Chapitre 25 · 20 min de lecture
Pan, Pan est mort
« S’il est une chose qui rafraîchit mon âme plus que toute autre, c’est que je verrai le Rédempteur glorieusement triomphant à la consommation de toutes choses. »
Henry Martyn, Inde du Nord.« EN PARTIE fondé sur une tradition bien connue, rapportée par Plutarque, selon laquelle, à l’heure de l’Agonie du Sauveur, un cri: “Le grand Pan est mort”, passa sur les flots aux oreilles de certains marins, et les oracles se turent. » Ainsi se lit la note placée en tête de l’un des poèmes d’Elizabeth Barrett Browning. Nous ouvrons un dictionnaire de l’Antiquité, et nous y trouvons la légende. « L’Empereur y crut volontiers, et l’on consulta les astrologues, mais ils furent incapables d’expliquer le sens d’une voix si surnaturelle. »
Pan, et avec lui tous les faux dieux de l’ancien monde, meurent le jour de la mort de notre Sauveur,—c’est du moins ce que dit le poème—
« Dieux, en vain nous vous adjurons,—
Vous ne rendez ni voix ni signe!
Pas un dévot n’a pu, dit-on,
Donner un tombeau à votre essence divine;
Pas un tombeau pour montrer ici
Que ces vieux dieux gris gisent là.
Pan, Pan est mort. »
Et pourtant—est-il mort? tout à fait mort?
. . . . . . .
La nuit, sans lune et chaude. Notre camp est dressé sur la rive ouest de la rivière; nous dormons. Soudain, juste dehors, on dirait une explosion. Puis une autre, et une autre encore,—une détonation à tout rompre,—puis un s-s-sifflement, et me voilà hors du lit, debout sur le sable; et un instant je suis sûre que la tente de la cuisine est en feu. Puis je comprends, avec cette lenteur qu’ont les choses à se faire comprendre au milieu de la nuit: ce ne sont que des feux d’artifice tirés par les gens de la fête—rien que des feux d’artifice!
Mais je reste là à regarder, et dans l’obscurité tout paraît bien plus grand que nature, et bien plus terrible. Il y a le miroitement de l’eau, éclairée par les feux de la foule sur la rive orientale de la rivière. Il y a des torches qui s’agitent, incertaines, allant et venant dans l’immense masse noire—noire même dans le noir de la nuit—où se tient le peuple. Il y a l’éclatement soudain et le s-s-sifflement des fusées qui s’élancent dans la nuit et retombent en pluies de couleurs sur la masse noire et sur l’eau; et il y a le grondement rauque d’une multitude de voix, mêlé au bêlement d’une multitude de chèvres. Je reste là à regarder, et je sais ce qui se passe. Ils tuent ces chèvres—trente mille—ils les tuent en ce moment même.
Pan est-il mort? . . .
Le matin, un soleil éclatant, un soleil implacable, qui met à nu tout ce qui se passe. Nous traversons le lit de la rivière dans notre charrette. « Ne regardez pas! » me dit ma compagne, et je détourne les yeux. Puis nous nous séparons. Elle va parmi les foules dans le lit de la rivière, là où le soleil est le plus brûlant, l’air le plus vicié et les scènes de tous côtés les plus écœurantes, et moi je monte sur la berge parmi les gens. Nous avons chacune une Sœur tamoule avec nous, et plus bas sur le cours d’eau un autre petit groupe de trois est à l’œuvre. En tout, sept, pour des dizaines de milliers. Mais nous espérons que d’autres viendront plus tard.
Nous avons convenu de nous retrouver à la charrette vers dix heures. On a indiqué au bandy-man de se frayer un chemin jusqu’à un grand banian près du temple. Il se fraie péniblement un passage à travers un enchevêtrement de charrettes, et trouve un emplacement en pente à la lisière de l’ombre de l’arbre.
Tout le long de la berge, on tue et on dépouille les chèvres. Vous regardez à droite, et vous vous couvrez les yeux de vos mains. Vous regardez à gauche, et vous recommencez. Vous regardez droit devant vous, et vous voyez une victime écorchée, étendue, pendue à la branche d’un arbre. Chacune des radicelles pendantes du grand banian est chargée d’horreurs—toutes mortes, par une grande miséricorde, mais horribles tout de même.
Nous pensions que la tuerie était finie, sans quoi nous n’aurions guère osé venir; mais ceux qui s’y activent sont des retardataires. On a beau se répéter qu’une créature sans tête ne peut absolument rien sentir, elle a l’air de sentir . . . elle continue de remuer. Nous détournons les yeux, et nous continuons d’avancer, en essayant d’en sortir,—mais trente mille chèvres! Il faut longtemps pour en sortir.
Nous voyons des groupes de petits enfants qui regardent l’opération avec ravissement. Il n’y a pas de cruauté délibérée, car le dieu n’accepte le sacrifice que si la tête est tranchée d’un seul coup—ce qui me soulage beaucoup. Mais c’est tout à fait répugnant et avilissant. Et dire qu’on apprend à ces enfants à associer cela à la religion!
J’ai avec moi une jeune fille qui autrefois prenait plaisir à tout cela. Elle me raconte comment elle tordait de ses propres mains le cou des volailles pour leur arracher la tête. Je regarde ces fines petites mains brunes, de si aimantes petites mains, et j’ai peine à le croire. « Toi—toi, faire une chose pareille! » dis-je. Et elle répond: « Oui; quand revenait le jour de sacrifier à la divinité de notre famille, mon petit frère tenait la tête de la chèvre pendant que mon père la tranchait, et moi je tordais le cou des poulets. C’était mon plaisir! »
Nous remontons le long de la berge; toujours ces foules, et ces chèvres tuées ou qu’on est en train de tuer. Impossible de leur échapper.
Enfin nous arrivons à un arbre en partie inoccupé, mais il est sans feuilles, hélas! D’un côté, une famille mange joyeusement derrière un abri de nattes. Un peu plus bas, des Pariahs marchandent des parties moins présentables de l’économie de la chèvre. Ils enveloppent ces choses filandreuses dans des feuilles et les glissent dans un pli de leurs seeleys. À nos pieds, un petit garçon joue avec la tête. Nous nous asseyons dans la bande d’ombre que projette le tronc de l’arbre et, reconnaissantes d’avoir tant d’abri, nous invitons les passants à écouter pendant que nous chantons. Quelques-uns écoutent. Une vieille mégère qui chaperonne une jeune épouse au visage vif attire la jeune femme vers nous, et s’assied. Elle n’a jamais entendu un seul mot de notre Doctrine, et la jeune femme non plus. Puis arrivent des garçons, pleins de malice et d’espièglerie, qui menacent de tout mettre sens dessus dessous. Alors nous choisissons le plus turbulent d’entre eux et lui suggérons de maintenir l’ordre, ce qu’il fait avec un grand empressement, faisant siffler une badine avec la dernière vigueur contre quiconque risque de troubler le bon déroulement de la réunion.
Ma petite compagne leur parle, comme seule peut le faire une personne qui a été autrefois là où ils sont. Je l’écoute, et j’envie l’aisance de sa parole. « Ne faites-vous pas ceci et cela? » dit-elle, nommant précisément ce qu’ils font; « et ne dites-vous pas telle et telle chose? » Ils la dévisagent, et puis: « Oh, elle a été des nôtres! Quelle est sa Caste? Quand est-elle venue? Où sont son père et sa mère? Quel est son village? N’est-elle pas mariée? Pourquoi ne l’est-elle pas? Et où sont ses bijoux? » Et surtout, tout le monde demande à la fois: « Quelle est sa Caste? » Et ils la devinent, et probablement devinent juste.
Vous ne pouvez pas vous imaginer, à moins d’avoir travaillé parmi elles, combien il est difficile d’obtenir d’une femme païenne qu’elle écoute avec toute son attention pendant dix minutes d’affilée. Elles se laissent facilement distraire, et aujourd’hui il y a tant de choses pour les distraire qu’elles n’écoutent pas très bien. Elles sont fatiguées, aussi, disent-elles; la nuit sauvage et agitée a fait son œuvre. Hier, c’était différent; nous avions de bonnes auditrices.
Étant des femmes, et seules au milieu d’une telle foule d’idolâtres, nous ne tentons pas de réunion en plein air, mais nous nous asseyons simplement, tranquillement, là où nous le pouvons, et nous parlons à toutes celles que nous parvenons à persuader de s’asseoir près de nous. Les hindous sont bien moins dangereux que les mahométans; ils sont très rarement grossiers; mais aujourd’hui nous en savons assez sur ce qui se passe pour nous tenir à l’écart de tous les hommes, si nous le pouvons. Ils ne nous diraient pas grand-chose, mais ils pourraient bien se dire entre eux bien des choses qu’il vaut mieux taire.
Le temps d’avoir rassemblé, retenu, puis dû laisser partir trois ou quatre de ces petits groupes, c’est l’heure du déjeuner, et nous avons grand besoin de notre déjeuner. Alors nous fendons la foule, en nous glissant sous des abris de nattes et parmi d’indicibles saletés, des tas de peaux de part et d’autre, et l’on ne sait trop quoi sous chaque pas de ce sable d’apparence innocente; car les gens enterrent les débris à peine, jetant une poignée de sable sur le pire, et le soleil se charge du reste de l’assainissement. C’est assez horrible.
Enfin nous arrivons à la charrette, penchée de côté sur la berge, et nous venons à bout de notre déjeuner tant bien que mal, et nous nous reposons quelques minutes bienheureuses, dans les positions les plus inconfortables, avant de replonger dans cette mer de soleil et de sable et d’animaux, humains et autres; et puis nous nous séparons, en convenant de nous retrouver quand nous n’en pourrons plus.
Pan est-il mort? . . .
Midi, et plus chaud, bien plus chaud que jamais. Oh, comme les gens se pressent et se bousculent, et tuent et mangent, et enterrent les restes! Comment peuvent-ils y prendre tant de plaisir? Quel plaisir peut-il bien y avoir là?
Nous retrouvons notre ruban d’ombre. C’est un ruban plus étroit à présent, car le soleil, au zénith, ne projette plus que l’ombre d’une seule branche, au lieu de celle du tronc, plus large. Mais tel qu’il est, nous en sommes heureuses, et de nouveau nous rassemblons de petits groupes, et nous leur parlons, et nous chantons.
De belles jeunes filles passent tout près de nous, les seules jeunes filles qu’on voie nulle part. Il ne vient ici que des petits enfants et des épouses; pas de jeunes filles honnêtes non mariées. L’une du groupe est vêtue de blanc, mais la plupart sont en pourpres et en cramoisis éclatants. Celle qui est en blanc a l’air las, là encore l’œuvre de la nuit. Mais la plupart de ces sœurs-là sont à l’intérieur; le soir nous en verrons davantage, dispersées parmi les gens, faisant l’œuvre de leur terrible maître. Celles-ci passent devant nous sans parler, et se mêlent à la foule.
Après une heure dans la bande d’ombre, nous remontons lentement la berge, et nous nous retrouvons parmi les potiers, des centaines et des centaines. Chaque famille achète un pot, et peut-être deux ou trois de tailles différentes; aussi les potiers font-ils aujourd’hui de bonnes affaires, et n’ont-ils pas le loisir de nous écouter.
Il fait maintenant bien plus chaud, car le sable brûlant et les milliers de feux font monter des ondes de chaleur à travers l’air, déjà étouffant. Nous pensons à nos compagnes, en bas dans le lit de la rivière, qui empeste les odeurs de tuerie et de cuisine, un mélange d’abominations que je n’avais jamais imaginé auparavant.
Nous regardons d’en haut une multitude de toits de charrettes. Les couvertures de nattes tressées de palmes forment des taches brunes massées sur tout le sable, et entre elles circulent les foules. Nous ne voyons pas les autres. Ont-elles trouvé aussi difficile que nous, nous demandons-nous, d’en trouver d’assez disponibles pour vouloir écouter? Enfin nous atteignons la longue allée de pierre qui mène au temple. De chaque côté s’alignent des échoppes, ouvertes à l’air mais abritées du soleil, et nous persuadons une marchande aimable de nous laisser nous glisser sous son abri. Elle fait cuire des galettes par terre. Elle nous laisse entrer dans un coin vide, face aux foules qui passent, et une ou deux personnes, puis deux ou trois, et ainsi de suite jusqu’à ce que nous ayons tout un groupe, s’arrêtent en passant, s’accroupissent à l’ombre et écoutent un moment. Puis une vieille femme, au vieux visage pénétrant, achète une portion d’Évangile à moitié prix, et la plie soigneusement dans un coin de son seeley. Deux ou trois autres achètent des Évangiles, et toutes veulent des traités. La marchande commence à s’impatienter devant cette concurrence de marchandises. Nous dépensons nos liards, produit de nos ventes, en achetant ses galettes, et la voilà apaisée. Mais quelque nouvelle attraction dans la galerie qui mène au temple disperse notre petit auditoire, pour le rassembler autour d’elle. La vieille femme explique que l’Évangile qu’elle a acheté est pour son petit-fils, un écolier, nous dit-elle, âgé de cinq ans, et s’éloigne pour aller voir le nouveau spectacle, et nous nous éloignons avec elle.
Là, dans la première échoppe, entre la double rangée de piliers, un homme debout sur un banc fait tournoyer au-dessus de sa tête une sorte de crécelle crépitante. Dans la suivante, un autre crie à tue-tête pour attirer l’attention sur ses pendules. Les voilà, rangées sur plusieurs étages, de vraies pendules « anglaises » à abeilles affairées, qui font tic-tac, comme le remarque un petit enfant, comme si elles étaient vivantes. Puis viennent les échoppes de sucreries, les échoppes de vêtements, les échoppes de lampes, les échoppes de fruits, les échoppes de livres, les échoppes de poteries, et de vaisselle de cuivre, et de bijoux, et de vannerie, et de coutellerie, et des bracelets par brouettées, et des médicaments, et des nattes, et des tirelires, et tout ce qu’on peut se procurer ici, de toute sorte et de toute description. Dans chaque échoppe, il y a un marchand. De temps à autre, l’un d’eux, comme l’homme aux pendules, se démène pour vendre sa marchandise; plus souvent il paresse à la vraie manière orientale, et vend ou ne vend pas selon ce que la fortune décide pour lui, également satisfait de l’un ou l’autre arrêt. Comment les boutiquiers indiens parviennent à vivre est toujours pour moi une énigme. Ils ne semblent presque jamais rien faire d’autre que rêvasser.
Sans fin, en flots désordonnés mais parfaitement bon enfant, les gens montent au temple ou redescendent après y avoir adoré. Tous ceux qui redescendent ont le front barbouillé de cendres blanches. Même ici, il y a des chèvres; on les tire, pauvres bêtes récalcitrantes, jusqu’aux marches mêmes du sanctuaire, pour y être consacrées au dieu qui s’y trouve. Puis on les traînera, toujours récalcitrantes, autour des murs extérieurs du temple, puis on les décapitera.
Je regarde un bébé tirer une chèvre par une corde nouée autour de son cou. La chèvre a des cornes, et je m’attends à tout instant à voir le bébé encorné. Mais il ne semble jamais venir à l’esprit de la chèvre de faire quelque chose d’aussi agressif. Elle tire, cependant, et le bébé tire, jusqu’à ce qu’une grande personne vienne au secours du bébé, et tous trois montent tant bien que mal jusqu’au sanctuaire.
Nous voici maintenant dans une échoppe vide, juste un peu à l’écart de la cohue. À côté, il y a un assortiment de petites brochures tamoules aux couleurs extraordinaires, où dominent l’orange et le vert. Il y a un tonneau vide roulé dans le coin; nous nous asseyons dessus et commençons à lire notre Livre. Cela provoque une dérivation dans le cours du flot, et nous avons une nouvelle occasion.
Mais il fait de plus en plus chaud, et nous avons si soif, et nous rêvons d’un verre d’eau de coco. On peut toujours en boire sans danger. Mais il n’y a pas de noix de coco à trouver, et nous n’avons pas d’argent. Alors un homme qui vend du babeurre du pays arrive en se faufilant à travers la cohue, et nous prenons conscience que, de toutes les choses du monde, celle dont nous avons le plus envie, c’est un verre de babeurre. L’homme s’arrête devant notre échoppe, verse une tasse de ce précieux liquide et, voyant la soif dans nos yeux, je suppose, nous supplie de boire. Nous expliquons notre dénuement. « Achetez nos livres, et nous achèterons votre babeurre », mais il ne veut pas de nos livres. Alors nous regrettons d’avoir gaspillé nos liards en ces galettes impossibles. Le marchand de babeurre propose de nous faire crédit; il est sûr de nous recroiser. C’est un homme au cœur bon; mais la dette est un péché; il est peu probable que nous le revoyions. Le marchand de babeurre réfléchit. Il est pauvre, mais nous avons soif. Donner à boire à celui qui a soif est un acte méritoire. Les actes méritoires sont utiles, en ce monde comme dans l’autre. Il verse une tasse de babeurre (il avait reversé la première quand nous lui avions montré nos mains vides). Nous hésitons; il est pauvre, mais nous avons si soif. Le marchand de l’échoppe voisine lit dans nos cœurs, et jette un sou au marchand de babeurre. « Tenez! » dit-il, « buvez tout votre soûl! » et nous buvons. C’est une drôle d’impression que d’être l’obligée d’un vendeur de petite littérature tamoule d’un genre douteux; mais nous ne sommes vraiment plus en état de faire des distinctions subtiles. Jamais babeurre ne fut si bon; nous en buvons trois gobelets de cuivre à nous deux, et la vie nous semble de nouveau valoir la peine d’être vécue. Nous donnons au brave libraire bon nombre de livres pour couvrir son sou, et pour nous faire plaisir il les accepte; mais comme il n’en a pas vraiment besoin, sans doute le mérite qu’il a acquis compte-t-il sans diminution, et nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
Et maintenant la foule qui afflue vers le temple devient plus dense de moment en moment. Toutes les formes imaginables de dévotion sont représentées ici, et tous les types imaginables d’adorateurs aussi. Certains sont recueillis, certains sont déchaînés, certains sont sérieux, certains sont insouciants, saisis de crainte, surexcités, mais le plus souvent parfaitement frivoles; sans fin ils affluent.
Je laisse ma Sœur tamoule en sûreté avec deux autres à la charrette. Mais la compagne que je dois retrouver à cette même charrette dans le courant de la journée n’est pas arrivée. Alors je repars seule pour une nouvelle tentative, attirée par la vue de ce flot, et je me laisse porter par lui, et j’y suis prise et emportée, toujours plus haut, jusqu’à me trouver à l’intérieur de l’enceinte du temple, parmi un flot d’hommes et de femmes qui montent vers le sanctuaire. Nous y parvenons enfin. Il fait sombre; je distingue à peine une grille de fer enchâssée dans l’obscurité, avec une lumière quelque part derrière, et là, debout sur les marches mêmes du trône de Satan, se présente une seule minute pour rendre témoignage à Christ. Les gens sont tous prosternés face contre terre dans la poussière et la cohue, et pendant cette unique minute ils écoutent, stupéfaits d’entendre ici une telle voix; mais il ne serait pas prudent de rester, et, avant qu’ils aient eu le temps de décider ce qu’ils doivent en penser, je suis prise dans un autre flot qui tourne sur la droite, et je me retrouve dans un endroit plus calme, une sorte de remous au bord extérieur du tourbillon, où l’adoration est moins intense et où beaucoup de femmes sont assises à bavarder.
Là, assise par terre à côté de l’un des petits sanctuaires qui se groupent autour du grand, j’ai une occasion comme je n’en espérais pas; car les femmes et les enfants sont si stupéfaits de voir un visage blanc ici qu’ils jettent toute retenue aux quatre vents, et se pressent autour de moi en me demandant comment je suis entrée. Car les temples indiens sont sacrés pour les Indiens; aucun étranger ne peut franchir les murs jusqu’au centre du sanctuaire; de plus, nous n’allons jamais dans les temples pour en voir les parties ouvertes aux visiteurs, parce que nous savons quelle pierre d’achoppement ce tourisme est pour les hindous. Tout cela, les femmes le savent, car tout ce que fait ou ne fait pas un missionnaire est observé par ces gens observateurs, et commenté en privé. Et maintenant, tandis qu’elles se rassemblent autour de moi, je leur dis pourquoi je suis venue (comment je suis entrée, je ne saurais l’expliquer, si ce n’est, comme les femmes l’ont affirmé, qu’étant vêtue d’un seeley on ne se faisait pas remarquer), et elles me font leurs confidences, et me disent la vérité sur elles-mêmes, ce qui est d’ordinaire la dernière chose qu’elles disent, et ce qui me paraît étrange; et elles écoutent à merveille, et écouteraient aussi longtemps que je voudrais rester. Mais il n’est pas sage de rester trop longtemps, et je rentre dans le flot, qui pendant tout ce temps n’a cessé de se déverser autour du bloc intérieur du temple, et je suis emportée avec lui tandis qu’il reflue et ressort.
Et en sortant, toujours dans ce flot, je remarque que l’enceinte du temple est encombrée de toutes sortes de marchandises, d’échoppes de toute espèce, tout comme dehors. Des marchands de tout, des pots de terre jusqu’aux bijoux, parcourent les lieux en criant leurs marchandises, comme s’ils étaient au marché; et en plein milieu d’eux, l’adoration se poursuit devant les différents sanctuaires et devant les différentes idoles. Voilà, le marché et le temple, comme aux jours de notre Seigneur; aucun des deux ne semble gêner l’autre. Personne ne semble trouver quoi que ce soit d’incongru à voir un homme prosterné devant une pierre posée derrière un tas de bracelets de verre. Et quand quelqu’un tombe soudain à genoux, parfois avec révérence, devant un étalage de galettes huileuses en spirale, personne n’y voit rien d’extraordinaire; on sait qu’il y a un dieu quelque part de l’autre côté des galettes.
En avant et dehors, par l’allée aux cent piliers, toute de pierre—dallage, piliers, toit, tout de pierre; en avant et dehors, dans l’éclat aveuglant et de nouveau à la vue des chèvres. Mais on les voit à peine à présent, car entre elles et nos yeux semblent venir s’interposer les choses vues à l’intérieur—ces hommes et ces femmes, par centaines, adorant ce qui n’est pas Dieu.
Pan est-il mort? . . .
Pan est mort! Oh, Pan est mort! Car, plus clairement que la vue de cette foule idolâtre, j’ai vu ceci—je l’avais vu à l’intérieur de ces murs du temple:—un tas de vieux dieux morts. On les avait entassés dans un coin, derrière le sanctuaire central—dieux de pierre, simples moignons sans tête; dieux de bois aux membres tranchés; dieux d’argile, simples mottes de boue; mutilés et délaissés, vieux dieux usés jusqu’à la corde. Oh, l’adoration qu’on avait autrefois offerte à ces choses brisées, cabossées! Personne ne les adore plus! Pendant cinq bonnes minutes, j’étais restée assise à les regarder—
« Dieux endeuillés, dieux attardés,
Votre pourpre mise en lambeaux!
Dieux découronnés, profanés,
Déshérités de vos carreaux! »
Il y avait des guirlandes fanées aux pieds de quelques-unes des idoles voisines; il y avait des guirlandes fraîches au cou d’autres. Il n’y avait pas de guirlandes dans ce coin des dieux morts. Je regardai, et regardai, et regardai encore. Oh, il y avait là une prophétie!
Et quand je ressortis parmi les vivants, la vue de ce cimetière de dieux morts ne me quittait pas, et le chant de triomphe qu’a chanté la prophétesse de Dieu se chantait en moi de part en part—Pan est mort! Tout à fait mort!
« C’était l’heure où, en Sion, l’Un
Pendait par amour à la croix;
Où son front glaçait, mourant,
Où son âme défaillait d’effroi;
Où son sang de prêtre coulait,
Où son œil de roi vers le trône allait—
Alors, Pan était mort.
« Par l’amour où seul il se tint,
Sa seule Divinité s’éleva entière,
Et les faux dieux tombèrent en gémissant,
Chacun de son trône d’or, à terre;
Tous les faux dieux, dans un cri,
Rendirent leur divinité—
Pan, Pan était mort. »
Chapitre 25 terminé
Pan, Pan est mort