Chapitre 22 · 28 min de lecture
L’Elfe
« Vous vous rappelez ce que je vous ai dit un jour: vous ne pourrez peut-être pas poser une couronne entière sur la tête de Jésus — c’est-à-dire amener à lui un pays tout entier —, mais vous pourrez y mettre un petit joyau. »
L’évêque French, Inde et Arabie.YEUX-DE-PERLE, autrement dit l’Elfe, parce que ce nom la décrit exactement, fut très sage pendant les premières semaines, après quoi nous commençâmes à la connaître. Ce n’est une convertie en aucun sens du terme. C’est tout simplement une petite Orientale très volontaire, très franche, exaspérante et fascinante.
Quand elle est, selon sa propre expression, « poussée à pécher », personne de sa couleur ne parvient à la tenir. « Vous n’êtes que moi en plus grand », telle est son attitude envers elles toutes. Elle est toujours prête à se repentir, mais, comme le dit tristement Perle, « avant que ses larmes soient sèches, elle s’en va pécher de nouveau », et alors, sans la moindre gêne, elle trottine jusqu’à vous comme si de rien n’était et s’attend à être cajolée sans compter.
Je n’ai jamais vu personne, hormis l’Elfe, paraître intéressant en étant vilain. Elle, elle a l’air intéressante. Elle est d’un brun assez clair, et la moindre émotion éclaircit encore ce brun; ses longs cils retombent sur ses yeux de la façon la plus pathétique, et quand elle lève vers vous un regard suppliant, on la prendrait pour une innocente martyre sur le point de mourir pour sa foi.
Nous avons avec nous deux autres fillettes: la Diablotine — mais son nom est une calomnie, elle s’est amendée il y a quelques mois — et Nœuds-Nœuds, qui se tortille en nœuds chaque fois qu’elle dit quelque chose. Ces trois-là ont maintes discussions (car les enfants indiens raffolent de la discussion), et parfois les conclusions qu’on vient m’apporter choqueraient les orthodoxes. Voici la dernière, apportée hier:
« L’obéissance n’est pas aussi importante que l’amour. Orpa était très obéissante. Sa belle-mère a dit: “Allez, retournez”, et elle a fait ce qu’on lui disait. Mais Ruth n’était pas obéissante du tout. Quatre fois sa belle-mère lui a dit: “Va-t’en”, et pourtant elle n’a pas voulu s’en aller. Mais Dieu a béni Ruth bien plus qu’Orpa, parce qu’elle aimait sa belle-mère. Donc l’obéissance n’est pas aussi importante que l’amour. » La veille encore, je m’étais évertuée à expliquer l’absolue nécessité de cultiver la grâce de l’obéissance; et voilà qu’il était démontré que c’était chose secondaire, puisque Ruth avait bel et bien désobéi, et qu’elle était pourtant bonne et grandement bénie.
Les principaux méfaits de l’Elfe, à présent, proviennent cependant d’une aversion enracinée pour sa part des travaux ménagers de la famille (dix minutes à astiquer des cruches à eau en cuivre); d’un appétit pour les crayons d’ardoise — elle les grignoterait par centimètres entiers si nous la laissions faire —, « ils sont si bons à manger », dit-elle; et, ce qui est de loin le plus fécond en tristes conséquences, de l’amour d’être la première.
Pour ce qui est du péché n° 1, j’espère qu’il appartiendra bientôt au passé, car elle vient de faire une précieuse découverte: « Satan ne s’approche pas beaucoup de moi si je chante tout le temps que j’astique les cuivres. Il s’enfuit quand il m’entend chanter, alors je chante très fort, et ça le tient à l’écart. Satan n’aime pas les cantiques. » J’en suis tout à fait d’accord, et je l’encourage vivement à persévérer.
Le péché n° 2 passera sans doute, car elle déteste le vilain remède que nous lui donnons pour corriger ses penchants dépravés; mais le n° 3 est plus grave. Il ouvre la porte, ou, comme elle l’a dit un jour, il « appelle tant d’autres péchés à venir »: les querelles, l’orgueil et plusieurs variétés de mauvaise humeur accourent à l’« appel » de ce péché n° 3.
C’est une meneuse née, à sa toute petite échelle, et elle n’a pas encore appris qu’avant de pouvoir mener, il faut être disposé à être mené. « C’est moi qui choisirai le jeu, déclare-t-elle, et vous devez toutes faire ce que je vous dis. » Parfois elles le font, car ses ordres, quoique tranchants, sont donnés avec une certaine grâce qui obtient l’obéissance; mais parfois elles ne le font pas, et alors l’Elfe se vexe et s’en va.
Mais elle est l’âme du jeu, et les autres lui courent après et cherchent à l’amadouer; et généralement elle daigne revenir, car la dignité solitaire est ennuyeuse. Si l’une des grandes s’en aperçoit, on y met bon ordre autant que possible, mais le plus souvent c’est par cette prière si instructive que nous l’apprenons, prière qui est pour elle le grand événement de la soirée; car elle se porte avec une grande avidité vers les formes extérieures de la religion, et la prière du soir, en particulier, fait ses profondes délices. Elle fait soigneusement le compte de ses nombreux manquements, en toute sincérité, tels qu’ils lui apparaissent, et avec la même exactitude celui de ses bénédictions, grandes et petites. Il lui arrive d’inclure ses bonnes actions dans la liste, de peur, je suppose, qu’on ne les oublie dans le compte rendu de la journée. Toute la propre justice latente dans la nature humaine se révèle — ou se révélait, dans ses premiers temps — dans ces révélations du soir. En voici un échantillon, pris au hasard dans la gerbe du premier mois. La Diablotine et elle étaient venues dans ma chambre pour leurs dévotions, d’une piété surnaturelle l’une et l’autre, bien que ni l’une ni l’autre ne fût régénérée. C’était au tour de l’Elfe de commencer. Elle s’installa avec circonspection, poussa un profond soupir, puis commença.
Vinrent d’abord les péchés du jour, comptés sur les doigts de la main droite, en commençant par l’annulaire. « Une fois » — et le petit doigt se replia sur la paume —, « j’ai été fâchée contre L. » (L. étant la Diablotine, qui a neuf ans et demi contre sept ans et demi pour l’Elfe, mais qui est d’ordinaire des plus soumises). « J’ai été fâchée parce qu’elle n’a pas fait ce que je lui disais. C’était mal de ma part; mais c’était mal de sa part à elle aussi, donc ce n’était qu’un demi-péché. Deux fois » — et l’annulaire se replia —, « quand je n’ai pas bien fait mon travail. Ça, c’était entièrement ma faute. Trois fois » — et le majeur se replia —, « quand je me suis attrapé une querelle avec ces vilaines petites enfants; c’étaient des petites sottes, et elles ne voulaient pas jouer à mon jeu, alors j’ai gâché l’unité. Mais elles sont venues en courant après moi, et elles ont dit: “S’il te plaît, pardonne-nous”, alors je leur ai pardonné. C’était très bien de ma part, et j’ai aussi pardonné à L.; ça fait donc trois mauvaises choses et deux bonnes choses aujourd’hui. »
Je l’arrêtai et m’étendis sur le péché d’orgueil, mais son esprit était tout entier à l’affaire en cours.
« Et puis il y a eu quatre bénédictions — non, cinq; mais je ne me rappelle pas la cinquième. L’Ammal m’a donné une boîte pour ma poupée, et vous m’avez donné des bonbons; et j’ai trouvé de beaux chiffons dans votre corbeille à papier » — fouiller dans les sacs à chiffons et les corbeilles à papier est l’une des joies de l’existence; les chiffons sont si utiles quand on a une grande famille de poupées qui usent sans cesse leurs vêtements — « et j’ai des gâteaux dans ma boîte à moi, maintenant. Ça fait quatre bénédictions. Mais j’oublie la cinquième. »
Je lui conseillai de la laisser et de commencer, car la Diablotine attendait patiemment son tour. Celle-ci, en bonne enfant, suggéra que la cinquième manquante devait être le savon — l’Ammal leur en avait donné à chacune un morceau gros comme une noix. Oui, c’était apparemment cela, car l’Elfe, satisfaite, commença:
« Ô bien-aimé Seigneur Jésus! J’ai fait trois mauvaises choses aujourd’hui » (suivaient les détails et la demande de pardon). « Seigneur, donne à L. la grâce de faire ce que je veux qu’elle fasse; et quand elle ne le fait pas, Seigneur, donne-moi la grâce d’être patiente avec elle. Je te remercie de m’avoir fait pardonner à ces petites enfants qui ne voulaient pas jouer au jeu que j’aimais. Oh, rends-les sages, et rends-moi sage moi aussi; et la prochaine fois que nous jouerons ensemble, donne-moi la grâce de jouer patiemment avec elles. Et oh, pardonne toutes les mauvaises choses que j’ai faites aujourd’hui; et je te remercie beaucoup pour toutes les bonnes choses que j’ai faites, car je les ai faites par ta grâce. » Suivait, dans l’ordre, la louange pour les bienfaits reçus: la boîte en carton, le morceau de sucre candi, le butin de la corbeille à papier, ces gâteaux au miel tout collants — qui, je le compris alors non sans inquiétude, étaient cachés dans sa boîte seeley — et ce précieux bout de savon. Puis — et cela n’est jamais omis — le désir ardemment exprimé d’être gardée, elle et ses amies, « des morsures des serpents et des scorpions, et de toutes les autres créatures nuisibles, à travers l’obscurité de la nuit, et quand je m’éveillerai, puissé-je me trouver à tes pieds saints. Amen. »
Si endormie qu’elle soit, ces dernières phrases, qui sont entièrement de son invention, figurent toujours à la toute fin de sa prière. Elle ne se sentirait pas du tout en sécurité sur sa natte, étendue à même le sol en plein air par les grandes chaleurs, si elle ne s’était ainsi prémunie contre toutes les attaques du monde des reptiles. Et lorsqu’un jour nous découvrîmes, à moins de six mètres de sa natte, un nid de quelques dizaines de scorpions, dont pas un seul ne l’avait jamais dérangée, ni elle ni aucune de ses « amies », nous eûmes vraiment le sentiment que cette drôle de petite prière avait du pouvoir, après tout.
On ne peut pas l’interrompre au milieu de ces confessions assez embrouillées, elle est bien trop absorbée pour être dérangée; mais quand la communication est bel et bien terminée, et qu’elle se pelotonne sur vos genoux pour les baisers et les caresses qu’elle apprécie tant, on a l’occasion de lui expliquer un peu les choses.
Ce soir-là, je m’en souviens, elle écouta gravement, puis, se laissant glisser de mes genoux, elle ajouta, en guise de post-scriptum, avec beaucoup de révérence: « Ô Seigneur Jésus, je l’ai mal priée. J’ai été plus vilaine que L., bien plus vilaine. Mais vraiment tu te souviendras que c’est elle qui a été vilaine la première… Oh, ce n’est pas ça! Ce n’était pas L., c’était moi! Et j’ai été impatiente avec ces petites enfants. Mais… mais elles ont fait naître l’impatience en moi. » Puis, s’embrouillant irrémédiablement entre la condamnation d’elle-même et sa propre justification, elle y renonça, en ajoutant toutefois: « La prochaine fois que nous jouerons ensemble, donne-leur plus de grâce pour jouer patiemment avec moi », ce qui était déjà satisfaisant, puisque au début elle avait repoussé avec dédain l’idée qu’il pût y avoir besoin de patience de l’autre côté.
Parfois elle m’apporte des perplexités qui ne sont pas nouvelles pour la plupart d’entre nous. « Ce matin, j’ai prié avec un grand désir: “Seigneur, garde-moi aujourd’hui de faire la moindre bêtise”, et j’ai fait une bêtise une heure après; j’ai regardé la pendule et j’ai vu. Comment est-ce que j’ai pu être vilaine alors que je voulais être sage? La vilainie a sauté en moi, comme ça » — (illustrant l’action qu’elle lui prêtait au-dedans) —, « et elle est sortie en courant. Alors, à quoi ça sert de prier? »
Une fois, la difficulté était plutôt inverse.
« Est-ce qu’on peut être sage sans la grâce de Dieu? »
Je lui dis que moi, je ne le pouvais certainement pas.
« Eh bien, moi, je peux! » répondit-elle, ravie. « Je veux prier maintenant. »
« Maintenant? Il est huit heures. Tu n’as pas fait ta prière depuis longtemps? » (Nous nous levons toutes à six heures.)
« Non. C’est justement ce que je voulais dire. J’ai sauté ma prière ce matin, alors bien sûr je n’ai pas eu de grâce; mais j’ai aidé les Sœurs aînées. C’était bien, n’est-ce pas? »
« Oui, très bien. »
« Et pourtant je n’avais pas de grâce! Mais je suppose », ajouta-t-elle d’un air songeur, « que c’est la grâce qui restait d’hier qui l’a fait. »
En règle générale, elle ne se distingue pas par une pénitence bien profonde, mais à une certaine époque elle eut ce qu’elle appelait « un vrai sentiment du péché », lequel fluctuait assez, mais était toujours salué, quand il se manifestait en force, comme le signe de temps meilleurs. Après une journée mêlée de sagesse et de vilainie, l’Elfe pria très dévotement: « Je te remercie de m’avoir donné aujourd’hui un sentiment du péché. Ô Dieu, garde-moi d’être le moins du monde vilaine demain. Mais si je suis vilaine, Seigneur, donne-moi un vrai sentiment du péché! »
Nous tenons énormément à cette photo, tant elle a été difficile à obtenir. Nous étions dans un grand village païen quand nous avons vu ce Vilain Petit Canard; c’était même l’un des plus assommants des « lapins » dont il est question au chapitre I. Elle nous a vus, a filé comme une flèche, a escaladé un mur et nous a fait des grimaces de la plus délicieuse façon. Nous avons pensé la photographier, et nous avons essayé. Autant essayer de ramasser du vif-argent; elle ne se laissait pas attraper. L’exploit fut enfin accompli sans qu’elle s’en doute le moins du monde, et l’appareil fit un déclic triomphant en la saisissant à son insu. « Qu’est-ce qu’ils lui veulent? » demanda un adulte qui assistait à la scène et avait observé notre petit manège. « Regarde ses cheveux, dit un autre, ils n’ont jamais vu des cheveux comme ça en Angleterre, voilà ce qu’ils lui veulent! »Le professeur Drummond parle de notre vie tout entière comme d’un long souffle de mystère, entre les deux grandes merveilles — le premier éveil et le dernier sommeil. J’y pense souvent en écoutant les petites enfants parler entre elles et avec nous. Elles s’étonnent toujours de quelque chose. Un jour, ce fut: « Est-ce que les poissons aiment Jésus? », suivi de: « Qu’est-ce que c’est, une âme? » La conclusion fut: « C’est la chose avec laquelle on aime Jésus. » Quand elles arrivent chez nous, elles croient invariablement que les montagnes poussent comme des arbres: « Les pierres, ce sont des jeunes montagnes, n’est-ce pas? et les collines, des montagnes d’âge mûr. » Plus tard, tout ce qui est imprimé sur un mur est un verset. Nous étions dans une gare, en route pour les montagnes: « Regardez! Oh, que de versets, que de versets! Mais quelles drôles d’images sur des versets! » L’une d’elles était particulièrement déroutante; c’était une réclame bien connue, dont l’image montrait un singe fumant un cigare. Qu’est-ce que cet animal dépravé pouvait bien avoir à faire avec un verset? Arrivées dans les montagnes, le premier étonnement fut la vue des dames élégantes portant des voilettes. « Elles n’aiment pas regarder le beau monde de Dieu? Elles le préfèrent à pois? »
Nœuds-Nœuds a un autre nom: c’est le « Vilain Petit Canard », et il est on ne peut plus descriptif; mais vilain petit canard ou non, elle a l’esprit curieux, et un samedi après-midi, après être restée sous un arbre cinq bonnes minutes perdue dans ses pensées, elle vint me poser une question: « Qu’est-ce que les oiseaux se disent entre eux? » Je regardai le Vilain Petit Canard; elle se tordit en point d’interrogation, de cette manière ridicule qu’elle a, mais son visage était plein du désir anxieux d’être éclairée sur le langage des moineaux. « Là, dit-elle en montrant vigoureusement les oiseaux stupéfaits, qui s’envolèrent aussitôt, ce petit moineau-là et celui-ci font des bruits tout à fait différents. Qu’est-ce qu’ils disent? Je voudrais tellement le savoir! »
Comme je supposais que les oiseaux en question venaient de souper, je lui dis ce que, à mon avis, ils disaient probablement. Le lendemain, dans le sermon, il fut question de la louange que toute la création offre à Dieu, et je vis Nœuds-Nœuds se nouer les mains et se livrer aux plus étranges contorsions pour marquer qu’elle appréciait le seul passage du sermon qu’elle pouvait comprendre.
Les questions de la Diablotine étaient variées. « Qu’est-ce que c’est que ça? » — en montrant une pendule à abeille — « c’est une espèce d’insecte anglais? Ses pattes ne se fatiguent pas de tourner? Oh! elle est morte, maintenant? » (quand elle s’arrêta). « Qui a fait Satan? » fut l’une des premières. « Pourquoi est-ce que Dieu ne le tue pas tout de suite, et ne lui marche pas dessus? » Un jour, j’essayais de trouver et de toucher son cœur en lui disant combien Jésus a de la peine quand nous sommes vilains. Elle parut émue, puis: « Amma, où était l’esprit de la Reine après sa mort et avant qu’on l’enterre, et qu’est-ce qu’on lui a donné à manger? »
« Avez-vous vu la femme de Lot? » fut une question qui amusa fort l’évêque lorsque, lors de sa dernière visite pastorale, il consacra une heure à se laisser questionner sur son voyage en Terre sainte. Elles furent déçues qu’il dût avouer que non. « Oh, je suppose que le sel a fondu », fut le commentaire de l’Elfe.
Nœuds-Nœuds est nettement portée à la paix. L’Elfe, j’ai le regret de le dire, ne l’est pas. Hier, elle a annoncé une querelle: « Je me sens fâchée! » Nœuds-Nœuds refusa de se quereller. « Je me sens vraiment fâchée! » et l’Elfe manifesta, semble-t-il, des symptômes à l’appui. Alors Nœuds-Nœuds la regarda bien en face: « Je ne vais pas me quereller. Le diable est arrivé au milieu de l’après-midi pour interrompre notre unité, et je ne le laisserai pas faire! » — ce qui toucha tant l’Elfe qu’elle l’embrassa sur-le-champ; et puis, en racontant tout cela en détail dans sa prière du soir, cette petite pécheresse incorrigible ajouta, avec une émotion sincère: « Seigneur, je ne suis pas sage. J’ai gâché l’unité avec L. » (la Diablotine), « et tu t’es senti obligé de l’envoyer en pension. Maintenant, aide-moi à ne pas gâcher l’unité avec P. » (c’est-à-dire Nœuds-Nœuds), « de peur que tu ne te sentes obligé de l’envoyer elle aussi en pension » — une façon de voir la promotion de la Diablotine qui ne m’avait pas encore frappée.
Nœuds-Nœuds et elle appartiennent à la même caste, et Nœuds-Nœuds a le caractère de cette caste aussi pleinement développé que l’Elfe, et sait parfaitement lui tenir tête. De plus, elle est un peu plus âgée et plus grande, et, étant la « grande sœur » de l’Elfe, elle a droit, par conséquent, à une certaine mesure de respect. Toutes ces petites choses contribuent à la discipline de l’Elfe, qui est très petite pour son âge, qui aurait préféré une cadette d’un naturel doux et docile, et dont la prière constante est celle-ci: « Ô Seigneur, fais sortir une autre petite fille de la gueule du lion, mais, ô Seigneur, s’il te plaît, fais que ce soit une toute petite fille! » Peu après que cette prière eut commencé, on nous amena une toute petite fille; mais c’était une enfant grossière, qui éprouva fort l’Elfe, et, pour diverses raisons, elle fut promptement rendue à ses parents. Après cet épisode, la prière varia quelque peu: « Seigneur, fais que ce soit une enfant qui convienne, et donne-moi la grâce de l’aimer de tout mon cœur quand elle viendra. »
La conversation de ces jeunes créatures est souvent très éclairante, et toujours on ne peut plus variée. L’esprit de l’Elfe, surtout, est une sorte de petit magasin de curiosités, où l’on trouve bien des assortiments. L’Elfe, Nœuds-Nœuds et la petite Délice (Délice est une jeune chrétienne) sont pelotonnées sur le sable rouge et chaud, leurs trois petites têtes rapprochées. L’Elfe raconte une histoire. J’écoute, et j’entends un merveilleux méli-mélo des Garçons de l’Ouganda et de Cyrille d’Afrique du Nord. « Il n’avait que six ans, et il s’est levé et il a dit: “Ce que vous allez faire, faites-le promptement! Je n’ai pas peur. Je m’en vais à la Cité d’Or!” Et ils lui ont montré l’épée et le feu, et il a dit: “Faites-le vite!” et ils lui ont coupé le bras, et ils ont dit: “Veux-tu renier Jésus?” et il a dit: “Non!” et ils lui ont coupé l’autre bras » — et ainsi de suite à travers tous les membres, dans le détail le plus vivant — « et puis ils l’ont jeté dans le feu, et ils l’ont brûlé jusqu’à ce qu’il soit en cendres; et il chantait les louanges de Jésus! »
L’Elfe penche pour le tragique. La mère de Nœuds-Nœuds eut un différend avec une amie. L’amie arracha les bijoux d’oreille de son adversaire et lui déchira l’oreille. Vivre avec une oreille déchirée était intolérable; aussi la mère de Nœuds-Nœuds fit trois fois le tour du puits, répéta trois fois: « Que mon sang retombe sur ta tête! » et s’y jeta. Elle remonta trois fois à la surface, répéta chaque fois les mêmes mots, puis coula. Tout cela, Nœuds-Nœuds le confia à l’Elfe, qui inventa un jeu fondé sur cet incident — jeu que, toutefois, nous écrasâmes impitoyablement. Elles jouent maintenant aux osselets avec des cailloux, selon des règles de leur cru, en parlant avec animation. « L’Ammal m’a dit que tous les gens en Angleterre sont blancs, et je lui ai demandé comment ils faisaient sans domestiques, et elle a dit qu’ils avaient des domestiques blancs, des domestiques blancs!! » et le point d’exclamation est intense. Les autres sont tout aussi stupéfaites. Des Blancs domestiques! Les deux idées s’entrechoquent. Elles n’ont jamais vu de domestique blanc. Dans toute leur vaste fréquentation des Blancs, elles n’ont vu que des missionnaires (qui sont en vérité leurs serviteurs, bien qu’elles ne s’en rendent guère compte encore) et, à l’occasion, des fonctionnaires du Gouvernement, dont la qualité de maîtres est tout à fait manifeste. Elles sont donc perplexes. Elles se tirent pourtant d’affaire. « Au commencement du commencement de l’Angleterre, des gens noirs ont dû aller là-bas être les domestiques des Blancs, et ils sont devenus blancs petit à petit. » Oui, c’est apparemment cela; ils ont déteint.
La conversation prend de la hauteur. « Tu sais ce que c’est, l’éclair? Je vais te le dire. Je l’ai regardé toute une soirée, et je crois que c’est juste un petit bout de la lumière du ciel qui passe à travers et qui repart. » Voilà qui paraît plausible, et suscite un grand intérêt. Elles parlent des éclairs de chaleur qui jouent dans le ciel le soir, avant la pluie. « Bien sûr, ce n’est pas beaucoup de la lumière du ciel, seulement un tout petit bout qui s’échappe et qui descend en courant jusqu’ici pour nous montrer comment c’est à l’intérieur. Une nuit, j’ai fermé les yeux, et il entrait et sortait, entrait et sortait, oh, si vite! Même les yeux fermés, je le voyais courir à l’intérieur de mes yeux. »
« Tu as reçu des coups de baguette à l’école aujourd’hui? »
« Non, pas exactement des coups de baguette », et une explication suit. « J’étais debout à côté d’une petite fille très vilaine, et le maître voulait lui donner un coup de baguette, mais la baguette est tombée sur moi par erreur. J’avais envie de pleurer, parce que ça faisait mal, mais j’ai pensé que ce serait bête de pleurer alors que ça m’avait fait mal tout à fait par erreur. Alors je n’ai pas pleuré une seule larme! »
L’Elfe trouva un expédient de premier ordre pour échapper au châtiment (qui n’est jamais bien sévère). « J’ai trouvé cette baguette moi-même. Elle était par terre dans l’enclos, et je vais la porter au maître. » Chœur de « Pourquoi? » « Parce que », et l’Elfe prit un air d’elfe, « si je la lui donne de mes propres mains, comment est-ce qu’il me frappera les mains avec? Il n’aura pas le cœur assez dur pour me frapper avec la baguette que je lui ai donnée! » et la petite coquine regarde autour d’elle en quête d’applaudissements. Chœur de « Oh! » admiratifs.
Puis elles recommencent, l’Elfe, comme d’habitude, en informatrice principale. « Je sais quelque chose! » Chœur: « Quoi? » « Une belle poupée m’attend dans une boîte, et je vais l’avoir à Ki-rismas! » « Quelle sorte de poupée? » demande-t-on avidement. « Je ne sais pas exactement, mais c’est Dieu qui l’a envoyée, bien sûr, alors je pense qu’elle doit ressembler à un ange. » Chœur ravi: « Ah! » « Oui, si elle vient de Dieu, alors bien sûr elle vient du ciel, et le ciel, c’est l’endroit d’où viennent tous les anges, et ils sont blancs et brillants, alors je pense qu’elle sera blanche et brillante comme un ange. » La poupée en question est une négresse à tête crépue, avec un tablier rayé d’écarlate. Elle ne m’avait pas frappée comme angélique. C’est un essai en matière de poupées. « Prendra »-t-elle? Ki-rismas arriva enfin, et la poupée céleste avec lui, mais elle ne « prit » pas. Grandes furent les larmes et les sanglots, et la plainte la plus amère de toutes fut: « Je croyais que Dieu m’aurait envoyé une poupée plus jolie! » Nous l’échangeâmes contre une « poupée plus jolie », car la pauvre Elfe n’était pas méchante, seulement le cœur brisé; et Étoile, qui est censée être bien trop grande pour les poupées, réclama la beauté noire dédaignée; parce que, comme le fit malicieusement remarquer l’Elfe en serrant contre elle, toute contente, sa poupée blanche: « Cette chose noire a la tête frisée, exactement comme Étoile! »
L’habitude de prier pour tout est caractéristique de l’Elfe, et plus d’une fois sa petite âme sans instruction s’est affligée de l’étrange manière dont nos prières sont parfois exaucées. Un jour, elle arriva en courant, tout excitée. « Oh, est-ce que je peux aller passer l’examen? La Missie Ammal du Gouvernement va examiner notre école! S’il vous plaît, laissez-moi y aller! » La Missie Ammal du Gouvernement, une grande célébrité qui ne passe qu’une fois par an, logeait chez nous, et je lui demandai si l’enfant pouvait avoir la joie d’être examinée, bien qu’elle n’eût pas fait, loin de là, son année d’école. Elle accepta, pour le bonheur de la petite — car un enfant indien n’aime rien tant qu’un remue-ménage, quel qu’il soit —, de la laisser entrer dans la salle d’examen et passer son examen de manière officieuse. Nous savions qu’elle était sûre de réussir. Une heure ou deux plus tard, une éclaireuse accourut à toutes jambes nous annoncer l’affreuse nouvelle. L’Elfe avait échoué, complètement échoué, et elle avait tellement honte qu’elle ne voulait pas revenir, « ne voulait plus jamais revenir ». J’allai la chercher et la trouvai, petit tas de sanglots et de larmes, devant la salle de classe. Je la pris dans mes bras, la ramenai à la maison et tentai de la consoler, mais elle était écrasée. « J’ai demandé si fort à Dieu de me faire réussir, et je n’ai pas réussi! Et je croyais qu’il avait écouté, mais maintenant je sais qu’il n’a pas écouté du tout! »
J’étais perplexe moi aussi, quoique pour une autre raison. Je savais qu’elle aurait dû réussir facilement, et je ne pouvais que conclure que son excitation folle l’avait rendue nerveuse, car elle me dit avec beaucoup de larmes: « Je ne savais pas une seule réponse! pas même une! » Et de nouveau elle revenait à ce qui lui faisait le plus mal, depuis le début: « Oh, je croyais vraiment que Dieu écoutait, et il n’écoutait pas du tout! »
Je finis par la calmer, et lui expliquai, au moyen d’une roupie et d’un anna, comment Dieu nous donne parfois quelque chose de meilleur que ce que nous demandons; nous demandons un anna, et il nous donne une roupie. Une roupie vaut seize annas. Cela l’intéressa: « Alors, réussir cet examen, c’était l’anna. Mais qu’est-ce que c’est, la roupie? » Or l’Elfe, vous l’aurez peut-être remarqué, n’est pas lestée d’un excès d’humilité; je lui dis donc que la roupie devait être, à mon avis, l’humilité. Elle réfléchit un moment, puis, glissant de mes genoux, elle s’agenouilla et dit, avec la plus grande gravité et une ferme résolution: « Ô Dieu! Je ne voulais pas ce genre de réponse, mais maintenant je la veux. Donne-moi la roupie de l’humilité! » Puis, se relevant d’un bond, les yeux pétillants de malice: « La prochaine fois que je tomberai dans l’orgueil, vous direz: “Oh, où est donc cette roupie?” »
Quand les examens de l’école furent terminés et que la Missie Ammal revint se reposer, je l’interrogeai sur l’Elfe. « Elle s’en est vraiment très mal tirée, elle avait l’air de ne rien savoir de ses matières; elle n’aurait pas dû se présenter, pauvre petite! » Il me vint soudain l’idée de demander dans quelle classe elle s’était présentée. « La première », dit la Missie Ammal. « Mais elle est dans la classe enfantine! » Alors nous comprîmes. L’Elfe n’était à l’école que depuis quelques mois; elle venait de terminer le livre du niveau enfantin et avait été passée dans la première classe un jour ou deux auparavant, le maître estimant qu’elle était tout à fait capable de venir à bout du premier cours dans les six mois suivants et de passer son examen l’année d’après, deux années de travail en une. Mais il n’avait pas été prévu qu’elle se présente à l’examen du Gouvernement, qui exige un certain temps de préparation; aussi, lorsque, dans la confusion de la répartition des classes, elle se trouva avec ses petites camarades de classe de deux jours seulement, personne ne remarqua l’erreur. Pas étonnant que la pauvre Elfe ait échoué! Nous ne lui en avons jamais dit la raison, ne voulant pas soulever dans sa petite cervelle affairée de nouvelles questions sur les voies mystérieuses de la Providence; et aujourd’hui encore, quand elle se laisse aller à l’orgueil, elle hoche gravement la tête à son propre sujet et se souvient de la roupie.
Elle a récemment séjourné chez les Missie Ammals, « mes amies toutes particulières », comme elle les appelle, à la maison de la C.E.Z., à Palamcottah. Elle nous est revenue pleine de choses à dire, et chargée d’une idée nouvelle. « Je ne vais plus dépenser mon argent de poche pour des vanités. Je vais tout économiser, et m’acheter une Bible do-rée. » Ce trésor à tranche dorée est une source féconde de conversation. Il faudra environ six ans, à raison d’un liard par semaine, pour économiser de quoi acheter exactement le genre de Bible qu’elle désire. « Je ne veux pas une Bible ordinaire. Il faut qu’elle soit do-rée, avec du do-ré brillant tout le long des pages sur le dehors, et le nom sur le dos tout do-ré aussi. C’est ce genre de Bible que je veux! » Au moment même où j’écrivais ces lignes, elle est entrée en trottinant et a versé sur la table trois demi-annas en petite monnaie. « C’est tout ce que j’ai, et ce sont six semaines d’économies. Six ans, c’est long, long! » Elle me confia qu’elle trouvait que « la chair voulait la persuader » de dépenser ces trois demi-annas en gâteaux. « C’est la chair, n’est-ce pas, ce sentiment qu’on a au-dedans, qui dit “bonbons et gâteaux! bonbons et gâteaux!” d’une très grosse voix? Je l’ai écoutée un petit moment, et alors j’ai eu envie de ces bonbons et de ces gâteaux! Alors je me suis dit: Si je les achète, ils seront tous partis dans une heure, mais si j’achète cette Bible do-rée, elle durera des années et des années. Alors je n’ai plus voulu écouter ma chair. » Puis une pensée soudaine la frappa, et elle ajouta d’un ton pénétré: « Mais quand c’est vous qui me donnez des bonbons et des gâteaux, c’est différent; le sentiment qui les aime n’est pas la “chair”, dans ce cas-là. Ce n’est la “chair” que quand je suis tentée de dépenser pour eux l’argent de ma Bible do-rée. » C’était un point que j’étais censée bien comprendre. Il ne fallait pas confondre bonbons et gâteaux avec la « chair », sauf quand une Bible do-rée était en jeu. Elle parut soulagée quand je convins avec elle que de telles choses pouvaient peut-être, quelquefois, être innocemment appréciées, et, changeant soudain de sujet de façon assez déconcertante, elle demanda: « Est-ce qu’ils n’ont jamais de vacances, en enfer? »
Chapitre 22 terminé
L’Elfe