvent dire ce qu’ils savent, ou du moins ce qui peut se dire; et ceux qui ne savent pas peuvent croire que c’est vrai, et, s’ils ont de l’influence quelque part, s’en servir; et tous peuvent s’en soucier et prier! Prier seulement ne suffit pas, mais oh! qu’il y ait davantage de vraie prière! Nous jouons à prier, à nous soucier, à venir; nous jouons à agir — si agir coûte — nous jouons à tout sauf au jeu. Pour cela, nous sommes bien assez sérieux. Que Dieu nous ouvre les yeux et nous convainque de notre manque de sincérité! qu’il consume en nous ce qui est superficiel, qu’il nous rende intensément sérieux! Et que Dieu avive notre compassion, touche notre cœur, et fortifie notre bras pour ce qui s’annonce comme un combat désespéré contre des « démons ligués » à figure d’hommes méchants, qui font aujourd’hui l’œuvre du diable, imprimant sur de petites âmes innocentes la marque même de l’enfer.
J’ai parlé de l’une d’elles — cette petite enfant qui a maintenant l’esprit aussi mauvais que peut l’avoir une petite enfant; elle n’est qu’une parmi tant d’autres. Laissons parler une missionnaire médicale.
« Il y a quelques jours, nous avions ici comme patiente une petite enfant-épouse. Elle avait dix ou onze ans, je pense, un simple bout de créature qui jouait avec une poupée, et pourtant dégradée dans son esprit d’une manière qu’on ne peut dire. . . . Mais oh, penser aux centaines de petites filles! . . . J’en suis littéralement malade. Nous faisons ce que nous pouvons. . . . Mais que pouvons-nous faire? Quelle goutte d’eau dans l’océan! »
Là où se trouvent les points de suspension, il y avait écrit ce qui ne peut être imprimé. Mais il a fallu le vivre, jusqu’au bout, pour un « bout de créature de dix ou onze ans ».
Une autre — ces récits viennent d’une amie qui, même dans une lettre privée, ne peut dire le dixième de ce qu’elle veut réellement dire.
« Il y a quelques jours, la petite mère (une enfant de treize ans) pleurait amèrement dans la salle. “Pourquoi pleures-tu?” “Parce qu’il dit que je suis trop vieille pour lui maintenant; il va prendre une autre femme, dit-il.” “Il”, c’était son mari, “un tout jeune garçon”, venu à l’hôpital la voir. »
La fin de cette histoire, qui ne peut être racontée, est vécue en ce jour même par cette petite épouse de treize ans. Et souvenez-vous que treize ans en Inde en valent à peine onze chez nous.
« Elle avait quatorze ans, disait-on, mais c’était une si minuscule créature qu’elle paraissait en avoir neuf, par la taille et le développement. . . . La petite mère avait été si abîmée qu’elle ne pourra plus jamais être en bonne santé de toute sa vie. Le mari s’est alors remarié . . . puisque la santé de l’enfant était ruinée. . . . » Et, comme plus haut, les points doivent couvrir toute la longue misère de cette petite enfant qui « paraissait en avoir neuf ».
« Il y a près d’ici un vieil homme, un très vieil homme, qui a une petite femme de dix ou onze ans. . . . La petite fille de notre cuisinier actuel, qui a neuf ans, vient d’être mariée à un homme qui a déjà eu deux femmes. » Dans chacun de ces cas, comme dans chacun de ceux que j’ai mentionnés, mariage veut dire mariage, et non simples fiançailles, comme tant de gens se l’imaginent naïvement. Aujourd’hui même, j’ai entendu parler de l’une d’elles, morte dans ce que l’infirmière qui la soignait a appelé une « pure agonie ». Elle avait été mariée une semaine plus tôt. Elle avait à peine douze ans.
Nous ne disons pas que c’est universel. Il y a beaucoup d’exceptions; mais nous disons bien que les effets de cette coutume doivent être dévoilés et non étouffés. Mettez nos faits en doute; nous pouvons les prouver. Aujourd’hui, tandis que je l’écris, aujourd’hui, tandis que vous le lisez, des centaines et des milliers de petites épouses endurent ce que nous avons décrit. Mais « décrit » n’est pas le mot juste — esquissé, devrais-je dire, du plus léger lavis de sépia, là où la chose elle-même est d’un noir d’encre.
Pensez-y donc — n’essayez pas d’échapper à cette pensée — les femmes anglaises en savent trop peu, s’en soucient trop peu — beaucoup trop peu. Pensez-y. Arrêtez-vous et pensez-y. S’il est « éprouvant » d’y penser, et que vous préféreriez tourner la page pour arriver à quelque chose de plus agréable à lire, que doit-il en être de le vivre? Que doit-il en être pour ces petites filles, si petites, si pitoyablement petites, et si peu à la mesure de tout cela? Que doit-il en être pour ces êtres encore enfants que de continuer à vivre cela jour après jour, sans, dans certains cas, rien d’autre à espérer que le jour où la mort bienfaisante vient ouvrir la porte, la seule porte redoutable d’évasion qu’elles connaissent, et où le petit corps torturé meurt? Et quelqu’un dit: « La fille est morte, portez le cadavre au lieu de crémation. » Alors on le soulève, doucement peut-être. Mais oh, quel soulagement de s’en souvenir! Cela n’a plus d’importance maintenant. Plus rien n’a d’importance. Les petites épouses mortes ne peuvent plus sentir.
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Je me demande si cela vous touche? Je sais que je ne sais pas bien le raconter. Mais oh, on vit tout cela avec elles! — Je me suis arrêtée d’écrire bien des fois, sentant que je ne pouvais pas continuer.
Mère, mère heureuse! Quand vous bordez votre petite fille dans son petit lit, et que vous sentez ses bras s’agripper à votre cou et ses baisers sur votre joue, penserez-vous à ces autres petites filles? Essaierez-vous de concevoir ce que vous éprouveriez si votre petite fille était ici?
Oh, vous la serrez fort, si fort dans vos bras! Cette pensée est une piqûre de scorpion dans votre âme. Vous la tueriez, vous l’étoufferiez dans vos bras, plutôt que de la livrer à — cela.
Baissez la lumière, et venez. Dieu soit loué, elle est en sûreté dans son petit lit; elle se réveillera demain en sûreté. Maintenant, pensez un instant, fermement, à celles qui sont les petites filles de quelqu’un, tout aussi chères et douces aux leurs, et qui ont autant besoin des soins les plus tendres que votre petite fille à vous.
Pensez à elles. Essayez de penser à elles comme si elles étaient vraiment les vôtres. Elles sont tout à fait comme les vôtres, à tant d’égards — seul leur avenir est différent.
Oh, chères mères, vous en souciez-vous? Vous en souciez-vous beaucoup, je vous le demande?
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Nous sommes passées devant le temple en revenant du Village du Lac. La grande porte était ouverte, et les Brahmans et leurs amis flânaient en entrant et en sortant, ou étaient assis sous le porche à causer et à rire ensemble. Ils parlaient de nous tandis que nous passions. Ils savaient fort bien dans quel but nous étions venues, et ils étaient contents que nous ayons échoué.
Fonctionnaires du Gouvernement, diplômés parlant anglais, hindous instruits comme notre vieil ami le maître d’école, tous reconnaîtraient en privé qu’emmener une enfant au temple pour l’y « marier » est un mal. Mais bien peu ont grand désir de redresser ce mal honteux.
Il y a dans cette Présidence des milliers d’Esclaves des dieux reconnues. Sous d’autres noms, elles existent dans toute l’Inde. Il y a des milliers de petites enfants-épouses; moins ici qu’ailleurs, nous le savons, mais beaucoup partout. Je ne prétends pas un instant que toutes les enfants-épouses soient cruellement traitées, pas plus que je ne voudrais laisser croire que toutes les petites filles sont disponibles pour le service des dieux. Je ne voudrais pas non plus qu’on suppose que nous plongeons chaque jour le regard dans cette crevasse de l’enfer. On peut vivre des années dans le pays et n’en savoir que très peu de chose. Ce sont les ouvriers médicaux — Dieu leur vienne en aide! — qui sont le plus souvent forcés de regarder en bas, et moi, qui ne suis pas du corps médical, j’en connais infiniment moins qu’eux les profondeurs. Mais ceci, je le sais, je le pense, et je le pense avec une intensité que je ne sais comment exprimer: cette coutume du mariage des tout-petits et du mariage des enfants, que ce soit avec des dieux ou avec des hommes, est une coutume infâme; elle recèle des possibilités de mal, d’un mal si indicible, que les mots pour la décrire ne peuvent que « longer l’abîme », et au nom de tout ce qui est juste et de tout ce qui est miséricordieux, elle devrait être balayée du pays sans un jour de retard.
Nous nous tournons vers nos frères indiens. L’Inde est si immense qu’une voix qui crie dans le Nord est à peine entendue dans le Sud. Dieu soit loué pour les une ou deux voix qui crient dans le désert. Mais il faut beaucoup de voix, non pas une ou deux seulement. Que les voix nombreuses crient! Tout homme qui a un cœur et une voix pour crier devrait crier. Alors tous ces cris s’élevant sur tout le pays forceront les oreilles sourdes à entendre, forceront les esprits obtus à réfléchir et les mains de la loi à agir, et quelque chose enfin sera fait.
Mais « crier » est loin de suffire. C’est de vous, frères de l’Inde, que nous attendons que vous agissiez. Acquérez sur ce sujet des convictions qui vous forceront à agir. Beaucoup savent parler et beaucoup savent écrire, et plus nombreux encore seront ceux qui feront l’un et l’autre à mesure que passeront les années; mais le nœud de la question tient dans l’action.
Dieu seul peut vous fortifier pour cela. Celui qui a rendu son visage semblable à un caillou peut vous rendre assez fermes et assez courageux pour rendre, vous aussi, votre visage semblable à un caillou, jusqu’à ce que les chaînes de la méchanceté soient détachées, que les lourds fardeaux soient déliés, que tout joug soit rompu et que les opprimés soient renvoyés libres.
Cela coûtera. Cela ne peut que coûter. Tout combat du guerrier se livre dans un bruit confus, avec des vêtements roulés dans le sang. Il n’y a que les simulacres de combat qui coûtent moins que du sang. Tout ce qui a quelque valeur coûte du sang. « L’opprobre me brise le cœur. » Un cœur brisé saigne. Est-ce l’opprobre du combat que vous craignez? Cette crainte vous vaincra jusqu’à ce que vous entendiez la voix de votre Dieu vous dire: « Ne craignez pas l’opprobre des hommes, et ne tremblez pas devant leurs outrages. . . . Qui es-tu, pour avoir peur de l’homme mortel, et du fils de l’homme, pareil à l’herbe, et tu oublierais l’Éternel, qui t’a fait? »
Ce livre est destiné à nos compagnons d’armes restés au pays, mais il se peut qu’il revienne en Inde; c’est pourquoi nous avons parlé tout droit, du fond du cœur, à nos frères indiens d’ici. Oh, frères, levez-vous, et au Nom de Dieu combattez; combattez dans sa puissance jusqu’à la victoire, pour elles, les petites filles de votre propre pays, qui ne pourront jamais combattre pour elles-mêmes!
Et maintenant, c’est vers vous, au pays, que nous nous tournons. Tous ceux qui ont pitié des petites épouses voudront-ils prier pour les hommes de l’Inde? Priez pour ceux qui s’efforcent honnêtement de débarrasser le pays de cette malédiction honteuse. Priez pour qu’ils soient fortifiés pour le combat par la puissance du bras droit de Dieu. Priez pour tous les irrésolus. « Des cris de guerre retentissent dans le pays, . . . l’Éternel a ouvert son arsenal. » « Maudit soit celui qui éloigne son épée du carnage! » Priez pour qu’ils aient la résolution et le courage de leurs convictions. On en a besoin.
Et dans ce but, priez pour que l’Esprit de vie vienne sur nos collèges missionnaires et donne une puissante énergie au Mouvement missionnaire pour l’éducation, afin que des étudiants hindous soient gagnés à une allégeance sans réserve au Christ pendant qu’ils sont étudiants, avant qu’ils ne soient pris dans les mailles sociales de l’hindouisme. Et priez, nous vous en supplions instamment, pour que les étudiants chrétiens rencontrent Dieu au collège, et en sortent forts pour combattre ce démon qui fait trafic « d’esclaves et d’âmes d’hommes » — et des âmes de petites filles.
Chapitre 27 terminé
En longeant l’abîme