Chapitre 24 · 15 min de lecture
Derrière la porte
« Dès que l’on apprend qu’une personne envisage d’embrasser la nouvelle Religion, tous ses parents et toutes ses connaissances se soulèvent en masse; si bien qu’obtenir un nouveau converti, c’est comme arracher la canine d’un tigre vivant. »
Adoniram Judson, Birmanie.TOUT missionnaire qui a désespéré de trouver une image assez parlante pour vous montrer ce qu’est réellement le travail parmi les mahométans et les hindous de Caste appréciera cette comparaison. À notre retour de Dohnavur, nous avons trouvé que les villages de cette campagne de l’est, longtemps fermés, s’étaient rouverts, et que les gens acceptaient de nous laisser instruire les filles et les femmes. Cela dura deux mois, puis trois garçons, appartenant à trois Castes différentes, furent connus comme des « chercheurs ». Aussitôt la nouvelle se répandit dans tous les villages. Nous eûmes beau leur dire que nous (les ouvrières) n’avions même jamais vu ces garçons et ne les avions influencés en rien, les gens s’obstinaient: responsables ou non personnellement, le livre que nous enseignions aux filles était celui-là même que ces garçons avaient lu (fait indéniable); son poison entrait par les yeux, montait au cerveau, descendait au cœur, puis arrachait le lecteur à sa Caste et à sa religion; on ne pouvait donc plus nous tolérer dans les rues ni dans les maisons, et c’est ainsi que nous fûmes chassées.
« Il m’a fallu tellement de temps pour apprendre à bien dessiner, dit Victoire en voyant cette photo; j’allais tous les matins dans la rue des Brahmanes pour m’y exercer. » Pendant une partie de décembre et de janvier, on trace chaque matin à la craie un motif sur le sol devant chaque maison, en souvenir d’une déesse qui s’amusait autrefois à dessiner ces figures et à y planter des fleurs. Les femmes et les enfants dessinent toutes sortes de motifs géométriques, et ce dessin du matin fait partie du travail quotidien.Dans un village où habitent beaucoup de parents de l’un de ces trois garçons, le tigre gronda fort. Une vieille dame furieuse nous traita de « voleuses d’enfants et marchandes de poudre », de serpents blancs de l’espèce du cobra, d’une sorte particulière de lézard qui, lorsqu’on l’écrase du pied, se contente de se tortiller et qu’on ne parvient pas à faire mourir (cela visait notre persistance dans le mal), et de bien d’autres choses encore. Les femmes se tenaient dans la rue par groupes provocants et ne nous laissaient pas approcher assez pour nous expliquer. Les hommes, assis sur le devant des vérandas, souriaient, placidement au-dessus des enfantillages que débitaient les femmes, mais ils n’intervinrent pas.
Les villages comme celui-là — et la vieille Inde est faite de tels villages — sont très loin de l’influence des quelques centres éclairés qui existent. Madras n’est pour eux qu’un nom, un lieu éloigné de quelque six cent cinquante kilomètres, où les notions de Caste sont très relâchées et où les gens sont mêlés et brassés ensemble de la façon la plus inconvenante.
L’instruction, le « Savoir », comme ils disent, leur paraît une excellente chose pour les garçons qui veulent se faire une place, gagner de l’argent et s’enrichir. Mais pour les filles, à quoi cela peut-il bien servir? Peuvent-elles passer des examens et entrer au service du Gouvernement? Si vous répondiez à cette question, vous ne feriez que les écœurer. Il y a en outre un sentiment latent, assez répandu dans ces vieilles familles de Caste: il serait plutôt infra dig. que leurs femmes en sachent trop. C’est peut-être très bien pour ceux qui n’ont aucune prétention à la grandeur; ils ont peut-être besoin d’une échelle pour s’élever dans la hiérarchie sociale; mais nous qui sommes déjà au sommet, qu’en ferions-nous? « Nos filles n’ont-elles pas leur Caste? » Ce sentiment disparaît dans les villes, mais les villages résistent plus longtemps.
Dans ce village-là, nous avions quelques chères petites filles qui prenaient beaucoup d’intérêt, et il était si dur de partir et de laisser le champ au diable, vainqueur incontesté, que j’envoyai l’une de nos ouvrières essayer de nouveau. C’est une petite âme courageuse, mais même elle dut battre en retraite. Ils ne veulent rien avoir à faire avec nous.
Ce jour-là, nous allâmes ensuite dans un village où l’on nous avait écoutées admirablement une semaine plus tôt à peine. Ils n’avaient pas le temps: c’était la saison des gros travaux. Puis dans une ville, plus loin, mais c’était tout à fait impossible. Alors nous allâmes voir notre ami, le cher vieil Évangéliste de l’endroit, le vieil aveugle. Lui et sa femme sont des lumières dans cette ville ténébreuse. C’est si rafraîchissant de passer une demi-heure avec deux bons vieux chrétiens authentiques après une lutte acharnée avec les païens; ils n’ont aucune idée qu’ils vous aident, mais ils vous aident, et vous rentrez chez vous bien plus heureux de les avoir vus.
En rentrant, nous faillîmes être prises à partie par la foule. Autrefois, les attroupements y étaient chose courante. C’est une rude ville de marché, et les gens, après les premières conversions, nous huaient à travers les rues, nous lançaient des poignées de sable et nous répandaient de la cendre sur les cheveux. En théorie, j’aime beaucoup cela; en pratique, pas du tout. Les hurlements de la foule, des hommes surtout, ne sont pas polis; les jappements des chiens, lâchés sur nous par des spectateurs complaisants; l’écœurant flamboiement du soleil et la réverbération aveuglante des maisons; la poussière qui vous aveugle, et l’étrange sensation de la cendre qui vous coule dans le cou; et par-dessus tout, le sentiment que tout cela ne sert absolument à rien — car ce n’est pas de la persécution (rien d’aussi héroïque), et cela ne finira pas par le martyre (de tels honneurs ne sont pas pour nous) —, tout ce tapage et tous ces sentiments, entassés les uns sur les autres, rendent la foule hostile moins intéressante qu’on pourrait le croire. On tient bon, on lève les yeux pour demander de la patience, de la bonne humeur et autres grâces ordinaires, on prie pour ne pas être cloué au lit par la fièvre le lendemain — car la fièvre a une façon d’arrêter le travail —, et l’on se tire de tout cela aussi vite que possible, sans montrer de hâte excessive. Et puis, sans qu’ils s’en doutent le moins du monde, on va recevoir un nouveau baptême d’amour pour eux tous.
Mais avec quelle joie on endurerait ces vétilles sans romantisme à chaque heure de chaque jour, si seulement, au bout du compte, on pouvait entrer dans le cœur et dans le foyer des gens. En l’état, pour le moment, notre chagrin est de ne pas le pouvoir. Nous connaissons plusieurs personnes qui nous désirent, et nous sommes tenues à l’écart d’elles.
L’une est une jeune épouse qui nous vit un jour au bord de l’eau et nous demanda de venir l’instruire. Pour cela, elle fut battue publiquement le soir même, en pleine rue, par un homme, devant des hommes; aussi, de peur de ce qu’on lui ferait, nous n’osons pas nous approcher de la maison. Une autre est une veuve qui a dépensé toute sa fortune à bâtir une maison de repos pour les Brahmanes, et qui n’a pas trouvé le Repos. Elle a écouté une fois, trop ardemment; on ne lui a plus permis d’écouter. Oh, comme ce tigre mord!
Sa voisine est une enfant pour qui nous prions depuis trois ans. C’était une enfant affectueuse et câline quand je l’ai connue alors, la petite Or, aux yeux graves. Le dernier jour où je la vis, elle mit ses mains dans les miennes, sans se soucier de la souillure: « Ne sommes-nous pas d’une seule Caste? » dit-elle. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je la verrais; que la prochaine fois que je lui parlerais, je ne verrais que son ombre dans l’obscurité; et l’on voudrait maintenant avoir su — que de choses on lui aurait dites! Mais la maison était ouverte alors, comme toutes les maisons. Puis la première jeune fille convertie, après avoir courageusement rendu témoignage chez elle, se déclara ouvertement chrétienne. Les gens de sa Caste incendièrent la petite école de la Mission — une école de garçons — et écrivirent à la craie leurs sentiments sur les murs calcinés. Ils incendièrent la maison de la femme biblique et une école à vingt-cinq kilomètres de là; et la campagne se ferma, chaque ville et chaque village, comme si le tout n’était qu’une seule porte, avec le diable de l’autre côté.
Mais quelques-unes des jeunes filles derrière la porte parvinrent à nous faire passer des messages. La petite Or était de celles-là. Elle désirait tant nous revoir, elle nous suppliait de venir essayer. Nous avons essayé; nous avons rencontré la mère dehors et lui avons demandé de nous laisser venir. C’est une vieille femme dure, aux yeux comme des éclats de glace noire, enfoncés profondément dans la tête. Elle nous glaça et refusa.
Plus tard, nous apprîmes quelle avait été la punition de l’enfant. On la conduisit à l’eau et on l’y fit entrer. Elle restait là, tremblante, dans l’eau jusqu’à la taille, sans savoir ce qu’on allait lui faire. Alors on lui maintint la tête sous l’eau jusqu’à ce qu’elle fasse un signe montrant qu’elle céderait. On la relâcha alors, on lui frotta le front de cendre, signe de rétractation, et on la ramena en sanglots — pauvre petite. Elle n’est pas de l’étoffe des martyrs; elle était seulement malheureuse. Pendant quelques mois, nous ne la vîmes plus du tout. Nous allions à la maison voisine et persuadions les gens de nous laisser leur chanter quelque chose. Nous chantions pour Or; mais nous n’avons jamais su si elle entendait.
Un soir, comme deux d’entre nous rentrions tard du travail, une femme nous croisa et me dit précipitamment: « Venez, venez vite, et seule. C’est Or qui vous appelle! Venez! » Je la suivis jusqu’à la maison. « Je suis la sœur mariée d’Or, m’expliqua-t-elle. Asseyez-vous dehors, sur la véranda près de la porte, et attendez que l’enfant sorte. » Puis elle entra, et je restai assise à attendre.
Ces minutes furent comme des battements de cœur. Que se passait-il à l’intérieur? Mais apparemment la mère était absente, car bientôt la porte s’ouvrit doucement, une ombre se glissa dehors, et je sus que ce devait être Or. Elle se mit à genoux sur l’étroite petite véranda, de l’autre côté de la porte, et se glissa jusqu’à l’autre bout; après quoi je ne distinguais plus qu’une forme sombre dans l’obscurité. Pendant peut-être cinq minutes, personne ne vint, sauf la sœur, qui se tenait à la porte et faisait le guet. Et pendant ces cinq minutes, on était libre de parler aussi librement que l’on peut parler à une forme que l’on voit à peine, qui ne fait aucun signe et ne dit pas un mot. Cinq minutes entières! Comme on en appréciait chaque instant! Puis un homme vint s’asseoir sur la véranda. Ce devait être un parent, car il n’avait pas l’intention de s’en aller. J’aurais voulu qu’il s’en aille. Il était impossible de lui parler à elle par-dessus lui sans lui faire savoir qu’elle était là; il fallait donc lui parler à lui, mais pour elle, et même cela ne pouvait durer longtemps. Ici, le crépuscule devient vite la nuit; il nous fallut partir. En nous éloignant, nous nous retournâmes et le vîmes toujours là, montant une garde inconsciente auprès de l’enfant dans sa cachette.
Il n’y a pas de secrets en Inde. On sut que nous étions venues, et cette mère sévère punit son enfant; mais comment, nous ne l’avons jamais su.
Si quelqu’un nous blâme d’y être allées, qu’il se souvienne que l’une des petites de Christ avait soif et tendait la main vers un verre d’eau froide. Nous n’aurions pu laisser cette main vide, il me semble.
Après cela, nous n’apprîmes plus rien pendant un an; puis un vieil homme que nous avions aidé, et qui espérait que nous l’aiderions encore davantage, vint un soir nous dire qu’il comptait libérer Or. Tout devait se faire en secret, et cela devait se faire la nuit même. Nous lui dîmes que nous ne pouvions avoir aucune part à son projet, et nous lui expliquâmes pourquoi. « Mais, objecta-t-il, quelle est cette folie? Je croyais que vous, les chrétiens, vous aidiez les pauvres filles, et celle-ci veut certainement venir. Elle est majeure. C’est le moment. Si vous attendez, vous ne l’aurez jamais. » Nous savions que c’était plus que probable; refuser son aide, c’était comme tourner la clé et enfermer en prison son corps et son âme — pensée terrible pour moi, qui me souvenais de Trésor. Mais il n’y avait rien d’autre à faire; et plus tard, quand nous apprîmes qui il était et quelles étaient ses véritables intentions, nous fûmes reconnaissantes d’avoir agi ainsi. Il nous regarda curieusement en partant, comme si notre façon de voir lui paraissait étrange; et il nous supplia de ne jamais souffler mot de ce qu’il avait dit. Nous n’en avons jamais rien dit, mais la chose finit par transpirer, et peu après il tomba malade et mourut très soudainement. Son corps fut brûlé dans les deux heures. Les autopsies sont rares en Inde.
Une autre année passa sans nouvelles d’Or. Que de fois nous avons descendu la rue en regardant de l’autre côté vers sa maison, avec sa porte presque toujours fermée et cette mère aux yeux de glace qui montait la garde. Nous la voyions aller et venir, jamais loin de la maison. Quand nous la voyions, nous la saluions d’un salam; alors elle nous lançait un regard farouche et nous tournait le dos. Un jour, toute la famille se rendit à une fête; mais la jeune fille, bien entendu, fut poussée dans une charrette couverte et en fut sortie de même, sans être vue de personne, pas même des voisins. Il fut question de la marier. La plupart des filles de sa Caste sont mariées bien plus jeunes; mais, à notre soulagement, le projet échoua, et une fois l’une de nous l’aperçut un instant, et elle semblait toujours désireuse d’entendre, bien qu’elle fût désormais bien trop intimidée pour le montrer.
Puis nous entendîmes dire qu’une jeune fille du Village du Lac avait été vue par quelques-uns de nos chrétiens dans un bois, près d’un village situé à huit kilomètres. Ces chrétiens sont très entiers et pleins d’ardeur pour les convertis; ils parvinrent à découvrir que la jeune fille du bois songeait à devenir chrétienne et que sa présence là avait un rapport avec cela; aussitôt ils nous prévinrent. La description correspondait à Or. Mais nous ne pouvions comprendre qu’une fille de sa Caste soit vue dans un bois; elle était toujours tenue recluse. Enfin nous découvrîmes la vérité. Elle avait montré quelque signe d’un amour persistant pour Christ, et sa mère l’avait emmenée chez un célèbre ascète brahmane qui vivait dans ce bois; et là, mère et fille demeurèrent ensemble dans une hutte près de celle de l’ermite, et pendant trois jours il s’était appliqué à la troubler et à la confondre; il y réussit enfin, et la déclara convaincue.
Voici la porte bien réelle, garnie de clous de cuivre, devant laquelle nous nous tenons si souvent sur la marche de pierre pour frapper, et entendons des voix crier de l’intérieur: « Tout le monde est sorti. » Les marques de mains sont les empreintes de la Puissance qui tient la porte fermée. Une fois par an, chaque porte et le linteau de chaque fenêtre, et parfois les murs, sont marqués ainsi. Ce soir-là, juste avant la nuit, le dieu fait sa tournée, dit-on, cherche sa marque sur la porte et, la voyant, bénit tous ceux qui sont dans la maison. S’il n’y a pas de marque, il laisse une malédiction. C’est la parodie sud-indienne de la Pâque, œuvre du diable.Nous apprîmes tout cela, nous nous en affligeâmes, et nous nous demandâmes comment on y était parvenu. Nous n’avons jamais tout su, mais nous avons appris l’un des leurres dont on usa envers elle, en faisant appel, comme si souvent, à l’imagination orientale, qui trouve une si solide satisfaction dans le surnaturel. Rien n’est aussi convaincant qu’une vision ou un songe; aussi une vision lui apparut-elle: une incarnation, lui dit-on, de Siva, sous la forme de Christ. Siva et Christ ne faisaient donc qu’un, comme on le lui avait si souvent assuré, une seule identité sous deux noms. L’hindouisme regorge d’incarnations; cela ne présentait aucune difficulté. Comme le vieux moine, l’enfant désemparée chercha la marque des clous et de la lance. Oui, elles étaient là, imprimées dans les mains, le pied et le côté. Il doit être dur de se méfier de sa propre mère. La petite Or avait encore confiance en la sienne. « Écoute! » dit la mère, et la vision parla: « Si la parole des chrétiens est vraie, je reviendrai dans vingt-quatre jours; si la parole des hindous est vraie, je ne reviendrai pas. » Alors, heure après heure, pendant ces vingt-quatre jours, ils tissèrent leurs toiles autour d’elle, des toiles d’une étonnante subtilité où se sont empêtrés des esprits plus vifs que le sien. Elle s’y empêtra. Les vingt-quatre jours firent leur œuvre. Elle céda sa volonté le vingt-cinquième. Ainsi la mère et le Brahmane l’emportèrent.
Ces lettres sont écrites, vous le savez, dans un but précis. Nous essayons de vous montrer ce qui se passe derrière la porte, la porte même de la photographie, image de toutes les portes, afin que, voyant ce qu’il y a derrière, vous compreniez avec quelle férocité mord le tigre.
Chapitre 24 terminé
Derrière la porte